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APPROUVE
Sur
certaines travées esthétiques
de notre
TEMPS
Il parait, d'après certains feuilletons, que le cubisme a ses missionnaires à Londres. Et, ce sont les cubistes eux-mêmes qui le disent, leurs théories y remportent un grand succès. L'humour et la courtoisie des Anglais rendraient le contraire invraisemblable. Toutefois, des œuvres on ne parle pas encore.
L'Angleterre est jusqu'ici demeurée réfractaire à l'impressionnisme. Le nom de Monet et de Renoir n'est connu que dans quelques ateliers et quelques salons dont l'opinion n'a guère de prise sur une nation où même ceux qui ne sont pas sans culture, ne sont pas encore bien convaincus que Whistler n'était pas un mystificateur. Il serait curieux que nos jeunes cubistes fussent adoptés avant ces ancêtres. Cela n'est pas impossible, le cubisme étant beaucoup plus facile à comprendre.
La principale équivoque sur laquelle reposent les discussions qui pour un temps s'exerceront encore sur le cubisme, est la soi-disant difficulté de l'initiation. Les cubistes disent : « Nos idées sont trop nouvelles et trop profondes pour être comprises tout de suite. » Les gens de bonne foi qui n'ont pas le courage de leurs opinions ou la certitude de leur jugement : « Je ne comprends pas. » Ceux qui ont la peur de n'être pas du dernier bateau, et ceux qui ont pour profession de le monter : « Pauvres retardataires, négligeables pompiers, ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas comprendre. » Mais les cubistes ont beaucoup moins d'assurance devant ceux qui comprennent parfaitement le cubisme et constatent que les cubistes eux-mêmes ne se comprennent pas entre eux.
Il est aussi inconsideré de rire des peintures cubistes que puéril de s'en indigner. Le rire et la colère sont, en art, les marques d'un esprit inférieur ou incapable de sympathie. Si les cubistes trompent quelqu'un, c'est eux-mêmes les premiers. Il n'y a point, ou presque point, d'artistes mystificateurs, l'art étant, avant tout, un phénomène d'auto-suggestion. Quand cette suggestion produit de belles œuvres, et durables, on l'appelle inspiration. Lorsqu'elle ne donne que des résultats stériles, elle a toujours servi à ceux qui l'ont subie, à passer un moment heureux d'oubli de la vie.
Entre les spectacles kaléidoscopiques des cubistes et les productions banales de la peinture commerciale ou des ateliers académiques, certes, je n'hésite pas à préférer ceux-là à celles-ci. Mais, entre les deux, j'aime mieux mes maîtres — ô gai ! j'aime mieux mes maîtres.
Le public, qui passe rapidement, confond sous le nom de cubistes des tendances et des ouvrages — si on peut les appeler ainsi — entièrement différents. Cet abréviateur qui barbouille des toiles où l'on reconnaît des femmes qui louchent ou toute autre figure estropiée, n'a rien de commun avec ceux qui coupent en tranches un violon, un journal et une dame, et mêlent les morceaux. Le premier recommande l'étude d'Ingres à ses élèves. Les autres se placent sous le patronage, soit de Newton, soit des Égyptiens, soit de Giotto. Ingres, Newton et Giotto en seraient profondément surpris et peut-être pas trop flattés. Quant aux Égyptiens, on sait qu'ils ne disent pas si facilement leurs secrets. Toutefois, ils ne coupaient pas leurs dieux en tranches.
Une des principales, sinon la seule source d'erreur, en art, a toujours été, mais surtout de notre temps, la recherche du nouveau à tout prix. Toutes les belles œuvres,
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toutes les belles époques, tous les grands artistes doivent leur prix et leur bienfait à la recherche passionnée non du nouveau, mais du mieux. C'est en voulant faire le mieux, que l'on trouve le nouveau.
Chaque période, dans les temps modernes, a apporté son exagération, qu'elle prenait, et tentait de faire prendre, pour une originalité. Ceux qui croyaient pouvoir forcer le succès par ce moyen s'imitaient les uns les autres. Or, on n'est pas original à plusieurs. Le véritable original est solitaire, — et c'est quand il est mort qu'on commence à se préoccuper de lui... pour l'imiter.
