Page 1
LES ARTS N° 25 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Janvier 1904 JEAN VERSPRONCK. — PORTRAIT DE FEMME (Musée du Louvre. — Legs Cottier)
First pages of the volume, freely accessible.
LES ARTS N° 25 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Janvier 1904 JEAN VERSPRONCK. — PORTRAIT DE FEMME (Musée du Louvre. — Legs Cottier)
E. DELACROIX. — JEUNE TIGRE JOUANT AVEC SA MERE LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES LE LEGS COTTIER Au Musée du Louvre Le nom de M. Maurice Cottier vient de s'ajouter à la liste brillante des bienfaiteurs du Louvre. Cet amateur éclairé, qui avait vécu dans l'intimité des principaux artistes de son temps, légua, en 1880, au Musée du Louvre, cinq tableaux, de qualité supérieure, dont il réservait, toutefois, l'usufruit en faveur de Madame Cottier. Ils sont exposés aujourd'hui, à l'exception d'un seul, non loin de la collection Thomy Thiéry, et dès le premier jour, ils ont reçu le meilleur accueil du public et des artistes. Un portrait de femme de Johannes Cornelisz Verspronck, d'une qualité rare, est la seule œuvre antérieure au xixe siècle. Ce maître contemporain et rival de Rembrandt n'était pas jusqu'ici représenté au Louvre. C'est le portrait d'une bonne bourgeoise hollandaise, dont le teint clair de blonde commence à se couperoser. Les cheveux légers encadrent son visage calme. On devine sans peine une nature bien placide et bien honnête, dont nous imaginons facilement l'existence calme et heureuse, sans ambition, sans accident, sans histoire. Elle a pris pour poser quelques coquetteries, ornant sa coiffure, ses poignets, son col, de bijoux, de perles et de dentelles, ayant revêtu sa belle robe de soie noire. L'harmonie du tableau est délicate et sobre, l'exécution puissante et vive, la conservation parfaite. Ce portrait est signé et daté de 1641. Deux tableaux de Delacroix et deux Decamps complètent le legs et viennent heureusement représenter au Louvre, d'une façon plus complète, ces deux admirables maîtres qui déjà, depuis l'an dernier, grâce à M. Thomy Thiéry, figuraient dans notre grand Musée national avec une plus juste mesure. Un tableau de Delacroix nous montre Hamlet et Horatio au cimetière, sujet représenté souvent par ce peintre. Ici la scène est expliquée dans le livret de 1839, où figura le tableau, de la façon la plus précise : — Le Fossoureur : Ce crâne, Monsieur, était le crâne d'Yorick, le bouffon du roi. — Hamlet : Hélas ! mon pauvre Yorick ! — Le tableau est signé et daté de 1839. M. Maurice Cottier l'acquit à la vente de la duchesse d'Orléans, le 18 janvier 1853,
LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES. — LE LEGS COTTIER AU MUSÉE DU LOUVRE 3 E. DELACROIX. — HAMLET ET HORATIO (Musée du Louvre. — Legs Cottier)
LES ARTS --- au prix de 6,300 francs. La scène est grandiose et dramatique. Sur le ciel embrasé du soir, qu'assombrissent par endroits de lourds nuages, les silhouettes d'Hamlet et d'Horatio se détachent fortement. L'harmonie riche et profonde, l'exécution alerte de cette peinture en font une des œuvres les plus brillantes de Delacroix. Rappelons que la collection Thomy Thiéry possède du même maître un tableau, exécuté en 1859, représentant également Hamlet et Horatio au cimetière, mais de dimension beaucoup moindre et où le peintre avait ajouté, à l'arrière-plan, un convoi funèbre, éclairé à la lueur de torches. De Delacroix encore, M. Cottier a légué une grande peinture représentant « un jeune tigre jouant avec sa mère », presque de grandeur naturelle. Cette œuvre, signée et datée de 1830, a figuré l'année suivante au Salon, et fut lithographiée par Delacroix lui-même. C'est une admirable peinture, où le maître a rendu avec la plus saisissante vérité, la souplesse et le pelage de ces animaux magnifiques, qu'il représenta souvent, dans des tableaux, des dessins ou des lithographies, mais rarement avec autant de puissance que dans cette œuvre magistrale. A côté des dix-sept tableaux de Decamps légués par M. Thomy Thiéry, les Murs de Rome, entrés au Louvre grâce à la générosité de M. Cottier, feront mieux comprendre et aimer cet admirable artiste. C'est ici une étude prise sur nature, le soir, quand le ciel est tout doré, et que les choses se couvrent d'ombre et de gris; non plus un de ces tableaux d'atelier, de « chevalet » que Decamps