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LES ARTS N° 40 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Avril 1905 Cliché Fred. Boissonnas & Cie (Genève). J. ANTHONISZ VAN RAVENSTEYN. — PORTRAIT D'UN MÉCÈNE (Collection de M. Léopold Fayre (Genève))
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LES ARTS N° 40 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Avril 1905 Cliché Fred. Boissonnas & Cie (Genève). J. ANTHONISZ VAN RAVENSTEYN. — PORTRAIT D'UN MÉCÈNE (Collection de M. Léopold Fayre (Genève))
MEINDERT HOBBERMA. — PAYSAGE (Collection de M. Léopold Favre) La Collection de M. Léopold Favre ART tient une large place à Genève. Les intérieurs élégants y sont nombreux et contiennent souvent des œuvres de marque. Parmi les collections d’art ancien, celle de M. Léopold Favre, à la rue des Granges, est une des plus importantes. Elle est consacrée à la peinture hollandaise et a été formée, au début du xixe siècle, à Saint-Pétersbourg, par François Duval, de Genève, qui était joaillier de la cour et unissait à l’habileté du commerçant le goût d’un Mécène. Duval a fait l’objet d’une notice biographique dans le Messager des Beaux-Arts, de Saint-Pétersbourg (t. I, 1833). D’après les renseignements qu’a bien voulu me communiquer M. A. Somof, conservateur de la Galerie de l’Ermitage, Duval a vendu au musée impérial un Intérieur de Corps de garde, par J. Le Duc, en 1805; un Hameau situé sur un ilot de la Meuse, par A. Van der Neer, en 1806, et un Paysage, attribué à Sébastien Bourdon, en 1807. En outre, plusieurs tableaux destinés à des personnages de la cour lui passèrent par les mains. Il se constitua une collection, dans laquelle figuraient la plupart des grands noms de la peinture hollandaise, et en forma une autre, moins considérable, pour son frère. Revenus à Genève, les frères Duval aliénèrent leurs galeries de tableaux. Celle de François fut vendue en grande partie au duc de Morny, tandis que celle de son frère resta à Genève et passa, en 1820, avec l’hôtel où elle était installée, aux mains de la famille Favre. Lorsqu’on pénètre dans le salon de M. Léopold Favre, le regard s’arrête tout d’abord sur une peinture signée de Jean Ravensteyn. Un magistrat de belle apparence s’approche d’un jeune clerc, l’engage à quitter son étude pour se consacrer à son art préféré et lui en offre les moyens. Quel est ce Mécène que l’artiste a peint avec tant de soins? Sans doute le bailli Willem van Outshoorn, dont Ravensteyn a introduit le portrait dans une de ses grandes toiles du musée municipal de la Haye: Le Magistrat recevant les Gardes civiques. Ici, le bailli, qui présidé la table des fonctionnaires, se tourne vers les délégués de la garde et lève son verre en leur honneur. L’identité du portrait de Genève et de celui de la Haye est frappante: on y constate le même profil accentué,
Cliché Fred, Baissonnais & Cie (Goudre). THOMAS DE KEYSER. — PORTRAIT D'HOMME (Collection de M. Léopold Favre)
LES ARTS le même nez aquilin, les mêmes yeux vifs profondément enchâssés dans leurs orbites, le même front découvert, la même bouche, le même port de barbe. Dans la peinture de la Haye, qui date de 1618, le bailli paraît toutefois plus âgé. Il en résulte que le tableau de M. Favre, d'origine plus ancienne, est une œuvre de jeunesse. Peut-être Ravensteyn y a-t-il fixé un épisode de sa vie. En ce cas, nous nous trouvons probablement en face d'un ouvrage dont l'artiste reconnaissant aurait fait hommage à son bienfaiteur. Quoi qu'il en soit, ce tableau est une des œuvres capitales du maître et inaugure de la façon la plus heureuse la brillante évolution du portrait hollandais au XVIIe siècle. Le Paysage d'Hobbema semble avoir été composé sous l'influence de Ruysdaël. A droite s'élèvent deux chênes aux troncs noueux. Devant eux s'étend une mare où surnagent