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CATHÉDRALE DE STRASBOURG. — LES VIERGES SAGES ET LES VIERGES FOLLES. LA RENAISSANCE DE L’ART ALSACIEN-LORRAIN $\mathbf{\circ} \quad \mathbf{\circ} \quad \mathbf{\circ}$ Il ne suffit pas d’avoir reconquis l’Alsace ; il faut encore savoir cultiver ses magnifiques ressources. Ce n’est pas des ressources industrielles, agricoles, commerciales que je veux parler ici. Pour cela il n’y a qu’à laisser faire les Alsaciens délivrés d’une oppression qui a pesé plus lourdement que jamais pendant les quatre années de guerre. Leurs mines de potasse, leurs champs, leurs usines, tout cela est prêt à reflorir avec la collaboration de la France. Mais c’est sur la pensée et sur l’art qu’une récente tournée d’inspection m’a permis de rapporter quelques indications que je crois intéressant de communiquer aux lecteurs de la Renaissance de l’Art français. Des musées eux-mêmes, je ne vous donnerai pas de longues nouvelles. Sauf Colmar qui a été copieusement dévalisé de ses Grunewald et de ses Schoengauer, — mais ils rentrent au berceau tout comme les La Tour à Saint-Quentin, — les autres sont intacts. Ce qu’il importera, c’est de mettre à leur tête des conservateurs alsaciens jeunes, actifs et instruits. Eux seuls peuvent faire mieux que ne faisaient les Allemands. Cette jeune et belle génération ne manque pas; il ne s’agira que de faire de bons choix, et pour cela prendre le mot d’ordre en Alsace même, et non à Paris, qui a toujours des idées préconçues, mais pas toujours des idées exactes. La question du mouvement artistique. Elle est beaucoup plus vaste et plus complexe. Il dépend de nous d’établir entre nos chères provinces et nous un système de relations d’où peut sortir une floraison glorieuse, — ou bien d’entraver l’expansion et de rendre les meilleures intentions stériles. Loin de vouloir leur apprendre ce qu’ils savent, il s’agit de laisser aux Alsaciens-Lorrains toute l’initiative dont ils se sont prouvés capables. Ne leur imposons pas des leçons dont ils n’ont point besoin, mais échangeons des vues, prodiguons les encouragements, recueillons les fruits qui ne demandent qu’à abonder. Il va sans dire que, tout en nous gardant de la maladresse de jouer un rôle directeur, tout ce qui touche à l’art alsacien devra être l’objet de notre profonde attention. Prenons des exemples. Mulhouse doit demeurer le centre par excellence des tissus imprimés. La race fournit en nombre suffisant de charmants décorateurs, précis et capricieux à la fois. Dans les campagnes sont demeurés de vieux maîtres-ébénistes qui pourront encore former de jeunes et habiles élèves. On n’a pas idée du bon vouloir, de l’intelligence que manifestèrent, en pleine guerre, sur le petit coin de terre délivrée, autour de Thann, les enfants des écoles. Deux soldats, ardents et artistes, les frères Pimienta, le sculpteur et l’avocat, avaient en peu de temps constaté et développé chez eux le sens de l’écriture et du dessin. Des brodeuses de dix ans, des ébénistes de quinze donnaient déjà des gages de dispositions, et même de talents remarquables. Mulhouse, grâce à sa puissante Société industrielle, qui loin de se limiter à son titre, est un foyer de connaissances en tous genres, stimulerait et aiderait l’art dans toutes ses applications. Le musée des tissus imprimés est, en son genre, pour l’Alsace, ce que le musée des tissus de soie est pour la région lyonnaise. Dans le palais des Beaux-Arts proprement dits, qui contient les collections de peinture moderne et ancienne, et le musée historique, un grand industriel qui pendant de longues années a travaillé, à travers mille dangers et épreuves, pour la pensée française, M. Auguste Haensler à réussi à fonder un des plus beaux et des plus complets musées d’art décoratif,