se plaignait d'être condamné à peindre à perpétuité; mais une esquisse ou pochade vive et alerte, faite en une ou deux séances, et demeurée bien telle que la laissa le peintre en quittant la place. On ne peut remarquer aucune reprise, aucune retouche à l'atelier, et c'est là, sans doute, qu'il faut chercher l'explication de cet étonnant et délicieux état de conservation, nous laissant apprécier les moindres nuances de tons de ce tableau. Exception, hélas ! si rare, dans l'œuvre de ce grand artiste. L'autre tableau de Decamps est à coup sûr celui dont l'entrée au Louvre est la plus heureuse. C'est une œuvre capitale dans l'existence du peintre, et dont il a lui-même pris soin de nous dire toute l'importance dans sa fameuse lettre au docteur Véron, si souvent reproduite. « Lorsque j'exposai cette grande esquisse, la Défaite des Cimbres, je pensais fournir là un aperçu de ce que je pouvais concevoir ou faire. Quelques-uns, le petit nombre, la parcelle, approuvèrent fort, mais la multitude, l'immense majorité qui fait la loi, n'y put voir qu'un gâchis, un « hachis » suivant l'expression d'un peintre alors célèbre, et que la France aujourd'hui regrette à ce que j'ai su quelque part... » Et plus loin : « Je vous ai parlé des Cimbres, parce que ce sujet est caractéristique de la voie que je comptais suivre; mais le peu d'encouragement que je trou- DECAMPS. — LES MURS DE ROME (Musée du Louvre. — Legs Cottier)
LES ACCROISSEMENTS DES MUSÉES. — LE LEGS COTTIER AU MUSÉE DU LOUVRE DECAMPS. — LA DÉFAITE DES CIMBRES (Musée du Louvre. — Legs Cottier) vais d'abord, le caprice, le désir de plaire à tous, que sais-je encore ? m'en ont plus ou moins détourné. » Ainsi Decamps, peintre d'animaux de cirque, de chiens, de chevaux, peintre de nature morte, paysagiste d'Orient, avait l'ambition d'être un peintre d'épopée, de grandes histoires, et le tableau du Louvre n'est que l'esquisse d'une œuvre qu'il rêvait beaucoup plus vaste. Si la critique a été parfois sévère et injuste quand elle vit cette peinture pour la première fois au Salon de 1834, certains jugements, celui de Gustave Planche entre autres, furent enthousiastes et peuvent être considérés comme définitifs. Après une description vibrante de cette plaine immense où se ruent des foules innombrables, de ce fourmillement de corps, de choses, de chevaux dans ces ravins profonds, entre ces rochers abrupts, de ce ciel lumineux et sombre par endroits, mystérieux et terrible, de cet horizon si vaste et si grandiose, après avoir montré que quelque chose de plus qu'une grande bataille devait se passer là, que c'était le heurt de deux mondes, du nord et du midi, du barbare et du civilisé et l'écrasement fatal de l'un par l'autre, Planche admire la puissance évocatrice et créatrice de ce peintre de chenils et de loqueteux et conclut: « A dater de cette année, Decamps a conquis une place nouvelle dans l'Ecole française; il a pris rang parmi les inventeurs de premier ordre, sans rien perdre dans cette glorieuse métamorphose, de la franchise et de la naïveté de sa peinture. Il y a un mois, c'était un talent d'une exquise finesse, aujourd'hui c'est un maître sérieux. » Le tableau reparut en 1855 à l'Exposition universelle et recueillit une admiration presque sans réserve. Th. Gautier, avec sa grâce habituelle, le louait et semblait le prédestiner au Louvre. « La Défaite des Cimbres, malgré ses dimensions restreintes, est une œuvre épique et tiendra dans les musées de l'avenir une place que personne, à coup sûr, n'osera lui disputer... » Le musée de Bruxelles possède un dessin préparatoire de cette peinture, avec des modifications considérables. Le tableau que le Louvre vient de recevoir avait été acheté à Decamps par Étienne Arago au prix de 5,000 francs. Decamps fut si reconnaissant à l'acheteur d'en recevoir un prix aussi élevé — le plus haut qu'il eût encore reçu pour un tableau — qu'il lui envoya, par-dessus le marché, un autre tableau. Les Cimbres furent acquis par le due d'Orléans et, à la vente de sa galerie, en 1855, payés 51,000 francs par M. Cottier. On le voit, c'est une œuvre capitale que le Louvre vient de recevoir. N'eût-il légué que ce seul tableau, M. Maurice Cottier mériterait déjà d'avoir son nom gravé en lettres d'or sur les tableaux de marbre consacrées aux grands donateurs du musée du Louvre. JEAN GUIFFREY.
