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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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Direction, Rédaction
146, Rue Montmartre (2°)
Administration et Vente
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse
PARIS (6°)
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ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE
et
MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
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SOMMAIRE
Les peintures de Delacroix à la Chambre des Députés
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L. A. Chamson
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Le Mouvement Fauve
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Waldemar George
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Paul Gauguin
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Robert Rey,
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Conservateur adjoint au Musée du Luxembourg
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L'Art grec antique et la chronophotographie
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W. Deonna,
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Directeur du Musée de Genève
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La Collection Chauchard
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J.-E. Blanche
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Hommage à Camille Enlart
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André Salmon
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Mars
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Vanderpyl
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L'art vivant des primitifs du Mexique
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Anita Brenner
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Chronique de l'Art Décoratif
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Ernest Tisserand
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Les Expositions
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Charensol
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Les Belles au Bois dormant
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Louis Chéronnet
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Modes de Printemps
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Clarisse
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Les Beaux Livres
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Jean Dorssene
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Nouvelles artistiques
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Calendrier des Expositions
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PAUL GAUGUIN
PORTRAIT DE L'ARTISTE
Lire dans ce numéro
l'article de notre collaborateur Robert Rey
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3° Année - N° 54
4fr.
15 Mars 1927
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- Du 15 au 30 Mai …………………… SOUTINE
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GALERIE MARCEL BERNHEIM
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L'ART VIVANT
TROISIÈME ANNÉE
15 MARS 1927
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LES PEINTURES DE DELACROIX À LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS
« Je suis sur la piste de deux ou trois intrigues, dont pas une sans doute ne réussira, dans le but d'avoir à peindre quelques pieds de muraille qui ne me rapporteraient sans doute pas plus de profit que ce que j'ai déjà fait, mais qui satisferaient le besoin de faire grand qui devient excessif quand une fois on y a goûté... ». L'intrigue dont parle Delacroix dans ce fragment de lettre devait réussir, et c'est à la Bibliothèque de la Chambre des Députés qu'il allait être chargé de peindre « quelques pieds de muraille ».
Le « besoin de faire grand » qui tourmentait l'artiste allait se trouver satisfait. Il s'agissait de couvrir de peintures la longue voûte de la bibliothèque de la Chambre. De structure assez compliquée, celle-ci se composait de cinq coupes en enfilade, ornées chacune de quatre pendentifs et se terminant par deux hémicycles en cul-de-four. Peindre vingt petits tableaux, un dans chaque pendentif, et deux grandes scènes dans les hémicycles, telle était la tâche assumée par Delacroix.
En 1838, lorsque le travail lui fut confié officiellement, il avait déjà conçu un projet complet de décoration. Il voulait, puisqu'il s'agissait d'une bibliothèque, peindre une série de scènes typiques où les hommes qui marquèrent le plus fortement dans l'histoire des arts, des sciences et des lettres pussent être représentés. Ce projet ne fut pas abandonné, mais le choix des personnages varia. Un grand nombre de dessins et d'esquisses qui nous ont été conservés prouvent le soin que mit Delacroix à faire ce choix. Et les sujets enfin fixés donnèrent lieu à de multiples études comportant des variantes. Ce grand travail préliminaire suffit à écarter l'hypothèse formulée par certains critiques et d'après laquelle les travaux de la Chambre des Députés, comme ceux du Luxembourg commencés vers la même époque, seraient plutôt l'œuvre des élèves de Delacroix que du maître lui-même. Il est vrai que pour l'exécution de cet énorme travail, le peintre songea pour la première fois à se faire aider. Vers 1842, au moment où il se mit sérieusement à l'ouvrage, il ouvrit un atelier rue Neuve-Guillemin. Son plus fidèle collaborateur fut Lassalle Borde qui l'aide à peindre les deux bibliothèques de la Chambre des Députés et du Luxembourg. « L'immense travail des deux bibliothèques », dit Lassalle Borde, «qui m'avait occupé sept ans, auquel je sacrifiais toujours mes travaux particuliers, fut retouché par le maître en moins de deux mois. »
Peut-être y a-t-il quelque exagération dans cette affirmation, mais si les vingt pendentifs furent tous conçus et dessinés par le maître, cinq seulement sont entièrement de sa main, dix sont de Lassalle Borde, quatre de Planet et un de Léger. Cela ne veut pas dire toutefois que le mérite de l'œuvre ne revienne entièrement à Delacroix : il avait conçu le sujet dans tous ses détails, il en avait surveillé attentivement l'exécution — comme le prouve sa correspondance, — enfin, il avait retouché les parties qui n'étaient pas de sa main. De là vient, malgré quelques petits tableaux particulièrement remarquables, l'impression d'unité que donne l'ensemble.
