Page 1
LES ARTS N° 85 PARIS — LONDRES — NEW-YORK Janvier 1909 TRÉSORS D'ART A MESSINE Copyright by Charles Trampes. MESSINE. — LA CATHÉDRALE, LE 28 DÉCEMBRE 1908
First pages of the volume, freely accessible.
LES ARTS N° 85 PARIS — LONDRES — NEW-YORK Janvier 1909 TRÉSORS D'ART A MESSINE Copyright by Charles Trampes. MESSINE. — LA CATHÉDRALE, LE 28 DÉCEMBRE 1908
MESSINE LA VILLE — LES MONUMENTS — LES ÉGLISES LE MUSÉE TANDIS qu'il lançait son yacht nonchalant entre Charybde et Scylla, Guy de Maupassant écrivait sur ses tablettes : > « Les rives de Sicile et les rives de Calabre exhalent une si puissante odeur d'orangers fleuris que le détroit tout entier en est parfumé comme une chambre de femme. » L'écrivain normand songeait à sa volupté. L'amour est fort comme la mort, dira-t-il plus tard. Les rives de Sicile lui prouveraient aujourd'hui que la mort est la plus forte; l'odeur abominable a triomphé des parfums enivrants. Les orangers se sont abattus dans les gouffres dont Homère avait peur, et sur « la chambre de femme » flotte la plus nauséabonde pestilence. Chassons les miasmes et regardons une dernière fois les rives heureuses que nos enfants seuls reverront fleuries, aspireront embaumées; regardons-les telles que nous les voyions hier encore. Essayons de conserver, de fixer le souvenir des Hauteville que l'ingrat normand Maupassant n'a pas une seule fois rappelés au cours de son séjour au royaume de Roger. Ne nous rendent-ils pas encore plus chère cette terre qui ne peut être pour nous seulement amoureuse, mais, par son art, un peu française? Il est généralement admis que les Grecs, débarquant sur la côte orientale de la Sicile, vers 730 avant J.-C., y rencontrèrent un peuple indigène que l'on nommait Sicule ou Sikèle. Ce peuple était-il autochtone? Thucydide et Diodore ne nous permettent pas de le croire. A défaut d'autre témoignage, nous devons consentir à ce que les Sikèles fussent une tribu du Latium, chassés des bords du Tibre par le hasard des combats — ou par l'esprit d'aventure. Les Sikèles détenaient, au vint siècle avant J.-C., le territoire situé au sud du cap Peloros, et que les colons de Chalcis et de Cumes vinrent occuper, en même temps qu'ils s'installaient à Catane. Aucun Tatius ne se trouvant parmi les Sikèles, le Romulus de Zancle, — plus tard Messana, par suite d'une conquête de la ville par les Messéniens de Rhegium, — n'a pas laissé de nom: ce rapprochement n'est pas arbitraire, la fondation grecque de Messine, la seule dont on soit à peu près sûr, ayant eu lieu au moment même où le nourrisson de la louve prenait possession du Capitole. Ce rôle modeste, Messine continue à le jouer au cours des luttes qui ensanglantent la Sicile sous les divers tyrans des colonies grecques. De temps en temps, sous Denys, Dion et Timoléon, de Syracuse, son nom apparaît d'un côté ou de l'autre des partis. Elle est détruite ou rebâtie, selon qu'elle se trouve du bon ou du mauvais. En réalité, son importance réelle ne commencera, et cela est logique, que le jour où l'Italie, qui grandit peu à peu, jettera les yeux sur la Sicile. Fût-ce même impatience d'exister dans l'histoire? Messine hâte le moment fatal en appelant les Romains à son secours contre les Carthaginois : et c'est la première guerre punique. Messine fut la première colonie romaine en Sicile. Elle fut aussi la première colonie de bien d'autres peuples. C'était toujours par elle qu'on commençait, tout naturellement, si l'on arrivait par mer, à cause de son port facile et sûr; si l'on arrivait par terre, à cause de la traversée rapide. Les Arabes inaugurèrent leurs conquêtes par sa prise et ce fut à Messine que débarquèrent les Normands. Comptoir pour les Grecs, palier pour les Romains et pour les Arabes, Messine ne prit un rang particulier que par les Normands, dont les chefs réunissaient sur leur tête les couronnes de Calabre et de Sicile. Sa possession devenait essentielle : le géant du Nord posait sur sa plage le pied gauche, tandis que le droit s'appuyait sur l'Aspromonte, — et les Croisés lui passaient entre les jambes. Ce n'est pas par hasard que, des temps grecs, romains et arabes, Messine n'a rien conservé. Sans doute, les hommes furent bien pour quelque chose dans ce dénuement. Le destin politique d'une porte n'est pas d'être ouverte ni fermée, mais défoncée. Et Messine fut souvent bousculée, des Normands à nos jours. Elle fut, voici soixante ans, sauvagement bombardée par le roi de Naples, qui en tira son surnom de Bomba. La nature et ses tremblements se chargèrent du reste. Ne serait-il pas étrange, toutefois, que hordes, monarques