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LES ARTS N° 23 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Novembre 1903 Copyright 1891 by Burrell, Valdston & Co. JULES DUPRÉ. — LA MARE AUX CHÈNES
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LES ARTS N° 23 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Novembre 1903 Copyright 1891 by Burrell, Valdston & Co. JULES DUPRÉ. — LA MARE AUX CHÈNES
JULES DUPRÉ. — LE COLPORTEUR LES ORIGINES DE L'ART MODERNE (1) Jules Dupré fut le premier en date et le dernier survivant de la forte génération qui, vers 1830, reconquit la nature vraie et le paysage intime, révéla les beautés de la terre française, la forêt, le hameau, le pâturage, sentit profondément le caractère des formes, la poésie des heures, les harmonies de la lumière. De ce mouvement il fut l'initiateur; le premier il alla d'instinct au détail expressif, par l'observation sincère. A seize ans, en 1827, guidé par une intelligence franche et inventrice, faisant de l'art nouveau en suivant son naturel, dans ses dessins fouillés et patients, il étudiait avec une attention passionnée la logique des terrains et la structure du végétal. Depuis ces modestes débuts jusqu'aux larges symphonies qu'il composa plus tard, il ne perdit jamais le contact avec la vérité vivante. C'est ainsi qu'il écrivait à son ami Sensier, en 1868 : « J'ai commencé à travailler d'après nature, et puisque le géant Antée était obligé de toucher la terre pour retrouver de nouvelles forces, il me semble permis, à un pauvre pygmée, de se jeter dans le sein de sa mère, avec l'espoir de marcher un jour sans béquilles. » Dupré représente au mieux dans l'histoire de notre art, le passage du romantisme orageux et inquiet à ce naturalisme apaisé qui reprit possession de la terre maternelle, à l'heure même où George Sand, en sa première manière large et vaporeuse, préludait au paysage plus intime et plus vrai de la Mare au Diable et de la Petite Fadette. Il fut en communion d'idées et de sentiments avec celle qu'on peut appeler la « marraine de la nouvelle école ». Ils aimèrent les mêmes choses; ils s'éprirent des mêmes pays et des mêmes spectacles; tous deux, par le prestige des mots ou des couleurs, ils nous ont montré ce que le sol natal recèle de grâce et de grandeur. Ils ont dégagé la poésie qui émane des humbles aspects, la mare, la chaumière, la route qui se perd à la sortie du village entre les végétations basses. Dans le trio qui fit alors la gloire de notre école, Dupré est, je ne dirai pas le plus ému, mais le plus expansif et le plus vibrant. Il y avait en lui une énergie généreuse et réconfortante, toujours prête à s'épancher. On sait ce qu'il fut pour Rousseau, avec quelle chaleur de cœur il le comprit, le fit comprendre, l'encouragea, le sauva presque de lui-même, mit tout en œuvre pour le guérir et des inquiétudes et des sécheresses qui usèrent ce tempérament hermétique. Il y avait en Dupré une force moins contenue, plus chaleureuse et plus en dehors. Non qu'il eut échappé aux combats intérieurs, aux graves débats que ne peut esquiver une conscience d'artiste. « Il n'y a, écrivait-il à un ami, que les cerveaux vides et les cœurs froids qui évitent en ce monde de transition, les tortures morales. » Aussi son œuvre est-elle la confession d'une âme passionnée et délicatement sensible, qui connut l'angoisse de la réalisation et la lutte avec la chimère, poursuivit un rêve d'absolu, mais sauvée des découragements par l'énergie vitale et l'allégresse vaillante. (1) Voir les Arts, nos 1, 2 et 13.
