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LE CALVAIRE ET SCÈNES DE LA PASSION. (VUE D'ENSEMBLE DE LA PARTIE SCULPTURALE.) LE RETABLE D'AMBIERLE (Loire.)
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LE CALVAIRE ET SCÈNES DE LA PASSION. (VUE D'ENSEMBLE DE LA PARTIE SCULPTURALE.) LE RETABLE D'AMBIERLE (Loire.)
LES CHEFS-D'ŒUVRE LE RETABLE Il existe en Europe un pays inconnu. Sa superficie est considérable, ses richesses infiniment variées, ses beautés naturelles aussi diverses, aussi imprévues, tout à tour délicieuses et grandioses, que celles des contrées les plus célèbres pour leur pittoresque. Tout cela est insuffisamment exploité, le plus souvent mal compris, ou même parfois complètement ignoré. Les habitants de ce pays ont eu, de tout temps, des qualités d'invention, d'esprit, et on doit le dire, de génie, qui ont donné naissance à maintes œuvres d'art réparties sur tout son territoire, et dont ils ne semblent faire aucun cas. Ces habitants ont une singulière manie : ils ne se contentent pas d'ignorer ce qu'ils doivent de splendide et d'émerveillant à leurs ancêtres qui ont bâti les villes et les ont ornées ; ils faut aussi qu'ils soient convaincus qu'il n'est de belles choses, de très belles choses, que dans les pays environnants. Aussi, négligent-ils les trésors qu'ils possèdent pour exalter ceux de leurs voisins, voire de leurs ennemis, alors qu'en réalité ils sont supérieurs, et tout au moins égaux aux meilleurs. Ils ont laissé détruire des merveilles par le temps, que le temps aurait rendues encore mille fois plus belles. Parfois, des explorateurs audacieux sont venus en dérober comme ils voulaient, pour en tirer du prestige ou du profit. Souvent aussi, des étrangers sont rentrés dans leur pays après avoir étudié ces beautés dédaignées et, imitateurs habiles, se sont fait de la gloire avec les idées et les formes qu'ils avaient empruntées à ce nouvel Eldorado. Cependant, tout a une fin, même l'absurde, et on reconnaît à certains signes que la France (je m'aperçois que je ne l'avais pas nommée) va être enfin découverte par le monde entier, et peut-être ira jusqu'à se découvrir elle-même. Elle se décidera à classer et à présenter JEHAN DE CHAUGY. (PÈRE DU DONATEUR DU RETABLE.)
INCONNUS DE FRANCE D'AMBIERLE dignement les milliers de chefs-d’œuvre que renferment les musées de ses villes, grandes ou petites. Elle tirera de l’ombre épaisse, où nul ne peut les distinguer, les peintures et les sculptures parfois magnifiques qui sont accrochées dans ses églises, dans des places et à des hauteurs que l’on semble avoir choisies à dessein pour qu’on n’en devine même pas le sujet. Enfin, elle saura, par des moyens légitimes n’émanant pas d’un besoin de profit ou de réclame (le vilain mot !) mais d’une fierté bien placée convier tous les esprits éclairés et sensibles à refaire pour ainsi dire, ou à revivre, toute l’histoire du plus glorieux passé par les plus radieuses œuvres d’art. Rien que cette remise au point des trésors artistiques des églises nécessiterait de grands efforts qui seraient récompensés par d’importantes découvertes. De nombreuses peintures leur ont été en tout temps octroyées, qui, ou bien ont été tout de suite accrochées dans les endroits les plus sombres et à des hauteurs vertigineuses, ou bien, peu à peu, ont été reléguées à mesure que les goûts changeaient, ou bien finissaient par s’obscurcir totalement par la fumée des cierges, se détendre par l’humidité, disparaître sous une couche de poussière renforcée des travaux textiles les plus persévérants des araignées, enfin s’effaçaient plus encore dans le profond oubli. Que l’on se décide enfin à faire l’inventaire (rien des inventaires politiques d’antan si l’on veut) des peintures que les fabriques et les chapitres négligent. Que les belles œuvres, injustement méprisées, soient rendues à la lumière et placées à la portée du regard. Les fidèles ne s’en plaindront point et les amis des arts s’en réjouiront. Le clergé qui, avant la guerre, reprenait goût aux études d’esthétique religieuse, ne saurait se désintéresser de cette tâche. Qu’au besoin, enfin, l’on mette à la réforme, MICHEL DE CHAUGY. (DONATEUR DU RETABLE.)