et nature aient visé spécialement l'antique et épargné le moyen âge? Le néant des monuments antiques confirme l'histoire, en ce qui touche le rôle secondaire de Messine jusqu'au jour où un royaume italien en formation se verra tout à coup augmenté de la riche et disponible Sicile. Messine alors, du rang de porte, passera au rang de clef. Sa possession sera capitale et les seuls monuments qui, il y a un mois encore, valussent un arrêt assez long, c'étaient les monuments de l'époque héroïque que Bomba eut bien voulu faire renaître. Lorsque Robert Guiscard et son frère Roger eurent achevé la conquête de la Calabre, dernière étape d'une course commencée, une vingtaine d'années auparavant, par une bande d'aventuriers normands à la tête desquels se trouvaient ces fils de Tancrède de Hauteville, ils durent pourvoir au partage du pays, conquis à la fois sur les Lombards, sur les Grecs et sur les Sarrasins. Robert eût volontiers tout gardé pour lui. Roger ne se résigne pas à lui tout laisser, d'autant moins que son rôle en Calabre a été décisif. Il lui faut sa part. Robert, astucieux, en qui il semble que l'on doive reconnaître le subtil Ulysse réincarné, dit à son frère: > « Nous venons d'arracher aux Sarrasins la terre italienne. Le pape nous en sait tant de gré qu'il nous invite à les expulser de Sicile. Il offre l'investiture de la Sicile à qui l'aura conquise. Ce n'est que la mer à passer, si ce n'est à boire. » Et tu me débarrasseras, pensait Robert. L'occasion était belle pour Roger. D'autant plus belle que, par une coïncidence vraiment providentielle, telle qu'il ne s'en trouve jamais que dans les récits des apologistes justificateurs, Messine suppliait les Normands de la délivrer du joug
LA CATHEDRALE Époque normande, xviie siècle MESSINE - LA PLACE DU DOME, LE 27 DÉCEMBRE 1908 LE THOMPHE D'ORION Milieu du xviie siècle Photo Alvaro
LES ARTS impie. Comment résister à la voix de Dieu? Roger débarque à Messine et délivre la ville des Sarrasins. Le pays était ouvert. Roger y entre et s'y prélassse. Il y appelle sa fiancée Judith, restée à Évreux, la descendante directe des ducs de Normandie et, avec elle, brave guerrière, digne émule de la grande Catarina Sforza, il s'empare peu à peu de toute la Sicile. Il consacre dix-huit années à cette conquête, les dernières, après la mort de son frère Robert, étant surtout employées à former de la Sicile un royaume indépendant. Roger abandonnait généreusement la Pouille et la Campanie à ses neveux, pourvu qu'on lui laissât l'île qu'il avait conquise. La forte Judith, cependant, était morte. D'une certaine Erenburge, Roger n'eut que des bâtards. D'Adélaïde enfin, il eut deux fils, Simon, né en 1093, Roger, né en 1095. En 1101, il mourait, laissant son titre de grand comte de Sicile à son fils Simon sous la tutelle d'Adélaïde qui, respectueuse de la volonté séparatiste de son mari, porta la capitale du comté de Calabre à Messine. Simon meurt en 1105. Son frère Roger lui succède et reste sous la tutelle de sa mère jusqu'en 1112. Libre alors, il transporte la capitale à Palerme tandis qu'Adélaïde, ayant rempli ses devoirs envers ses enfants, part pour la Palestine où Baudouin sollicite sa main. Roger II, comte de Calabre et de Sicile, prospérait cependant sur le domaine conquis par son père. Il prospérait tant qu'il renversa les termes du problème posé par Guiscard. Celui-ci voulait annexer la Sicile au duché de Pouille. Roger II rêvait, lui, d'adjoindre la Pouille au comté de Sicile. Il y réussit. Son cousin Guillaume, petit-fils de Guiscard, avait laissé le duché en déshérence. Pouvait-on voir s'émetter un si beau domaine? Roger débarqua à Salerne et s'empara de tout le pays normand, sauf de Bénévent qu'il laissa au pape, pour se le concilier. Deux ans après la mort de sa mère, Roger II de Sicile était couronné Roger Ier, roi des Deux-Siciles, à Palerme. Rome et Byzance en demeurent stupéfaites; Rome à cause de la Pouille, Byzance à cause de la Sicile. Roger devient dangereux. Et Byzance crie bien fort que la Sicile est grecque, donc sa propriété. Et Rome réclame la terre italienne qu'elle a donnée, quand elle ne lui appartenait pas, donc pour la lui conquérir et non pour qu'on la gardât. Roger et son fils Guillaume Ier se débattent au milieu de toutes ces intrigues, jalousies et convoitises. Finalement Guillaume est écrasé par Isaac l'Ange. Lui et son fils paient tribut à Byzance et le dernier, Guillaume II, meurt en 1189, sans enfants. A qui l'héritage? A moi, répond l'empereur d'Allemagne Henri VI. Il a épousé, en effet, une fille du roi Roger, Constance. La Sicile ne