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N° 13 Janvier 1903 LES ARTS GHIRLANDAJO. — Portrait de Giovanna Tornabuoni (Collection de M. Rodolphe Kann) ARS V'TINAM MORES ANIAM QVE EFFINGERE POSSES PVLCHRIOR IN TER RIS NVLLATABELLA FORET AA.CCC.CIX.XXXVIII
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N° 13 Janvier 1903 LES ARTS GHIRLANDAJO. — Portrait de Giovanna Tornabuoni (Collection de M. Rodolphe Kann) ARS V'TINAM MORES ANIAM QVE EFFINGERE POSSES PVLCHRIOR IN TER RIS NVLLATABELLA FORET AA.CCC.CIX.XXXVIII
La Collection de M. Rodolphe Kann Un collectionneur amoureux de sa galerie au point de faire construire, pour elle plus que pour lui, un hôtel somptueux où tout est combiné, ordonné, pour la mettre pleinement en valeur, où elle règne en maîtresse, emplissant les salles du rayonnement de cent chefs-d'œuvre, peintures italiennes, flamandes, hollandaises, françaises, anglaises, formant, avec un choix plus restreint, mais non moins exquis, des sculptures, de vitraux, de meubles, de tapisseries, un ensemble des plus harmonieux : tel est l'exemple de haut goût que donnait récemment un des premiers amateurs de Paris, M. Rodolphe Kann, et que la Société des Arts graphiques de Vienne, de sa propre initiative, jugeait digne d'être célébré par une publication des plus luxueuses, à la hauteur de cette belle collection (1). La galerie Rodolphe Kann méritait cet hommage et cette consécration : quoique de formation assez récente, elle compte déjà parmi les plus importantes et les plus belles collections privées de tableaux anciens, et elle est sans doute la plus remarquable qui existe en France. Un choix scrupuleux, portant non seulement sur la valeur d'art, mais encore sur les qualités de conservation des œuvres, a présidé à la réunion de cette centaine de toiles dont aucune n'est insignifiante, et dont la plupart sont des chefs-d'œuvre que bien des galeries publiques envieraient. Pénétrons d'abord dans la salle consacrée aux plus anciens maîtres de la collection : les Primitifs italiens et flamands. C'est un délicieux sanctuaire, plein d'intimité et de recueillement, comme il en fallait un pour abriter ces œuvres délicates et en faire mieux savourer le parfum subtil. Un grand et beau vitrail de la Renaissance italienne, exécuté d'après les cartons de Lorenzo di Credi et représentant L'Annonciation, l'éclaire doucement ; aux murs sont encastrées des fresques pâlies de Luini, retraçant, en de gracieux paysages, des scènes légendaires ayant trait à l'histoire de Venise ; un médailon en faïence d'un des della Robbia, La Vierge adorant l'Enfant Jésus, et un bas-relief vénitien pittoresquement composé, Saint Georges tuant le dragon, surmontent une belle cheminée provenant aussi d'un palais de Venise; ça et là, enfin, encore d'autres sculptures de la Renaissance italienne, parmi lesquelles un charmant buste d'enfant par Desiderio da Settignano. Dans ce cadre harmo- (1) La Galerie de tableaux de M. Rodolphe Kann, à Paris. Texte par Wilhelm Bönn. Vienne, Société des Arts graphiques. Un volume in-4° illustré accompagné de 100 héliogravures grand prix folio références dans un carton (200 fr.). — Les reproductions qui accompagnent cet article ont été exécutées d'après les planches de ce magnifique ouvrage. GIOVANNI BELLINI. — LE CHRIST EN CROIX (Collection de M. Rodolphe Kann)
LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN nieux sont disposées avec un goût parfait quelques toiles seulement, mais de choix : de Benozzo Gozzoli, une scène d'une délicieuse naïveté, représentant Saint Zénobe ressuscitant un enfant ; de Bronzino, un Portrait de femme plein de noblesse dans la pose et la physionomie ; d'Andrea del Castagno, un Portrait d'un jeune homme vêtu de rouge, où une rare précision de facture répond à l'énergie de l'expression ; de Ghirlandajo, enfin, une merveille : le Portrait de Giovanna degli Albiuzzi, la jeune épouse de Lorenzo Tornabuoni, qu'on retrouve dans La Visitation du même artiste à Santa Maria Novella de Florence et dans la fresque de Botticelli au Musée du Louvre provenant de la villa Tornabuoni : suave apparition dont