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3e Année - N° 57
4fr.
1er Mai 1927
L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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DÉCORATIFS
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Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE
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MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
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SOMMAIRE
LE SALON DES TUILERIES
La Peinture, par Charensol
La Sculpture, par Robert Rey
Les Fauves et le Fauvisme ................................................ André Salmon
La collection Thomy-Thiery ............................................. J.-E. Blanche
Urse Graf ........................................................................ Pierre Courthion
Mai .................................................................................. Vanderpyl
Une collection d’art Quaternaire .................................... E. Passemard
Les Beaux Livres ............... Jean Dorsenne | Brocante et Trucages ....... André Schmitte
Chronique de l’art décoratif . Ernest Tisserand | Les Ventes .................. Rogelin
L’Art et le Home .............. René Burel | Les Expositions ................. Charensol
Nouvelles artistiques. Calendrier des Expositions
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TROISIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT 1er MAI 1927
LES FAUVES ET LE FAUVISME
Une exposition des Fauves a lieu actuellement. Elle attire tant de curieux et soulève un tel enthousiasme que nous avons prié André Salmon, l'historiographe de ce mouvement, d'en situer les origines.
« Dire » des Fauves ? Comme eussent écrit certains poètes de 1890, c'est les montrer en bloc, tels qu'ils se présentaient chaque année au Salon des Indépendants, leur refuge, leur repaire, aux bons vieux Indépendants du Cours-la-Reine, les humbles et glorieux baraquements où l'on se passait si bien d'aucune investiture officielle. Les Fauves, quand on n'en était à soupçonner ni le classement par nationalités, ni le classement par ordre alphabétique, avaient là, au centre du baraquement en aval, une espèce de Salon Carré qu'on appelait: la Cage Centrale. Irrévérencieusement? En tout cas, ce furent les authentiques amis des Fauves qui lancèrent la Cage Centrale. On écrivait alors: « La Cage Centrale n'est pas loin, on entend hurler les Fauves. » On écrivait ça au Gil Blas de Louis Vauxcelles, à l'Intran de Guillaume Apollinaire, à la Petite Gironde de Napoléon Roinard, à ce Paris-Journal où Gérault-Richard, nonchalant député de la Guadeloupe, tolérait mes pires incartades et dans les revues plus glorieuses que riches où opérait notre hardi cadet Maurice Raynal. Alors la critique d'art n'était pas aussi soumise aux vœux de la jeune peinture qu'on la voit aujourd'hui. C'était le temps des marches devant Valmy, longtemps avant le soleil d'Austerlitz.
Je vous parle (style Vieux Monsieur) de 1907-1908.
Le Cubisme menaçait, mais Picasso, qui n'exposait jamais, laissait le Fauvisme prospérer quelques années encore.
Que ça semble donc plus vieux que 1907 ce rassemblement de noms aujourd'hui isolés ou répartis sur des listes adverses, si j'ose ainsi dire!
Les Fauves? Les Fauves que ne liait aucune doctrine commune, rassemblés rien que par un même goût de véhémence, une même ardeur à la démolition et le même appétit des nourritures crues? C'étaient pèle-mêle: Henri Matisse, Othon Friesz, Manguin, Girieud, André Derain, Georges Rouault, Maurice de Vlaminck, pas encore Vlaminck tout court, Chabaud, Van Dongen, Braque, Delaunay des poissons rouges avant la Tour Eiffel, le tout jeune André Lhote mené par l'ombre de Paolo Uccello tout près du glorieux et misérable Douanier Rousseau, Raoul Dufy, Metzinger, d'autres encore et, classés avec un peu moins d'assurance, des peintres de la génération de Matisse, d'Albert Marquet à Eugène de Mathan, des coloristes comme Verhoeven. Tobeem, etc.