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE particulièrement de céramique, qui soient en France. Dans cet établissement et celui de la Société industrielle, il y a de quoi former maintes générations artistiques sans avoir besoin de leur inoculer nos façons de voir, même les bonnes. Colmar pourrait développer ses grandes facultés d'étude, de hautes spéculations intellectuelles. Elle deviendrait un centre de travaux historiques, de traditions sans cesse ravivées. Mais aussi, grâce à ses glorieux atavismes, elle fournirait, sans doute, un contingent de précieux artisans, céramistes, orfèvres, serruriers, ébénistes encore. N'a-t-elle pas, en ce genre des maîtres comme M. Klem, qui a exécuté dans la plus pure donnée traditionnelle, le mobilier des meilleures églises d'Alsace. N'est-ce pas enfin la patrie d'Hansi, et sous l'impulsion de ce charmant et entraînant artiste, Colmar ne pourrait-elle pas devenir la ville désignée de l'imagerie populaire, quelque chose comme l'Epinal de l'Alsace ! Que dire de Strasbourg ? Et qui peut dire jusqu'où l'éumulation, le génie de la race, le sentiment à la fois traditionnel et innovateur, pourront faire monter les industriels et les artistes de cette grande cité, si riche en établissements artistiques de toute sorte? Ces institutions ont été mises sur pied, il faut le reconnaître, par les Allemands, mais ceux-ci n'en ont tiré que de la vanité inféconde. Ils se sont préoccupés, avant tout, de faire de Strasbourg une succursale de la pensée allemande. Ils étaient incapables de comprendre que la pensée sans le cœur ne produit rien d'original ni de durable. De telles acclimatations sont impossibles. Au contraire, laissez librement se développer les facultés natives, et ce qu'on pourrait appeler les inclinations naturelles, et vous obtiendrez, sans effort, des prodiges. Quelqu'un me disait, à Mulhouse : « Laissez faire nos jeunes générations, et dans dix ans on parlera et on écrira dans notre région la langue française aussi purement qu'en Touraine. » Vous pouvez appliquer ce langage à toutes les branches du savoir. Lorsque l'on passe de Strasbourg à Metz, on se trouve dans un décor comme dans une atmosphère tout autres. La vieille cité, à part sa périphérie germanique kolossale (comme d'ailleurs celle de Strasbourg) a conservé une physionomie qui nous est plus familière ; celle à peu près des villes françaises de l'Est. Le pittoresque alsacien de Strasbourg est un charme; la sobriété lorraine de Metz en est un autre. Tous deux forment un contraste, et une harmonie. Que Strasbourg conserve son génie rhénan, si savoureux; il en sortira des créations neuves sous des formes séculaires. Que Metz suive les traditions de ses peintres verriers célèbres, de ses charmants dessinateurs. Un excellent peintre verrier, qui a conservé les enseignements de Maréchal de Metz, M. Thiria, m'a retracé les mérites de cette école messine, si attentive, si délicate, si respectueuse de la vie transmise par les aïeux. Les dessins et aquarelles de Migette, trop peu connues chez nous, sont de petits chefs-d'œuvre qui pourraient rivaliser avec ceux d'Hervier. Il y avait à Metz un conservateur allemand, archéologue soucieux avant tout de travaux personnels, et en second lieu de glorification de la pensée et de l'art germaniques. Tout ce qui était purement expressif de l'esprit lorrain et français se trouvait peu à peu relégué et primé par le trop plein de Dusseldorf ou de Munich. On a invité cet apôtre à rendre les clefs du musée. Des clefs, il faudra que les Allemands en rendent encore bien d'autres, de ces clefs invisibles — et impondérables, comme eût dit Bismarck, — qui ouvrent les âmes et rendent la liberté aux esprits. Bien entendu tout ce que nous venons de dire ne constitue pas un programme bien arrêté, ni des prévisions absolues. Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Metz trouveront leur voie, peut-être encore indécise, mais sûrement très belle. Ici, telle forme d'art dominera ; là, telle autre. Mais ce sur quoi j'ai voulu insister avant tout, c'est sur le principe de liberté, et sur la nécessité d'une décentralisation où nous sommes toujours certains de voir se refléter une fraternité, un élan profond vers l'inspiration même de la France. On a parlé éloquemment du plébiscite au point de vue politique. Nous pouvons dire, à notre tour, pour l'avoir constaté à chaque pas : « Fiez vous au génie et à l'initiative de l'Alsace-Lorraine : en art aussi, le plébiciste sera fait ». ARSÈNE ALEXANDRE. MUSÉE DE STRASBOURG. — PORTRAIT D'UN SEIGNEUR EN ÉQUIPAGE DE CHASSE. — ÉCOLE FRANÇAISE DU XVIe SIÈCLE