quelques plantes aquatiques. A gauche, un chemin bordé GERARD DOW. — LE CHIRURGIEN (Collection de M. Léopold Favre) d'une allée d'arbres passe près d'une chaumière et se perd dans un sous-bois lointain. Vers l'horizon s'amassent des nuages. Bientôt l'orage grondera au-dessus de ces chênes qui paraissent défier les siècles, mais n'échapperont point à leur destinée. A côté de cette évocation grandiose, combien chétifs apparaissent les hommes transplantés dans ce milieu ! Il semble que l'artiste ait voulu opposer ici la fragilité humaine à la puissance de la nature. Une telle interprétation est plus familière à Ruysdaël qu'à Hobbema, dont les paysages traduisent d'ordinaire des impressions sereines. Comparons, par exemple, cette toile avec un Paysage d'Hobbema de la Galerie Moltke, à Copenhague. La donnée est la même dans les deux tableaux. Mais les arbres et le ciel sont plus délicats dans celui de Copenhague, qui produit l'effet d'une idylle plutôt que celui d'un drame. En revanche, c'est dans une œuvre de Ruysdaël, le Marais, à l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, que nous retrouvons les nénuphars et les jones, les clairières ensoleillées, les sous-bois mystérieux et les éclaircies lointaines du tableau de Genève. Ce dernier a aussi un ciel plus mouvementé que ceux dont Hobbema
LA COLLECTION DE M. LÉOPOLD FAVRE faisait choix dans la plupart de ses œuvres. De telles particularités ne nous inspirent toutefois aucun doute sur l'authenticité du tableau, qui porte bien le cachet du maître. Le Portrait d'un Magistrat, par Thomas de Keyser, nous transporte à Amsterdam et révèle l'assurance que prenait, au XVIIe siècle, l'opulente bourgeoisie d'une des premières villes du monde. Thomas de Keyser était fils d'un architecte et hérita de son père le goût du décor à la fois sobre et monumental dont nous voyons ici un exemple. La seule pièce de mobilier qui orne cet intérieur est un bahut au pied duquel le peintre a inscrit son monogramme et la date 1634. Le monogramme a été effacé, mais la date est conservée, et l'écriture est bien celle de Keyser. Aucune recherche d'élégance, telle que l'aimaient Rubens et Van Dyck, ne distingue l'attitude du personnage. Mais, dans cette immobilité, quelle intensité de vie, quelle puissance d'expression, quelle pénétration du regard ! On sait que Thomas de Keyser a exercé une influence sur Rembrandt. Lorsqu'on rapproche le portrait dont nous venons de parler de celui d'un Bourgmestre par Rembrandt, au musée d'Anvers, daté de 1637, et que l'on considère, dans ces ouvrages, le rendu minutieux des mains et l'éclat des chairs, on saisit les liens qui unissaient ces deux peintres. Gérard Dow se fait remarquer, dans la collection Favre, par une œuvre de début qui révèle, à travers des imperfections techniques, les qualités de finesse par lesquelles ce peintre a contribué à renouveler l'art de son pays. Transportés dans le cabinet d'un chirurgien, nous sommes témoins d'une de ces opérations que les « petits maîtres » aimaient à copier sur le vif. Une douce lumière filtre dans cet intérieur et enveloppe hommes et choses de ses reflets atténués; Gérard Dow, à la fois idéaliste par l'ordonnance et réaliste par l'exécution, disposait la scène dans son atelier et la reproduisait ensuite avec une exactitude consciencieuse. Le tableau de M. Favre est un exemple frappant de ce procédé. Dans les trois personnages qui entourent le patient, on a voulu reconnaître Rembrandt et ses parents. Les types ressemblent en effet aux portraits de cette famille; la femme âgée surtout rappelle « la mère de Rembrandt », de Gérard Dow, au musée de Berlin. Ajoutons que le peintre, ayant fait ses débuts dans l'atelier de Rembrandt vers l'année 1628, eut alors mainte occasion de pourtraire l'entourage de son jeune
