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QUATRIEME ANNEE N° 82 5 fr. 16 MAI 1938 --- L'ART VIVANT Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTERAIRES MANET. Portrait de Stéphane Mallarmé DIRECTEURS - FONDATEURS : Jacques GUENNE et Maurice MARTIN du GARD DIRECTION - RÉDACTION 146, Rue Montmartre, PARIS (2e) ADMINISTRATION ET VENTE: LIBRAIRIE LAROUSSE 13-17, Rue du Montparnasse, PARIS (6e) RÉDACTEUR EN CHEF: Florent FELS Archives photographiques d'Art et d'Histoire Musée du Louvre

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QUATRIÈME ANNÉE L'ART VIVANT 15 MAI 1926 PARIS-BERLIN PAR LE TRAIN OPALINE La femme aura Gomorrhe et l'homme aura Sodome... (Alfred de Vigny). Ce n'est pas d'hier que les esthètes ont établi le départ entre l'art florentin et celui de Venise : Art mâle ; art femelle, disait-on. Si arbitraire que nous semble cette distinction, d'abord formulée par André Gide, je comprendrais qu'on la fasse, à la rigueur. La volupté de la peinture vénitienne, les chairs blanches, les chevelures rousses des Belles de l'Adriatique ont une prise évidente sur les amoureux du sexe faible. (J'emploie ici cette épithète désuète par habitude, mais peu convaincu qu'elle réponde encore à la réalité, la force physique et morale de ces dames s'étant singulièrement développée dans un assaut de grande envergure contre le prestige de leurs seigneurs et maîtres. Et ceux-ci empruntent parfois des moyens de séduction aux gentilles esclaves de leurs pères.) Je citerais bien des femmes qui préfèrent l'art vénité à l'autre. Jusqu'ici, je ne m'étais pas avisé que le sexe des gens sensibles à l'art déterminât leur esthétique. Il en va tout autrement des génies créateurs — quoique de cela encore, les docteurs auraient à discuter. Ce pourrait prêter à des thèses. J'ignore si l'esprit allemand s'y est appliqué avant que Magnus Hirschfeld ait dirigé son regard sur les anomalies de la sexualité. La statuaire florentine, comme la grecque, exalte le corps masculin, l'intellectualité. Je ne me charge pas d'en tirer des conclusions péremptoires. Une figure de Donatello ou de Michel-Ange peut aussi bien enflammer Corydon que troubler une nymphie des podere toscans : si bien qu'une Américaine dont les Mémoires ne seront publiés que vers 1960, nous raconte les émois que lui causa Gino, son chauffeur dont elle compare la nuque, les pectoraux et la casquette, au chapeau, au col, à la poitrine d'un marbre célèbre du Bargello ; sa musculature à celle du David. Toujours est-il que Persée, Mercure, David, les anges du Paradis sont de sexe interchangeable, selon le spectateur qui en contemple l'image dans la cité des Médicis. L'état civil des personnages de Véronèse, du Titien, de Tiepolo, se devine plus aisément ; toutefois le Giorgione nous propose, ici et là, d'inquiétants dilemmes. A la vérité, l'Antiquité et la Renaissance se moquaient du « qu'en dira-t-on ». Durant des périodes longues de puritanisme bourgeois, l'on baissait la voix pour s'entretenir d'un sujet scabreux, que Proust, Gide et d'autres penseurs ont traité philosophiquement. Depuis la guerre, sous l'influence de la littérature, il est peu de jeunes filles qui ne parlent librement de Charlus, d'Albertine ; on parle de sexe en France, en Angleterre ; partout, affirment les voyageurs, mais surtout à Berlin, nouvelle capitale des arts, des marchands de tableaux modernes, des théâtres d'avant-garde, de Petites Chaumières, plus stimulantes que celles de Montmartre. Berlin possède un Institut libidothérapeutique. Les salons d'un illustre érotologue sont le rendez-vous des Chevaliers d'Eon. Une grande tristesse, nous assure-t-on, marque les " boîtes " à plaisirs fondées sur les découvertes de graves savants. Libido et esthéticisme ; freudisme, expressionnisme. Naïfs messagers de paix, nos artistes sont chers en Allemagne, à telles enseignes que sur les places des bourgs, entre l'Alsace et la Silésie, les villageois s'attroupent autour de l'Hispano-Suiza d'André Germain pour l'acclamer : " Ils viennent de Paris ! " " Sie kommen aus Paris ! ". Poètes, romanciers, donnent