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TABLE DE L'ANCIEN PARLEMENT DE PARIS. BOISERIES ET MOBILIER DE L'HOTEL DE SOUBISE (ARCHIVES NATIONALES) L'HÔTEL de Guise au Marais, qui avait été au xvie siècle un des centres vitaux de la France, fut adjugé le 24 janvier 1704, à François de Rohan, prince de Soubise. Dans l’acte d’adjudication, il est question des « glaces qui sont dans les lambris »; il n’est rien dit du mobilier (1). On sait que les Soubise reconstruisirent en grande partie, avec magnificence, l’austère demeure des Guise. Cette reconstruction a immortalisé les noms des architectes qui la dirigèrent l’un après l’autre : (1) J. Guiffrey, Documents sur l’ancien hôtel Soubise (Paris, 1915), p. 30.—Cf. les inventaires de 1644 et de 1688 publiés par le même dans les Nouvelles archives de l’Art français, t. XII (1896), pp. 156 et suiv. Delamaire et Boffrand, deux rivaux, d’un talent égal. Et les aménagements intérieurs du nouvel « hôtel de Soubise » furent de tous points en harmonie avec la cour d’honneur et les appartements qu’on admire encore aujourd’hui dans leur nudité. Le duc de Saint-Simon écrit dans ses Mémoires, à l’année 1709, s’agissant de Mme de Soubise : « Il lui fallut demeurer chez elle, les deux dernières années de sa vie, à pourrir sur les meubles les plus précieux au fond de ce vaste et superbe hôtel de Guise qui, d’achat ou d’embellissement et d’augmentations, leur revient à plusieurs millions » (1). (1) Édition de Boislisle, t. XVII, p. 75. IMPOSTE D’UNE PORTE CINTRÉE, PROVENANT D’UN CABINET SITUÉ AU-DESSUS DE LA BIBLIOTHÈQUE DU PRINCE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE On a des inventaires après décès du mobilier du dernier prince de Soubise qui ait possédé l'hôtel, mort le 2 juillet 1787 (1). A cette date, quoique les grands jours de l'édifice furent passés et le propriétaire ruiné, il s'y trouvait encore beaucoup de fort belles choses. De tout cela, rien ne subsiste en place maintenant. Tout a été pillé, dilapidé, dispersé dans des circonstances et à des dates diverses que l'on ne connaît pas toutes très bien. Après 1787, on ne sait quand, les boiseries mêmes, œuvres charmantes, dessinées et exécutées par Louis Harpin, sculpteur du roi, sous la direction de Boffrand, furent arrachées dans plusieurs pièces, et ce qui n'en fut pas détruit, ou volé, fut entassé dans les vastes caves voûtées qui restaient du temps des Guise. Au xixe siècle, de nouveaux crimes furent commis dans cet ordre d'idées ; car c'est seulement en 1858 et en 1870 qu'ont été démolies, pour faire place aux hideuses bâtisses actuelles, la plus grande partie de ce que les Soubise avaient respecté des constructions des Guise en bordure de la rue du Chaume (rue des Archives) et de la rue des Quatre-Fils. Ces constructions avaient été, au xviiie et au xviiiie siècles, redécorées intérieurement à la mode de ces âges, d'une manière exquise ; les architectes contemporains de Napoléon III bouleversèrent tout sans égard ; et les boiseries, les magnifiques parquets incrustés de cuivre et d'étain, les balcons en fer forgé, les taques de cheminée aux armes de Mlle de Guise, brutalement transformés en un bric-à-brac d'épaves dépareillées, allèrent rejoindre, dans les caves, les dépouilles de l'hôtel des Soubise proprement dit. Ces actes de vandalisme, d'autant plus inconcevables qu'ils ont été commis, en grande partie, par des hommes de l'art, sont attestés pour la postérité par la présence, dans les caves des Archives nationales, d'objets provenant des opérations successives dont il s'agit. Le jour vint enfin où l'on essaya de réparer tant bien que mal les suites de la négligence, de l'aveuglement et de la brutalité. On « restaura », en les redorant (mais avec des ors d'une tonalité vulgaire), les boiseries des appartements « de la princesse » (chambre à coucher et salon ovale) qui avaient été heureusement conservées intactes. On remonta dans la « Salle des Gardes », (1) Publié par J. Guiffrey, dans ses ouvrages cités. Voir aussi les planches LXII à LXVII du Livre d'architecture de Boffrand (Paris, 1745, in-fol.)

