Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

LES ARTS N° 37 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Janvier 1905 Cliché Brown, Clément S. Cie. REMBRANDT VAN RYN. — PORTRAIT DE CLAES BERCHEM (Collection du duc de Westminster)

Page 2

CLAUDE GELLÉE, dit CLAUDE LOBBRAIN. — L'LABORATION DU VEAU D'OR (Collection du duc de Westminster) LA COLLECTION DU DUC DE WESTMINSTER A GROSVENOR HOUSE UNE ancienne collection de tableaux, comme une ville ancienne, présente sa physionomie — une physionomie complexe. De même qu'un visage humain est un document sur lequel est tracée l'histoire des vicissitudes qu'ont traversées des générations d'an- cètres inconnus, une importante collection est une anthologie des sentiments esthétiques ou prétendus tels, des préférences et des goûts de ses propriétaires successifs. Comme un être humain aussi, une pareille collection a ses qualités dominantes, ses vertus et ses défauts. En outre, si certaines collections sont, si l'on peut ainsi parler, des Pic de la Mirandole et excellent en tout, d'autres ont, en même temps que des faiblesses, des mérites très pro- noncés. C'est à cette seconde catégorie qu'appartient la collec- tion du duc de Westminster. De grandes écoles et de grandes périodes d'art n'y sont pas représentées par un seul chef- d'œuvre. On ne trouve, à Grosvenor House, aucune toile importante des écoles italiennes des xve et xvie siècles, aucun exemple des paysagistes français du xixe siècle, aucun de l'école de Norwich ni des périodes comprenant la grande époque de l'art continental des préraphaélites anglais. Deux époques de l'art y sont seules représentées par des œuvres de premier ordre. Mais, heureusement, ces deux périodes sont l'une, la plus grande de l'art continental, l'autre comme la plus grande de l'art anglais. La première va de 1600 à 1660 ; c'est celle de Rembrandt et de Velasquez, celle de Rubens et de Van Dyck, celle des Poussin et de Claude. La seconde s'étend de 1770 à 1790 ; c'est celle de Reynolds, de Gains- borough, de Romney. On trouve, à Grosvenor House, des œuvres de toutes les époques principales de Rubens. Dans Pausias et Glycère, nous avons un tableau de sa première manière, une œuvre à laquelle a probablement collaboré Breughel. Elle représente le peintre lui-même en amoureux, et elle a un air de famille avec le portrait de Rubens et d'Isabelle Brant, qui est à Munich (n° 1050). Les fleurs jaillissent devant l'artiste et sa fiancée. Glycère tient une guirlande de fleurs à la main. C'est un tableau printanier, peint au printemps de la vie du maître. A la première partie de la période moyenne de Rubens appartient Agar renvoyée par Abraham et Sarah, tableau qui ressemble beaucoup à une toile représentant le même sujet, qui se trouve au musée de l'Ermitage, à Saint-Péters- bourg. Dans ce tableau, comme dans d'autres de la même catégorie, Rubens nous apparaît comme un des chefs d'une nouvelle renaissance, d'un mouvement qui atteignit à sa plus parfaite expression dans les œuvres religieuses de Rembrandt. De même que Giotto, trois siècles auparavant, avait osé rompre avec les conventions artistiques et peindre une mère et un enfant au lieu d'un simple symbole, de même aussi les grands maîtres du xviiie siècle ont osé donner à des scènes de l'histoire religieuse un caractère humain et émouvant. Rubens, comme il l'a dit lui-même, a voulu choisir « un sujet qui ne fût ni sacré ni profane », et il a exprimé des sen- timents humains, parce que c'est à des sentiments humains qu'il faisait appel. « Je l'ai peint sur bois, ajouta-t-il, parce que les petits tableaux réussissent mieux sur un panneau que sur la toile (1). » (1) MAX ROOSES. — Rubens, Paris et Amsterdam, 1903, p. 276–277.