des conférences devant des foules apaisées par leur esprit de mesure et leur verbe émollient ; colombes parmi des fauves. Le soir, on fête nos littérauteurs avec nos étoiles masculines du cinéma. Une taverne spéciale, la Flâte enchantée (Zauberflöte), où règne une sin- cère cordialité internationale, les happe et ne les lâche plus ; Les émissaires de Montparnasse, ombres heureuses au bord de la Sprée, agissent plus sûrement que nos diplomates de carrière pour effacer les souvenirs d'une bouderie passagère entre deux peuples qui s'adorent, s'ils se taquinent parfois. Mais les Français ne sont pas seuls à émigrer. Nos artistes étrangers de la rive gauche, nos directeurs de galeries qui déposent leur bilan l'un après l'autre, signent des contrats avec les impresarii de Berlin, ou leur proposent leurs stocks. Un Américain, des plus populaires dans le monde parisien, me disait l'autre jour : " On ne vend plus, chez vous, il n'y a plus rien à faire ici ; quoique j'adore Paris, je partirai pour Berlin, où je tâcherai de m'arranger avec Herr F..., qui achète à tour de bras notre peinture. En huit ans, F... a amassé des fortunes. Il n'y a plus de maisons, là-bas, où l'on ne voie des toiles modernes, du plancher au plafond. Les gens acceptent n'importe quoi, pourvu que cela soit nouveau ; tout fait bon effet dans des salles d'exposition, épatantes comme les salles de théâtre. Dès le vestibule, les Allemands créent une atmosphère, on est conquis avant d'entrer..." Sur la résurgence de l'activité artistique en Allemagne, tous les témoignages concordent. Une gloire d'artiste, que jadis Paris consacrait, nos virtuoses, nos peintres, nos compositeurs l'iron, dès demain, chercher à Berlin. Gare à nos auteurs dramatiques quinquagénaires, s'ils tentent d'infliger aux Berlinois leurs pièces les plus souvent reprises. Là-bas, on les reçoit courtoisement : rien de plus. Ils reviennent, l'air inquiet, la lèvre mélancolique. L'intrigue classique de l'épouse légitime, du mari et de sa maîtresse va rejoindre les vieilles fadaises de notre psychologie rudimentaire. Sapho et Corydon sont vainqueurs ! Ce qui fut longtemps tenu pour une anomalie est aujourd'hui normal. Une frénétique folie de rajeunissement produit, d'autre part, des résultats assez curieux. Saviez-vous que les musées allemands ont le droit de se débarrasser, en les vendant, des ouvrages acquis naguère par des comités vieux jeu ? Ainsi les conservateurs seront à même de renouveler, de décade en décade, l'aspect de leurs cimaises. Une telle liberté n'est défendable, selon nous, à aucun titre : d'abord, les revirements de l'opinion, les erreurs de jugement sont inévitables ; et puis la remise sur le marché d'œuvres souvent cédées à bon compte par des artistes convaincus qu'elles seront à l'abri dans une pinacothèque de l'Etat, constitue un acte déloyal, une sorte de rupture de contrat unilatérale. Epurer une collection, rien de mieux. Mais n'y a-t-il pas de sous-sol, de magasins où remiser les ouvrages qui ne plaisent plus, après avoir été trop admirés ? A Munich, il est question de construire un musée sociologique et documentaire pour les peintures d'avant-guerre ; présentement elles reposent dans des garde-meubles. On les en sortira comme les films cocasses des Ursulines, qui font rire nos enfants et nous-mêmes. Tout est neuf et imprévu, à Berlin : qu'on y coure ! Les lignes qui relient les deux capitales sœurs s'encombrent-elles? on en dédouble le service; la compagnie de l'Est lancera un nouveau train de luxe, sur le modèle du "Train bleu" de Nice ; ce sera le Train opaline, avec fourgons en queue pour tableaux ; des Manet supposés, des Daumier du caricaturiste André Gill, des Delacroix faits hier, des Courbet plausibles ; corps savonneux au dessin rondouillard, visages extensible de rousse, qui déploient leurs deux faces sur un même plan ; vues du Léman, château de Chillon. Ce qui se vend mal chez nous, file au delà de nos frontières, avec les romans de Claude Anet, de Dekobra, que le conducteur