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE ou à la réserve, les œuvres par trop inférieures, et qui ne reviendront jamais en faveur ; les bonnes ne feront qu'en mieux ressortir, pour n'être plus confondues avec ces choses encombrantes et qui ne parlent pas plus aux fidèles qu'aux touristes profanes. Cette tâche peut et doit être accomplie avec l'aide et les conseils des artistes, des historiens et des critiques. Et cela une fois fait, on mettra en grande lumière les véritables chefs-d'œuvre, les créations exceptionnelles comme celle dont nous reproduisons aujourd'hui avec joie les principales parties. On organisera, il le faut, pour les voir, de véritables pèlerinages artistiques ; on les préservera de tous les dangers de détérioration, et de ces admirations indiscrètes qui se manifestent par des enlèvements qui n'ont rien de romanesque. La détérioration par le temps n'est pas ce qui s'est attaqué jusqu'à présent à l'œuvre admirable, autant que peu connue, qu'est ce retable d'Ambierle qui n'a pas la réputation de celui de Beaune et qui, cependant, ne le lui cède guère. Au contraire, il est dans un excellent état de conservation, ayant échappé par suite de la modestie de la localité ou par la faute d'une ignorance qui, tout en le préservant, l'expose à certains dangers. Mais nous ne saurions mieux ouvrir que par lui la revue que la Renaissance de l'Art Français se propose de faire des principaux joyaux de notre écrin artistique. Comment cette pièce capitale est-elle connue seulement de quelques érudits ? Nous l'avons déjà suffisamment expliqué par des raisons générales tirées des conditions où tombe trop souvent l'œuvre d'art en France après avoir eu son heure (ou son siècle) de célébrité. Mais les créations des artistes, il faut le reconnaître, tirent à cette grande loterie de l'histoire, tantôt un bon numéro, tantôt un mauvais. La gloire du retable de Beaune, ville prospère, au nom prestigieux auprès des gourmets de l'univers, et sa place même : cet hospice qui a conservé une telle saveur pittoresque à peine altérée par le temps et les architectes, se comprend presque aussi bien GUILLEMETTE DE MONTAGU. (FEMME DE MICHEL DE CHAUGY.) Caption: Guillemette de Montagu.
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE que l'obscurité du retable d'Ambierle, son proche parent, on pourrait même dire son frère de lait, car peu de gens sont assez intrépides pour aller dénicher une petite commune de la Loire, éloignée du chemin de fer, fût-ce même pour y savourer les beautés d'une église abbatiale des plus remarquables et d'un ensemble qui réunit ce qu'on peut rêver de plus énergique et de plus vivant en vieille sculpture française allié, en une harmonie parfaite, à ce qu'il y a de plus noble et de plus suave en peinture. Tel est le sort d'Ambierle. La petite commune assise sur les premiers contreforts des Monts de la Madeleine se trouverait en quelque montagne de l'Ombrie, et on braverait beaucoup de fatigues pour la trouver. Mais elle est en France, seulement, et elle est en elle-même charmante, conservée quasi moyenâgeuse, et cela suffit. Elle a pourtant possédé une abbaye bénédictine, déjà célèbre et richement dotée à la fin du IXe siècle, réédifiée, quant à son église, au XVe. Mais tout cela, depuis le XVIe siècle, était retombé peu à peu dans l'oubli. Au XIXe siècle, des érudits faisaient bien leurs efforts pour attirer de nouveau l'attention sur son principal trésor. M. Canat de Chizy, archéologue du Forez, le signalait au public en 1845 ; M. Denuelle, membre de la Commission des monuments historiques, mettait l'Etat en garde, en 1878, contre les dangers de détérioration d'une œuvre aussi précieuse. Enfin, dans un numéro de la Gazette archéologique de 1886, M. Jeannez lui consacrait une savante notice, à laquelle nous emprunterons bon nombre de renseignements. Puissions-nous, cette fois, avoir réussi à consacrer aux yeux du grand public une œuvre d'art dont les plus grands musées seraient fiers, et qui est au moins, pour la petite commune d'Ambierle, ce que le tableau du Maître de Moulins est pour la cathédrale du chef-lieu de l'Allier. L'histoire du retable en lui-même ne soulève point de problèmes. On le suit à la trace ; on sait le nom de ses donateurs, et les circonstances dans lesquelles ils effectuèrent leur don quasi- LAURETTE DE JAUCOURT. (FEMME DE MICHEL DE CHAUGY.)