veut pas de ce Germain. Elle acclame Tancrède, fils d'un bâtard du roi Roger. Le fils de Barberousse descend les Alpes, se fait ignominieusement battre à Salerne, rentre dans ses États, puis revient au moment, heureux pour lui, où Tancrède et son fils Guillaume meurent à Salerne. Il traverse la Calabre sans combat et arrive à Palerme où la veuve de Tancrède lui apporte elle-même la couronne royale, que le fils de Barberousse pose sur son front, le 20 novembre 1196. Pendant ce temps, Constance, sa femme, mettait au monde, à Yesi, un fils qui sera Frédéric II. Le régime institué par Henri VI en Sicile fut celui de la terreur. Les affaires d'Allemagne l'obligent à de longues PETITE PORTE DE DROITE MESSINE. — LA CATHERDRALE, LE 27 DÉCEMBRE 1908 * Époque normande. — XIe siècle PETITE PORTE DE GAUCHE
Photo Almari. MESSINE. — LA CATHÉDRALE. — FAÇADE PRINCIPALE. — LA GRAND'PORTE, LE 27 DÉCEMBRE 1908 xive siècle
LES ARTS Photo Aliouci. MESSINE. — LA CATHÉDRALE. — LA GRAND'PORTE (détail), LE 27 DÉCEMBRE 1908 xive siècle
MESSINE Photo Brogi. MESSINE. — LA CATHÉDRALE. — LA GRAND'PORTE (détail), LE 27 DÉCEMÈRE 1908 XIVe siècle
LES ARTS absences. Il laisse Constance comme régente. Mais il n'a pas confiance, si peu confiance que, sur des bruits de complot où la régente était mêlée avec un certain Jordano, il accourt en Sicile et saccage tout. Les Siciliens sont jetés à la mer, sciés en deux, brûlés au bitume, tués à coups de flèches, enterrés jusqu'au cou et décapités à ras de terre. Jordano est pris et, devant Constance même, couronné d'un cercle de fer rougi au feu. Ces exploits furent arrêtés brusquement par la fièvre que Henri prit à Messine et dont il mourut en quelques jours, le 28 septembre 1197. Frédéric II, son fils, était âgé de trois ans. La vie politique de Frédéric appartient plutôt à l'histoire de l'Allemagne et de l'Italie qu'à celle de la Sicile. L'enfance et la jeunesse de Frédéric, passées à Palerme, ont laissé cependant dans l'âme de ce passionnant empereur, une marque ineffaçable, et qu'il n'efface pas. Tout est sicilien chez lui, c'est-à-dire d'une terre orientale, où ses ancêtres, au lieu de proscrire les peuples conquis, Grecs et Musulmans, ont préféré les assimiler — auxquels, par un ricochet inévitable, ils se sont assimilés. Tolérants, adroits et modérés, les rois normands de Sicile ont laissé prospérer l'esprit grec et les mœurs sarra-sines sur leur domaine. Églises catholiques, églises orthodoxes et mosquées sont mitoyennes. Un harem seul les sépare, à Palerme : le harem du roi. Et lorsque Frédéric emmène à Lucera les derniers Sarrasins, dont il ne peut surveiller la turbulence, retenu qu'il est en Italie, il n'aura garde d'oublier ses femmes. Ce mélange gréco-sarrasinogermano-normand fut-il favorable au développement social de la Sicile? Il le fut en tout cas à l'art sicilien. Et nous devons à la domination normande en Sicile et en Pouille, une expression d'art unique, que l'on n'a jamais revue. Tout à l'heure, Messine nous dira ce qu'elle en avait conservé. Pour cet art, en tout cas, il n'était pas inutile de préciser en quelques mots l'histoire de l'invasion normande. Parmi tant de raisons d'humanité et de fraternité latine qui nous ont émus du cataclysme de Messine, il en est une autre pour nous troubler encore. Et c'est le témoignage laissé sur cette terre du souple, aimable et gracieux génie qui partit un jour du manoir de Hauteville, en Normandie, pour tenter sur une terre encore vierge la miraculeuse fusion des trois grandes époques de l'art moderne, gothique, byzantine et arabe. Messine se distingua la dernière au cours de la grande lutte entre Anjou et Aragon. Le massacre dit des Vêpres siciliennes y finit le 28 avril 1282. Et ses bateaux portèrent les ambassa-deurs qui allaient offrir la couronne de Sicile à Pierre d'Aragon. Pierre avait épousé une fille de Manfred et il se dirigea aussitôt sur Messine. Les deux fractions se disputent Messine ainsi qu'il convient à ce boulevard du beau domaine. Messine éprouve l'ardeur des compétiteurs à tout coup. La reine Jeanne s'obstine à la prendre et à la perdre. Mes-sine, cependant, a des préférences espagnoles. Non pas par amour, mais par intérêt. L'Espagnol est plus éloigné que le Napolitain, donc moins exigeant. Avec lui, les privilèges municipaux sont respectés. Lorsque l'Espagnol l'emporte, il « serre la vis ». Et Messine, comme elle MESSINE. — LA CATHÉDRALE. — PÉNÈTRE DE LA FAÇADE DE GAUCHE XV° siècle
MESSINE. — PLACE DU DÔME. — LE TRIOMPHE D'ORION, LE 27 DECEMBRE 1908 Fontaine exécutée en 1556 par les frères Montorsoli Photo: Almert.
