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3e Année - N° 55
4fr.
1er Avril 1927
L’ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par
LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
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PEINTURE
SCULPTURE
LE LIVRE
Direction, Rédaction
146, Rue Montmartre (2e)
Administration et Vente
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse
PARIS (6e)
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AUGUSTE RENOIR
LA TOILETTE
Lire dans ce numéro
l'article de notre collaborateur André Salmon
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ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE
et
MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
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SOMMAIRE
Les Grands Salons Littéraires au Musée Carnavalet ……………………………… J.-J. Brousson
Auguste Renoir …………………………………………………………………………… André Salmon
Vlaminck ………………………………………………………………………………… Jacques Guenne
Les Lithographies de Toulouse-Lautrec ……………………………………… Robert Rey
Conservateur adjoint du Musée du Luxembourg
Métropolis ……………………… André Levinson
Le Jardin Renaissance ……… Marie Dormoy
Projets décoratifs : Placards . René Burel
Avril …………………………… Vanderpyl
Ouvrages sur l’Art ………… Girodie
La Mode Masculine ……… Eugene Marsan
Charles Chaplin …………… René Clair
Chronique de l’Art Décoratif. Ernest Tisserand
Mannequins d’aujourd’hui … Louis Chéronnet
Les Expositions …………… Charensol
Nouvelles artistiques. Calendrier des Expositions
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Le prix de cette reliure est de:
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Les lecteurs peuvent recevoir tous renseignements sur le “Clio” en s’adressant au Service Commercial de l’Art Vivant, Cie Auxiliaire de Publicité, 146, rue Montmartre, Paris (2e).
Joindre 2 francs pour frais d’expédition en province et 4 francs pour les pays étrangers ayant adhéré à l’accord de Stockholm. Les commandes non accompagnées de leur montant ne seront pas exécutées.
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L'ART VIVANT
TROISIÈME ANNÉE
1er AVRIL 1927
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LES GRANDS SALONS LITTÉRAIRES AU MUSÉE CARNAVALET
La première qualité d'un conservateur de musée, ce fut longtemps l'indolence. Il s'appliquait surtout à conserver ses appointements. Il ne prenait aucune initiative, il mettait son point d'honneur à laisser à son successeur, dans le même ordre, ou dans le même désordre, les collections confiées à sa garde. Que les temps sont changés. Une émulation frénétique anime maintenant ces prébendes nationales. L'air y entre, et la foule, et la vie. On furette dans les greniers. On exhume, on désensevelit les toiles, les livres, les bibelots en pénitence dans les resserres. Voyez à la Nationale : reconstitution, exposition ; nous sommes sous le Roi-Soleil. Place des Vosges, dans l'hôtel rose de Victor-Hugo, Raymond Escholier accueille les rapins, les gilets rouges, les lions superbes, les vaticinateurs, les vociférauteurs, les caricaturistes... toute la horde des romantiques au temps de Cromwell et du Sacre de Charles X. A l'Arsenal, on reconstitue le salon de Charles Nodier. Un peu plus loin, à Carnavalet, chez la divine Marquise, le docte, ingénieux, et fin Robiquet remet dans leur cadre, et dans leurs meubles, les reines de l'opinion au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe : Mesdames de Rambouillet, de la Sablière, du Châtelet, Geoffrin, Récamier... Car en France, les salons ont fait plus d'une fois la leçon aux ministres et aux rois. Le principe absolu de la monarchie était tempéré chez le peuple par des chansons, chez les bourgeois et les nobles par les conversations frondeuses. C'est en pensant aux salons de l'Ancien Régime que l'on a pu écrire : « Si les hommes font les lois, les femmes font les mœurs ». En effet, il n'y a pas de salons sans femmes. Sans une souveraine débonnaire au coin du feu, une assemblée, si brillante soit-elle, est une cohue. Si les hommes l'emportent, c'est déjà une réunion publique. Si les femmes prennent le pas, c'est une jacasserie. On ne s'entretiendra que de frivolités. Il faut un arbitre pour diriger la conversation, réconforter le timide, museler la faconde du provincial, prévoir les tournants dangereux, les conflits d'opinion et de vanité, émousser les épigrammes, verser l'huile et le vin du Bon Samaritain sur les écorchures mondaines. La conversation, en France, est un sport national. Il faudrait même dire : « C'est le sport national ». Sur ce turf, ni l'Anglais, ni l'Américain, ni l'Italien ne remportent la timbale.