JULES DUPRÉ. — LA MARE AU GRAND CHÊNE
LES ARTS lante, se posséda dans la maturité et jusque dans l'apaisement final, garda intactes sa virginité d'impressions et sa faculté de tendresse. Elle est grosse de sève et d'énergie naturelle ; elle a l'intuition qui pénètre et l'émotion qui se communique. Le peintre qui pensait à la Joconde en évoquant le sourire silencieux de la nuit, connut la signification cachée et la poignante éloquence des formes muettes. Dupré a marqué fortement la physionomie générale et les traits particuliers des contrées où il planta sa tente : Limousin, Berry, Sologne, Angleterre, vallée d'Oise, Landes ou Pyrénées, en même temps qu'il tendait de plus en plus à la synthèse, à l'unité d'impression par le mode lumineux. Ses premières toiles se font remarquer par une singulière force d'expansion ; la lumière rassemblée en un JULES DUPRÉ. — LA SORTIE DU VILLAGE (Collection de M. Henri Bouart) toyer puissant, reflétée dans une mare, égratignant les troncs rugueux et blanchâtres où la chemise blanche d'un pécheur rayonne en ondes concentriques. Il est d'abord l'interprète des pacages limousins, où la douce prairie confine à l'âpre forêt, des pays bocagers où les herbages fuient à perte de vue entre les chênes vigoureuses et les hêtres aux molles retombées, des étangs qui renvoient le soleil comme un miroir, des ruminants aux riches pelages, clairs ou sombres. Il va sur la côte anglaise observer l'atmosphère humide et irisée, où passent des lueurs errantes ; il dit les prés et les marais de Southampton, la grasse vie animale, les verdures d'émeraude, les ciels moutonnants et tumultueux sur lesquels s'enlève la blancheur d'un cheval à la crinière flottante. Puis il revient aux prairies et aux landes, à la mélopée paysanne, aux rentrées lentes des troupeaux, le soir, quand la chaude lumière exalte sur des bleus profonds la blancheur pommelée des nuages. Il est à Valmondois avec Rousseau. Il se fixe à l'Isle-Adam, s'éprend des lents détours de l'Oise et de ses coteaux boisés. Il est aussi un poète de l'Océan. A Cayeux, il représente avec une
JULES DUPRÉ. — LE MATIN
LES ARTS singulière puissance le désert glauque et tragique des mers du Nord, les ciels menaçants, le mouvement ample de la vague et le glissement balancé de la voile. Il a son mode majeur et son mode mineur, pour rendre la vibration des heures éclatantes, le mystère des heures silencieuses. Moins scrupuleusement attaché que Rousseau au détail particulier des formes, il voit largement; surtout il communique à la nature les pulsations d'un cœur inquiet qui ne se repose qu'en elle. De là cette animation puissante et cette vie intime qui émanent de ses toiles, où l'harmonie décorative naît logiquement de la forte conception des ensembles. Fervent amoureux de la nature, Dupré fut aussi un méditatif et un réfléchi. Il garda jusqu'au bout le signe indélébile de la belle époque qu'il avait vécue. Sa conversation fourmillante d'anecdotes et d'idées faisait revivre un monde romantique, fièvreux, enthousiaste, des élégances de société, des cordialités de mœurs, une folie d'art, un parfum grisant d'autrefois. On y voyait passer des amateurs à l'ancienne JULES DUPRÉ — LE RETOUR À LA FERME (Collection Lutz) mode, aristocrates de goût et de naissance, francs jugeurs et fins conseillers, les manières courtoises et l'hospitalité princière des gentilshommes mécènes qui traitaient l'art d'égal à égal ; puis ces milieux de libre discussion où s'élaboraient des plans de bataille, et dans l'atmosphère d'un cénacle se dessinaient des silhouettes : Decamps, incisif et gourmé, Barye, passionné en dedans, Chenavard, fumeux de doctrine, Dupré lui-même, avec sa verve fougueuse. On entrevoyait l'enivrement des départs pour ces voyages qui étaient des romans d'aventures et des poèmes de découverte, des marches de pionniers au cœur de la vieille France, sous le dôme antique des forêts, vers une nature vierge. Et puis, au cours de quelque promenade sur les coteaux de Parmain, frappant le sol de sa canne, le vieux batailleur faisait un retour sur lui-même ; il disait ce qu'il avait voulu, sa lutte toujours recommencée avec l'impalpable et l'inaccessible, et ce qu'il en coûte pour dérober quelques rayons à l'abîme de lumière. MAURICE HAMEL.
JEAN VAN EYCK. — LA VIERGE ET L'ENFANT, AVEC DEUX SAINTES ET UN DONATEUR (Collection de M. le baron Gustave de Rolfschild) Cliché Brown, Ciment & Co.
La Collection Chabrière-Arlès Après avoir étudié dans une précédente livraison les meubles remarquables dont la collection de M. Chabrière-Arlès me fournissait de si nombreux et merveilleux exemplaires, j'avais décrit les grands meubles, dressoirs ou crédences, qui m'avaient paru dignes d'attirer plus particulièrement l'attention des amateurs qui s'intéressent à l'histoire du bois pendant la Renaissance. C'est une des périodes de notre industrie d'art dont nous devons nous enorgueillir le plus, où se sont illustrés des ouvriers tels qu'aucun pays n'en a connu de plus habiles, et dont l'éclat s'est prolongé pendant deux siècles encore (en se transformant) jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Je n'avais pu épuiser le sujet, et il me restait encore à parler de quelques dressoirs. De la région lyonnaise est sans doute encore, par le caractère des cariatides engainées qui décorent les angles et séparent les vantaux, une grande