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LES ARTS N° 140 Août 1913 --- L'ŒUVRE DE THÉODORE CHASSÉRIAU Photo Brown & Co. --- ERNEST CHASSÉRIAU, FRÈRE DE L'ARTISTE (Salon de 1836)

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LA PAIX. — COMPOSITION POUR LE PALAIS DU CONSEIL D'ÉTAT (dessin) L'ŒUVRE DE THÉODORE CHASSÉRIAUX (Collection Arthur Chassériau) PATRE ROMAIN Esquisse peinte (1841) Il y a des collections qui sont des musées, où voisinent toutes les époques, où s'amalgament tous les styles, et qui traduisent dans leur diversité même l'évolution ou les hésitations du goût. Il en est d'autres, au contraire, limitées à un seul objet, où la vue s'enferme pour ainsi dire dans les limites d'un temple et se fixe sur un autel, l'autel du souvenir. Réunion mystique des armes, des costumes, des uniformes qui appartiennent à un soldat, de manière à créer une nouvelle présence subtile et forte de l'être disparu, réunion ardente, passionnée des tableaux, des crayons, des gravures, des papiers, des livres, des palettes, d'un artiste, afin qu'il pût retrouver, s'il revenait un jour, la quintessence de son génie et entendre les battements de son cœur. Ainsi de la collection des peintures, des dessins, des gravures de Théodore Chassériau, formée avec une patience, une sûreté et une méthode qui ne se lassent jamais, par le baron Arthur Chassériau, son parent. Dès qu'on a pénétré dans cet appartement de la rue de la Néva, on évolue au milieu de tout cet œuvre innombrable, non pas comme dans un bric-à-brac sans âme, mais avec des gestes et des pas précautionneux... — Voici la première toile, voici au revers d'un dessin à la mine de plomb, quelques mots écrits de sa main, voici la dernière esquisse, inachevée...

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L'ŒUVRE DE THÉODORE CHASSÉRIAU LES DEUX SŒURS Peinture (1843)

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LES ARTS Tout cela dit simplement, sans mots inutiles, nous dispose à mieux comprendre. Et je faisais, en moi-même, la réflexion que je m'étais si souvent faite, en voyant dans l'atelier d'un peintre des œuvres déjà vues au Salon, en causant avec un artiste dont je ne connaissais que la signature, en approchant d'un homme que j'avais jugé sévèrement, parce que je l'ignorais : « Quelle erreur, quelle injustice n'ai-je pas commise ! quelle différence entre ceci, posé dans son milieu, et ceci, quand on le situe au hasard. » Un meuble placé de telle ou telle manière dans l'atelier, un regard de l'homme, un geste délicat et fragile pour remuer quelque chose dans la lumière, et voilà qui transforme mon impression, qui déjà modifie mon jugement. — Voici les premiers dessins qu'il envoyait à ses parents, quand il avait six ans... Ce sont presque toujours des cavaliers revêtus de costumes comme pour une fantasia ; il y a déjà de la grâce, une recherche de l'effet, des couleurs adroitement, vivement distribuées... Et puis je regarde autour de moi, sur les murs ; partout de grandes figures, noblement inclinées, d'un grand caractère, des étoffes et des bijoux d'Orient, des nus d'une grâce alanguie, fluide, un style qui fait à la fois penser à la grâce indienne, à la sérénité grecque... J'interroge... — Vous êtes frappé, comme tous, par l'exotisme de ces compositions, de ces visages, de ces attitudes... ? — Et je ne serais pas fâché d'établir un rapport entre le talent du peintre et ses origines... — Ses origines semblent vous donner raison... Il est né en 1819, le 20 septembre, aux Antilles, exactement dans l'île de Saint-Domingue, à Samana, où son père, secrétaire général de la colonie, avait épousé la fille d'un propriétaire français... Mais il quitta Saint-Domingue, à l'âge de deux ans, pour n'y plus revenir... Il commença ses études au collège Bourbon, à Paris. A l'âge de dix ans, il déclara tout net qu'il voulait être peintre et entrer dans l'atelier de M. Ingres... On céda... Amaury Duval, un parent, fit la démarche, avec succès, encore que M. Ingres fût stupéfait d'une telle préco-cité... Rapidement, Théodore Chassériau justifia son indulgence, et l'on connaît le mot de Ingres, devant une étude de son plus jeune élève : « Venez voir, Messieurs, venez voir, cet enfant-là sera le Napoléon de la peinture. » Que ce mot, ou non, ait été prononcé, il en est de lui comme de tous les mots célèbres, il résume des opinions éparses, il marque la profonde empreinte subie par Chassériau dans l'atelier de M. Ingres. Plus tard, il la dénoncera, et son maître se refusera à toute réconciliation; mais Chassériau, à son insu, restera l'élève de Ingres, de même qu'il sera possible d'observer, parfois, dans la suite, chez Ingres, comme un reflet des préoccupations de Chassériau. L'histoire de l'œuvre de Chassériau est l'histoire de cette persistance d'un enseignement primitivement reçu, à travers des curiosités nouvelles, comme elle est l'histoire de certaines anxiétés du xixe siècle, jusqu'à la mort de l'artiste, survenue en 1859, soit huit ans avant celle de Ingres. Ici, dans la collection même de M. Arthur Chassériau, il est facile de mesurer avec précision quelle fut LE BROUYEUR DE COULEURS