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE royal. Seuls, les noms des auteurs, l'imager et le peintre, demeurent mystérieux. Peut-être un F. de Mély les déchiffrera-t-il un jour dans quelque coin invisible à force d'être visible ; mais, jusqu'à présent, nous en sommes réduits à des conjectures, à des vraisemblances, à des impressions. Récapitulons, cependant, dépouillé des détails d'éru- rial, plein de noblesse, de dignité et de force calme. La situation que Michel de Chaugy avait acquise à la Cour de Bourgogne était considérable. En grande faveur auprès de Philippe-le-Bon, il avait accompagné celui-ci dans les Flandres, où il avait pu rencontrer Rogier van der Weyden, à moins que celui-ci n'ait été en rapports avec lui lors de son séjour à Dijon, de 1440 à 1447. Tous deux étaient officiers et valets de chambre attachés à la personne du duc. Nous venons d'en dire assez pour que l'hypothèse, jusqu'ici la plus plausible, soit présente à l'esprit, quant à l'auteur de la partie picturale. Quoiqu'il en soit, par testament de 1476, Michel de Chaugy donne une « table d'autel pour mettre sur le grand-autel d'icelle église dudict Ambierle, laquelle table est à Beaune, en l'hostel de Laurent Jaquelin » avec « la représentation de feu mon sieur et père... laquelle représentation est de louton ». Ce que cette statue de « louton », c'est-à-dire de laiton, ou de bronze, est devenue, on ne peut que trop le présumer, étant donné le sort fréquent de ce métal, même quand il est la matière d'un chef-d'œuvre, mais la « table » fut transportée à Ambierle en 1480, et elle ne l'a plus quitté depuis. Trois compartiments inégaux représentant en ronde bosse les scènes de la Passion et les beaux portraits reproduits ici forment le principal de l'ouvrage. Il mesure, dans son ensemble, 2 m. 80 de large (5 m. 60 quand les volets sont ouverts) et 2 m. 40 de hauteur. Les scènes de la Passion sont modelées avec un mélange de pathétique et de rude humour plein de saveur, et nullement dépourvu de savoir. Au contraire, il se constate, malgré l'apparente gaucherie, une véritable entente de la composition dans ses scènes du Baiser de Judas, du Christ outragé, du Christ à la colonne, du superbe Calvaire central (les corps de la Vierge et de Madeleine sont d'une belle souplesse) puis, de la Descente de Croix, de la Mise au tombeau et de la Résurrection. Michel de Chaugy, dans la partie picturale, est accompagné de son patron saint Michel. On ne pourra oublier, l'ayant une fois vue, cette charmante et chevaleresque figure de l'archange, avec sa cotte de velours cramoisi sous sa cuirasse, son grand manteau brodé d'or à grands ramages bleu sombre, ses ailes diaprées, et qui dédaigne de s'apercevoir de la présence du pauvre démon terrassé qui se cramponne si comiquement à ses jambes. dition pure et d'histoire trop locale, ce que nous savons des personnages et mettons en lumière la beauté qui nous suffit, à la rigueur, sans que nous puissions dire à qui nous en devons le bienfait. Les sires de Chaugy avaient leurs principales possessions dans le voisinage même d'Ambierle. Jean de Chaugy épousa, en 1396, damoiselle Guillemette de Montagu. Fixé alors en Bourgogne, il devint le chef de la branche ainée des Chaugy-Roussillon, seigneurs de Chissey. C'est son portrait et celui de damoiselle Guillemette qui accompagne ceux de leur fils, donateur du triptyque et de Laurette de Jaucourt, sa femme, quatuor seigneu-