Depuis, des classifications savantes, parfaitement judicieuses, ont bouleversé ce tableau d'honneur. Convenez qu'il y avait de quoi emplir bellement la Cage Centrale d'un Salon des Indépendants que les jeunes allaient encore inaugurer en cortèges et où les derniers Philistins venaient en famille se gausser le dimanche.
Ah! Ces cortèges! Descendus de Montmartre quand Montparnasse naissait à peine sous le sceptre débonnaire et scandinave d'Edward Diriks, le seul impressionniste accueilli par les Fauves! Ces cortèges où brillait cette belle jeune femme, fière d'un nom qui allait être illustre, et qui, la première, détourna de leur unique attention les chroniqueurs mondains en coiffant ce boisseau recouvert de soie verte et orné d'une plume de fer; les cortèges que guidait Vlaminck changeant trois fois de cravate dans la journée, des cravates en bois sculpté et peint, suspendues au col par un piton et qui, sur le pont de Chatou, constituaient le meilleur remède contre l'attaque nocturne.
De tous ces Fauves d'il y a vingt ans, deux seulement sont demeurés eux-mêmes, exactement. C'est Henri Matisse et Friesz. Seulement, pour Matisse, il est advenu ceci que, théoricien du Volume Coloré alors qu'il régnait chez les Fauves, il s'est vu rendre justice de telle sorte qu'il apparaît, devant le Cubisme, le grand directeur de tout le libre mouvement moderne et que le souvenir de la Peinture Pure ne suffit plus à le lier au seul groupe, évanoui, des Fauves assez hétérogènes.
Maître de tout ce qu'il avait conçu, maître des formes dont Cézanne lui avait livré l'essence, Othon Friesz est le dernier à peindre de ces compositions d'un paganisme naturaliste qui sont tout de bon une suite à ce Paradis Perdu qui, en 1908, je crois, faisait face — issant de quelle assemblée tumultueuse ! — à l'Adam et Eve du cher Douanier.
Girieud! Peintres et amateurs venus à l'art depuis la guerre peuvent-ils se représenter un Girieud en posture de briguer une couronne de prince des Fauves? Déjà tout plein d'italianisme, il sacrifiait, comme à tour de bras, à la Couleur pure, soumettant des exemples du vieux Grunewald aux procédés, alors tenus pour sauvages, dont se réjouissaient aussi, selon Matisse, Derain, Vlaminck et même Georges Braque culbutant des camions de minium sur ses plages normandes, à la veille de bouleverser l'économie des jeunes ateliers en livrant tous les beaux secrets du peintre en bâtiment qu'il se souvenait, bénéfiquement, d'avoir été la veille. Girieud! Quelle débauche de verts, de rouges et de jaunes en ses toiles composées que semblaient toujours traverser des tarasques!
Joachim Gasquet n'avait pas encore passé par là. Joachim Gasquet qui, gardant pour soi tout seul, en secret, l'amour du grand Cézanne qu'il avait confessé, allait recruter, avec le concours néo-classique de M. Xavier de Magallon, pour son Ecole Méditerranéenne, selon quelque maurrassisme pictural, qui nous valut l'éphémère Salon de Mai, à Marseille, la décoration d'un château et d'une chapelle, des Alpilles aux Saintes-Maries-de-la-Mer, diverses manifestations esthético-électorales — Politique d'abord! — et à quoi demeure fidèle, avec Girieud de soi-même méconnu, Alfred Lombard, qui, dandy aux vues ambitieuses, promettait d'être comme un de Marsay de la grande composition.
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L'ART VIVANT
Un Félibrisme qui embauchait, imprudemment, parmi les gens du Nord.
Manguin. Chef de file d'un important groupe de la rue de Seine, il est classé parmi les solides paysagistes de l'âge de Marquet plein de gloire tranquille. Alors les verts de ses prairies faisaient hurler autant que le vert du tapis édénique sur quoi dansent les adolescents vermillon qu'une année, comme on n'en verra plus, conduisit vers la cimaise Henri Matisse, lunettes ardentes, barbe de fête, les bras tendus, dirigeant à grands éclats, le matin même du Vernissage, six robustes facteurs en blouses blanches pareilles à des robes de chantres.