notre gravure dira, mieux que ne sauraient le faire toutes les paroles, la fière distinction. ARS UTINAM MORES ANIMUMQUE EFFINGERE POSSES PULCHRIOR IN TERRIS NULLA TABELLA FORET dit l'inscription qui accompagne l'exquisefigure. Le peintre, comme il le souhaitait, n'est pas resté inférieur à son modèle : cette âme charmante, cet esprit d'élite, transparaissent sous ces formes juvéniles et délicates. Une toile de Giovanni Bellini, une curieuse Crucifixion où l'artiste, dans la rude expression des figures et le style des draperies, se montre encore influencé, à ses débuts, par son beau-frère Mantegna, clôt la série de ces œuvres primitives d'Italie, auxquelles font suite, dans une autre pièce, une fine vue de petite ville italienne par Guardi, et deux Tiepolo : une Descente de Croix d'une belle allure décorative et d'un brillant coloris, sans doute réplique en réduction d'une composition monumentale, et une Tête de vieillard, étude d'une facture large et spirituelle. A côté des Primitifs italiens, les Primitifs flamands montrent, en des œuvres d'un style plus austère mais d'une expression peut-être plus concentrée, des qualités de conscience et de sentiment non moins émouvantes. Une des plus hautes personnalités artistiques des Pays-Bas au xve siècle, Dirk Bouts, de Haarlem, rarement représenté dans les collections en dehors des musées de Berlin et de Munich, l'est ici par une page intéressante : Moise devant le buisson ardent, qui témoigne de son inflexible probité, jointe à un coloris lumineux et profond. C'est ensuite Rogier van der Weyden, avec une Madone d'une fine tonalité et d'une touchante expression, mais d'une composition un peu gauche, et à laquelle nous préférons un robuste Portrait de jeune homme qui semble détaché d'un autel à volets et qui peut compter parmi les plus beaux de l'artiste. Le costume et le type, qui rappellent beaucoup le portrait de Charles le Téméraire du musée de Berlin, donnent à penser qu'il s'agit ici de quelque seigneur de la cour du duc ou de quelque prince de la maison de Bourgogne, et qu'il fut exécuté pendant les dernières années de la vie de Rogier ; au reste, l'excellence du dessin, le moelleux de la facture, la maîtrise de l'ordonnance, suffiraient à le prouver. Voici maintenant une gracieuse Madone du Maître de la Mort de Marie qu'on a identifié, non sans vraisemblance, ROGIER VAN DER WEYDEN. — PORTRAIT D'UN SEIGNEUR (Collection de M. Rodolphe Kann)
LES ARTS avec Josse van Cleve; l’œuvre, d’une admirable conservation, est d’un riche coloris. Puis, une charmante composition de Gérard David, Repos pendant la fuite en Egypte, où, tandis qu’au premier plan d’un joli paysage, la Vierge (qui rappelle beaucoup celle du célèbre tableau du Musée de Rouen) offre un raisin à l’Enfant Jésus, saint Joseph, en GÉRARD DAVID. — REPOS PENDANT LA FUITE EN ÉGYPTE (Collection de M. Rodolphe Kann) arrière, à grands coups de gaule, abat des châtaignes, suivi d’un œil placide par son brave ânon. Nous avons gardé pour la fin le plus exquis de tous ces Primitifs : Memling. Deux volets d’autel de sa main — deux chefs-d’œuvre — font face, dans la petite salle, au tableau de Ghirlandajo : l’un, d’un caractère saisissant avec son dona- teur vêtu de noir, agenouillé à côté d’un saint Georges en armure et casque noirs, dressant dans le ciel, au bout de sa lance, un petit fanion noir, comme s’il portait le deuil de son Maître crucifié dont le panneau central absent (il est conservé à la galerie de Vicence) offrait l’image ; l’autre, plus souriant, avec les mille détails pittoresques de
LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN son paysage do- miné par un château fort se détachant tout baigné de lu- mière sur le ciel, mais où la figure de la vieille donatrice, avec son visage ridé, d'une ressemblance si fouillée, n'est pas d'un caractère moins aigu et moins im- pressionnant. Il nous faut maintenant sauter un siècle et passer dans la salle voi- sine pour admirer, après les tendres et pieuses inspirations des maîtres du moyen âge, le vivant épanouissement de la Renaissance fla- mande en ses deux principaux repré- sentants : Rubens et van Dyck. Pour le premier, quatre tableaux ré- sumé fort bien les faces diverses de son talent; non qu'on y rencontre, toutefois, de ces toiles im- menses où se com- plait son fougueux génie; mais, des deux compositions qui sont ici, l'une, Mélèagre apportant à Atalante la tête du sanglier de Calydon, qui appartiennent aux premières années qui suivirent le re- tour de Rubens d'I- talie, est l'original du tableau bien connu du Musée de Cassel, lequel n'est qu'une réplique d'atelier; l'autre, Le Martyre de saint Liévin, est la grande esquisse du célèbre tableau conservé au Musée de Bruxelles, et ne lui cède en H. MEMLING. — VOLET DE TRIPTYQUE (Collection de M. Rodolphe Kann) H. MEMLING. — VOLET DE TRIPTYQUE (Collection de M. Rodolphe Kann)
P.-P. RUBENS. — MARTYRE DE SAINT LIEVIN (esquisse) (Collection de M. Rodolphe Kann)
LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN rien sous le rapport de la richesse et de l'harmonie du coloris lumineux et comme fleuri, qui dissimule si heureusement l'horreur du sujet. Les deux autres toiles sont des portraits : celui d'un jeune moine en robe blanche, — le confesseur du peintre, parait-il, — d'une tonalité froide et claire, qui semble avoir primitivement servi de volet de diptyque ou de triptyque; et l'effigie, singulièrement expressive et magistralement peinte, d'un vieillard à l'œil oblique et perçant, portant au cou la Toison d'or. Van Dyck brille ici autant que son maître : voici, de sa première période (il est daté de 1620), un beau portrait, déjà d'une distinction suprême, celui d'Alexandre Triest, se détachant simplement — mais avec quelle noblesse! — sur un ciel crépusculaire ; — de sa période italienne, une Sainte Famille, où l'influence de Titien, surtout dans le coloris, s'allie à une sincère observation de la nature; et trois portraits encore : celui d'une Marquise Durazzo, aux traits pâles et austères, vêtue de noir et assise au-devant d'un rideau rouge foncé laissant apercevoir un paysage au crépuscule, effigie d'un sentiment sérieux et saisissant qui fait songer à Rem- GONZALÈS COQUES. — PORTRAITS D'UNE FAMILLE (Collection de M. Rodolphe Kann) brandt; puis, un portrait de famille, d'une ordonnance originale dans sa simplicité, représentant, vus de face à mi-corps, une dame âgée, une Marquise Franzoni, entre son fils et sa fille ou belle-fille; enfin, l'énergique portrait en buste du vainqueur de Bréda, le général Ambrogio Spinola, si admiré à l'exposition van Dyck, à Anvers, il y a trois ans. Après ces deux maîtres, Gonzalès Coques, « le petit van Dyck », fait apprécier, avec un de ses charmants petits portraits d'une famille dans un intérieur, ses qualités d'intimité, sa facture délicate et pittoresque. Et Téniers le jeune, avec un Vieillard courtisant une servante, œuvre de début, du genre réaliste qu'on sait, rehaussée par un fin coloris et l'exécution spirituelle des mille détails de l'intérieur d'auberge où il nous introduit, voisine avec Adriaen Brouwer, son émule dans le même domaine, et qui le surpassa en observation pénétrante et typique de ces mœurs brutales qu'il pratiqua lui-même, témoin ce quatuor de paysans réclamant à grand bruit contre l'addition exagérée qu'on leur présente, et cette Rixe si pleine de sauvage ardeur. Une série de natures mortes, enfin, flamandes et hollandaises, va nous conduire de l'une à l'autre école. Ce sont: quatre tableaux de Jan Fyt, dont un représente un amoncellement de victuailles, et les trois autres des Chiens près de gibier mort dans un paysage, qui, par l'ordonnance décorative, la liberté et la largeur de la facture, la finesse du coloris, comptent parmi les chefs-d'œuvre de l'artiste; une Basse-cour et des Oiseaux exotiques dans un parc, de Melchior d'Hondecoeter, d'un brillant coloris; un Déjeuner, d'Abraham
LES ARTS VAN DYCK. — PORTRAIT DE LA MARQUISE DURAZZO (Collection de M. Rodolphe Kauw) van Beyeren, d'une pittoresque disposition ; enfin, un Étalage de fruits et de gibier, par Adriaen van Utrecht, d'un rendu parfait et d'une facture délicate dans sa tonalité un peu froide. (A suivre.) AUGUSTE MARGUILLIER.