LES ARTS maître. Cette hypothèse n’est donc point dénuée de fondement. La Halte devant l’Auberge, de Wouwerman, est signée du monogramme dont le maître faisait usage durant la période la plus féconde de sa vie. Elle est comparable à ses meilleurs morceaux, tels que l’Arrivée à l’Hôtellerie, du musée de la Haye, ou le Sac du Village, de la Pinacothèque de Munich. Au centre, un cheval gris pommelé, qui ne manque pas dans la plupart des compositions de Wouwerman, donne la note sur laquelle s’accordent les nuances du tableau. Wouwerman, quoiqu’il eût rarement traité des sujets religieux, s’est montré à la hauteur de sa tâche en figurant le Prophète Élisée raillé par des Enfants. Le coloris n’y Cliché Fred. Boussinot & Cie (Gendee). PHILIPS WOUWERMAN. — LE PROPHÈTE ÉLISÉE (Collection de M. Léopold Favre) atteint pas la légèreté que nous venons de remarquer dans la Halte devant l’Auberge. En revanche, la vivacité des petits garnements, si bien contre-balancée par l’attitude digne du prophète, rivalise avec les plus brillantes évocations du rire enfantin. Les gestes francs, les silhouettes enlevées font penser à Vélasquez et rappellent les influences réciproques dont se pénétraient, au XVIIe siècle, l’Espagne et les Pays-Bas. Van der Meulen, le peintre des Gobelins, fait preuve de sens dramatique dans le Choc de Cavalerie. Au premier plan, les cavaliers fondent les uns sur les autres. Leurs chevaux, le regard plein de feu, semblent participer à la lutte. Le paysage, dont le ciel s’obscurcit et dont les arbres ploient sous la bourrasque, forme un décor approprié à l’épisode de guerre. On admire, dans le grand paysage attribué à Cuyp,
VAN DER MEULEN. — CHOC DE CAVALERIE (Collection de M. Leopold Favre) Chloë Fred. Boulanger & Co. (Guerrier)
LES ARTS la limpidité de l'atmosphère et la composition harmonieuse. Jusqu'à présent, nous n'avons rencontré chez M. Favre que des peintres hollandais. L'éclétisme éclairé qui a présidé à la formation de cette galerie y a cependant introduit un spécimen remarquable de l'art français : La Visitation, de Philippe de Champaigne. Dans cette œuvre, la sobriété du décor, la distinction des gestes, l'harmonie des lignes, le relief saillant des draperies, qui semblent avoir été moulées sur des statues antiques, nous font toucher du doigt les qualités et les défauts de la peinture officielle du siècle de Louis XIV. Le fait que la Vierge est placée à droite, alors que, suivant la tradition iconographique, elle devrait se trouver à gauche du tableau, permet de supposer que nous sommes en présence d'un carton destiné sans doute aux Gobelins, dont le maître était un actif collaborateur. Les œuvres de la galerie Favre ne sont pas toutes repro- duites ici. Pour être complet, il faudrait mentionner encore un Sainl Jérôme de Steenwyk, un Anachorète et un Intérieur d'Estaminet de Teniers le jeune, une Chasse aux Cerfs d'Hackaert, un Intérieur de la Cathédrale d'Anvers de Peter Neefs, une Léda de Van der Werff, et plusieurs autres tableaux de petites dimensions. Une circonstance n'aura pas échappé à quelques-uns de nos lecteurs : dans cette galerie, constituée à Saint-Pétersbourg, figurent des noms particulièrement bien représentés à l'Ermitage : Gérard Dow, Wouwerman, Albert Cuyp. Une telle coïncidence n'est pas fortuite; elle indique qu'au début du xixe siècle certains peintres jouissaient d'une faveur spéciale dans les milieux d'art russes. La collection de M. Léopold Favre mérite d'autant plus d'être mise en lumière que son propriétaire l'apprécie en amateur éclairé et lui a donné récemment un cadre élégant en restaurant son hôtel de la rue des Granges. Il a mis à contribution, dans cette œuvre, les ressources de l'architecture moderne tout en respectant l'harmonie du passé, qui revit en sa demeure sous une de ses faces les plus attrayantes. C. DE MANDACH.