L'œuvre fut terminée vers 1847 et ne s'acheva pas sans causer bien des déboires à son auteur. Delacroix avait décidé que les pendentifs seraient peints sur toile dans l'atelier et marouflés ensuite. Les hémicycles devaient être peints sur toile et sur place. Mais, à peine exécutée, la voûte d'Orphée se crevissait. Le fer et le bois, jouant en sens inverse, faisaient des lézardes dans le mur. Il fallut recommencer le travail sur un enduit de cire. Cette technique était un peu moins dangereuse ; elle n'empêcha pas pourtant les crevasses d'apparaître, et, à plusieurs reprises, on a dû prendre de sérieuses mesures de précaution pour protéger les peintures gravement menacées.
Dès l'achèvement de son travail, pour éviter les interprétations erronées, Delacroix donna une description complète des scènes qu'il avait voulu représenter.
Ces scènes se succèdent dans un ordre rappelant « les divisions adoptées dans toutes les bibliothèques sans en suivre la classification exacte ». Elles ont rapport à la philosophie, à l'histoire naturelle, à la législation, à l'éloquence, à la littérature, à la poésie et à la théologie. Les personnages qui y sont représentés, au lieu d'être, comme dans le projet primitif, empruntés aux diverses époques de l'histoire, sont pris uniquement dans l'histoire ancienne et dans l'histoire sainte. Chacun d'eux exprime une des conquêtes du génie humain sur la barbarie primitive.
Du sud au nord, voici comment se succèdent les tableaux. Dans la première coupole :
Pline l'Ancien étudie l'éruption du Véuve qui va l'en-gloutir. A côté de lui, un esclave prend des notes sous sa dictée. En face, Aristote s'est fait apporter des animaux divers par des soldats macédoniens et il les étudie. A côté, Hippocrate refuse les présents du roi de Perse que les eclaves de celui-ci le supplient d'accepter. Le quatrième pendentif représente Archimède plongé dans une profonde méditation. Un soldat va le frapper par derrière d'un coup de lance.
La deuxième coupole est également consacrée à des sujets tirés de l'antiquité. On y voit Hérodote conduit par un esclave devant les mages dont il veut consulter les traditions antiques. A côté de lui, deux bergers chaldéens, agenouillés dans un merveilleux paysage de montagnes, consultent le ciel et les étoiles. Sénèque se fait ouvrir les veines par ses esclaves et s'apprête à la mort tandis que Socrate, pensif, écoute son beau démon à figure d'ange qui vole derrière lui.
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L'ART VIVANT
Dans la troisième coupole, Numa, le roi de Rome, et la nymphe Egérie sont allongés au bord d'un ruisseau ; dans un bois, au loin, on aperçoit une biche. Lycurgue interroge la Pythie; devant lui se dresse l'autel sur lequel il vient d'immoler une victime. Le troisième pendentif montre Cicéron accusant publiquement Verrès et montrant les présents qu'il a extorqués au peuple. Près de lui, Démosthène harangue les flots de la mer tandis que des jeunes gens cachés derrière un rocher le regardent avec étonnement.