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 7 La pureté de type de ce ravissant éphèbe contraste avec la physionomie plus massive, plus matérielle du courtisan. Au contraire, Jehan de Chaugy apparaît plus grave, plus recueilli, on dirait presque plus rêveur que son fils. C'est non seulement quant au costume, mais quant à l'expression, une autre génération, tandis qu'au contraire, entre la mère et la bru, nous verrons tout à l'heure des affinités plus étroites, et pour tout dire, plus harmonieuses. Seule la bouche ferme, aux coins tombants, donne le caractère de famille, Admirable tout autant que le saint Michel est le saint Jean-Baptiste assistant « le sieur et père ». Il nous attire par son singulier caractère de sauvagerie à la fois et de mansuétude, Par une disposition qui n'est pas très générale dans les œuvres anciennes de ce genre, les deux épouses des donateurs sont accompagnées, non de saintes portant leur nom, mais de patrons mâles : saint Laurent pour Laurette de Jaucourt et, pour Guillemette de Montagu, un étrange personnage, mi-ermite, mi-guerrier, que M. Jeannez suppose ingénieusement être le Guillaume duc d'Aquitaine qui, partisan de l'anti-pape Anaclet, fut converti par saint Bernard. Quoiqu'il en soit, ce rude assistant est une création rare et des plus originales, au point d'attirer l'attention au détriment du beau saint Laurent si mélancolique et si digne dans sa belle dalmatique rouge brodée d'or. Mais il semble que tout spectateur sensible sera, avant tout, profondément touché par les « donatrices » elles-mêmes. Est-il rien de plus simple, de plus intense, de plus profondément religieux que ces pieuses dames, avec leurs grandes coiffes, leurs robes unies de satin bleu, tout absorbées dans leur oraison ? Cela atteint toute la force et toute la douceur des Memling, des Van Eyck, des Van der Weyden. Attendez encore un siècle ou deux, et vous retrouverez cette puissance expressive dans les dames jansénistes émaciées et si pâles du grand Philippe de Champagne. On n'en finirait point d'énumérer les aspects intéressants de cette grande œuvre : rien que les paysages accidentés et charmants vaudraient une étude spéciale. Mais il faut conclure, malgré l'envie d'ajouter encore bien des détails. Nous avons fait allusion à l'auteur possible, probable même du retable d'Ambierle. Il y a des témoignages précis des rapports entre le sire de Chaugy et Rogier Van der Weyden ; de plus, le retable a plus d'un trait de parenté avec les célèbres peintures de l'hospice de Beaune. Mais si les auteurs de ces deux œuvres devaient être un jour disjoints, tout à fait imprévu, ou que celui d'Ambierle se révélait même demeurait à jamais inconnu, on n'en éprouverait pas moins de joie à méditer sur son travail admirable, qu'on n'en ressent en lisant le théâtre de Shakespeare, quand on nous démontre qu'il est de Bacon, de Stanley ou de lord Ruthven. Qu'il nous suffise, pour aujourd'hui, d'avoir essayé de remettre en lumière un de ces chefs-d'œuvre inconnus dont fourmille le pays de France... qui ne l'est pas moins. ARSÈNE ALEXANDRE (DÉTAIL DU RETABLE.)
LE MUSÉE INGRES, A MONTAUBAN. UN PORTRAIT INCONNU DE INGRES LADY CAVENDISH BENTINCK C E portrait, dessiné par Ingres, à Rome, en 1815, a été rapporté d'Angleterre par M. Édouard Jonas, lequel peut se flatter d'avoir fait là une belle trouvaille; on peut en juger par la reproduction que nous en donnons ici, grâce à la parfaite obligeance de l'heureux acquéreur. Si ce dessin à la mine de plomb nous était absolument inconnu, du moins lady Cavendish Bentinck, qui posa devant Ingres, nous est assez familière : un dessin de Ingres, daté de 1816, celui-là, la représente assise, à côté de son mari qui, debout, s'accoude à un meuble. Le joli exotisme de ce portrait de famille nous avait beaucoup séduit : il y a quinze ans, M. Léon Bonnat, dont il enrichit la merveilleuse collection ingriste, nous avait autorisé à le reproduire (1). Nous-même, nous avons acquis, en Angleterre également, un portrait dessiné par Ingres de lady Cavendish Bentinck, d'une extrême délicatesse. Mais rien ne vaut la page magnifique dont les lecteurs de La Renaissance de l'Art Français et des Industries de Luxe ont aujourd'hui la primeur. Ce délicieux portrait offre une grâce presque indescriptible. La jeune femme qu'il représente est une de ces calmes beautés anglaises, dont le parfait visage semble inexpressif au premier abord — et cela Ingres l'a bien marqué dans les trois effigies de son adorable modèle. Mais