armoire qui est d'une sculpture admirable. On y rencontre le plus heureux mélange d'une décoration pour ainsi dire plate dans les vantaux portant des Pégases au centre de médaillons à trophées, et à relief assez accentué dans les masques et les muffes de lion qui décorent les tiroirs ou la frise supportant l'entablement. Les lignes architecturales sont ici d'un caractère plus large que ne le sont celles des productions habituelles des bords du Rhône, dans lesquelles les menuisiers semblent avoir cherché surtout le fini parfait de l'exécution. Ce meuble a été trouvé à Vourles, près de Lyon. Je citerai encore deux petites armoires : l'une à deux corps ; le corps supérieur, en retrait, a ses quatre vantaux décorés de deux têtes de bélier enlacées d'où partent des volutes feuillagées terminées en grappes de raisin et renfermant des mascarons ou des têtes d'anges. L'exécution, si brillante et si grasse, est là peut-être un peu supérieure au goût de celui qui en combina la décoration exubérante et riche plus que châtiée. C'est un excellent exemple de ce qu'ont produit les ateliers du midi de la France. Très supérieure, à mon goût, et d'une pureté absolue est une petite armoire à deux corps et à quatre vantaux, décorée d'incrustations de marbre, avec les figures de l'Été et de l'Hiver, de Mars et de Vénus. Voilà vraiment un meuble construit selon les exactes lois de l'architecture et que n'aurait pas désavoué Androuet du Cerceau. Et avec quelle délicatesse et quel charme ont été finement sculptés les sujets à fleur du bois, un beau bois de chêne au grain serré et dur. Je trouve pour ma part infiniment d'agrément à l'intervention dans des meubles de ce genre de l'incrustation de plaquettes de marbre. Il faut que le bois par lui-même donne à l'œil une grande impression de dureté, et que le marbre soit d'une tonalité sourde, dans des tons gris ou noirs (1) Voir les Arts, n° 22. ARMoIRE EN CHÊNE. — ART ALLEMAND. — FIN DU XIXe SIÈCLE (Collection Chabrière-Arlès)
LA COLLECTION CHABRIÈRE-ARLÉS mouchetés par exemple; les deux matières se marient alors agréablement. Acquis à la vente de la duchesse de Berri, ce meuble charmant est évidemment né au centre de la France, si ce n'est dans la région parisienne. C'était déjà, je crois me rappeler, l'avis du regretté M. de Champeaux, qui avait cité, sans la discuter, l'attribution qu'on avait légèrement faite de ce meuble à l'école de Normandie. FIGURES EN BOIS POLYCHROMÉ, PROVENANT D'UN GRAND RETABLE. — Art flamand. — Fin du XV° siècle (Collection Chabrière-Arlès)
LES ARTS --- CAQUETOIRE EN NOYER. — Art français. — Commencement du XVIe siècle (Collection Chabrière-Arlès) On sait que l'un des triomphes des ateliers bourguignons a été la sculpture des tables de noyer, dont nous avons conservé heureusement dans notre pays d'assez nombreux spécimens, et que les huchiers se plaisaient à enrichir de chimères et de termes d'une énergie pittoresque. On a parfois reproché à ces tables l'excès de leur décoration qui semble, il faut bien le dire, avoir été poursuivie pour elle-même, sans se subordonner aux règles logiques de la construction. C'est une critique qui malheureusement s'impose souvent, et qu'il est difficile d'éviter. Mais on ne saurait jamais contester le beau travail qui s'y manifeste; et c'est cette habileté et cette facilité si grandes à sculpter qui entraînaient toujours l'ouvrier. La virtuosité est une qualité dont il faut se défier, car elle rompt l'équilibre de la plus belle chose, au profit d'un petit tour de force, qui finit par lasser. Quelques tables de noyer occupent, dans la collection Chabrière-Arlès, une place des plus importantes. Deux d'entre elles offrent la disposition assez simple à supports fixes, des quatre pieds balustres réunis par des traverses sur des patins qui sont eux-mêmes reliés par une entre-toise. L'une de ces tables, qui fut exposée au Petit Palais en 1900, est d'une simplicité très grande et d'une admirable facture; elle est soutenue au centre par deux piliers enveloppés de pampres, et les patins se terminent par des mufles de lion largement ouverts. Dans les deux autres tables, beaucoup plus ornées, aux supports fixes à balustres ont été substitués des motifs d'ornements, assez compliqués, qui s'épanouissent en éventails. Les figures nues, très savoureusement modelées, forment cariatides encadrées par des sphinx à pattes de lion et à figures de femme, ou par des béliers. Mais ici le modèle des nus est très simplifié, aussi peu réaliste que possible. C'est une forme transformée décorativement et se prêtant à des arrangements où elle n'a plus qu'un rôle subordonné. On sent très bien, devant des meubles de ce genre, l'erreur moderne qui conduisit des sculpteurs passionnés du bois, tels que M. Carabin, à composer des tables où la forme nue féminine, traitée avec un goût réaliste des plus choquants, et pour elle-même, sans se prêter décorativement à la compo-
LA COLLECTION CHABRIÈRE-ARLES DRESSOIR EN BOIS DE NOYER CLAIR. — ART FRANÇAIS. — XVIe siècle (Collection Chabrière-Arles)

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente une étude approfondie sur l'artiste Jules Dupré, pionnier de l'art moderne et du paysage naturaliste. Il aborde également la collection d'art de Félix Ravaisson-Mollien, philosophe et collectionneur, ainsi que des meubles de la Renaissance de la collection Chabrière-Arlès.