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L'ART VIVANT jette sur le quai des gares aux tenancières de bibliothèques, une littérature plus hermétique étant destinée pour les aristocrates de l'esthétisme berlinois. Mais pourquoi Train opaline ? Ah ! Voilà. L'opaline plaît à Sapho et à Corydon. Leurs besoins ont créé une esthétique, à la suite du défunt impressionnismus, du Cézannismus, de l'expressionnismus et du cubismus générateur des manières successives où s'épuisaient les énergies d'après-guerre. La rudesse, le style noble, le Lothismus post-davidien, le simili-courbettismus terreaux, cèdent à des recherches plus aimables, fondées sur toutes les manières de Picasso, de Braque et de Matisse. Le champ en est vaste. Enfin la mode des tapisseries d'écran second Empire, des lampes, vases et rince-bouche en opaline le dispute à notre caprice pour les meubles romantiques et la bimbeloterie Louis-Philippe. Le " goût " trop méprisé par les doctrinaires refleurit avec des grâces qui nous enchantent, des gentillesse délicieuses. Corydon est-il décavé, se sent-il vieillir ? Il ouvre des cabinets de consultation, des entresols-boutiques d'ameublement, de décor, de mignardises bien ingénieuses pour personnes qui emménagent. Vous, mon bon ami, si vous avez déniché un logis dans quelque vieil hôtel à l'escalier fastueux mais en ruine, il vous faudra le meubler. Peut-être ne possédez-vous pas de dollars ? La nécessaire Citron B-14, ou la Bugatti vous coûte cher à entretenir. De quoi, pauvre esthète de vingt ans, ornerez-vous votre sixième étage pour nous recevoir à l'heure du cocktail ? Eh bien ! vos murs seront tendus de papier d'emballage. Vos rideaux seront de guipure blanche, chipés dans l'armoire à linge de grand'mère, pourvoyeuse de chromos qui commémorent l'Exposition universelle de 1867. Prenez-lui ses chaises noires laquées à filets d'or et nacre ; son ottomane en acajou, ses abat-jour en opaline, vous n'aurez plus qu'à commander un vaste sommier-canapé, pour " partouses " et le sommeil réparateur. Quoi encore ? Grand'mère relègue à la campagne une Vierge et un saint Joseph en porcelaine de foire ; des fleurs en papier d'autel avec leurs globes ? Prenez-les. Oui, mais la peinture moderne? Voilà le hic ! Si un hôtel de Mallet-Stevens implique des divans en aluminium, des glaces polyédriques, objets dispendieux, l'architecture de l'édifice exige, comme complément, des Picasso, des Léger, des Metzinger pour le moins. A défaut de ces trésors inaccessibles, les petites chambres de bonne dans l'île Saint-Louis s'accommodent de moins riches œuvres d'art. Sur quoi se rabattrait le jeune maître de maison ? Un de ses oncles, colonel de cavalerie, a pu lui léguer des agrandissements de photographies : l'imperatrice Eugénie, le Prince impérial, Zulma Bouffar en tzigane à sequins, Hortense Schneider en grande-duchesse de Gérolstein ? Vous plaisante! ce n'est pas de l'art ! Pourtant il en faut à notre bon ami, de la peinture ; n'y aurait-il pas, alentour, quelques études non vendues par des copains ? Des centres de panneau, d'abord ; on verra bien après. Mais l'ami A s'attarde à peindre des nus à la Favory; l'ami B, des bergères à la Segonzac; l'ami C, des ciels d'orage à la Vlaminc, sans manifester le tempérament de ces artistes. L'ami D construit des guitaristes selon les principes de l'académie Iboté. Cela devient pompier, car nous avons nos pompiers rouges, un jeune collectionneur n'admire plus les toiles de A, et B, ni de D. Mais un nouveau génie, l'étonnant E, modèle avec tendresse des figures trois fois grandes comme nature. E se spécialise dans le portrait. C'est plus intéressant. On n'en faisait plus. Voici des têtes monstrueuses de jouvenceaux poupins mais hagards ; présentement nous aimons les dimensions gigantesques, les masques de carton emmanchés d'un long cou, comme Modigliani les dessinait ; mais il ne peignait pas des mathurins poétiques, lui ! A côté d'une estampe d'après Winterhalter, vous pendrez, monsieur, quelque toile titanique de l'amie. Dans un cadre de trumeau à oves : portrait d'un lutteur, d'un aviateur, d'un as du volant, drapé d'un