Albert Marquet ? Dans le même temps, musant avec Charles-Louis-Philippe (deux bons petits employés en promenade), il cherchait des motifs d'illustration pour Bubu de Montparnasse. Aucun libraire n'accepta ses pastels. Depuis nous avons inventé la Bourse aux éditions de luxe. C'est pour dire, en passant, que, dans notre belle république de l'Art Vivant, tout n'a pas toujours été aussi aisément réglé qu'en l'an de grâce 1927.
On était bien content de figurer à la vitrine de Clovis Sagot, et faute de cimaise, Mlle Berthe Weill, en son cigibi à sa taille de marchande-fée, exposait les toiles à même le plancher.
Van Dongen était Fauve intégral. Les princesses n'étaient pas encore venues à lui. Il se satisfaisait des filles et les déshabillait, les retroussait, en maître, en matelot hollandais, en débardeur-anarcho affamé de viande à bourgeois ; troussant et dénudant un peu moins tout de même que ne devaient faire, vingt ans plus tard, les couturiers de ses dernières clientes.
Van Dongen eut le génie de la violence sensuelle. Son ahurissement d'étranger au Moulin-Rouge où les volants de dentelles sur des fragments de peau n'étaient pas encore anachroniques, lui fut singulièrement favorable.
Des toiles de cette époque, il n'est pas demeuré une suite déconcertante comme les pages lustrées du panorama de la vie galante qui se vendait en livraisons. Il est resté une collection émouvante de fleurs monstrueuses qui, par faveur, ne sont jamais des fleurs du mal. Hollandais qui, tout de même, réveilla, renouvela et continua la Hollande, Van Dongen fut un rare horticulteur des joies physiques. De cette chose si souvent crapuleuse, la jarretière, par exemple, il a fait d'in vraisemblables chrysanthèmes.
Pour peindre les courtisanes, Van Dongen emprunta leur boîte à maquillage.
Et le substitut Granié se donnait bien de la peine pour mettre en valeur les sombres richesses plastiques de Georges Rouault installé aujourd'hui parmi ceux qui dominent. Quand Apollinaire consacrait à l'un et à l'autre le meilleur d'un supplément de Jedis Tout, combien savaient que le poète ne se moquait point ? C'est en s'obstinant à situer Georges Rouault au premier rang de ces Fauves, se réclamant un peu du vieil Odilon Redon, que le substitut Granié réussit à placer Rouault à son rang, au delà du Fauvisme sans doctrine et périssable, là où l'a rencontré Charensol qui vient de lui consacrer une étude magistrale.
Raoul Dufy apportait parmi les Fauves le charme, le rafraîchissement d'une inspiration certainement due au folklore, mais d'instinct, sans l'ennui (pour nous) de laborieuses recherches, d'accroupissements de bibliothèque ; cependant que l'audace de ses constructions, alors même qu'il n'en était qu'aux menus tableaux du voyage à Munich, lui faisait perdre, au jugement des distraits, le bénéfice d'une si franche innocence. Personne ne scandalisait plus que Raoul Dufy, si plusieurs scandalisaient autant. Il échappait à tous, n'ayant encore fixé aucune manière, n'ayant appris à personne à l'imiter comme dans la confection de ces nuages bouclés, dans cette calligraphie marine où, tant imité, il demeure inimitable.
Sourira-t-on des fureurs, des ardeurs, des grandes colères, des grandes batailles de ce temps-là ? On aurait tort. Qui donc avait trente ans parmi tous ceux que je nomme ici sans les nommer tous ? Tout était encore à accomplir. Tout était en puissance. Et le reconnaître valait bien qu'on en ait quelque ivresse.
André SALMON.
PORTRAIT DE MATISSE PAR LUI-MÊME
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L'ART VIVANT
MARQUET
VLAMINCK