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LES ARTS N° 86 PARIS — LONDRES — NEW-YORK Février 1909 ANTONIO ROSSELLINO (attribué à) — LA VIERGE, L'ENFANT JESUS ET SAINT JEAN Bas-relief en marbre. — Florence. — 2e moitié du xve siècle (Collection de M. Ch. Mege)
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LES ARTS N° 86 PARIS — LONDRES — NEW-YORK Février 1909 ANTONIO ROSSELLINO (attribué à) — LA VIERGE, L'ENFANT JESUS ET SAINT JEAN Bas-relief en marbre. — Florence. — 2e moitié du xve siècle (Collection de M. Ch. Mege)
COLLECTION DE M. CH. MÈGE QUAND Darcel organisa, en 1889, l'Exposition d'art rétrospectif au Palais du Trocadéro, la collection de M. Ch. Mège était déjà constituée, et elle fut une de celles où il put venir puiser des éléments du plus vif intérêt. A feuilleter ce catalogue d'exposition pour les époques du moyen âge, à chaque page revient le nom de M. Ch. Mège dont on peut dire qu'il est aujourd'hui un des vétérans de la curiosité à Paris. Parmi toutes les collections dont cette Revue aura du moins perpétué le souvenir, celle de M. Ch. Mège se sera signalée par sa distinction. Elle se présente ici à peu près en son entier, et prouve que, sans nulle défaillance, le choix a été fait avec une sûreté de goût, une intelligence, un sentiment du caractère et de la beauté des choses tout à fait rares. Arrêtée d'ailleurs en son développement depuis plusieurs années, chaque chose est un souvenir de la belle rencontre, de l'heureuse aubaine, résultats des flâneries dans les bons coins de Paris, des voyages en Allemagne il y a trente ans; et c'est la justification de la théorie que la collection, ainsi faite, était encore le meilleur placement de père de famille. Celle-ci peut défier tous les impôts sur le revenu qui préten- dront l'atteindre. Mais, pour la constituer, il y fallait un surprenant coup d'œil, car chaque objet qui la compose n'est pas seulement intéressant ou rare, mais est aussi expressif et beau, et n'est pas fait seulement pour attirer l'attention de l'archéologue, mais pour satisfaire aussi l'instant de l'artiste. La peinture est représentée dans la collection Mège par trois tableaux d'un rare intérêt, dont le plus important est, sans conteste, la Vierge entourée de quatre Saints, qui a figuré à la première vente de la collection Beurnonville, et dont l'ensemble des caractères milite en faveur d'une attribution plausible à Hans Memling. La Vierge est assise au centre du panneau sur une chayère gothique, très droite, un livre ouvert sur sa main gauche, soutenant de sa main droite l'Enfant Jésus qui, bénissant d'une main, s'appuie de l'autre sur le livre ouvert. La Vierge a ce beau visage candide et pur, d'un ovale allongé, au long nez droit, à la petite bouche aux lèvres charnues, aux yeux un peu saillants que recouvrent deux paupières abaissées, au front haut et bombé que laisse bien découvert une chevelure peu abondante. Ce fut le type préféré du peintre de Bruges dans la plupart de ses Madones : on le retrouve à peu près identique dans la Vierge du musée de Berlin, dans la Vierge au Donateur de la National PLAQUE Marbre. — Art flamand. — Fin du xve siècle (Collection de M. Ch. Mège)
HANS MEMLING. — LA VIERGE ENTRE UNE SAINTE ET TROIS SAINTS (Collection de M. Ch. Mege)
LES ARTS Gallery, dans la Vierge adorée par la famille Clifford, au duc de Devonshire. Dans la dernière peinture, le petit Jésus, au visage presque identique, bénit et s'appuie sur le livre de façon toute semblable. Comme éléments de critique et de rapprochement, les figures des Saints sont très utiles à interroger, car chaque maître a toujours un certain nombre de types préférés auxquels il revient volontiers, et qu'il est aisé de retrouver dans ses œuvres aux diverses époques de sa vie. Le saint Jean est une figure qui lui fut familière, comme la Sainte qui lit dans un livre entr'ouvert, et dont le visage si serein et si calme, encadré dans la blancheur de sa coiffe de fine toile, se retrouve dans la Vierge de la Présentation au Temple, de l'hôpital Saint-Jean, de Bruges. C'est là une œuvre de puissant intérêt, dans un état de conservation surprenant, tout à fait inconnue, car elle ne fut prêtée à aucune exposition rétrospective, et dont