peignoir éponge qui simule la toge romaine, aux plis concertés, ou bien une garçonne pompéienne de bar. Et ce sera un contraste, cette sculpturale effigie à l'huile, avec les gentils presse-papiers-boule, les barques en verre filé de grand'mère, les vases en forme de main, le cabaret à liqueurs en opaline laitue, les chops en cristal de Bohème grenat où une chasse à courre est gravée en blanc. En fouillant bien, on trouve encore, chez des domestiques retirés en province, d'autres bibelots bêtas, attendrissants, dont se rafraîchit l'intelligentsia trop lasse d'expériences ennuyeuses... C'est pourquoi nos jeunes peintres composent des natures mortes charmantes, avec des colifichets rassis auxquels ils redonnent de la fraicheur. Ainsi l'art masculin de la Florence classique fait place à un art précieux, quintessencié, hybride, mais que l'on croirait plutôt féminin. Il est issu des idylles Pompadourbeardsleyennes de Marie Laurencin et des dernières fantaisies de Braque ; mais infiniment plus mignard. La recette n'en est pas simple. Etalez au couteau de belles couches de gris-rosé, de blanc crème-Chantilly, de gris froid, et laissez sécher. Quand la pâte est bien descendue, lisse, poncée, prenez un pinceau de martre, trempé dans du noir, et dessinez en fil de fer des arabesques formant des motifs heureux ; passez, par endroits, un glacis de carmin laqueux dessinant lui-même une autre arabeque ; enfin, avec une brossure dure, plaquez des fleurettes d'une coloration vive ; ne négligez pas d'introduire un récipient en opaline, un événail ou une boîte à gants, quelques perles, comme motifs accessoires ; et l'exquis gâteau nappé de vernis, servez-le dans un double plat, je veux dire cadre — l'un en bois naturel, l'autre en or mat ou en argent. Le consommateur se pourleche les lèvres avant de l'avoir emporté chez lui. Paris doit exporter par centaines ces tartes friandes, ces feuilletés onctueux, pour l'usage des gourmets d'outre-Rhin. La grâce française, que l'étranger apprécie dans les chiffons de nos couturières et les chapeaux de nos modistes, ne doit point laisser d'être appréciée dans les produits de notre peinture masculine ; nous regrettons de ne savoir ce que l'homosexualité tudeseque a inventé, en tant qu'art plastique, colossal et sur-expressionniste, que d'après les reproductions des revues d'avant-garde ; le cinéma, où nos voisins sont passés maîtres, obéit encore aux conventions des librettistes. Seules les prises de vues, la mise en scène de quelques films nous révèlent l'originalité et l'audace d'une technique parvenue à une déconcertante perfection. Heureusement, le train-opaline, en échange de nos tableaux de chevalet, nous amène de temps en temps des chefs-d'œuvre du métier de l'écran. S'il n'était pas trop tard pour en parler, nous aurions beaucoup à dire sur les impressions que vient de nous causer une représentation de Métropolis, dans un quartier populeux. Au premier chef, l'antinomie détourante de cette technique, compliquée jusqu'à l'obscurité, parfois dépassant les données de l'énigme, du symbolisme ; et de l'indigence puérile de l'idée, des sentiments et de l'action, dont la platitude devrait rebuter le génie des cinéastes. Ensuite, il est remarquable qu'en une assemblée d'innocents et de primaires, nul raccourci, nul détail à deviner (comme les choses qu'un éclair soudain illumine et replonge dans l'ombre), n'échappe à tels spectateurs qui demeurent stupides devant une toile peinte, un texte tant soit peu fin. Apparemment, un nouveau langage figuré nous est né du cinéma, que les petits enfants entendent comme le petit nègre de leur nourrice. D'autre part, les intentions, si délicates parfois, de Charlie Chaplin, son pathétique discret et voilé dans Le Cirque, assument la même autorité, exercent le même prestige sur un public à la rude écorce que sur des gens plus sensibles. N'est-il pas probable que d'ici dix ans, l'art du cinéma s'étant substitué à celui de la peinture et de la sculpture, de la façon qu'il a réduit à néant la comédie et le drame de ces messieurs Sardou, Robert de Flers et consorts, nous verrons aussi le Cinémaopaline ! Tous les sexes auront leurs cinéastes. Jacques-Emile BLANCHE