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE transformée en musée, le petit « salon vert et or », dit des Fables de La Fontaine, provenant des démolitions de la seconde moitié du xixe siècle, dont les panneaux s'étaient retrouvés dans les caves, presque au complet (1). On entreprit de reconstituer la chambre à coucher « du prince » au rez-de-chaussée (pl. LXI et LXIII de Boffrand), à l'aide des colonnes et des panneaux découverts au même endroit qu'il suffisait de réajuster à leurs anciennes places, encore marquées sur le plâtre des murs par des dessins très exacts de Harpin ou de ses collaborateurs, en réparant les panneaux abîmés et en refaisant les manquants (2). On disposa aussi au musée un certain nombre de panneaux, de provenance, ou plutôt de localisation incertaine. Les plus intéressantes de ces boiseries en place, replacées, ou exhibées depuis longtemps au musée à l'état d'épaves, ont été reproduites naguère avec soin dans la publication anonyme intitulée : Le Palais des Archives nationales. Recueil de vues d'ensemble et détails des appartements du prince et de la princesse. Boiseries sculptées, trises, corniches, mou-lures, panneaux, portes, dessus de portes, plaifonds, attributs, figures, décorations peintes (Armand Guérinet, éditeur, Paris sans date, in-folio) Depuis mon entrée en fonctions comme directeur des Archives, en février 1913, j'ai fait procéder, de concert avec M. l'architecte Duquesne, à une exploration méthodique des caves qui contenaient encore beaucoup de panneaux et d'objets en vrac. Des pièces très intéressantes, tout à fait inconnues jusqu'alors, ont été ainsi exhumées. Elles figureront, désormais, au musée avec les autres. La plupart des panneaux divers, ainsi remis au jour, sont de la même date et de la même famille que ceux qui sont en place dans les appartements du prince et de la princesse, mais non pas identiques; on y reconnaît des fragments ayant appartenu à trois pièces au moins, dont deux de très grande dimension et qui devaient être comparables aux appartements conservés. Nous reproduisons ici la partie supérieure (imposte) d'une porte cintrée d'un style Louis XV très pur, l'im-poste dont nous avons l'ensemble. Quant au somptueux mobilier des Guise et des Sou-bise, il a complètement disparu. Cependant, il existe aux Archives nationales un certain nombre de fort beaux meubles anciens; ils sont d'une tout autre (1) Nous en avons retrouvé récemment un grand nombre qui avaient échappé aux recherches, très mal conduites, lors du "remontage", et qui avaient été remplacés alors par un camouflage. (2) Ce grand travail, commencé il y a une dizaine d'années, a été interrompu par la guerre. QUELQUES PANNEAUX D'UNE PIÈCE DÉTRUITE, DONT PRESQUE TOUTES LES BOISERIES ONT ÉTÉ CONSERVÉES.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE origine : ils y ont été apportés avec des fonds d'archi- ves recueillis par l'établissement de- puis la Révolution. Henri Bordier est le seul auteur qui en ait intelli- gement parlé, et en partie d'après des sources d'in- formation qui ne sont plus acces- sibles aujourd'hui (1). Or, il résulte de ce qu'il en a dit, en 1855, que cette collection a été jadis beau- coup plus considérable que de nos jours et qu'elle a été, elle aussi, dilapidée par des ad- ministrateurs inca- pables de l'appre- cier. On peut pas- ser, peut-être, condamnation sur les soixante-dix portraits qui déco- raient, avant 1793, l'ancienne Sorbonne, qui avait été transportée à cette date aux Ar- chives nationales par les soins de Camus, et que le gouvernement de Louis-Philippe fit remettre, en 