Page 3

LA COLLECTION DU DUC DE WESTMINSTER Enfin, on trouve, dans cette collection, trois des tableaux peints d'après les dessins originaux faits pour une série de tapisseries commandées, en 1625, par l'archiduchesse Isabelle, pour un couvent de Madrid. Ce sont : Abraham offrant le pain et le vin à Melchissédec, les Israelites recueillant la manne dans le désert et les Quatre Evangélistes. Un quatrième tableau, appartenant à cette même série, les Pères de l'Eglise, est à Eaton Hall, le château du duc de Westminster, près de Chester. Ces tableaux, exécutés par les élèves de Rubens, ont été retouchés par le maître. Dans ces œuvres, la puissante virilité de Rubens tourne à l'expression animale. Les Israelites recueillant la manne est une toile qui nous présente un débordement de chairs rougeâtres pareil à celui qu'offre l'étal d'un boucher de Smithfield aux approches de Noël. Et ce n'est que de la chair, de la chair sans os. Les héros de Rubens, d'ailleurs, n'ont ni âme ni charpente. En revanche, ils ont plus que leur part de chair. Ces immenses compositions sont grossières, vul- CLAUDE GELLEE, dit CLAUDE LORRAIN. — PAYSAGE AVEC LE REPOS EN ÉGYPTE (Collection du duc de Westminster) gaires, bruyantes et magnifiques. Elles sont l'œuvre d'un barbare de génie, passé maître dans la technique de la peinture à l'huile, qui sut communiquer à ses élèves, aussi longtemps que ceux-ci restaient avec lui, quelque chose de sa merveilleuse maîtrise dans l'emploi des matériaux du peintre. Comme contraste étrange avec ces œuvres, on voit, dans la galerie voisine, le Portrait de don Baltasar Carlos. Au lieu de barbares peints par des barbares, voici le portrait d'un gentilhomme peint par un gentilhomme. Un critique aussi autorisé que M. de Beruete attribue ce portrait à Mazo, tout en reconnaissant ses belles qualités. Je n'en reste pas moins convaincu que les principaux personnages de ce tableau sont de Velasquez lui-même. Non seulement ils ont toutes les particularités de style du maître, — particularités qui, je l'accorde, peuvent, dans une certaine mesure, être imitées, — mais ils ont aussi ce qui est inimitable : la qualité du grand maître. Le fond et certains des personnages secondaires sont évidemment l'œuvre d'un élève et peuvent être de Mazo. Un autre des géants de l'art du xvie siècle, Rembrandt,

Page 4

LES ARTS est mieux représenté que Velasquez. On ne compte pas moins, sur les murs de Grosvenor House, de six toiles pouvant lui être attribuées, mais trois seulement sont incontestablement de sa main. De ces dernières, la plus belle est la Salutation, peinte en 1640, l'année où naquit la seconde Cornélia de Rembrandt, l'année qui précéda celle où Titus vit le jour. L'artiste y a déployé sa merveilleuse faculté de concevoir et d'exprimer d'une façon nouvelle et originale un sujet biblique. Quelle sincérité de sentiment! Comme l'artiste sait nous faire partager les craintes de la mère, les inquiétudes du père, qui, avec une lente, pénible et sénile hâte, descend les marches, la main appuyée sur l'épaule d'un enfant! Avec quelle habileté Rembrandt a su rendre la douceur, le calme, la modeste confiance de Marie! Et que cette saine jeune femme diffère de la mélancolique, lymphatique et sentimentale madone de ce décadent typique, Sandro Botticelli! Non moins caractéristiques sont les portraits présumés A. VAN DYCK. — PORTRAIT DE VAN DYCK, DIT AU TOURNESOL (Collection du duo de Westminster) de Claes Berchem et de sa femme. Dans ces tableaux, la technique est en harmonie avec la nature du sujet. Le portrait de la femme nous montre une honnête et simple ménagère bourgeoise. Il est exécuté avec le soin et le fini les plus extrêmes dont Rembrandt soit capable. Le portrait de l'homme, peint plus rapidement, est d'un faire moins serré. C'est un des plus brillants portraits de Rembrandt. Entre le chapeau noir à larges ailes et le col blanc, il y a une physionomie sur laquelle de fortes et profondes émotions ont laissé des traces. Comme tous les tableaux de Rembrandt, il respire la vie. Dans le nombre infini des traits et des tons, Rembrandt choisissait ceux-là seuls qui pouvaient lui servir à traduire une impression, non pas seulement de l'homme extérieur, mais de l'âme, de l'intelligence, de la personnalité tout entière du modèle. La peinture française de cette époque est bien représentée à Grosvenor House, où se trouvent des œuvres attribuées à Claude Lorrain et quelques tableaux qui portent les