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L'ART VIVANT L'EXPOSITION LARGILLIÈRE AU PETIT PALAIS Le Palais des Beaux-Arts de la Ville de Paris, continuant la tradition des grandes expositions qui lui valent la faveur de tous les amateurs d’art, nous convie cette année à une manifestation artistique évocatrice du Grand Siècle. Nicolas de Largillière ne nous a pas seulement laissé, au cours de sa longue et féconde carrière, une splendide galerie de portraits où les grandes figures de notre histoire voisinent avec de charmants visages de femmes et d’enfants, mais sa verve naturelle et sa palette fleurie se sont essayées dans presque tous les genres. Mariette nous dit, en effet : « Jamais peintre n’a été plus universel que M. de Largillière : il a donné des preuves de son habileté dans tous les genres de peinture, histoire, portrait, paysage, animaux, fruits, fleurs, architecture ; il composait avec la plus grande facilité et jamais il n’y a eu de plus grand praticien. » Ce Parisien, né en 1656, sur le Pont Notre-Dame, avait passé toute sa jeunesse dans les Flandres et s’était formé dans l’ambiance directe des œuvres de Rubens. Élève de Goubaud à Anvers, il passa ensuite à Londres dans l’atelier de Peter Lely, où se continuait la tradition de Van Dyck. Le jeune Largillière y acquit, en dehors de toute influence académique, une probité de technique et une sûreté de vision qui en feront un coloriste en contact étroit avec la nature ; lorsqu’il revint en France, en 1682, il était déjà dans la maturité de son talent. Le magistral portrait de Le Brun, qui le fit recevoir à l’Académie, en est l’éloquent témoignage. Installé rue Sainte-Avoye, près de l’Hôtel de Ville, son atelier devint vite célèbre. Laissant à son collègue Rigaud la clientèle aristocratique de la Cour, « Largillière, dit Mariette, aimait mieux travailler pour le public ». Son pinceau alerte s’est plu à rendre, sous la cascade des perruques in-folio, les visages épanouis de bons bourgeois cossus et généreux envers leur portraitiste. Professeur, puis Directeur de l’Académie, Largillière, malgré ses hautes fonctions, garda toujours sa bonhomie naturelle. Son voisin de la rue Ste-Avoye, le banquier Law, trouva en lui une victime facile. « Le système, dit Mariette, endommagea fort sa fortune — il eut cela de commun avec Rigaud ». Presque ruiné à 64 ans, Largillière se remit courageusement à l’ouvrage et travailla jusqu’à 86 ans. Sa bienveillance, son affabilité étaient proverbiales ; il était favorable aux jeunes, même lorsqu’ils avaient du talent, et c’est avec enthousiasme que le vieux Directeur de l’Académie appuya de toute son influence la candidature du jeune Chardin, le timide exposant de la place Dauphine, en le faisant agréer et recevoir le même jour. Pendant plus de cinquante ans, au cours d’une carrière qui ne se termina qu’en 1746, tout ce qui a eu un nom ou un emploi en France : fonctionnaires, magistrats, acteurs, artistes et leurs familles, ont posé devant son chevalet, et sa couleur souriante a su porter jusqu’à nous la solennelle distinction et la grâce un peu apprêtée d’une société raffinée qui aimait à poser en grand apparat devant son peintre. *** Voici le Président Lamoignon, au regard spirituel, dont la Ville vient de sauver l’hôtel célèbre, le Commissaire des guerres. Titon du Tillet, l’auteur du Parnasse Français, le maréchal de Berwick, Jean-Baptiste Tavernier, le voyageur, en costume de mamouchi, coiffé d’un turban mirifique, de retour des Indes, d’où il avait rapporté des joyaux merveilleux. — Louis XIV en acheta, à lui seul, pour 3 millions ! Le fin sourire de l’Intendant général Caumartin voisinerait avec celui — déjà railleur — de son ami Voltaire. Le jeune Arouet avait, à cette époque 24 ans, et fit faire ce portrait pour Mlle de Livry, jolie comédienne à laquelle il donnait des leçons de déclamation ! Les portraits d’artistes, du reste, méritent une place à part dans l’œuvre de Largillière ; il écarte