La Collection de M. Jean Dollfus Ex étudiant naguère, dans les Arts, la collection de M. Henri Rouart, nous nous étions proposé de tracer une des physionomies du collectionneur moderne. Nous avions essayé de montrer comment la collection explique le collectionneur et réciproquement. Rien de plus sympathique ni de plus édifiant que les enseignements que nous offrent ces passionnés d'images. Ils n'obéissent qu'à leurs sensations, envers et contre l'opinion de leur temps, de leurs proches, et même de la majeure partie de leurs amis, — auxquels ils seraient souvent tentés de préférer leurs rivaux ou leurs adversaires. Ils se font, en réalité, une seconde série d'amis intimes, amis qui ne les contredisent pas, mais cependant les éclairent et les encouragent à cette forme de la fidélité qu'est l'obstination. Ces amis, ce sont leurs tableaux, leurs objets d'art. Amis humbles tout d'abord, presque hospitalisés, ramassés non dans le ruisseau, mais souvent dans de pauvres ateliers et de guère plus riches arrière-boutiques. Puis ces amis, grâce au coup d'épaule qu'on leur a donné, font leur chemin; ils deviennent parfois si célèbres que le seul regret capable de se mêler aux joies du collectionneur serait de les voir désormais estimés pour la valeur que les étrangers leur attribuent et non plus pour les qualités qui les lui avaient fait choisir et aimer. Ce « roman du collectionneur » est toujours à recommencer, comme tous les romans des passions humaines. Il présente sans cesse des chapitres nouveaux, attrayants, imprévus. Aujourd'hui, nous voulons tenter l'esquisse d'une autre physionomie de « curieux », qui viendra faire, comme on dit, un pendant à la première. Nous nous proposons, avec M. Jean Dollfus, de montrer à quels résultats magnifiques peut atteindre celui qui aime les arts, à l'aide des trois vertus théologales du collectionneur : l'instinct, l'enthousiasme, la constance. Il n'est point de promenade plus agréable que celle à laquelle on peut se livrer à travers cette collection. Il n'est Volets d'envers d'un polyptyque. — École flamande, fin du XV° siècle Provenant de l'église de Ghistelles, près de Bruges (Collection de M. Jean Dollfus)
LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS DELLO DELLI. — LE MARIAGE D'ESTHER ET D'ASSUERUS. — DEVANT DE COFFRE DE MARIAGE. — Ecole florentine, xve siècle (Collection de M. Jean Dollfus) pas de maison plus hospitalière ni d'hôte plus libéral et mieux accueillant. Qui est capable d'admirer, de s'instruire ou d'apporter un renseignement, un aperçu, est toujours sûr d'être reçu rue Pierre-Charron. Cet hôtel peut être défini en peu de mots : c'est une maison où l'on aime l'art et qui en est tout imprégnée. Et pourtant, parmi tous ceux qui passent devant cette élégante et sobre demeure, combien se doutent de l'importance et de la beauté des trésors qui s'y entassent, y créent une atmosphère que l'on peut déclarer une des plus rares qui soient, malgré le nombre et l'excellence des collections parisiennes ? Cette simplicité même, qui est déjà une preuve de goût et de solidité dans le goût, n'en fait que mieux ressortir les multiples éblouissements qu'on y va éprouver. Une fois la grille et le perron franchis, on se trouve aussi loin que possible des Champs-Elysées et du quartier Mar- LA CRUCIFIXION, TRIFTYQUE. — Ecole flamande, xviie siècle (Collection de M. Jean Dollfus)
LES ARTS L'HISTOIRE DE JOSEPH. — Doyant d'un coffre de mariage. — École florentine, XVIIe siècle Provenant de la collection Borghese (Collection de M. Jean Dollfus) LE MARTYRE DE SAINTE GODELAËVE. — Polyptyque de l'École flamande, XVIe siècle Provenant de l'église de Ghistelles, près de Bruges (Collection de M. Jean Dollfus)
LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS UN PANNEAU DE LA GALERIE DE M. JEAN DOLLFUS