Page 5

Cliché Brown, Clément & Cie. D. VELASQUEZ. — PORTRAIT DE BALTASAR CARLOS (Collection du duc de Westminster)

Page 6

LES ARTS noms de Gaspard et de Nicolas Poussin. Parmi les Claude sont l'Adoration du Veau d'or (n° 13), Grandeur de l'Empire romain (n° 15), Décadence de l'Empire romain (n° 63), Danse villageoise (n° 16), et deux beaux paysages de l'année 1651, qui avaient fait partie de la collection Blondel de Gagny. Ce sont bien des œuvres du maître par excellence du paysage classique, de l'artiste qui, le premier, a su représenter un coucher de soleil. En matière d'art, il n'y a pas de génération spontanée, et Claude lui-même devait beaucoup à ses prédécesseurs immédiats dans l'art du paysage : Annibal Carrache et le Dominiquin. On trouve, dans cette collection, la preuve directe de ce que Claude devait à ce dernier, car un beau paysage de Zampieri orne le salon d'attente de Grosvenor House. Claude est néanmoins un des artistes qui ont le plus créé. Il n'a pas seulement fait vivre quelques types; comme Simon Martini et Michel-Ange, il a inventé tout un monde à lui, un monde où il n'y a ni douleur ni besoin, ni labeur ni orage. Le soleil y lit dans un ciel serein. Une atmosphère douce inonde le paysage. Sur les bords de larges et calmes cours d'eau s'élevent des temples de marbre. D'heureux bergers, sous les ramures, y chantent leurs amours, et des paysans dansent sur le gazon vert. Ce monde idéal, l'art magique de Claude sait lui donner la réalité. Nous sommes transportés loin du ciel gris de Londres, cette ville de brouillard et de boue; nous oublions la splendeur et le confort d'un palais ducal anglais; nous sommes, aux côtés d'Amaryllis, à l'ombre des rameaux d'un des arbres du paradis lumineux de Claude. Tous les tableaux du maître qui sont à Grosvenor House appartiennent à la fin de sa seconde période et ont été peints entre 1650 et 1660. L'Adoration du Veau d'or est le plus connu de tous, mais il ne nous plaît pas autant que les deux paysages peints en 1651. Il y a, dans la collection de Grosvenor House, au moins deux autres tableaux importants de cette époque: un Paysage avec bestiaux (Ferme à la Haye), de Paul Potter, et l'Enfant Jésus endormi, de Murillo. Le paysage de Potter fut peint pour le protecteur de cet artiste, M. Van Slingelandt, de Dort, en 1647, et est un de ses meilleurs ouvrages. L'Enfant Jésus endormi, de Murillo, a été l'objet d'une longue controverse, depuis que le professeur Venturi l'a attribué au Corrège. Il n'est pas possible de discuter ici les arguments pour et contre cette attribution. Rien de ce qu'a assuré le savant professeur n'a pu ébranler notre conviction que l'attribution traditionnelle de ce tableau à Murillo est exacte. Les « particularités de style » de cette œuvre, relevées par le professeur Venturi, se retrouvent dans d'autres peintures de Murillo tout autant que dans certaines œuvres du Corrège; quant aux gros poignets et aux chevilles épaisses de l'enfant et au raccourci manqué du bras droit, ils sont très caractéristiques du peintre espagnol. Mais il est inutile de recourir à des détails anatomiques en discutant cette question: l'ensemble du tableau dénote, au premier coup d'œil, une origine espagnole. A sa tonalité, à sa technique un peu lâchée, de même qu'à certains détails, tels que la draperie rouge à gauche de la composition, on reconnaît une œuvre de Murillo ou de son école. Grosvenor House renferme trois chefs-d'œuvre des grands maîtres anglais du XVIIIe siècle. Ce sont: la Porte de la chaumière (1772) et l'Enfant bleu, de Gainsborough, et Mrs. Siddons, de Sir Joshua Reynolds. La Porte de la chaumière est un des meilleurs paysages d'un grand artiste, qui se considérerait lui-même comme étant essentiellement un paysagiste. Le public, sur ce point, n'était pas d'accord avec Gainsborough; mais sa conviction n'en resta pas moins ferme. « On ne veut pas les acheter, vous savez, disait-il à lord Lansdowne, peu de temps avant sa mort, en montrant quelques-uns de ses paysages. Je suis un paysagiste et on me demande des portraits. Regardez ce satané bras; j'y ai travaillé toute la matinée et je ne puis parvenir à le redresser. » Le paysage de Gainsborough est essentiellement anglais. Il est peint dans une gamme sombre et calme, et plein de grâce dans l'ensemble. Le feuillage est traité largement, les masses sont bien agencées; et par-dessus tout, là comme Clich Braun, Élément & Cie. REMBRANDT VAN RYN. — PORTRAIT DE L'ARTISTE (Collection du duo de Westminster)