De tous les écrits des cubistes théoriciens que j'ai lus avec le plus grand intérêt, et qui se servent d'un langage clair pour exprimer des idées confuses, il résulte qu'ils s'appuient sur la géométrie qu'ils ne connaissent pas, et sur Platon qu'ils comprennent de travers.
Watteau et les peintres de la Régence ont relégué les classiques du Grand Siècle. David et les Néo-Grecs ont précipité les peintres de la Régence du haut de leur Olympe chatoyant. Ingres et les Néo-Florentins ont fait pâlir les Romains. Les romantiques ont bousculé les Ingristes et leur ont « passé leur cravache au travers du corps ». Courbet et les réalistes ont accablé de tout leur poids les inconsistants romantiques. Les impressionnistes ont chassé les réalistes à coups de fusées, de pétrards et de soleils tournants. Les néo-impressionnistes ont démontré l'inanité des ombres violettes et la nécessité du mélange-optique. Les symbolistes ont pris en profonde pitié ces misérables querelles de matières. Divers istes se sont succédé qui jonchèrent rapidement le sol. (Il n'y a que les académistes qui, toujours en marge des éditions qui n'ont plus cours, sont demeurés glorieusement nuls.) Les cubistes arrivent à leur tour. Après eux, il n'y a plus qu'un petit nombre de découvertes à faire : par exemple, qu'une femme est un solide qui n'est pas à arêtes vives, que ce solide a une gorge, que le tout est suffisamment réussi pour charmer les yeux pendant plus d'un jour, et peut être suffisamment interprété en beauté pour captiver l'esprit à travers plusieurs siècles.
Quelle singulière contradiction ! Tour à tour, les Écoles ont prétendu apporter du définitif en même temps que du nouveau. Or, il n'y a dans les domaines de l'esprit, ni nouveau, ni définitif, puisque tout a été dit, et que tout a été nié.
Renoir aimait beaucoup raconter, que l'on parlât de n'importe quelle École, réaliste, impressionniste, symbo- liste, cubiste ou autre, cette petite histoire de Corot. Le Bonhomme s'était fait expliquer par un de ses amis la théorie alors à la mode. Après avoir écouté attentivement : « C'est très bien, mais cela ne m'empêchera pas, dit-il, d'aller peindre demain matin une jolie nymphe dans le Bois de Ville-d'Avray. » Il fallait voir le petit œil de Renoir en répétant ce trait. Seulement, c'est un des mots de notre vieil ami que se gardent de propager ceux qui sont affiliés à une École.
Les cubistes ont une prétention d'ailleurs fort noble. Leur cerveau est certainement intéressant — mais, en peinture, il ne suffit pas d'avoir un cerveau intéressant. Ils veulent créer de toutes pièces un art et les sujets de cet art. Aussi un de leurs conférenciers, plein de talent lui-même, a-t-il hasardé que le Créateur était le premier cubiste (seulement, la réciproque n'est pas forcément évidente). Ils sont, en vérité, sur la voie de la création. Déjà, ils nous offrent des spectacles qui rappellent vaguement l'excellent plat qu'on appelle macédoine de légumes, et avec moins de diversité et d'éclat les jeux de l'instrument (trop oublié) qu'on appelait le Kaléidoscope. Tout cela de très bonne foi, et avec de très beaux raisonnements.
Suggestion, tout n'est que suggestion. On peut s'hypnotiser et se procurer les joies les plus intenses devant les peintures de la Chapelle Sixtine comme devant un cercle rouge peint sur un fond vert, ou devant un simple triangle, même et surtout sans connaître les propriétés du triangle. Il s'agit seulement de choisir, entre ces deux joies, suivant ses goûts, ou suivant sa fatalité.