Deux sujets pris dans l'Ancien Testament et deux sujets pris dans le Nouveau Testament occupent la quatrième coupole : Adam et Eve sont chassés par l'ange après la faute. Adam se couvre le visage, mais Eve semble espérer encore. La captivité de Babylone est représentée par une famille qui, près des murs de la ville, allongée sous un arbre, paraît regretter le passé. Nous voyons ensuite la mort de saint Jean-Baptiste dont la tête est tendue à Salomé par le guerrier qui vient d'accomplir le meurtre, et le dernier pendentif représente la drachme du tribut.
Dans la cinquième coupole, Alexandre, pour honorer les poèmes d'Homère, les fait enfermer dans le coffre des dépouilles de Darius ; Ovide, en exil chez les Scythes, reçoit de ceux-ci des mets et des boissons ; Achille s'enfuit sur la croupe du centaure par delà les montagnes et les vallées ; enfin Hésiode endormi reçoit la visite de sa Muse.
Les hémicycles qui devaient synthétiser la pensée de Delacroix, au lieu de représenter comme dans le projet primitif, d'une part le couronnement de Pétrarque et de l'autre le Phédon, nous montrent Orphée apportant aux Grecs les arts et la civilisation et Attila marchant au milieu des ruines. Delacroix a décrit ces scènes mieux que nous ne saurions le faire : « Orphée apporte aux Grecs dispersés et livrés à la vie sauvage les bienfaits des arts et de la civilisation. Il est entouré de chasseurs couverts de la dépouille des lions et des ours. Ces hommes simples s'arrêtent avec étonnement. Leurs femmes s'approchent avec leurs enfants. Des bœufs réunis sous le joug tracent des sillons dans cette terre antique, au bord des lacs et sur le flanc des montagnes couvertes encore de mystérieux ombrages. Retirés sous des abris grossiers, des vieillards, des hommes plus farouches ou plus timides, contemplent de loin le divin étranger. Les Centaures s'arrêtent à sa vue et vont rentrer dans le sein des forêts. Les Naïades, les Fleuves s'étonnent au milieu de leurs roseaux, pendant que les deux divinités des Arts et de la Paix, la féconde Cérès chargée d'épis, Pallas tenant dans la main un rameau d'olivier, traversent l'azur du ciel et descendent sur la terre à la voix de l'enchanteur. »
A l'autre extrémité, «Attila, suivi de ses hordes barbares foule aux pieds de son cheval l'Italie renversée sur des ruines. L'éloquence éplorée, les Arts s'enfuient devant le farouche coursier du roi des Huns. L'incendie et le meurtre marquent le passage de ces sauvages guerriers qui descendent des montagnes comme un torrent. Les timides habitants abandonnent à leur approche les campagnes et les cités ou, atteints dans leur fuite par la flèche ou par la lance, arrosent de leur sang la terre qui les nourrissait. »
De l'ensemble se dégage une impression de majesté ordonnée, de grandeur sûre d'elle-même. D'admirables morceaux, fougueux et magnifiques, comme, par exemple, le cheval d'Attila, prennent leur place dans cet ensemble et restent dans l'ordre fixé par le maître. L'impression est bien celle d'une composition admirable et la beauté de l'exécution, la beauté même des détails est difficilement perceptible lorsque, d'un bout à l'autre de la nef, on suit le déroulement de cette philosophie de l'histoire et de la civilisation. Et pourtant, si l'on peut s'arracher à ce déroulement, se fixer quelques instants sur telle ou telle figure, que de beautés particulières ne peut-on trouver dans cette immense fresque. Pour celui qu'un moment d'oïsiveté arrête sous cette voûte, quelques tableaux peuvent prendre une valeur unique et, brusquement, occuper tout l'horizon. Derrière Orphée, par exemple, de belles montagnes bleues ouvrent une perspective presque réelle : montagnes à grands sillons ouverts sans doute par les fleuves, mais sèches, arides, inspirées probablement par les souvenirs de voyage de Delacroix, étrangement semblables aux hautes lignes de l'Atlas élevées au-dessus des plaines marocaines. Si l'œil s'arrache à ce paysage, il retrouvera sans doute sur un des pendentifs un autre horizon, et peut-être même cet à-pic de haute montagne presque vertigineux au fond duquel passent des troupeaux et qui s'ouvre sous les pieds d'Hésiode endormi.