LA COLLECTION DE M. RODOLPHE KANN VAN DYCK. — Portrait d'Alexandre Triest (Collection de M. Rodolphe Kann)
LES ARTS TRÉSOR DE CONQUES (Aveyron). — RELIURE D'ÉVANGÉLIAIRE. — XIIe SIÈCLE (Long., o=28; larg., o=20)
TRÉSOR DE CONQUES. — COFFRE EN CUIR ORNÉ D'ÉMAUX, RETROUVE EN 1875 AVEC LES RELIQUES DE SAINTE FOY LE TRÉSOR DE CONQUES* A L’AGE d’Or des abbayes que le premier Moyen Age a vécu, les pierres de la montagne avaient des ailes et accompagnaient les moines dans leurs retraites idéales. Elles suivaient, au hasard de l’essor, ici le cours d’un fleuve, là l’ouverture d’une vallée, presque partout, sur la France chrétienne de ces temps heureux, un chemin naturel et charmant où les matériaux de ces admirables refuges de piété et d’art volaient, sous l’impulsion des hommes qui bâtissaient en maîtres architectes et sous l’inspiration des anges qui les faisaient ouvrager en maîtres poètes aussi. C’était Cluny, splendeur de la beauté, faisant partir, en deux mille flèches, deux mille abbayes rayonnantes, sur le plein arc roman qu’elle préféra à l’arc brisé du gothique. C’était Citeaux, idéal de la simplicité, renchérisissant par quatre mille autres abbayes moins seigneuriales que leur mère, mais plus purement mona- PAÇADE DE L’ÉGLISE ABBATIALE (XIe SIÈCLE) cales aussi. C’était Fontevrault, nécropole des rois, à qui des reines offraient un dernier asile chez les filles perdues de Robert d’Arbrissel. C’était la Chaise-Dieu, nécropole des papes, bien digne d’imposer à ses voûtes massives le nom de « Maison de Dieu » que ses piliers géants portent, depuis l’an mille, sans fléchir. Et Saint-Denis la royale, et le féodal Saint-Germain-des-Prés, et Saint-Cernin de Toulouse dont les hautes lignes austères ne prêteraient qu’un plus imposant contraste aux châsses qu’elles abritaient et dont la richesse était si grande, que Saint-Pierre de Rome seul en eût pu supporter la comparaison. Au nombre des plus belles abbayes que nous ont conservées les siècles, il faut citer celle de Conques, en Rouergue. Là, Charlemagne envoya, vers l’an 800, le premier des vingt-quatre reliquaires dont il avait voulu distinguer, sous la forme des vingt-quatre * Nous devons à l’extrême obligeance de M.M. A. Bouillet et P. Clément les photographies reproduites dans cet article.

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente la collection de M. Rodolphe Kann, un amateur d'art parisien. L'ouvrage détaille les peintures, sculptures, vitraux, meubles et tapisseries de sa galerie, mettant en avant des œuvres de maîtres anciens italiens et flamands, ainsi que des artistes des périodes Renaissance et Baroque comme Rubens et Van Dyck. Il aborde également des sujets variés tels que les concours artistiques organisés par la Ville de Paris et le marché des ventes d'art.