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L'ŒUVRE DE THÉODORE CHASSÉRIAUX LE BAIN. — INTÉRIEUR DE SÉRAIL (1849)

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LES ARTS ÉTUDE POUR LE TÉPIDARIUM la part de Ingres dans les débuts de l'artiste, et même dans la suite de son œuvre... Ce sont des crayons, des études, des portraits de famille, exécutés dans la manière précise, très écrite, du maître de Montauban, de l'école de David. C'est, par exemple, le portrait d'Ernest Chassériau (1836), en uniforme, celui-là même qui devait mourir à Bazeilles, où il commandait un régiment. C'est aussi le portrait de l'artiste lui-même, la même année, dans son atelier de la rue Saint-Augustin, c'est aussi son portrait, deux ans plus tard... Il convient de les rapprocher du Retour de l'enfant prodigue, qui est au musée de la Rochelle, du Cain maudit, qui valut au jeune artiste, âgé de seize ans, une médaille de troisième classe. Des préparations en grisaille, la couleur n'intervenant qu'en simple accessoire, tout l'effort portant sur la composition, le dessin, l'effet résultant des valeurs plus que des tonalités. Il semblait bien, d'après ces débuts, et d'après les encouragements multipliés de M. Ingres, que Chassériau, toute sa vie, en resterait l'élève obligé. La récompense qui allait au Cain maudit, l'année même où l'on refusait au Salon Delacroix, Louis Boulanger, Paul Huet, Marilhat, Rousseau, Préault, Antonin Moine, annonçait sans doute un débutant plein d'avenir ; mais je ne puis m'empêcher de penser qu'elle allait aussi à un élève brillant, et docile. Quand Ingres, en 1834, fut nommé directeur de l'Académie de France à Rome, ses disciples, voulant lui offrir un témoignage de leur reconnaissance, chargèrent Chassériau d'être leur interprète. Quand Ingres, en 1835, eut besoin d'une tête de nègre pour une figure de Satan dans une Tentation de Jésus-Christ qu'il préparait, il proposa à Chassériau de lui faire ce travail, le considérant ainsi comme le meilleur de ses élèves. Quand Ingres partit pour Rome, il engagea Chassériau à le suivre, et lui offrit, puisqu'il était trop jeune pour concourir au prix de Rome, l'enseignement amical et exceptionnel de la villa Médicis. Si Chassériau ne répondit pas tout de suite à l'invitation de M. Ingres, c'est que sa situation matérielle ne lui permettait pas de se rendre à Rome, sans les facilités que l'État accorde aux pensionnaires de l'École de France. La transformation de l'esprit et du talent de Théodore Chassériau s'est faite entre l'année 1834, où Ingres quitta Paris pour Rome, et l'année 1840, où Chassériau fit lui-même à Rome un séjour de six mois. La séparation entre les deux hommes est rendue définitive, dans l'esprit, du moins, par une lettre de Chassériau à son père, en date du 9 septembre 1840, et qu'il faut citer, parce qu'elle est infiniment significative sur sa génération : « Rome, le 9 septembre 1840. Je reviendrai bien riche en France, avec beaucoup de compositions pour l'avenir, et les études faites pour celles que je veux faire à mon retour. Je regarde Rome comme l'endroit de la terre où

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L'OEUVRE DE THÉODORE CHASSÉRIAUX JEUNE FILLE PLEURANT AUPRÈS D'UN MAUSOLÉE DANS UN BOIS D'OLIVIERS (1840)