Les écrits des littéraires qui exposent dans les revues où s'exalte le cubisme sont de deux sortes. Les uns sont des discussions théoriques formulées en termes parfaitement clairs et conformes à la syntaxe. Les autres sont des poèmes qui doivent emprunter à des dispositions typographiques variées le meilleur de leur intensité, et qui, par ailleurs, se réclament de Mallarmé sans atteindre à sa beauté intermittente d'images et à sa logique musicale. Mais ni les uns ni les autres ne sont d'accord avec la peinture qu'ils pensent défendre, puisqu'ils ne coupent pas les mots en syllabes, et ne mêlent point ces syllabes de façon à éviter ce qu'il y a d'odieux dans les mots, les vieux mots, les mots intolérables.
« Après ce qui précède, écrit un jeune et talentueux écrivain, on comprendra que nous n'admettons pas qu'un peintre cubiste exécute un portrait. » En effet, un portrait, fût-il par Raphael, Rembrandt, Ingres, Delacroix ou Prud'hon, n'a rien de commun avec la création cubiste. Il s'ensuit que l'un et l'autre genre continue d'avoir sa nécessité, et c'est bien ce qui nous suffit et suffira encore longtemps à beaucoup de gens.
L'erreur, pour ne pas dire plus, dont a souffert de plus en plus l'art de notre temps, a été d'oublier ou de renier le rêve, le sentiment ou l'idée, et de se satisfaire uniquement de la sensation. Or, la sensation est limitée. L'idée, le sentiment et le rêve sont sans limites. Aussi, avec quelles délices ceux qui vont venir après nous redécouvriront-ils les dieux, les héros, ou tout simplement l'homme !
ARSÈNE ALEXANDRE.
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RUHLMANN. — MEUBLE DE MILIEU ÉBENE, MACASSAR AVEC INCRUSTATIONS D’IVOIRE.
PROPOS
sur les Meubles d’Aujourd’hui
En pleine ascension des arts, des sciences et de l’industrie, trois générations de Français acceptèrent d’adapter leur existence, tant bien que mal, au décor laissé par les ancêtres. La quatrième réagit et songe à s’installer chez elle. L’homme d’affaires qui descend de son automobile et l’aviateur qui revient des nues souhaitent trouver à leur foyer des meubles dont la conception s’apparente à leur goût et dont l’architecture soit à la ressemblance de leur esprit. Leurs contemporains les moins soucieux de psychologie commencent eux-mêmes d’apercevoir l’anachronisme qui s’accuse chaque jour davantage entre leur mise, leurs habitudes, leurs occupations et le milieu où ils évoluent. D’autre part, la propagation tardive des principes d’hygiène, la vague de propreté qui gagne les administrations publiques, les hôtels, les logis ouvriers, contribuent encore à préparer l’avènement des idées nouvelles en matière d’ameublement.
Il y a plus de vingt ans que ces idées nouvelles se sont manifestées pour la première fois. Mais elles manquaient alors de cette maturité rassurante qu’une longue fréquentation des vieux meubles, ou des meubles qui paraissent vieux, nous a rendue si chère. Les meubles que l’on nous proposa vers 1900, nous les accueillimes comme Henri II eût accueilli le style Louis XVI, si un ébéniste-prophète avait osé lui en soumettre quelques spécimens. Ils étaient trop différents de ceux dont nous étions habitués à utiliser les modestes et discrets services. Ils nous parurent secs, dégingandés, bizarres, et, au surplus, prétentieux. Comme nous ne pouvions les comparer à ceux que nous tenions du passé, ni à leurs répliques industrielles, nous les
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FRANCIS JOURDAIN.
SALLE A MANGER EN SYCOMORE BLANC, AVEC INCRUSTATIONS DE BOIS NOIR,
(APPARTIENT A MME DAVID PERDRIEL.)
jugeâmes étrangers et le sentiment de la supériorité nationale se révolta contre ces intrus disgracieux, qui prétendaient s'établir dans notre intimité.