les accessoires du portrait d’apparat pour mieux concentrer l’intérêt sur l’expression du visage, où son pinceau se plaît à fouiller la personnalité du confrère ; la touche se fait plus franche, et comme plus pittoresque : quelle figure splendide de vérité que celle du paysagiste Jean Forest, beau-père de Largillière ! Avec un réalisme savoureux qui ne fait grâce d’aucune ride, ce portrait est un merveilleux morceau de peinture, avec la blancheur mate des tissus fatigués et la pulpe rosée des lèvres charnues ! Nous retrouvons là quelques-uns des grands noms de l’Art Français : Nicolas Coustou, Oudry Van Schuppen. Lorsque sévit la mode du portrait mythologique, Largillière s’est amusé, dit-on, à travestir quelques-uns de ses confrères en personnage d’allégorie. C’est ainsi que le Musée de Genève doit envoyer un splendide portrait ressemblant fort à Rigaud, costumé en Saint Jean-Baptiste, avec l’agneau traditionnel à ses pieds. Qui s’attendait à trouver en pareil équipage le solennel portraitiste de Louis XIV ! Mais tout Largillière est dans son portrait de famille, où il a prodigué ses meilleurs dons de coloriste et son enthousiasme à rendre la floraison des chairs sacrées sur les fonds roussis d’un paysage d’automne. Cette toile, illuminée de couleur, de sentiment et de bonne humeur, reste le plus éloquent témoignage du génie du maître. *** Les portraits de femmes et d’enfants nous révèlent une autre face de l’œuvre de Largillière ; ils reposent un peu des portraits d’apparat ; la pâte se fait plus souple et plus délicate pour rendre la paleur distinguée de ces jolis visages qui minaudent bien un peu dans leur cadre, mais où le mouvement et la mise en toile se ressentent souvent de l’influence anglaise. L’Exposition du Petit Palais montrera quelques-

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L'ART VIVANT unes des œuvres les plus charmantes du maître. Mme de Tanlay en bergère, la femme à l’œillet, Mme de Parabère, maîtresse du Régent et le délicieux portrait de Mlle de Barral qui serait plutôt celui d’une Mlle de Beauharnais, mariée par la suite au voyageur Bégon, qui importa en France le bégonia. Et quelle savoureuse peinture que celle où Mlle Ducllos, de la Comédie-Française se prodigue dans le rôle d’Ariane ! La brosse alerte et spirituelle du maître s’est surpassée pour rendre l’éclat des chairs plantureuses et la somptuosité des étoffes. La tumultueuse artiste, qui eut des adorateurs jusqu’à l’âge de 70 ans, légua son portrait à la Comédie ; Largillière en avait fait une superbe esquisse qu’il donna à son ami Liton du Tillet, et que conserve aujourd’hui le Musée de Chantilly. Les portraits d’enfants seront pour beaucoup une révélation. La vogue du portrait mythologique a permis à Largillière de travestir — si peu — ses petits modèles en Eros, en Apollon ou en Hercule ; il leur a réservé les plus fraîches couleurs de sa palette, et les délicieuses peintures de la collection de Bonneval et de M. Sartais, nous montrent avec quelle matière délicate et raffinée Largillière a su exprimer le charme de l’enfance. * Mais Largillière ne s’en est pas tenu à l’art lucratif du portrait, où les exigences du modèle limitaient trop souvent ses facultés d’observation ; il s’est essayé dans tous les genres et s’est distrait à peindre, d’une bro se souple et brillante, les objets familiers qui l’entouraient. Que de fois, en marge de ses portraits, ne voyons-nous pas la secrète tendance de l’artiste à copier la nature dans la réalisation savoureuse d’un fond de paysage, la représentation d’un chien, d’un gibier ou d’un fruit ! Comme tout bon Flamand Largillière a peint des tableaux d’histoire religieuse. Mariette nous en cite quelques-uns « Il a laissé à ses héritiers douze tableaux de la vie de Notre-Seigneur » et Wille, l’intime de la maison, ajoute cette phrase caractéristique : « M. de Largillière les a peints pour sa propre satisfaction ». Ce naturalisme sincère, cette joie de peindre font le charme des œuvres de Largillière. Dans les portraits, ce qu’il cherche avant tout, c’est à rendre la vie physique