LA COLLECTION DE M. LÉOPOLD FAVRE Cliché Fred. Boussonnas & Cie (Genève). PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. — LA VISITATION (Collection de M. Leopold Favre)
SARCOPHAGE VISIGOTH-ROMAIN EN PIERRE Fin du IVe siècle ou commencement du Ve LE MUSÉE PROVINCIAL DE BURGOS Le voyageur qui arrive à Burgos court d'abord à la prestigieuse cathédrale, dont la superbe tour centrale et les deux légères flèches pointent vers le ciel; l'intérieur de cette gigantesque fleur architecturale le subjugue et l'éblouit, avec son cheur sans pareil, ses stalles merveilleuses, ses innombrables chapelles regorgeant de chefs-d'œuvre. Il monte ensuite à la Cartuja de Miraflores admirer les tombeaux élevés par Gil de Siloé, dignes de ceux de Dijon et de Brou. Enfin, s'il en a encore le temps, il se fait conduire à l'antique monastère de Las Huelgas, au cloître sans égal dans les Castilles; mais il néglige presque toujours le petit musée, blotti tout proche de l'Arlanzon, dans les salles de l'Arco Santa Maria, construction des plus intéressantes et des plus pittoresques, édifiée au commencement du xvie siècle. Ce monument est flanqué de six tourelles crénelées, orné des statues de la Vierge, de Charles-Quint et des preux des temps héroïques de l'histoire de Burgos. Quelque étrange que la chose puisse paraître, c'est dans les différentes salles échelonnées parmi les divers étages de cette sorte de château fort que se trouvent réunis les objets d'art, tous du plus grand intérêt, qui font partie de cette collection provinciale. Ils proviennent des différentes époques de l'histoire, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Passons vite devant les monuments de l'art antique: stèles, pierres milliaires, fragments de mosaïques, autels, statues, bustes et statuettes; à part une statue romaine, trouvée dans les ruines de Salonica, et une statuette datant du règne des Césars, ces vestiges intéressent surtout l'archéologue. Un sarcophage visigoth-romain de la fin du IVe siècle ou du commencement du Ve, réclame plutôt l'attention; il est en pierre et montre sur l'une de ses faces extérieures une longue frise sculptée renfermant différentes scènes que nous n'essaierons pas d'expliquer, mais certainement chrétiennes, puisque l'on y voit, aux extrémités, une vigne portant une grappe,—allusion à la Terre promise, c'est-à-dire à la Résurrection,—le monogramme du Christ, l'échelle de Jacob, figurée par deux personnages qui soutiennent une échelle, la colombe de l'arche du déluge, etc. Ces différents sujets, dus au ciseau de praticiens inexperts, sont traités d'une façon barbare qui ne manque cependant pas d'une certaine ampleur. On sent que ceux qui les ont exécutés ont subi l'influence des modèles des belles époques dont les Castilles étaient couvertes malgré les invasions qui se succédaient sans interruption sur leur sol. Ces œuvres d'art, qu'ils rencontraient de toutes parts, et sur qui souvent s'abattait leur démence iconoclaste, impressionnaient leur goût, et tout en les détruisant, ils s'en imprégnaient et ils les imitaient inconsciemment dans la mesure de leurs moyens. L'art mauresque est représenté ici par différents morceaux de premier ordre. C'est d'abord un magnifique plafond composé de milliers de morceaux de bois résineux qui, se brisant et s'entre-choquant sans cesse, forment des arêtes, des dômes et des pendentifs successifs, des arabesques et des combinaisons géométriques des plus imprévues et des plus ingénieuses. Malheureusement, ce chef-d'œuvre, exécuté par des artisans rudejares, c'est-à-dire par des Maures restés en Espagne jusqu'à leur expulsion définitive par Philippe III, est en fort mauvais état. Il faut placer à côté deux portes de même espèce, des plus élégamment enjolivées. Viennent ensuite deux superbes arcatures en stuc provenant de l'ancienne porte de la ville, remplacée par l'Arco Santa Maria, le musée actuel. Leur capricieuse et subtile décoration, fouillée au possible, véritable dentelle d'une finesse surprenante, composée de feuillages, de fleurs, de lettres arabes, de lacs, d'entrelacs et de rinceaux, s'enroule autour des jambages des portes, de l'arc guilloché des cintres et s'évasé sur les frises, partagées au milieu par un écussion aux armes de la cité. Citons aussi de curieux coffrets ouvrages, les uns en bois, les autres en ivoire, du goût le plus délicat et le plus précieux, ainsi qu'un casque maure de la fin du xive siècle, rare et caractéristique. L'art romano-byzantin, qui a régné assez tard dans les Castilles, offre de merveilleux spécimens du mobilier liturgique: d'abord un devant d'autel ou frontal provenant de l'ancienne abbaye de Santo Domingo de Silos. Formé d'une armature de bois recouverte d'un revêtement de cuivre sur lequel sont appliquées de nombreuses plaques émaillées, il était en outre orné autrefois de gemmes dont on ne voit plus malheureusement que les alvéoles.
Photo Laurent (Madrid). EL ARCO DE SANTA MARIA VUE EXTÉRIEURE DU MUSÉE PROVINCIAL DE BURGOS

Cet ouvrage, numéro 40 de la collection « Les Arts », présente la collection d'art ancien de M. Léopold Favre à Genève, axée sur la peinture hollandaise. Il détaille plusieurs œuvres majeures, dont des portraits par Jean Ravensteyn et Thomas de Keyser, des paysages par Meindert Hobbema, et des pièces de Gérard Dow, Wouwerman, Van der Meulen et Philippe de Champaigne. L'article explore l'histoire de la collection, formée initialement à Saint-Pétersbourg au début du XIXe siècle, et met en lumière l'appréciation éclairée de son propriétaire actuel.