Un tel accueil eût pu décourager les novateurs. Il n'en fut rien. Ils se recueillirent, ils méditèrent, ils reprirent leurs plans et se replongèrent dans l'étude, soutenus par leur conviction et aussi par cette force mystérieuse qui retient les uns sur les routes nouvelles et les autres sur les sentiers battus. Ils n'intéressaient pas beaucoup la foule et ils scandalisaient un peu les élites. On ne les aidait point. On tâchait de leur faire admettre la supériorité du passé défini sur le futur inexploré. Eux, sans vouloir rien entendre, œuvraient toujours, et de leur mieux. Ainsi, d'année en année, nous revimes des meubles nouveaux, au Pavillon de Marsan, chez les Décorateurs, à Galliéra, aux Salons de Printemps et d'Automne. Si bien que cette obstination, à la fin, eut raison des sourires et des haussements d'épaules. Aujourd'hui encore, une portion du public réserve
FRANCIS JOURDAIN. — CHAMBRE A COUCHER FORMANT CABINET DE TRAVAIL, EN BOIS DE GU.
(EXÉCUTÉE POUR MME DAVID PERDRIEL.)
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FRANCIS JOURDAIN.
SALON EN FRÊNE,
AU FOND,
PETIT SALON
EN BOIS NOIR.
(APPARTIENT A MME DAVID PERDRIEL.)
son opinion, mais ce lui serait une déception de ne pas trouver aux expositions qu'elle fréquente une Section du Mobilier. Celles qui furent organisées au Salon d'Automne en 1912 et en 1913, avec les Salons des Décorateurs des mêmes années, par leur importance et par leur diversité ont, en effet, emporté les derniers doutes qui pouvaient encore subsister sur la vitalité de l'effort entrepris pour la rénovation artistique et pratique du mobilier.
Si les résultats acquis n'ont point encore toute la signification désirable, si les tendances divergent trop pour que l'on puisse parler de style, pour que même des principes généraux de construction puissent être, dès maintenant, élaborés, cela tient à des causes qu'il faut connaître pour pouvoir se faire une opinion désintéressée sur les meubles d'aujourd'hui et sur leur avenir.
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La première de ces causes est dans l'interruption de la tradition, dans la cassure qui arrête, soudain, vers 1830, le déroulement, jusque-là si harmonieux et si régulier, des styles. Déjà, la Révolution, en dispersant tout à coup la clientèle, avait réduit aux expédients une industrie dont la société monarchique assurait le développement et la prospérité. Mais les fournisseurs de la cour ne sombrèrent pas tous. Au lendemain de Thermidor, ils se retrouvèrent pour donner aux élégances du Directoire et du Consulat ces décors de transition qui relient le style Louis XVI au style Empire. La décadence est
L. JALLOT. — TABLE DE NUIT EN NOYER SCULPTÉ, PANNEAUX EN LOUPE DE NOYER, BRONZES DORÉS.
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MARTINE, STAND DU SALON D'AUTOMNE RÉUNISSANT DES SPÉCIMENS DIVERS DE MEUBLES, TENTURES ET TAPIS.
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pourtant commencée, elle se manifeste par l’abandon des sculptures et l’apparition des placages. Et bien-tôt, après 1815, les grands ébénistes du XVIIIe siècle vieillissent et disparaissent les uns après les autres, leur influence s’efface, le goût faiblit, se dégrade. Or, c’est en ces mêmes années que l’industrie mécanique s’organise. Elle vivra de répétitions, comme le veut son principe, alors que la faveur et la réputation des maîtres d’ateliers des règnes précédents ne pouvaient se maintenir que par la vertu de facultés inventives constamment en éveil, sous le contrôle du goût et de la tradition.
Il ne se trouvait plus personne à l’époque pour empêcher la production industrielle de descendre à la plus banale uniformité et de s’y maintenir. La clientèle accepta sans protester les meubles nés à l’usine. Ils ne heurtaient déjà plus ses habitudes. Antérieurement à 1789, il existait, en effet, à Paris, de nombreux ateliers travaillant pour la bourgeoisie; ils se bornaient à imiter avec des matières premières plus modestes les beaux mobiliers des palais et des hôtels seigneuriaux. De son côté, la corporation des tapissiers, qui détenait le privilège de la vente des meubles aux particuliers, avait beaucoup développé cette branche de commerce et il est certain que, dès avant la Révolution, le bourgeois de Paris, au lieu de commander ses meubles au spécialiste de son quartier, préférait, la plupart du temps, les trouver tout faits dans le magasin du tapissier. Ainsi, le public était préparé de longue date à assister, sans en être frappé,
TONY SELMERSHEIM. MEUBLES DE SALLE À MANGER CHÊNE CIRÉ. (SCULPTURES DE LE BOURGEOIS).