Déjà, Tacite remarquait ce fait de l'éloquence familière chez nos aïeux. « Il est plus facile, écrivait-il, de les persuader que de les contraindre. »
Et quand, dans les grottes romaines, l'artiste peint les Gaulois, il les représente enchâinés, à l'aide de chaînes d'or, aux lèvres d'une déesse : c'est la conversation.
Nous sommes braves. Nous sommes hardis pour narrer nos prouesses. Qui a dit que nous n'avions pas la tête épique ? Notre histoire est une série d'épopées, et nous nous passons de poètes pour la raconter. Rappelez-vous la guerre : tous les guéridous de café, toutes les tables d'hôte étaient épiques. Au plus fort de la mêlée, dans l'air obscurci par les flèches et le feu grégeois, le bon sénéchal Joinville crie à ses compagnons d'armes : « Camarades, faisons vaillance ! Si nous sortons des mains de ces satanés infidèles, nous aurons belles prouesses à raconter aux dames, dans la chambre haute ! » La chambre haute, ce n'est pas encore le Salon, c'est le retrait dans l'épaisseur de mur de la galerie, dans l'embrasure des fenêtres!
L'indolente châtelaine, sur sa chaise armoriée, écoute le page qui lit avec émoi quelque histoire d'amour, ou le trouve qui jongle avec les rimes d'or, ou l'aumônier, expert à tresser en guirlandes les roses de la Légende dorée. Après les guerres d'Italie, la grand'salle rustique et militaire, ornée de trophées d'armes et de bois de cerfs, devient la galerie ornée de peintures, de pilastres, de statues... D'ordinaire, la salle est surmontée d'une coupole, où se tiennent les musiciens. Courent, tout autour, des tribunes soutenues par des cariatides, des atlantes, car les déesses et les dieux ont franchi les Alpes, avec Benvenuto Cellini, le Primatice, le Vinci. Hélas ! les Guerres de Religion ensanglantent ce renouveau. L'odeur des bûchers grésillant de chair humaine, offusque l'Olympe des humanistes. Dans cet incendie, il y a toutefois quelques lieux d'asile ; la cour de la reine de Navarre, par exemple, où l'on joute, non avec la pique ou la lance, mais avec les histoires gaillardes.
Il serait profitable d'écrire une histoire de la conversation en France. Ce serait, je crois, la meilleure des histoires de France. Mais on ne peut, ici, qu'en esquisser de sommaires. Abordons les âges modernes. Dans l'inventaire de la succession de la mère de Poquelin, je note deux « caqueteires ». On dirait aujourd'hui des causeuses. C'étaient des sièges bas où se pelotonnaient les commères au coin du feu pour les jaseries du soir. C'est déjà, pour parler le langage des Précieuses, « le véhicule de la conversation ». Le fils de Poquelin — Molière — s'est montré assez acide envers les Précieuses. Il eut raison et il eut tort. Il eut raison, car le libre génie de cet enfant des Halles avait peine à tenir dans une alcôve, ou dans un salon. Il eut tort, car ces superstitions grammaticales, ce purisme étaient indispensables à l'aube du grand siècle, après les joquailles, les ripailles et les truandailles des Guerres de Religion, de la Ligue, de la Fronde. La chambre bleue d'Arthénice, avec son brocart
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L'ART VIVANT
d’argent, ses franges emphatiques, son estrade à l’espagnole, est une revanche sur la paillade soldatesque, où vécurent tous les seigneurs, les aventuriers, les compagnons d’Henri IV, quand le Béarnais reprit son royaume. Il fallait redonner à ces soldats habitués au rapt le respect de la femme. Il n’était pas aisé de les faire passer du juron, du ventre-saint-gris au madrigal. L’alcôve d’Arthénice est un vestibule. Le militaire y dépose le buffle. C’est le triomphe de la femme sur Bellone. Et puis, pourquoi tant rire du pathos de Cathos et de Madelon ? Quand le vicomte de Mascarille dit : « Il fait sombre dans son âme », il parle comme un romantique. Raymond Escholier a-t-il pensé à accrocher le portrait de Mascarille dans sa galerie de la place des Vosges ?