LES ARTS beuf, et les surprises commencent. On sortait de la lumière claire, limpide et vivante du Paris le plus élégant, le plus actuel, le plus loin possible des vieux âges. On n'avait rencontré sur son chemin qu'attelages fringants, femmes élégantes à la démarche légère et rapide, et tout d'un coup l'on est plongé dans une pénombre intensément dorée. Un large vestibule et un spacieux escalier sont entièrement tapissés de riches vieux cadres, entourant des peintures aux tons profonds. Dès le premier coup d'œil on est averti. Il n'est point de lecteur ayant un peu le sens des choses d'art qui ne comprendra la sensation que nous voulons définir. Lorsque dans un concert un musicien arrive et plaque quel- lectionneurs, il en est aussi d'atroces, que nous nous serons fourrés dans un guêpier. Chez M. Jean Dollfus, les premiers accords ont une gravité, une plénitude et une opulence mieux que rassurantes. A peine a-t-on eu le temps de reconnaître dans un coin un Primitif allemand sur fond d'or, ou au-dessus d'une porte un panneau de chérubins qui chantent de leurs voix harmonieuses le nom de Murillo, ou à l'amorce de l'escalier quelque vibrante esquisse de Delacroix, que l'on est demandé et introduit dans un grand hall où il faut, dès l'abord, une certaine énergie et le sentiment de la politesse pour ne pas demeurer cloué sur place. Car maintenant tout est sollicité ques accords ou égrène une gamme déliée, nous savons tout de suite si nous avons affaire à quelqu'un qui s'emparera de nous ou nous laissera indifférents, récalcitrants au besoin. De même, lorsque nous pénétrons pour la première fois dans la maison d'un amateur, avant même que d'avoir discerné un seul détail, nous avons l'instinctive, l'imperieuse certitude, rien que par l'accord que frappent à nos yeux les objets, soit que nous serons chez un homme qui nous procurera des révélations et des joies, soit que nous éprouverons plus d'une envie de discuter (et nous ne nous en priverons pas, intérieurement ou en sortant), avec un goût mal équilibré, mal dirigé, — soit enfin, car s'il est de bons et de médiocres col- en vous, la curiosité, le plaisir, le respect. Nos conceptions sont souvent lentes, mais nos perceptions sont rapides ; ce sont de véritables éclairs qui avertissent successivement le visiteur qu'il passe devant un Rembrandt, qu'il a, au-dessous de ses yeux, posé à terre, un ravissant Primitif de Flandre, au-dessus de sa tête, la douceur envahissante d'un Italien du quattrocento, tout le long de lui, sur des tables, des consoles, un foisonnement d'émaux, d'orfèvreries, de laques. En un mot, on est définitivement assuré, que si la traversée de ce hall ne demande que quelques pas, sa visite pourra vous retenir de longues heures. Mais au fond de cette véritable salle des fêtes (vous verrez tout à l'heure qu'elle mérite bien ce nom), une
LA COLLECTION DE M. JEAN DOLLFUS large baie s'ouvre sur un cabinet de travail, clair, gai, encombré d'œuvres de prédilection, de toutes époques, de toutes tendances, résumé des curiosités multiples du maître de la maison. Vous le trouvez toujours au travail, compulsant des catalogues, des albums, des ouvrages d'érudition, mais toujours prêt à interrompre l'étude commencée pour passer en revue avec vous ses trésors, du moment qu'il trouvera chez vous une bonne volonté et une ardeur si peu que ce soit à GRANDE TAPISSERIE TISSÉE À BRUXELLES POUR LE DUC D'ALBE, D'APRÈS LES CARTONS DE ROGER VAN DER WEYDEN (Collection de M. Jean Dollfus)

Ce numéro de la revue "Les Arts" présente plusieurs articles. Il détaille le legs Cottier au Musée du Louvre, incluant des œuvres de Verspronck, Delacroix et Decamps. Un autre article explore la collection de M. Jean Dollfus, mettant en avant des pièces d'art flamand et florentin. Enfin, un texte aborde les origines de l'art égyptien, se basant sur des découvertes archéologiques.