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L. JALLOT.
MEUBLES
DE SALLE A MANGER EN CHÊNE SCULPTÉ.
la décadence de l'industrie du meuble.
C'est vers le milieu du xixe siècle que cette déca- dence devient évidente, mais elle correspond à un épanouissement industriel remarquable, qui fait illu- sion et détoure l'atten- tion de ceux qui pour- raient encore réagir. Le Faubourg Saint-Antoine multiplie à bon compte les répliques impersonnelles des créations du passé et nul ne s'aperçoit que, pour la première fois de- puis des siècles, une géné- ration adopte les meubles de la précédente sans leur imprimer la moindre modification traduisant sa per- sonnalité. Et les années passent, et la cassure s'élar- git. Elle s'élargit si bien qu'aux approches de 1900, lorsque quelqu'un parle d'un style nouveau, les gens sérieux crient au paradoxe, et certains, au blasphème.
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Certes, l'on eut grand tort, en 1900, de parler de style nouveau. Même si, par un prodige de tact, de divi- nation, de savoir et de mesure, les innovateurs avaient pu parvenir du premier coup à une formule parfaite, il ne pouvait encore être question de style. Le style ne surgit pas d'une idée, fût-elle géniale. Il est l'aboutis- sement d'une suite d'efforts collectifs et signifie le classement définitif dans le temps d'une formule d'art lentement mûrie. Toute époque peut enregistrer des créations nouvelles ; l'avenir seul peut se prononcer sur la formation d'un style.
Pourtant, les artisans du début du xx° siècle firent preuve d'initiative et de résolution, en abordant direc- tement, sans essayer de la renouer au passé, l'étude des formules esthétiques les mieux appropriées au temps présent. Ils renonçaient ainsi à l'appui tutélaire de la tradition, mais ils allaient droit au but, à leur but, qui était d'offrir à leurs contemporains des meubles spécialement conçus et construits pour leur usage.
Cette tentative ne fut point accueillie favorable- ment parce qu'elle brusquait, en quelque sorte, le goût dominant du public. Il n'en reste pas moins qu'elle était courageuse et qu'il y avait en elle les germes d'une évolution féconde.
La preuve, c'est que sans se laisser déconcerter par une antipathie, d'abord presque générale, remplacée un peu plus tard par de l'indifférence amusée et, ensuite par une attention croissante, elle a poursuivi son chemin et développé son influence au point qu'aujour- d'hui, la réalisation, non point d'un style moderne, mais de mobiliers fortement originaux et empreints des carac- ters français de notre époque, ne fait plus de doute pour personne.
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Ces résultats, il faut le dire, sont entièrement dus à l'initiative et à la persévérance des artistes. L'industrie du meuble, qui aurait pu aisément, dès 1900 et même avant, prendre la tête du mouvement et assurer ainsi son avenir,a voulu ignorer l'effort moderniste le plus long- temps possible. Lorsque les premiers résultats l'obli- gèrent à reconnaître l'existence de ce mouvement, au lieu d'y participer résolument, elle faillit le compro- mettre par des interventions timides, mal inspirées,
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problèmes matériels pèsent lourdement sur l'évolution du meuble moderne et qu'ils ont dû réduire à l'inaction plus d'un talent réel.