fit lors des Carthaginois, appelle l'étranger. Elle se donne à Louis XIV, qui lui envoie Vivonne et Duquesne. Délivrance! Pas longtemps. La politique ayant changé à Versailles, Messine fut abandonnée à la vengeance de l'Espagnol qui y égorgea cinquante mille citoyens. Vint le règne des Bourbons. Messine joue son rôle dans la sinistre comédie. Elle sert principalement de forteresse. Les Bourbons entendent garder «la clef». Le roi de Naples est obligé enfin d'abandonner toute la Sicile, mais, sur la nouvelle de l'échec de Charles-Albert, il revient, et, naturellement, Messine éprouve la première, l'effet de sa colère. Du 3 au 7 septembre 1848, Messine fut bombardée furieusement. Le 7, Bomba donna l'assaut contre des ruines. Douze ans après, Garibaldi arrivait à Messine, et passait de Charybde en Scylla pour conquérir à Victor-Emmanuel le royaume de Naples. Messine entrait dans le repos auquel les éléments déchainés devaient seuls l'arracher. Du port calabrais Villa San Giovanni, où l'on monte sur le ferry-boat, qui transborde le voyageur, wagon compris, de botte en caillou, Messine, au pied des monts Peloritains, apparaît comme un ruban rose noué autour d'un cou. La longue ligne de son quai, la Marina ou Palazzata, s'applique à la montagne et semble la serrer étroitement. A droite, la côte s'avance protectrice, comme un paravent disposé contre l'aquilon. A gauche, elle fuit mollement vers les rochers de Taormine, au-dessus desquels l'Etna fume son énigmatique cigarette. Peu à peu, tandis que le bac «poursuit de son chemin le tout petit bonhomme», on voit les monts, si ce n'est s'éloigner, du moins s'adoucir; leurs pentes sont plus molles, leurs découpures se précisent et se multiplient, et les essences des arbres distinguent leurs différentes verdure. La ville monte sur l'horizon mouvant des chênes et des châtaigniers; elle se déploie et s'étale, toujours rose et frémissante, sur l'ardeur bleue du ciel. La rade se remplit de voiles et des fumées que crachent les vapeurs. Déjà s'entendent les cris et les appels de ce peuple si jovialement bruyant, aux gestes toujours tragiques, même pour les plus petites choses. La rade s'ouvre large et solennelle, d'abri généreux, qu'une flotte adopterait sans crainte, et où elle tiendrait. Bientôt, les quais prennent leur valeur complète, et les villas, chaumières, couvrent à air de forteresse, pointent parmi les frondaisons des pentes, au-dessus des toits, derrière cette ligne d'arcades que font les maisons de la Marina. Le paysage est noble, non pas majestueux, car il est trop droit, mais d'une ligne si nette qu'il a la beauté d'un athlète aux reins tendus. On aborde. Et c'est le grouillement de tous les ports, dont la futile fait à peu près tous les frais. Des tramways
MESSINE Photo Alivari. MESSINE. — ÉGLISE DE SANTA MARIA DELLA SCALA, LE 27 DÉCEMBRE 1908 Fin du xive siècle

Cet ouvrage, numéro 85 de la collection "Les Arts", explore l'histoire et l'art de Messine, une ville sicilienne marquée par diverses dominations, notamment grecque, romaine, sarrasine et normande. Il met en lumière l'influence de ces cultures sur l'art sicilien, particulièrement durant la période normande, et documente les trésors artistiques de la ville avant le cataclysme de 1908.