Avec Mme de la Sablière, un meuble nouveau entre dans le salon : l’homme de lettres. Ce sera d’abord La Tare, puis La Fontaine. Elle le confessait, d’ailleurs, avec beaucoup de bonhomie : « J’ai amené avec moi, disait-elle, après un déménagement, mon chat, mon serin, mon fablier ».
Un chat, un serin, un fablier... Voilà la formule du salon. Il n’est que de bien choisir. Autre innovation hardie : l’inanité du mari. Il ne compte pas. La maison est à lui, et non pas le salon. Partout ailleurs, madame lui doit obéissance. Là, il n’est plus le maître, mais un auditeur, mais un importun. Vous le voyez d’ici, le salon de Mme de la Sablière : la pièce est majestueuse, un peu froide ; les lambris hautains, un tapis de Turquie. Sur les portes, des grotesques, des magots de la Chine, quelques miroirs de Venise. Les chaises, les fauteuils sont en tapisserie, à haut dossier, sculptés en os de mouton ; des pasquelles, des cannetilles. La conversation, dans ces sièges majestueux, a quelque chose de guindé, de stoïque. On prévoit la conversion de la dame et sa retraite aux Incurables.
Sous la Régence, une grande révolution s’opère dans les meubles, qui précède et décèle celle des moeurs. Les pièces se rapetissent. On imite des Anglais le goût du confortable et de l’intimité. Aux solives apparentes, on substitue les pâtisseries de stuc, les peintures voluptueuses. Sur les glaces et sur les portes, des amours rient par les mille fossettes de leurs petits corps potelés. Et les meubles sont à l’unisson. Les ébénistes ont en horreur la ligne droite. C’est le triomphe de la chicorée. Ce vertige ira s’exaspérant durant tout le siècle, jusqu’au moment où, à force de danser, de tourner, de virevolter, on s’éprendra, avec David, de la ligne droite.
Le salon de Mme du Châtelet ? Il y a une astrolabe. Il y a aussi une lanterne magique. C’est la grand’mère du cinématographe. Cependant que Voltaire nasille la glose du film, dans l’ombre.
Voltaire fut-il vraiment amoureux? « J’aimais pour deux, avouera plus tard l’amante. J’ai passé ma vie entière avec lui, et mon cœur, exempt de soupçon, jouissait du plaisir d’aimer, et de l’illusion de se croire aimé ».
Avec Mme Geoffrin, le Salon devient une institution, une fondation. Il y a les séances, les jours, les heures sont préfixées. On est nourri, culotté : c’est déjà l’uniforme. Il y a la sonnette de la dame qui rappelle à l’ordre et rétablit le calme : c’est déjà le régime parlementaire. Le mari, comme toujours, brille par son absence ou par son silence.
« Qu’est devenu ce vieux monsieur qui ne parlait jamais ? » demande un hurluberlu à la maîtresse de céans.
Et elle, sèchement :
— C’était mon mari. Il est mort.
Dans ces ingénieuses reconstitutions, qui pense, aujourd’hui, à M. de la Sablière ; à M. Geoffrin, fondateur de la manufacture de glaces ; à Jacques-Rose Récamier, banquier. Pour rose, il eût pu en accrocher une, impériale, à son front. Pour Jacques, c’était vraiment Jacques Bonhomme. Comme tous les manieurs d’argent, il éprouva les vicissitudes de la fortune. Tant qu’il fut riche, Juliette lui demeurait fidèle. Mais dès que le temps s’assombrit, elle s’en vola, comme la moinelle après la picorée.
La vestale de l’Abbaye ne manqua pas d’adorateurs. On prétend qu’ils demeurèrent dans le platonique. Il y eut Ballanches, métaphysicien charmant. Il y eut Joubert, si chimérique, si illusoire, qu’on disait qu’il semblait une âme qui avait par hasard rencontré un corps, et qui s’en tirait comme elle pouvait. Et il y eut Chateaubriand...