1836, au musée de Ver- sailles: «portraits» d'Albert le Grand, de Dante, de Pétrarque, etc., etc., par des gens qui, bien entendu, n'a- vaient jamais vu (1) H. Bordier, Les Archives de la France (Paris, 1855), pp.279-283. COFFRETS AVANT SERVI A ENFERMER DES DOCUMENTS. ANCIENNE PORTE. LES BOISERIES DE LA PIÈCE OÙ ELLE SE TROUVAIT N'EXISTENT PLUS. les modèles. Mais que dire du fait suivant attesté par Bordier (et, à ma connaissance, par lui seulement, de sorte que le souve- nir en serait au- jourd'hui totale- ment effacé s'il ne l'avait mentionné en passant): «Lorsqu'on forma au Louvre, en 1852, le Musée des Souverains, le directeur des musées impériaux écrivit au garde général des Archives pour lui demander... le parc d'artillerie du prince de Condé (1); le garde général répondit qu'à la date du 27 mars 1850 il avait rendu ces objets, comme inutiles, à la direction des Domaines, avec cinq cent neuf autres articles...» Ce qui est resté aux Archives nationales, en fait de meubles anciens, après la livraison aux Domaines (qu'en ont-ils fait?) de ces «cinq cent dix articles», reconnaît au moins quatre origines distinctes: 1° Meubles et objets provenant du mobilier des (1) Présent de Louis XIV au Grand Condé, apporté de Chantilly à la Convention, déposé aux archives de cette Assemblée, qui ont été l'embryon des Archives nationales.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Tuileries qui furent affectées aux Archives nationales à l'époque où elles étaient placées dans ce palais H. Bordier en donne la liste (p. 280); 2° Meubles et objets provenant des Académies qui siégerent au Louvre, passés probablement à la Section domaniale des Archives lorsque celle-ci était établie dans le même édifice. Nous n'avons plus aujourd'hui qu'une partie des objets signalés par Bordier : la pendule et le coffret fleurdelysé des archives de l'ancienne Académie française. «Cinq fauteuils académiques garnis en maroquin rouge» ont disparu, ainsi qu'une «armoire monumentale en chêne, portant un soleil sculpté dans un panneau»; cette armoire, écrit Bordier en 1855, «a été vendue récemment»; 3° Mobilier des Assemblées nationales du temps de la Révolution : de là sont venus le planétaire de l'abbé Major, les six tables rondes qui passent pour avoir été utilisées par les Comités de la Convention et par le Tribunal révolutionnaire, etc. ; 4° Épaves du mobilier de l'ancien Parlement de Paris, apportées du Palais de Justice avec les archives de ce grand corps en 1847. La table longue et étroite de style Louis XIV, que nous reproduisons (frontispice), est une de celles où les clercs de procureurs déchargeaient, jadis, au Palais, les sacs à procès : la seule qui ait subsisté; 5° Autres épaves. J'ai, dès 1913, fait grouper, dans une armoire du musée, une collection de coffrets ayant servi très vraisemblablement, comme celui de l'Académie française dont il a été question plus haut, à contenir des pièces d'archives ou des documents diplomatiques d'une valeur exceptionnelle. Ces coffrets étaient dispersés dans l'établissement ; deux d'entre eux, ceux qui, respectivement datés de 1530 et 1531, sont figurés ouverts à la p. 4 (la serrurerie en a été forcée), ont été dégagés par nos soins, en 1913, dans les caves de Guise, d'un monceau de débris. Le musée des Archives nationales a été, comme tous les autres, fermé pendant la guerre. On se propose de le rouvrir dès que cela sera possible ; le public qui le fréquente verra alors qu'il a été réinstallé et, nous l'espérons amélioré dans l'intervalle. CH.-V. LANGLOIS, Membre de l'Institut, Directeur des Archives Nationales.