Aussi bien que les paysages, les figures des hommes ou les corps des animaux peuvent prendre cette valeur unique par laquelle disparaissent ou s'oblitérent les plus beaux ensembles. Nos sensations suivent ainsi une marche paradoxale, tantôt soumises à la puissance de l'architecture,tantôt envoutées par le seul détail. Cependant, leur liberté n'est pas complète. Quelque chose la limite et, en même temps, donne à cette immense fresque sa plus haute valeur, sa leçon et peut-être même, pourrait-on dire, sa moralité. Il est rare, en effet, que sous cette longue voûte, éclairée seulement à la manière des basiliques romaines, il y ait assez de lumière pour que les peintures surgissent de l'ombre. Ce n'est que par les plus beaux jours et aux plus belles heures qu'il est possible de les bien voir. La plupart du temps, l'ombre noie le plafond et, seuls, quelques fragments mieux orientés semblent en surgir comme volontairement. Du moins en était-il ainsi jusqu'à ces derniers temps : des projecteurs électriques récemment installés permettent de ne plus abandonner l'admirable voûte à la nuit. Mais à l'époque même où Delacroix peignait, la nuit était encore maîtresse, le plus souvent, de la longue salle, et Delacroix savait qu'il peignait pour l'obscurité avec seulement l'espoir de recevoir un peu de lumière pendant les plus beaux jours. Mais cette joie dont il parle lui-même, de couvrir «quelques pieds de murailles», l'emporta sur la vanité de la lumière. On n'imagine pas de renoncement plus grand chez un peintre et pourtant la joie que l'on devine dans cette création — ordonnée comme un monument et pétrie dans la plus belle matière — empêche d'écrire le mot de modestie et nous fait désirer un terme plus fort où s'exprimerait la magnifique indifférence du génie à l'œuvre.
Lucie-André CHAMSON.
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L'ART VIVANT
LES PEINTURES DE DELACROIX A LA CHAMBRE DES DEPUTES
PENDENTIF DE LA CINQUIÈME COUPOLE : HÉSIODE ET LA MUSE
PENDENTIF DE LA CINQUIÈME COUPOLE : ÉDUCATION D'ACHILLE
Photos Art Vivant
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L'ART VIVANT
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ORPHÉE APPORTÉE AUX GRECS LA CIVILISATION
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PENDENTIF DE LA TROISIÈME COUPOLE : DÉMOSTHÈNE HARANGUE LES FLOTS DE LA MER
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PENDENTIF DE LA DEUXIÈME COUPOLE : LA MORT DE SÉNÈQUE
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Photos Art Vivant
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L'ART VIVANT
MARS
Mars est un mois méconnu. On met sur son compte des giboulées qui ordinairement n’arrivent qu’en avril, voire en mai ; rien, au contraire, ne fait plus de bien à l’âme que ces premiers jours où, en sortant d’une maison encore froide, on se sent, dans la rue ou sur la route, enveloppé par une légère vapeur douce qui nous remémore les joies raffinées du printemps, tel que l’ont peint Poussin, Corot et Vlaminck, tel que l’ont chanté les cent grands poètes de l’Occident.
C’était un rude législateur, celui qui — au moment où l’orchestre divin entame le prologue des beaux-jours — institua le carême et commanda aux humains de donner à leur constitution — partant à leur estomac — un court repos, afin de supporter, sans mal, l’annuel bouleversement saisonnier.