je sens tout l'insigne honneur qui m'est réservé de la publier pour la première fois. La seconde œuvre de peinture est un beau portrait d'homme de l'Ecole allemande du xvie siècle. M. Max Friedlanger en a savamment parlé dans le Repertorium, XX, 1897; il représente, en buste, Matthaus Schwarz en 1526, ainsi que l'indique l'inscription qu'on peut lire en haut, à droite de la toile, peint par un peintre de Schwaz en Tyrol, que nous pouvons dénommer le maître de Schwaz. Ce Matthaus Schwarz était le fils d'un bourgmestre d'Augsbourg, que les banquiers Fugger avaient envoyé en Tyrol pour s'y occuper de leurs affaires, et qui ne résista pas au désir de s'y faire portraiture par un peintre célèbre du pays, qui le représenta, pincant de la guitare, dans toute son élégance de riche marchand d'Augsbourg, en détaillant soigneusement tous les accessoires de son costume, depuis le large chapeau relevé de côté, qui ne porte aucune ombre sur la figure, jusqu'au collier au lourd fermoir d'orfèvrerie, et à l'épée à la lourde garde. Il est évident que les écoles de la Souabe et de l'Allemagne du sud-ouest ont très fortement influencé le maître anonyme qui fit ce beau portrait. Il avait hérité, avec d'heureux dons de peintre, de ce souci de véracité qui rend si prenants tant de portraits allemands, et de cette belle loyauté d'exécution, exempte de trucs habiles et de moyens à gros effets. Grâce à l'inscription, qui donne une indication relativement précise, il doit être PORTRAIT DE MATTHAUS SCHWARZ (DATÉ DE 1526) PAR LE MAÎTRE DE SCHWAZ (TYROL) (Collection de M. Ch. Mége)
COLLECTION DE M. CH. MEGE possible de rapprocher de cette œuvre intéressante d'autres très nombreux portraits qui se prêtent, par leur anonymat, à l'attribution plus ou moins fantaisiste aux plus grands maîtres allemands. La troisième œuvre de peinture de la collection Mège est plus énigmatique : elle représente un personnage à longue chevelure bouclée, coiffé d'une sorte de toque de velours surmontée d'une grande plume, et que retient et charge une sorte de cordelette en orfèvrerie, en torsade, interrompue d'anneaux et d'agrafes. Un ample manteau lourd, dont le velours semble chargé d'appliques de soie, s'ouvre sur une chemisette traversée horizontalement d'une bande brodée d'un H armorié. La figure, très large, manque un peu d'accent, et apparaît légèrement bouffie et blême ; sous la peinture, très lisse et très égale, ne se sentent pas une forte construction de dessin, ni une grande vigueur. C'est d'un art aimable et doux. Il est évident qu'au moment de Cranach et autour de lui, on fit des portraits d'hommes dans cette manière, mais ils avaient toujours une force et une âpreté dont cette œuvre aimable semble un peu dépourvue. La sculpture, dans la collection de M. Charles Mège, sera d'un apport beaucoup plus considérable; c'est assurément la partie la plus forte de la collection, et il n'est guère d'écoles qui n'y soient supérieurement représentées. Ceci est d'autant plus remarquable que le goût des amateurs pour la sculpture française est assez récent ; très peu de collections privées anciennes pouvaient en présenter des séries ; on n'y rencontrait que de rares morceaux isolés. Ce n'est que depuis une dizaine d'années que le pillage de nos églises par les grands marchands, pour lesquels l'automobile a été un puissant instrument d'action, a fait entrer dans certaines collections d'objets d'art quelques monuments de sculpture de pierre ou de bois arrachés à de grands monuments, et qui collaborent ainsi heureusement à la décoration expressive des intérieurs. Ce sont surtout d'intéressantes sculptures de bois que nous rencontrerons chez M. Mège; cependant le marbre et la pierre n'y font pas défaut. Et tout d'abord, voici un très beau bas-relief de marbre italien qui a des états de possession excellents, puisqu'il a passé par les mains de Louis Carrand et de Boy. La Madone, en léger relief, soutient, assis sur elle, l'Enfant Jésus qui, vif et remuant, a passé une jambe nue, grasse et potelée, par-dessus la main de sa mère (détail familier où l'on sent le désir de l'artiste, enfermé dans une formule, d'en varier les aspects). L'œuvre paraît assez significative de l'art d'Antonio Rossellino.