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MIRBEAU CRITIQUE D'ART ET COLLECTIONNEUR --- O n disait à Mirbeau : — Cette tête de Cézanne est admirable. Il répétait : — Cette tête ? Et les reins tendus dans son immense fauteuil, le buste en avant, les mains agrippées aux accoudoirs, il lançait à la toile qui vivait avec lui depuis des années, un regard de défi, la scrutait comme s'il ne l'avait jamais vue jusque-là... Puis l'étreinte de ses doigts se desserrait, sa physionomie se rassérénérait et il murmurait avec une émotion très digne, très discrète : — Oui, elle est belle. C'est que Mirbeau n'est jamais parvenu à porter sur les œuvres qu'il aimait, des appréciations réduites à l'état de formules. Dès qu'on les mettait en cause, son cœur se gonflait et ses nerfs s'irritaient. Il faisait repasser devant lui la toile ou la statue, l'épousait à nouveau et il ne s'apaisait que sûr, une fois de plus, de sa beauté. — Vous ne l'avez pas connu Cézanne, me disait-il... Et vous n'avez pas connu Pissaro, ni Monet avant la gloire, ni Rodin avant... les duchesses... Moi, je les ai connus, je les ai vus ensemble, et ce sont tous des génies... comme Rembrandt ! Peintres et sculpteurs ont occupé une place immense dans la vie de Mirbeau. Le souvenir de ses promenades avec Monet, de ses repas avec Pissaro peuplait son cerveau d'images ineffaçables. Il prétendait qu'à côté de ces amis sublimes, plus grands que lui de mille coudées, il ne savait dire que des sottises, tant étaient merveilleuses les moindres paroles qui leur tombaient de la bouche. CÉZANNE. — LE BAIN. Croyez-moi, poursuivait-il... Les peintres sont des hommes qui ont saisi dans la vie des vérités étonnantes... Et savez-vous ce qu'ils en font de ces vérités étonnantes ? Ils les gardent pour eux-mêmes !... Un jour, par hasard, ils vous en expliquent une, tranquillement., et vous restez abasourdi ! Sa personnalité sortait bousculée, étourdie par les heures exaltées passées autour d'un chevalet et d'une palette. Il y eût des moments où il ne pensait plus, ne sentait plus, ne vivait plus qu'à travers le soleil et les couleurs d'une toile découverte au fond d'un atelier ; il y eût des nuits où ce grand homme, courant le long des quais, songeait qu'il n'était qu'un pauvre diable, qu'il avait gâché son existence et qu'il n'était pas digne de cirer les pantoufles de Cézanne. Ce fut une crise longue et violente dont témoignent ses contes sur Kariste et dont il perce quelque chose dans le Calvaire quand l'auteur parle de Lirat. Un moment même, il conçut, en pleine gloire, ce projet : renoncer à écrire, prendre le pinceau et rattraper le temps perdu ! Quelques toiles étranges ont survécu à cette résolution fougueuse. Monet les jugea belles, mais, heureusement, Mirbeau enfût déçu. Il lui fallut donc continuer à écrire ! C'était, n'est-ce pas, un pis-aller, une honte, une abomination ! Mais comment l'éviter quand on ne savait pas faire autre chose ?... Il racontait cela. On souriait Puis on s'aventurait à dire: — Vous haïsez les écrivains alors que vous exaltez

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE --- Eperdu de formes, de couleurs, de mouvement, Mirbeau pratiquait un véritable culte des arts plastiques parce qu'il y trouvait des reflets de la nature insondable et vivante. Aux dernières heures de sa vie, alors que plus violent, plus convaincu que jamais, il me disait : « la littérature est une infamie, la philosophie une niaiserie... », j'étais sûr de lui donner une minute de repos et de rêve en attirant ses yeux sur une statuette de Maillol ou une esquisse de Renoir. --- En mai 1904, parlant de l'exposition chez Durand-Ruel des Vues de la Tamise de Monet, Mirbeau écrivait ces lignes : « Je n'ai jamais si bien compris qu'aujourd'hui devant cette extraordinaire exposition le ridicule souverain, la complète inutilité d'être ce personnage improbable d'ailleurs et si étrangement falot, et pourtant si malfaisant, que nous appelons, en zoologie, un critique d'art » Plus loin, il ajoutait : « Et si je sens, en thèse générale, l'impuissance du critique d'art à expliquer une œuvre