En carême, d’ailleurs, la viande du bétail qui, à ce moment, assure sa reproduction, n’est guère savoureuse. La marée, par contre, est en toute sa gloire ainsi que le dit Grimod de la Reynière, et chaque boutique de poissonnier ressemble à un vivant tableau de Snyders : l’esturgeon, le saumon, le cabillaud, l’aiglefin, le turbot, la barbe, la sole et la limande et l’éperlan font une concurrence effrénée à leurs parents d’eau douce, aux truites et aux goujons, aux anguilles et aux perches... Le bon repas maigre, ce n’est ni cordon-bleu ni dévotion qui nous l’imposent ; c’est la nature même.
Dès le siècle de Saint-Louis et jusqu’à la Révolution, bouchers et charcutiers n’avaient point le droit d’ouvrir les jours de jeûne et d’abstinence. On se contentait d’un de ces potages d’herbes qui font tant de bien, et d’un ragout de grenouilles. Au banquet offert par la Ville à la reine Elisabeth d’Autriche, femme de Charles IX, après une messe solennelle à Notre-Dame, un vendredi de mars 1571, figuraient à côté de douze carpes, de neuf brochets de trois pieds chacun, un millier de ces délicieux batraciens.
Rabelais, dans ses fantastiques énumérations de victuailles, ne connaît que deux catégories de mets, ceux des jours gras et ceux des jours maigres. C’est que l’Eglise, à un certain moment, ne transigeait pas assez ses commandements, encore aggravés par des ordonnances royales. Cependant, insinuant les nombreux abus commis contre la règle, le curé de Meudon parle des jours « entre-lardés ». Clément Marot, dans une ballade restée célèbre, narre comment il fut arrêté sur l’ordre du lieutenant criminel pour avoir été accusé, par des voisins, d’oser faire gras malgré la loi :
> Ils vindrent à mon logement,
>
> Lors ce va dire un gros paillard :
>
> Par la morbleu, voyla Clément !
>
> Prenez-le, il a mangé du lard.
Le principe du carême fut établi au concile de Nicée, il y a plus de seize cents ans; il devait durer quarante jours en souvenir, comme on sait, du jeûne même de Jésus dans le désert ; vins, laits et laitages, œufs et viandes, tout était défendu et on n’avait droit qu’à un seul repas par jour, après vespres ! Avec les siècles la discipline de Rome se relâcha. On trouva toutes sortes de moyens pour obtenir des dispenses et, sous Louis XIV — qui donnait lui-même l’exemple d’un des plus solides appétits enregistrés par la chronique — on ne s’y soumettait plus qu’assez mollement. Cependant l’abstinence prit dès lors une assez curieuse forme scientifique, grâce à certain médecin de la faculté montpelliéraine, s’appelant Combalusier qui, pour embêter ses collègues de Paris, toujours prêts à déclarer la santé de leurs pratiques trop délicate pour résister aux rigueurs du grand carême, soutint que tout individu adulte peut rester six semaines sans prendre d’aliments. Il avait raison en outre : les jeûneurs professionnels l’ont depuis amplement prouvé.
Dans les couvents on n’était pas beaucoup plus sévère que dans les familles, en tout cas vers la brillante et gourmande période de la Régence d’où datent les rimes suivantes :
> Un vendredi le frère Polycarpe
>
> Au prieur vint se présenter :
>
> « Ne mangez pas, dit-il, de cette carpe,
>
> Hier, avec du lard, je l’ai vu préparer »...
>
> L’ardent prieur que ce discours chagrine,
>
> Lui jetant un sombre regard :
>
> « Parlez ! dit-il, maudit bavard,
>
> Qu’alliez-vous faire à la cuisine ? »
Mais encore une fois, il serait à souhaiter que tout le monde se contentât, en mars, de beaucoup de poisson, de beaucoup de légumes et de peu de viande, au nom de la sacro-sainte hygiène du corps : car suivre la règle de la nature et de ses saisons, c’est non seulement faire preuve de bon sens, c’est encore obéir aux premiers préceptes d’Épicure lui-même, le saint-patron des gastronomes.
VANDERPYL