il captive peu à peu par l'ingénuité, la candeur de l'expression, la douceur languide du sourire, une dignité chaste, presque timide, une attendrissante fraîcheur d'âme et de chair. Ces qualités exquises s'attestent, non seulement par le visage, mais par tout ce jeune corps, debout, dans une attitude simple, et cependant contenue, prête au repliement effarouché. Le regard vraiment angélique, enferme un peu de mélancolie sous les longues paupières. La bouche, légèrement entr'ouverte est une merveille de petitesse. Les cheveux bouclés couvrent presque entièrement le front élevé, et retombent autour des joues, d'un ovale admirable. Le cou montre sa ligne svelte entre les gaufrures d'une haute collerette que ferme un bijou. La robe, qu'on devine blanche, tombe toute droite, terminée en bas par trois petits volants, et retenue sous la gorge par un ruban noué en ceinture. Au ras de la jupe apparaissent les petits pieds, dans les souliers découverts et plats qui furent à la mode dès la Restauration. Un manteau enveloppe presque entièrement cette gracieuse silhouette féminine. Il est en taffetas, garni (1) Voir Les Portraits dessinés de J. A. D. Ingres, avec 100 reproductions au charbon, in-folio, 1903, p. 448. Voir aussi note Ingres, sa Vie et son Œuvre, 1911, p. 58.
INGRES. — LADY CAVENDISH BENTINCK. — MINE DE PLOMB. (APPARTIENT A M. ÉDOUARD JONAS.)
LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE par devant, ainsi qu'aux épaules et aux poignets, d'une fourrure fine, légère, dont on croit voir frissonner le duvet lustré. Ce manteau est un prodige du crayon. Les plis, les cassures de la soie, ouatée d'une doublure moelleuse, les manches qui, de leur souple tiédeur enferment le bras dont elles suivent la forme, et cette fourrure si extraordinairement rendue, tous les détails sont des trésors pour l'œil ébloui par un art miraculeux. Un brin de mine de plomb, quelques centimètres de papier, et voici le chef-d'œuvre ! On contemple, on s'enchanté, on n'en revient pas. Et encore n'avons-nous pas décrit les deux mains — on sait ce que sont les mains dans les portraits de Ingres. — L'une tenant, sur une table, un livre entr'ouvert, l'autre chiffonnant un mouchoir. Un décor plus complet qu'il ne s'en rencontre généralement dans les portraits dessinés du maître, encadre l'adorable figure. C'est la table, avec son tapis aux plis tombants, un fauteuil d'où la jeune femme, qui lisait, vient de se lever tout naturellement. Dans le fond, quelques traits indiquent la draperie d'un rideau. Le portrait de lady Cavendish Bentinck peut supporter toutes les comparaisons, et même avec l'extraordinaire Mme Destouches, qui est au Musée du Louvre, et qui, d'ailleurs, porte la même date. Ingres a fixé d'un mot le souvenir de cette période de rude labeur où il lui fallait dessiner pour quelques louis, ces portraits maintenant fameux. Sur l'un de ses précieux cahiers, où il dressait la liste de ses œuvres, il note : « Une quantité immesurable (sic) de portraits dessinés d'Anglais, de Français et de toutes les nations (1). » Que sont devenus tous ces « portraits d'Anglais » ? On en rencontre quelques-uns dans les collections françaises, mais les expositions d'art en Angleterre commencent à faire sortir de leurs cachettes les dessins de Ingres conservés encore dans les familles des modèles ou recueillis par des amateurs avisés (1). Il faut souhaiter qu'un jour vienne où l'un de nos confrères anglais se passionnera pour le problème ; nous avons la conviction qu'il n'y perdra ni son temps ni sa peine. Un travail sur les dessins de Ingres d'après les familles anglaises qui fréquentaient Rome sous la Restauration présenterait le plus vif intérêt. Nous offrons volontiers notre concours à qui voudra l'entreprendre, en Angleterre même. Le sujet est plus ample qu'on ne l'imagine. Rappelons que, en 1815 Ingres dessina un projet de tombeau pour lady Montague (miss Bedford), fille du duc de Manchester, qui venait de mourir à Rome, à