d'art, n'est-ce point aussi et surtout que je sens bien davantage mon impuissance personnelle pour parler autrement que par des cris d'admiration de ces œuvres impérissables d'une si hardie, si nouvelle et si énorme beauté ? » Voilà, tracée par lui-même, la physionomie de Mirbeau critique d'art. On aura vite reconnu que ni de près, ni de loin, elle ne rappelle ces prétentieux exégètes de la plastique, dont l'œil froid, doublé d'un monocle, expertise et catalogue l'œuvre encore toute chaude qui vient de jaillir des mains d'un homme. La manière de Mirbeau ne comporte aucune connaissance, aucune terminologie techniques. Il parle d'une toile de la même façon qu'il parle d'une femme, parce que l'une et l'autre l'émeuvent du moment qu'elles sont belles et que, spontanément, sans recourir à de laborieuses analyses, il peut dire si cette toile et si cette femme évoquent en lui une convoitise, un frisson, un rêve ou si, au contraire, elles le laissent indifférent. Et il sait que rien ne vaut, pour communiquer son sentiment à la foule, de commenter l'œuvre qui l'inspire. Seule est communicative une ---

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE conviction qui s'affirme. Son système découle de ces observations. Il décrit le moins possible. Il n'ex- plique pas. Il se borne à crier : « C'est beau ! » Si on résiste, il crie: « C'est formidable, nom de D...! » Et si après cela un profane persiste à souiller le chef-d'œuvre de son sourire sceptique, Mirbeau consi- dére qu'il a sur lui les droits d'un être humain sur une bête malfaisante. Il se précipite, lui brise sa canne sur la tête et, le lendemain, se bat en duel avec lui. Mille experts assemblés, dissertant sur Maillol,n'auraient pu faire pour ce grand artiste ce que fit Mirbeau, presque en un jour, en jetant sur la foule quelques affirmations foudroyantes. Car la foule n'a pas besoin de comprendre. Elle a besoin de croire et à force de croire elle finit par comprendre. L'influence de Mirbeau sur notre époque a donc été immense. Il a formé un goût, bien plus il a éduqué notre vision. Grâce à lui nous voyons Cézanne et Rodin et le fait de voir Cézanne et Rodin n'est pas seulement un événement d'art, c'est un phénomène naturel. Car il implique une évolution de nos sens et de notre esprit, une pénétration plus profonde dans la nature et dans la vie. Pour cet énorme projet il fallait l'homme unique, à la fois puissant et agressif comme un fauve, impressionnable et séduisant comme une vierge, que fut Octave Mirbeau. Ceux qui l'ont vu, il y a quelques années, entrant dans une salle d'exposition, les épaules en avant, les poings serrés, les sourcils tumultueux, entouré d'artistes, de disciples, de reporters, savent qu'à peine entré dans cette salle, il en prenait possession de haut en bas. Elle n'était plus à personne, elle était à lui, rendue au prestige de sa force et à l'attrait de son génie. Maître absolu, arbitre, il était celui qui peut élever la voix. Au milieu de la salle, désignant de sa canne les toiles préférées, il disait : — A la bonne heure! C'est de la peinture! C'est de la vie! Ce n'est pas de la pomade pour les coiffeurs comme en font M. Gervex, M. Rochegrosse, M. Dagnan-Bouveret, M. Carolus Duran... Les noms sonnaient l'un après l'autre pour former, une fois sortis de sa bouche, d'errantes et funèbres théories. Son admiration était donc active et véhémente. En outre, elle était primitive parce qu'elle était bâtie sur cet étonnement naïf, sur cet émerveillement sublime dont naissent les dieux avec leurs cultes. Mirbeau était stupéfait devant les peintres, devant les sculpteurs, et il voulait qu'on le sut. Pour qu'on le sut, il tirait de son cœur généreux des cris semblables à celui-ci : « C'est un miracle, c'est presque un paradoxe que l'on puisse créer avec de la pâte et de la toile de la matière impalpable, emprisonner du soleil!... » Et à qui s'étonnait de tant de simplicité, il répondait : « L'admiration n'est pas, comme le croient les sots orgueilleux, une servilité, mais bien une fraternité de l'esprit. » Ainsi Mirbeau, exprimant son enthousiasme, respectait ou plutôt suivait