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LES ARTS les choses sublimes sont en plus grand nombre, comme une ville où l'on doit beaucoup réfléchir, mais aussi comme un tombeau. « Je n'ai pas trouvé à Rome autre chose que le Colisée de chrétien ; Saint-Pierre n'a aucune apparence religieuse, et les monuments païens sont si communs, quoique en ruine, que c'est l'antiquité qui est toujours présente à l'imagination. Comme nous ne pouvons avoir aucune sympathie dans le cœur pour Jupiter, Pluton, Vesta et une foule de dieux ou déesses, ce n'est pas à Rome que nous pouvons voir la vie actuelle, et quand on reste les yeux toujours tournés vers le passé, on risque beaucoup de rester, en ses œuvres, dans une agréable béatitude qui vous endort... J'ai fait des études de la campagne si célèbre par sa beauté et qui est si belle. C'est une chose unique au monde, du dessin le plus beau, le plus élevé, de la couleur la plus riche et avec une grande tristesse et une gravité qui est sublime dans la peinture grandiose, — car je ne veux pas dire le vilain mot historique si froid et si académique et surtout si nul... « M. Ingres me charge de te faire ses amitiés. Le succès de sa Stratonice lui fait grand plaisir. « Je lui ai porté mes études d'après Pompéi et le musée napolitain. Il en a été très content, me disant, à plusieurs reprises, que c'était fait comme par quelqu'un qui n'avait plus rien à apprendre. Je lui ai fait voir une petite esquisse que j'ai faite de souvenir de mon Christ. La composition dont il a pu juger seulement lui a plu beaucoup et il m'a dit désirer en voir une chose plus complète... « Dans une assez longue conversation avec M. Ingres, j'ai vu que sous bien des rapports jamais nous ne pourrions nous entendre. Il a vécu ses années de force et il n'a aucune compréhension des idées et des changements qui se sont faits dans les arts à notre époque; il est dans une ignorance complète de tous les poètes de ces derniers temps. Pour lui, c'est très bien, il restera comme un souvenir et une reproduction de certains âges de l'art du passé, sans avoir rien créé pour l'avenir. Mes souhaits et mes idées ne sont en rien semblables. C'est pourquoi en décembre, dans les derniers jours, je serai en France... » Il y a dans cette lettre même une sorte de contradiction entre la déférence avec laquelle l'élève recherche les avis de son maître, quête ses avis, et la décision qu'il apporte à le quitter... Comment expliquer à la fois cette obéissance et cet éloignement ? Comment Chassériau, peintre, peut-il reprocher à Ingres d'être autre chose qu'un peintre, d'être dans l'ignorance des poètes de ces derniers temps? Il y a dans ce grief de l'enfantillage ; Chassériau, quand il écrit ces lignes, n'a que vingt et un ans ; on dirait d'une boutade échappée à un élève de l'Ecole des Beaux-Arts. Je me refuse à prendre au sérieux cette phrase qui cependant fut confiée à son frère, sur un ton de confidence. J'y vois le reflet de conversations entre jeunes artistes impatients de secouer la férule du maître. Il est inutile, j'imagine, de justifier Ingres, de montrer la différence qu'il y a entre le goût et le talent, que le goût change suivant les modes et les époques, mais qu'il est tout à fait accessoire et subordonné au talent, dont les principes et les formules ne JEUNE HOMME PORTANT LA CROIX POUR LA CHAPELLE DE SAINT ROCH Esquisse

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L'ŒUVRE DE THÉODORE CHASSÉRIAUX FEMME DE CONSTANTINE SORTANT DU BAIN

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LES ARTS --- changent pas et se transmettent de génération en génération, que d'ailleurs il y a un abîme entre le goût de Ingres par exemple et celui de David ou de Greuze, sans que Ingres se soit cru obligé de critiquer le goût de David, que Ingres parlait toujours avec un respect religieux des artistes du XVIIIe siècle, parce qu'il se rendait compte que si le sujet traité obéissait au caprice du moment, la manière de le traiter restait pareille. Chassériau, lui, semble oublier, momentanément, que cette sûreté prodigieuse et précoce dans son métier, il la doit à Ingres, que sans ce métier il lui serait impossible d'exprimer les nuances et les accents de sa sensibilité personnelle. On raconte que Ingres allait quelquefois chez le docteur Cabarrus, qui possédait une grande toile de Chassériau, et que chaque fois, pour ne pas voir la toile devant laquelle il était obligé de passer, il se couvrait les yeux des pans de son ample redingote. N'est-ce pas là une manière amusante de plaisanter sur leur brouille, une affectation de ne pas la prendre au sérieux?... On raconte aussi qu'aux amis qui tâchaient à les réconcilier, Ingres répondait invariablement: « Ne me parlez jamais de cet enfant-là ! » Mais Ingres, au fond, ne pouvait pas garder rigueur au peintre de la Cour des Comptes.... Il conserva, toujours, dans son atelier, la toile de son élève, que l'on voit aujourd'hui au musée de Montauban. Et toujours, dans l'œuvre de Chassériau, on sent la persistance de l'éducation donnée par M. Ingres. Et ce n'est pas en diminuer la valeur, car l'artiste, toujours, ajoute quelque chose qui n'est qu'à lui, une sorte d'impuissance et de mélancolie, et réussit à unir le génie de la main et celui du sentiment. Ainsi dans l'Apollon et Daphné, ou Daphné poursuivie par Apollon, qui fut exposée en 1845; à la sûreté de l'attitude telle qu'on ne peut l'imaginer autre, à la netteté de la mise en page, qualités qui sont du maître, s'ajoute le prestige de ce goût que Théophile Gautier qualifiait de « gréco-indien », et le charme de l'aède, agenouillé devant Daphné, et la rareté de la couleur, une tunique amaranthe sur le fond vert DANSEUSES MAROCAINES

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CAVALIERS ARABES EMPORTANT LEURS MORTS APRÈS UNE AFFAIRE CONTRE LES SPAHIS Esquisse Photo: Rames & Co.