Sur Juliette et sur René, Anatole France avait une anecdote inusable. Il la sortait, il la faisait reluire, quand, avenue Hoche, il éprouvait un petit vent-coulis d’indifférence ou d’irrespect : « A l’Abbaye-aux-Bois, quelqu’un disait à Juliette vieillie : «Ainsi c’est là que Chateaubriand était à vos pieds!» Et Mme Récamier, de corriger d’une voix «pathétique: «Dites plutôt que c’est là que j’étais aux siens.»
Ce trait rétablissait l’équilibre. Il vengeait le grand homme et l’homme tout court. Il donne le secret, la raison et la morale de ces illustres salons littéraires; aujourd’hui comme hier, comme avant-hier : « un salon c’est une femme. Et une femme, c’est un homme ».
Droite, gauche, Marais, faubourg Saint-Germain, le libéralisme, le jacobinisme... « mes opinions ne sont que des noms propres», a avoué une insigne tenancière de salon : Mme de Staël.
Jean-Jacques BROUSSON.
Page 9
OLLIVIER, LE THÉ CHEZ LE PRINCE DE CONTI
DEFUINNE, MADAME RÉCAMIER DANS SON SALON DE L'ABBAYE AUX BOIS
Clichés Frazier-Soye.
Page 10
L'ART VIVANT
Portrait de Mlle Cahen d'Anvers
Bouquet de fleurs
La toilette
NU
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Photos Bernheim jeune
Page 11
L'ART VIVANT
AUGUSTE RENOIR
Nous n'en sommes plus à révéler Auguste Renoir. Nous n'en sommes plus à l'étudier. Mais la plus vaste présentation de son œuvre tentée et réussie depuis la mort du grand peintre français nous engage à l'aborder dans le sentiment propre à le situer pour l'avenir.
Tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change.
L'exposition Renoir à la Galerie Bernheim jeune, c'est beaucoup plus et beaucoup mieux qu'un sujet fatal pour critiques d'art inspirés. Mieux et plus que le thème sacré du Concours général de l'esthétique. Quel collaborateur de cette revue n'a pas écrit sa page sur Renoir ? Donc, il ne s'agit pas d'être le "meilleur". Il faut s'efforcer d'y voir bien clair.
J'ai visité, à plusieurs reprises, l'exposition Renoir. C'était avant cette conférence, à laquelle je n'assistai point, prononcée devant l'œuvre même par M. Ambroise Vollard qui, auparavant, composa ce livre estimé où le fil critique liait tant d'anecdotes de la vie de Renoir collectionnées avec une passion s'accommodant, pour une fois, du mariage avec la malice. Un film de Renoir au chevalet illustrait la conférence. Tout cela, d'un caractère parfaitement exceptionnel.
J'ai vu des gens, du monde sans doute, acheter leur billet d'entrée avec une espèce de timidité ne relevant pas du snobisme courant. Ce n'était pas non plus par l'effet de quelque phénomène analogue au "debussysme" d'il y a vingt ans.
Cela relevait plutôt d'un sentiment obscur dont j'aimerais, précisément, libérer les esprits pas trop entamés en m'efforçant de situer, d'aider à situer, pour l'éternité, Auguste Renoir parmi les vivants, loin des démiurges de la peinture à l'huile et de leurs religieux commentateurs.
Pourquoi, en ce palais de vie qu'était devenue la galerie du faubourg Saint-Honoré régnait-il un silence de mort ? Le silence du Louvre est déjà assez funèbre. Pourtant ce n'est que le silence des Catacombes. Le baryton d'un guide peut le troubler. Voire, un roulement de tambour, comme dans les cryptes du Panthéon. Là, c'était le recueillement de la chapelle ardente. Laissons les sots, les niais émus, les imbéciles recueillis. L'entrée est libre. Même l'Institut avait envoyé des délégations de fantômes. Mais que j'eusse aimé la généreuse mauvaise tenue de jeunes gens soulevés d'ivresse plastique, les grands bruits et les gros mots des ateliers pas encore encombrés ! Que j'eusse aimé quelque chose de très proche d'une belle danse et qui vint d'une belle fille chérie de ces jeunes gens, possédée littéralement, à le bien reconnaître, des puissances qui font belles les filles de Renoir !