d'emblée les plus pures traditions françaises. Il admirait avec brio, avec esprit, avec insolence. Ses goûts auraient pu s'exprimer d'un accent pacifique, mais ce pacifiste fervent les exprima comme on déclare une guerre pour se créer l'occasion d'être brave. Et il fut brave, il posséda dans la bravoure ce panache dont Rostand était si fier pour la France. Cependant, il ne faudrait pas croire que Mirbeau courageux, ardent, protégeât, de même qu'un chevalier aventurieux, quiconque lui plaisait, sans reconnaître d'autre loi que celle de ses impulsions. Lorsque ses magnifiques articles sur l'art seront réunis, ce qui maintenant ne tardera pas, on sera étonné de constater à

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 53 MAILLOL. — LA MARCHE. quel point il a été en accord avec lui-même d'un bout à l'autre de sa carrière dans le choix des artistes qu'il a soutenus. C'est qu'il disposait d'un critère infaillible : la Vie. Tout ce qui était dans la vie était beau, tout ce qui était en dehors de la vie était laid. Et il entendait par la vie : la chair, le sang, le soleil, le mouvement... Si bien qu'il pouvait dire de Gustave Moreau : « Il fait des mythes, c'est-à-dire de la mort parce qu'il ne peut faire des hommes, c'est-à-dire de la vie... » Certes, cette distinction intransigeante peut paraître arbitraire, mais ce qui ne l'est pas c'est l'application que Mirbeau en a faite. Aussi ne manqua-t-il pas de dénoncer les incertitudes des critiques surannés qui, n'ayant su se plonger dans la vie, jugeaient d'une œuvre présente par des comparaisons avec celles du passé. « Un critique, écrit Mirbeau, entre dans une salle où sont exposés des tableaux de M. Camille Pissaro. Il regarde, va de l'un à l'autre, s'étonne, se recule, se tâte : « C'est peut-être très bien! » se dit-il. Tout à coup il « s'arrête, perplexe, hésite, se renfrogne et, scrupuleux, objecte : « Et si c'était très mal!... Est-ce très bien? « Est-ce très mal?... « Comment puis-je le savoir? » Et « s'effarant entre ces deux possibilités, comme il ne possède, sur cette déroutante peinture, aucune opinion sérieuse et préalable, comme, d'autre part, il ne peut fouiller en d'antiques archives pour y découvrir des critiques raisonnées... il se tait. » Chez Mirbeau, aucune hésitation. Et bien des peintres enflammés au contact des techniques nouvelles qui croyaient incarner l'idéal de Mirbeau, une fois devant le Maître, se sont entendu dire ces paroles implacables : « Vous ne faites pas de la vie, vous êtes loin de la nature... Vous aviez cru?... Ah!... Mais c'est plus difficile, plus profond que cela ne parait être... » * Dans quelques jours, les toiles que Mirbeau avait réunies avec une joie fiévreuse seront vendues chez Durand-Ruel. Mme Octave Mirbeau s'est décidée à ce grand sacrifice afin de pouvoir, dès à présent, dédier à la mémoire du Maître une œuvre dont l'idée généreuse et charmante l'eut certainement ravi. Elle a imaginé de transformer sa propriété de Cheverchemont de telle sorte que plusieurs artistes — aussi bien écrivains que peintres, musiciens et sculpteurs, — puissent y passer quelques mois de vacances. Dans l'admirable site, à proximité des Bois de l'Hautuil, à cinq cents mètres de la Seine, à dix minutes des forêts de Verneuil et de Vernouillet, ils pourront travailler une partie de l'année dans un logement agréable, ayant à portée de leur main une bibliothèque nombreuse, un potager abondant, des fleurs et des arbres fruitiers. C'est pour permettre cette fondation d'inspiration si délicate que les Van Gogh, les Pissaro, les Monet, les Cézanne, les Rodin, les Maillol, les Renoir, vont être, une fois de plus, consacrés par le cri des enchères. Et il est étrange que ces œuvres dont la carrière fut si longtemps scandaleuse, servent aujourd'hui de base à une œuvre sociale de repos et de paix. Elles devaient bien ce retour à la mémoire de Mirbeau. Et leur patronage a quelque chose de divinement symbolique. Pour ma part, je vois entrer de tous côtés, par les portes et par les fenêtres, dans la joyeuse maison de Cheverchemont, le tribut de reconnaissance des RENOIR. — TORSE NU.