du modèle, à faire vivre la chair, à exprimer d’une touche vive et hardie la transparence de la peau, la fraîcheur des carnations, la pulpe chaude d’une lèvre humide ou l’éclat révélateur du regard. Et quelle matière souple et colorée pour rendre l’opulence des perruques et la splendeur des étoffes que rehausse la nervosité du dessin ! Son pinceau semble se jouer parmi les caresses du velours, le châtoiement du satin ou la tiédeur de l’hermine. Cette probité de technique et cette sûreté de vision, nous les retrouvons, non seulement dans ses meilleures œuvres, mais encore dans son enseignement. Dès ses débuts, sa palette fraîche et fleurie laissait prévoir des temps nouveaux. Il fut l’un des premiers à professer à l’Académie que copier la nature était le meilleur moyen d’être bon coloriste : « les effets justes… il faut les voir, et encore avec un œil bien exercé, pour les rendre dans toute leur vérité ». L’art d’un Largillière, lorsqu’il peut s’exprimer librement, avec son culte de la sensation directe, dénote une observation autrement forte et un métier autrement sûr que chez la plupart de ses contemporains. Sa curiosité sans cesse en éveil lui a fait trouver, en plein siècle de peinture académique des notations de valeurs colorées, relatives tant aux reflets qu’à l’atmosphère, qui forment comme la synthèse de ses émotions personnelles; le secret de sa vision, c’est son élève Oudry qui nous le dévoilera dans deux conférences célèbres lues à l’Académie ; elles constituent le plus éloquent témoignage rendu à l’enseignement du maître. On y remarque déjà une théorie très observée des valeurs justes, de l’importance des reflets et de la notation de la lumière ; Oudry parle « de ces couleurs si douces, si participantes de l’air » et nous apprend avec quelle précision Largillière avait observé comment « les objets vivent en plein air » dans des lumières différentes, avec une hardiesse que ne désavouerait pas un peintre moderne. Cette sensibilité de vision nous révèle des subtilités de technique où se précise la finesse d’observation du maître ; il faut appuyer la brosse « comme de front pour les paysages et les animaux » tandis que les ciels doivent être unis « parce qu’une exécution raboteuse dans cette partie contredit la nature, laquelle se présente à nous d’un œil fin, léger, et tenant de la vapeur ». A lire ces lignes, comme l’on comprend que le vieux Directeur de l’Académie ait patronné, avec une sorte de fierté paternelle, le génie d’un Chardin ! * La Ville de Paris se devait de glorifier, en son Palais des Beaux-Arts, le Maître qui a illustré quelques-unes des belles pages de son histoire. Largillière fut en effet le peintre attitré du Corps de Ville, et avait exécuté plusieurs grandes compositions commémorant les événements de la vie municipale. Ces tableaux décoraient jadis la grande salle de l’Hôtel de Ville, et ont péri avec l’édifice lui-même. Les esquisses, admirables de fraîcheur, nous restent heureusement, ainsi que l’ex-voto à Sainte Geneviève de 1696, et l’on pourra admirer avec quelle maîtrise Largillière a campé les MM. de Ville, en grandes robes de gala, adressant à la Patronne de la Cité le solennel hommage de la population parisienne. Cette exposition, qui réunira pour quelques semaines les meilleures œuvres du maître, remettra à la place qui lui est due, l’un des excellents portraitistes de notre école; l’inlassable fécondité des copistes et la fantaisie des attributions, ont en effet, pendant plus d’un siècle, singulièrement faussé l’appréciation de son œuvre. M. Darras, l’actif Directeur des Beaux-Arts, M. Camille Gronkowski, Conservateur érudit du Petit Palais ont su donner à cette manifestation artistique un cachet de goût et d’élégance évocateurs du Grand Siècle dont Largillière a su nous laisser l’impérissable souvenir. Georges PASCAL, Attaché au Petit Palais.

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L'ART VIVANT Grand Palais Photo Bullo. LARGILLIÈRE, Mlle DUCLOS DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE DANS LE ROLE D'ARIANE (A LA COMÉDIE-FRANÇAISE)