LES ARTS TRIPTYQUE A DOUBLE VOLET Ivoire. — Art français. — XIVe siècle (Collection de M. Ch. Mége) On retrouve dans la main allongée de la Vierge aux doigts minces, fuselés et légèrement aplatis, ainsi que dans le modelé général des figures qui tourne peu et se borne à des aplats où disparaissent un peu les divers plans, la manière aimable de Rossellino, plus soucieux de grâce que de force. Un admirable Satyre de bronze, assis, tenant sa flûte de Pan et levant sur son autre main un coquillage, est sans
COLLECTION DE M. CH. MÈGE --- VIERGE Noyer. — Art français. — xive siècle PIED DE LUTRIN (Noyer) SAINT SYMPHORIEN Bois polychromé. — Art allemand. — xve siècle SUPPORT DE BÉNITIER (pierre) (Collection de M. Ch. Mége)
doute le plus bel exemplaire et le plus grand que je con- naisse de cette figure, que fondirent en si grand nombre les ateliers padouans au xve siècle. La fonte de ce beau bronze est incomparable comme souplesse et comme patine : la forme du dos, d'une construction inouïe, le modelé de la poitrine, la vigueur d'accent de la figure d'un relief si hardi, tout concourt à faire de cette pièce un vrai chef- d'œuvre, tout à fait digne d'être attribué au si grand artiste Andrea Riccio, qui sut si bien, au xve siècle, à Padoue, interpréter l'anti- quité en y apportant le ca- ractère ardent et la souve- raine maîtrise nécessaires pour la rénover. Cette pièce splendide provient de la vente que fit à Londres, il y a plus de trente ans, le célèbre amateur His de la Salle. Les beaux sculpteurs de bois allemands sont ici re- présentés par quelques œuvres d'une qualité tout à fait exceptionnelle, et c'est peut-être dans cette série que se fit le mieux sentir le goût sûr et châtié de M. Ch. Mége. Quand on visite un musée allemand, tel que celui de Nuremberg, on est excédé de cette pratique facile, mais banale où se sent le caractère générale- ment industriel de cet art abondant. Et voici qu'ici chaque bois prend une tout autreimportance,gardetoujours, en ses côtés pitto- resques, un caractère souverainement expressif, atteint même parfois à la réelle
COLLECTION DE M. CH. MEGE TAPISSERIE Art français. — Style du xve siècle (Collection de M. Ch. Mége)
LES ARTS LE BAISER DE JUDAS ET PIERRE COUPANT L'OREILLE DE MALCHUS Fragment de retable en ivoire. — Art français. — Commencement du XIVe siècle (Collection de M. Ch. Mège) grandeur. — Aucune pièce ne saurait mieux l’attester que cet admirable saint Michel, en bois de tilleul, jadis polychromé et doré, si noble en sa fine armure dans laquelle se redresse son corps élégant, et qui lève en un geste d’autorité sa main droite au gantelet de fer. La tête, coiffée d’une épaisse chevelure qui tombe en lourdes boucles sur ses épaules, est un véritable portrait par l’acuité de son expression, par le modelé robuste de ces traits virils dont aucun danger ne saurait altérer le calme auguste. Plus franchement pittoresque est cette amusante statuette équestre du Saint Georges transperçant avec une surprenante aisance, comme en un jeu, l’effrayant dragon hurlant crispé sur le sol. Joli cavalier en son armure soignée, dont tous les détails véridiques sont autant de renseignements précis sur les armures allemandes de ce moment, bien en selle sur son lourd cheval habitué aux lentes chevauchées, et tout brillant encore de la savoureuse polychromie qui faisait de toute cette sculpture quelque chose d’amusant et de gai. On retrouve dans cette figure tout le style de si proche inspiration de la statue de bronze de saint Georges qui décorait la fontaine du château de Prague, qu’avaient exécutée, en 1373, Martin et Georges de Clussenbach, et dont on peut voir un moulage récemment installé dans une des galeries extérieures du musée du Trocadéro. Si la figure du saint tenant un livre, vigoureusement taillée dans une bille de tilleul, marque une légère manière dans son hanchement, dans l’extase où se tendent ses regards, quelle habileté à modeler, avec de belles lumières, une figure dans ce beau bois si plastique, et à y creuser d’amples plis dont les chutes s’ordonnent en un rythme savant ! Et comme le réalisme si franc des écoles du Nord s’affirme de nouveau avec force dans ce charmant Saint Symphorien aux longs cheveux bouclés, dressé sur ce support de bénitier en pierre grise dont les colonnes élégantes s’épanouissent en un délicieux chapiteau — dans ce splendide fragment de retable où, en fausse perspective, s’arrangent si bien toutes ces figures d’abbés ou de clercs groupés derrière leurs évêques, dans l’ardente ferveur de la prière, ou détendus dans la curiosité distraite des regards qui errent. — Comme aussi dans cet intéressant portrait d’évêque agenouillé dans les plis cassés de sa lourde chasuble, les mains jointes dans les épais gants épiscopaux, la figure modelée à larges plans malgré que l’objet soit menu et très soigné, ayant auprès de lui UN BOURBEAU Fragment de retable en ivoire. — Art français. — Commencement du XIVe siècle (Collection de M. Ch. Mège)
FRAGMENT DE TAPISSERIE Art français. — 2e moitié du xve siècle (Collection de M. Ch. Mege)

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente la collection de M. Ch. Mège, mettant en avant ses peintures et sculptures. L'article détaille plusieurs œuvres, dont un bas-relief attribué à Antonio Rossellino et des peintures potentiellement de Hans Memling et du maître de Schwaz. La collection est décrite comme distinguée, composée d'objets rares, expressifs et beaux, reflétant un goût sûr et une intelligence artistique.