Quel remarquable entrain, pourtant, quelle verve et quelle spontanéité dans la production actuelle, dont le Salon d'Automne offrait, il y a quelques semaines, un aperçu si intéressant ! Elle réunit, à côté des sages et parfois sévères artisans de la première heure, beaucoup de jeunes et de nouveaux venus, beaucoup de virtuoses et d'improvisateurs. Les œuvres les plus sérieusement étudiées y voisinent avec d'autres, que la fantaisie seule inspira. Il faut distinguer entre celles qui, par leur imprévu, par leurs chatoiements, par ce qu'elles comportent aussi de factice et de momentané, font penser à des créations de modistes, et celles qui montrent, au contraire, des qualités définitives de construction et d'harmonie, avec des trouvailles et des inventions dont se fussent réjouis les grands ancêtres.
Les premiers meubles modernes, ceux qui virent le jour vers 1900 et durant les cinq ou six années suivantes, laissaient trop paraître les préoccupations dominantes d'utilitarisme dont leurs créateurs s'inspiraient.
malencontreuses. Les artistes créateurs de modèles, réduits à leurs propres moyens, travaillant isolément et sans autre guide que les encouragements d'un petit nombre d'amateurs, furent ainsi amenés à chercher des effets d'originalité personnelle, à construire des meubles précieux, plutôt qu'à faire concorder leurs recherches suivant des principes généraux.
Un certain nombre d'entre eux, assez tôt favorisés par le succès, ont pu s'entourer de quelques ouvriers choisis et constituer de ces petits ateliers comme on en voyait tant autrefois, où l'émulation des plus humbles collaborateurs concourt à la perfection du résultat final. Mais la vie de ces ateliers est précaire et difficile ; la spécialisation à outrance, qui est de règle dans l'industrie, a raréfié le personnel, le rendement de l'apprentissage est fort insuffisant et, par suite, la main-d'œuvre montre des exigences qui tendront de plus en plus à en limiter l'emploi aux créations de grand luxe.
Plus graves et plus nombreuses encore sont les difficultés dont doit triompher l'artiste obligé de s'adresser à de multiples façonniers pour faire exécuter ses œuvres. La recherche des matières premières, leur achat onéreux par petites quantités, les allées et venues nécessitée par la réalisation du moindre objet risquent de décourager les meilleures résolutions. Il est certain que ces
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MAURICE DUFRENE. — CHAMBRE A COUCHER, ACAJOU VERNI, ORNÉE DE MARQUETERIES
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MAURICE DUFRENE. — CABINET AMARANTHE, ORNÉ DE PANNEAUX ÉBÈNE INCRUSTÉS DE NACRE.
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La logique n'y manquait point, en général, mais elle s'y révélait trop. L'adaptation de la forme à sa fonction, si aisée, si naturelle dans les meubles du passé, semblait là le résultat d'un effort. D'autre part, l'ornementation, dérivée trop directement de la flore, ou au contraire stylisée avec trop de raideur, s'associait mal ou d'une façon trop ingénue, aux lignes des sièges, des armoires et des lits. Bref, ces meubles le plus souvent garnis de cuir ou d'étoffes aux tons neutres sentaient, à la fois, l'étude et l'inexpérience. Il y avait en eux, pourtant, des principes si justes que plus d'un artisan de cette époque héroïque, parvenu maintenant à des formules d'une élégance parfaite, signerait encore ses premiers essais. Entre l'œuvre de jeunesse et la dernière étape, il y a vingt ans de travail ; mais l'orientation du début était bonne.
Dans les expositions d'aujourd'hui où nous retrouvons la phalange déjà bien diminuée des premiers rénovateurs du meuble français, les théories primitives sont toutefois moins reconnaissables que les apports successifs d'une expérience plus mûre et plus souple à un goût plus instruit. Chaque talent a évolué non d'après des données acquises, mais comme évolue le caractère humain, dans le sens d'une personnalité que le travail, la méditation, les succès et les épreuves accusent de plus en plus en chacun de ses traits originaux. Et ces personnalités qui s'affirment côte à côte en prenant de plus en plus de relief, relèguent à mesure aux plans secondaires les lois et principes généraux qui, naguère, ont pu les apparaître. Ce qui fait reconnaître les meubles de Maurice Dufrene,
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En haut :
MOUVEAU ET JOUBERT.
SALLE A MANGER EN CHÊNE CIRÉ.