l'âge de vingt ans. C'est en 1815, également, qu'il lithographia les membres de la famille Douglas-Glenber-vie. L'un des membres de cette famille, lord Glenbervie, fut le premier Anglais qui posa devant Ingres : il lui amena « toute l'éigration anglaise (2) ». Qui nous révélera la correspondance de Ingres avec ses modèles anglais ? Qui donnera l'inventaire de ses modèles anglais ? L'acquisition prodigieuse faite en Angleterre par M. Édouard Jonas du portrait de lady Cavendish Bentinck, — de la famille des ducs de Portland, — mariée à dix-huit ans au futur gouverneur général des Indes (3), prouve à l'évidence que des surprises agréables sont réservées à qui voudra entreprendre cette tâche et la poursuivre avec obstination. HENRY LAPAUZE. (1) Voir notamment, The Burlington Magazine, juillet 1913, août 1918. On y trouvera le groupe charmant formé par Harriet-Mary et Catherine-Caroline, filles du sixième conte de Sandwich (1815), ainsi que les portraits de Charles-Robert Cockerell et de ses deux amis Linck de Wurtemberg et le baron Stackelberg (1817) avec dédicace à Cockerell et à la femme de celui-ci, ce qui indique le don gracieux par Ingres de son œuvre. (2) Ingres, loc. cit., 174. (3) Elle mourut en 1843. LORD ET LADY CAVENDISH BENTINCK. — MINE DE PLOMB. (COLLECTION BONNAT.) (1) Voir notre livre : Les Dessins de J.A.D. Ingres au Musée de Montauban, in-folio, 1901, p. 248.
CARROSSE MÉCANIQUE EN VERNIS ET BRONZE ARGENTÉ, FIGURINES ÉMAILLÉES. — RÈGNE DE LOUIS XV. (COLLECTION EVDOKIMOV. PETROGRAD.) L'AMEUBLEMENT FRANÇAIS EN RUSSIE AU XVIIIe SIÈCLE (PREMIER ARTICLE.) --- L e mobilier français commença à entrer en Russie presque dès le moment où la Moscovie, cessant d'être la Moscovie proprement dite, s'euro péanisa pour devenir la Russie. La transformation, préparée au cours du XVIIe siècle, et principalement pendant le règne du tsar Alexis Mikhailovitch, fut radicalement opérée, on le sait, par son fils, Pierre le Grand. Chose surprenante, une période aussi intéressante pour la Russie moderne que le XVIIe siècle, demeure cependant mal étudiée ! Faute de recherches d'archives approfondies, on est dans l'impossibilité de se faire actuellement une idée précise de ce qu'il avait pu pénétrer d'objets de luxe français à la Cour d'Alexis Mikhailovitch. Tous les historiens savent que le logis d'Artamon Matviéiev, dont le tsar épousa en secondes noces la nièce, Nathalie Narychkine, la future mère de Pierre le Grand, était décoré et meublé à l'euro péenne. Mais aucun d'eux ne s'est soucié de tâcher d'y voir de plus près. Matviéiev avait fait décorer sa maison par des Polonais (comme le fut, de 1667 à 1671, la maison royale de Kolomenskoé) ; néanmoins, tant étaient grandes les difficultés de transport — vers 1750 elles étaient encore considérables — il y a lieu de croire qu'il n'avait guère pu se procurer que les meubles, surtout hollandais et allemands, que l'on trouvait à Dantzig. Comme sa femme était une Ecossaise de la famille Hamilton, on peut supposer, avec assez de vraisemblance, qu'il avait en sa demeure quelques-unes de ces horloges anglaises qui furent importées en grand nombre en Russie à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe siècle, et dont le débit continua jusqu'au milieu du XIXe. Ces meubles hollandais et ces horloges anglaises sont les seuls vestiges de mobilier étranger du XVIIe siècle que l'on retrouve avec quelque fréquence soit au Kremlin, soit dans les résidences de plusieurs grandes familles russes.

Cet ouvrage, le premier numéro de "La Renaissance de l'art français et des industries de luxe" pour janvier 1919, se concentre sur le retable d'Ambierle, une œuvre sculpturale et picturale de la Passion du Christ. Il explore l'histoire de cette œuvre, ses donateurs et les hypothèses sur ses auteurs, tout en critiquant la négligence des trésors artistiques en France. Le numéro présente également un portrait inconnu d'Ingres et des comptes rendus d'expositions et de ventes d'art.