La jeunesse la mieux défendue, encore, par cette bénéfique obscurité des premières années qui aide à tant oser a eu peur de cette apparente vulgarité dont Renoir sut ne rien craindre, sut ne jamais apprendre à se défier pour atteindre à l'absolue noblesse.
L'œuvre de Renoir est belle comme une forte et saine race qui se prolonge. Les grands appétits au service de la toute-puissance. Des ardeurs de barons routiers, gourmands de viandes somptueuses comme de batailles. Une haute sérénité venue de la juste possession. Tous les raffinements du luxe par ce choix exigeant l'abondance pour qu'on le pratique bien. Et la mort du dernier héros avant les singe- ries, les tics, les petits chics et les petites manières, les redressements à faux, les mòmeries, les «chichis» de la noblesse rien qu'héritière, quand elle perd le sens premier de l'œuvre.
Certes, les peintres étaient encore parmi ceux qui «recevaient» le mieux Renoir. A peine étaient-ils enclins à tout gâter par la moins opportune des confrontations : Renoir-Cézanne.
Il y avait, sous de beaux yeux fermés, quand il les fallait tenir grands ouverts sans repos, des chuchotements de femmes, bien faits pour réveiller le Mirbeau des meilleurs jours, ce censeur malappris qui riait aux heures sombres.
Il y avait les fantômes, les vieux peintres officiels traînant des barbes et des parapluies, qui disaient, tout bas, eux aussi: «Je ne comprends pas», mais qui, tout de même, s'étaient dérangés, avait cru devoir se déranger, n'avait pas pu faire autrement que de se déranger, se mouvoir, ces Assis. On les voyait hocher la tête. Ils ne comprenaient pas mais admettaient d'être témoins de quelque chose qui les dépassait. Ils étaient prêts à toutes les capitulations, celles qui leur sont permises. Seulement, c'était trop tard. Pourtant il y a dix ans, cette élection, vous savez bien?... hier encore... Ah! ils avaient bien cru, ces libéraux, ouvrir les portes de l'Institut à l'art moderne. Leurs élèves impressionnistes ne montent-ils pas en loge comme les autres ? Eh bien, malgré tout, c'était raté, c'était une fois de plus raté. L'élection de... ? Une erreur. Et maintenant, sans comprendre, ils voyaient Auguste Renoir installé, plus sûrement qu'au seul Louvre, dans la gloire absolue après Manet (qui n'aimait pas Renoir et qui le disait et qui, au moins, disait pourquoi), après Courbet, après Delacroix : que dis-je ! Après Degas, Lautrec et Seurat, ce Seurat... !
Cependant que les meilleurs de la meilleure jeunesse perdaient un peu de temps, gâchaient un peu de la radieuse journée à discuter du cas Renoir opposé au cas Cézanne. Ce n'est pas que la discussion soit vaine ; aussi bien ces jeunes gens auront-ils réussi à nous obliger de l'aborder, mais comme dit le bon homme : «Il y a temps pour tout». Il y a aussi des lieux plus ou moins propres à chaque chose.
On n'a pas assez crié, on n'a pas assez dansé chez Renoir. Il eût approuvé.
J'écris cela tout en pensant qu'il eût été assez de mon goût de pouvoir, tout plein des libertés, des frénésies, des larges voluptés de Renoir, aller m'embêter non moins voluptueusement, tout seul si possible, au centre de quelque parfaite exposition Cézanne. Est-ce baudelairien ? Baudelaire est bien grand — et on n'en voit aucun autre de sa taille en de telles postures — d'être à la fois le poète de la belle Géante et celui qui s'inventait de sublimes tracas comme fit le vieux Cézanne (on ne se le représente pas volontiers jeune, c'est vrai) qui ne s'en donna qu'un, mais fameux et sur quoi — certes beaucoup plus que sur l'œuvre de Renoir — se construit toute la peinture dont vivent nos yeux.
Que dire à ces jeunes gens dont l'impatience critique, quand il fallait peut-être s'abandonner seulement au plus pur hédonisme de l'heure, nous entraîne à de telles discussions ? Leur dire, sans doute, qu'il faut pénétrer au centre d'une œuvre pour en recevoir la bonne leçon. Qu'ainsi ils entendront aisément que si, un instant, Renoir peut représenter...