Page 7

LA COLLECTION DU DUC DE WESTMINSTER Cliché Brown, Clement & Co. REMBRANDT VAN RYN. — LA SALUTATION (Collection du duc de Westminster)

Page 8

LES ARTS Cliché Brown, Clément & Coe. REMBRANDT VAN RYN. — L'HOMME AU FAUCON (Collection du duc de Westminster)

Page 9

LA COLLECTION DU DUC DE WESTMINSTER REMBRANDT VAN RYN. — LA FEMME A L'ÉVENTAIL (Collection du duc de Westminster)

Page 10

LES ARTS dans toutes les œuvres de Gainsborough, les qualités techniques sont incomparables. Comme paysagiste, Gainsborough a subi l'influence de Rubens, bien qu'il doive quelque chose à Salvator Rosa et à Claude. C'est grâce à Rubens qu'il s'est émancipé de la technique guindée des paysagistes hollandais. Dans ses dernières années, sa manière, comme paysagiste, tend à devenir lâchée et sans précision. Il sacrifice de plus en plus les détails afin de transcrire ses impressions alors qu'elles sont encore vives et nettes. Cependant, la Porte de la chaumière appartient à sa meilleure époque, à l'époque où il s'était affranchi de l'influence hollandaise et où il n'avait pas encore acquis la manière hâtive et superficielle de sa dernière période. Un plus fameux spécimen encore de Gainsborough, qui figure dans cette collection, est l'Enfant bleu, le portrait du jeune Jonathan Buttall, fils d'un riche marchand de fer de Soho. D'après une vieille tradition, ce portrait aurait été peint en 1779, dans le but de réfuter une opinion exprimée par le grand rival de Gainsborough, Reynolds, dans son huitième Discours, lu en décembre 1778 aux élèves de l'Aca- PAUL POTTER. — FERME A LA HAYE (Collection du duc de Westminster) démie royale. « Il faut, à mon avis, disait Sir Joshua, avoir présente à l'esprit cette règle invariable que les masses de lumière d'un tableau doivent toujours être d'un ton chaud et fondu, jaune, rouge ou blanc jaunâtre, et que le bleu, le gris et le vert doivent être exclus presque entièrement de ces masses et ne servir qu'à soutenir et à faire ressortir les tons chauds; pour cet objet, une très petite quantité de teintes froides suffit. Renversez cet ordre de choses... et il sera impossible à l'art, même par les mains de Rubens ou du Titien, de faire un tableau grandiose et harmonieux. » Cependant Sir Walter Armstrong et d'autres critiques modernes, qui ont étudié Gainsborough, estiment que ce tableau a été peint, non en 1779, mais en 1770, et que l'Enfant bleu a motivé l'opinion de Sir Joshua Reynolds, au lieu d'avoir été peint pour la réfuter. Ce tableau est loin d'être le seul dans lequel Gainsborough a montré une préférence pour le bleu. Le même ton domine dans son Master Edward Gardiner, exécuté vers 1767, dans son Honorable Edward Bouverie, dans son Lord Archibald Hamilton, dans son Honorable Anne Duncombe et dans sa Lady Sheffield. L'Enfant bleu est un triomphe de maîtrise et de dextérité; mais cela n'en constitue pas le charme principal; il est encore une étude de caractère presque aussi pénétrante et profonde qu'un portrait de Rembrandt ou de Durer. Cet enfant intelli-

Page 11

Cliché Brown, Clement & Cie. TH. GAINSBOROUGH. — THE BLUE BOY (Collection du duc de Westminster)