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En bas :
M. GALLEREY.
PETITE SALLE A MANGER EN CHÊNE CLAIR.
(FABRIQUÉE EN SÉRIE).
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c'est la sage et raisonnable élégance de leur conception, leur raffinement discret, contenu, féminin juste à point, jamais trop. Chez Léon Jallot, c'est une préférence pour les formes sobres et bien assises, embellies de sculptures qui mettent en valeur la beauté des matériaux. Paul Follot, un des premiers, associa le goût des colorations riches et profondes aux scrupules de l'architecte ; il a repris la tradition française à la veille de la Révolution, et la continue sans irrévérence comme sans servilité. Francis Jourdain laisse voir une préoccupation dominante, celle de l'utilisation du plan. Ses meubles s'unissent étroitement à l'architecture du logis qui les abrite ; ils en semblent inséparables. Pourtant, l'auteur n'oublie pas les complications de l'existence moderne : déménagés, transportés dans un local tout différent, tel ensemble qui paraissait indéracinable s'adaptera de même à son nouveau cadre, parce que tous les éléments, quoique le plus souvent simples d'aspect, en furent minutieusement étudiés. Tony Selmersheim, Gallerey, Louis Majorelle et quelques artistes de révélation plus récente, comme Huillard, Sue, Edmond Ausseur, Nathan, Ruhlmann, complètent ce que l'on pourrait appeler le groupe des architectes. Aucune méthode générale, aucun lien intellectuel entre ces créateurs qui n'ont de commun que le souci et l'expérience de la construction rationnelle et, je crois, le désir de rester dans une note française, d'éviter l'exotisme et la bizarrerie qui ne rebutent nullement certains de leurs confrères.
En fait, si la section du mobilier n'a pas de cubistes, on y rencontre des excentricités qui, d'ailleurs, sont très loin d'être toutes inutiles. Aux Salons d'Automne de 1911 et 1912, se produisit une réaction énergique à l'encontre des tons assourdis, jusque-là préférés par les plus notoires ensembliers. On assista à une débauche de bleus, de jaunes et de rouges, et des coussins, des tentures, la couleur intense gagna jusqu'aux boiseries, à grand renfort de peintures laquées. On vit, pour la pre-
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mière fois, des chambres, des boudoirs, des petits salons, non plus étudiés et construits, mais improvisés, chiffonnés comme par une couturière imaginative. Cette manière de concevoir l'ameublement moderne persiste, et il y en eut des exemples chez les Décorateurs, en avril dernier, comme plus récemment, au Salon d'Automne. On ne peut, certes, en attendre de vraies œuvres, et elle ne léguera rien à l'avenir. Mais le présent lui doit d'utiles suggestions, en particulier, ce retour aux colorations gaies, aux jolies étoffes de soie qui remplacent avantageusement, dans les intérieurs modernes les plus sages, le velours à côtes et le drap noisette de naguère. Un autre effet utile de cet art d'improvisation, c'est sa fécondité même et, aussi, cette recherche d'originalité, par des moyens parfois un peu gros, qui frappent l'attention plus que les œuvres résultant d'une étude approfondie. J'y vois un agent de propagande efficace en faveur du goût moderne à la maison. Pour faire évoluer la préférence des gens en matière de guéridons et d'armoires, qui sait si la mode n'aura pas plus de pouvoir et de force convaincante que l'art lui-même ?
Lorsque M. Martine, par exemple, réunit dans une sorte de hall, au parquet recouvert d'un tapis à grands carreaux orange et gris, des fauteuils en bois peint, un divan, des coussins abondants, des guipures, des fourrures et une bergère en forme d'œuf, il ne prétend certes pas travailler en vue d'un style nouveau ; mais il contribue à mettre à la mode un certain goût
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En haut :
M. DUFET ET L. BUREAU.
SALON DE LAQUE ARGENT.
(ÉDITÉ PAR LA MAISON MAM).
En bas :
ANDRÉ FRECHET.
PETIT SALON LAQUE,
AVEC SIÈGES SCULPTÉS ET DORÉS.