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L'ART VIVANT
Revue bi-mensuelle des Amateurs et des Artistes éditée par LES NOUVELLES LITTÉRAIRES
PEINTURE SCULPTURE LE LIVRE
ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
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Direction, Rédaction
146, Rue Montmartre (2°)
Administration et Vente
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse PARIS (6°)
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Portrait d'une Donatrice
par HUGO VAN DER GOES
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Directeurs-Fondateurs :
JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef :
FLORENT FELS
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SOMMAIRE
LE SALON DES ARTISTES DECORATEURS
par ERNEST TISSERAND
Le Salon de Charles Nodier
L'Exposition de la Critique à la Bibliothèque Nationale
Hugo Van der Goes
Promenades
Dans Paris la Grand'Ville
La Publicité à l'Exposition des Artistes Décorateurs
Les Nymphéas de Cl. Monet et les recherches collectives des impressionnistes
Louis Cheronnet
Georges Rivière
Nouvelles et Calendrier des Expositions
J.-J. Brousson
André Salmon
Arnold Goffin
J.-E. Blanche
Jeanne Ramels-Cals
Vanderpyl
Maurice Raynal
Rogelin
Charensol
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Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNEGO, PARIS
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TABLEAUX MODERNES
ÉCOLE DE 1830
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EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN
VENTE - EXPERTISES - ACHAT
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DÉLIVRE DU CAUCHEMAR DE L'ANGCIEN
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dominique
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Paris
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Chagall
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DE LA
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E.-O. FRIESZ
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WAROQUIER
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TABLEAUX MODERNES
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GALERIE PERCIER
PARIS — 38, Rue La Boétie, 38 — PARIS
EXPOSITION RIMBERT
du 30 Mai au 11 Juin
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Tableaux Modernes
Pendant le mois de Juin
Exposition d’Aquarelles
Tél. Élysées 65-58
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GALERIE “LE CENTAURE”
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TROISIÈME ANNÉE
L'ART VIVANT 1er JUIN 1927
LE SALON DE CHARLES NODIER
Jusqu'ici, les conservations de musées ou de bibliothèques justifiaient le verbe «conserver». C'étaient des prébendes, des sinécures. On conservait les tableaux, les estampes, les livres, et, passez-moi le calembour, on se conservait. Régne, depuis la guerre, une émulation d'expositions. C'est à celui de nos conservateurs qui sera le plus épileptique. Ils fouillent le sanctuaire, de la cave au grenier. Un jour, ils découvrent le cœur de Voltaire — bien racorni. — Un autre jour, dans le galetas, des manuscrits en proie aux rats, des chefs-d'œuvre inconnus. Il faut qu'on parle d'eux, ou plutôt du couvent. Le couvent, c'est la rue Richelieu, la place des Vosges, l'Arsenal...
L'historien se demandera d'où provient cette danse de Saint-Guy, bibliophilique, artistique, littéraire... Donnons-lui tout de suite la clef : c'est la guerre. Quand l'Allemand marchait sur Paris, en grande hâte, on déménagea nos collections nationales et municipales. Il les fallait sauver d'Attila et de ses terribles chevaux, qui ne laissent derrière eux ni herbe ni pendules. La paix est revenue, onéreuse et décevante. Les chefs-d'œuvre ont réintégré leurs hôtels, après l'exode provincial. On les a remis en place. Mais il est arrivé pour les tableaux et les estampes, les bibelots et les livres, ce qui advient aux hommes. D'avoir été quelque temps dans la disgrâce, ils ont semblé des intrus au retour. Un ordre nouveau est né du désordre. Une sensibilité nouvelle est éclosée de l'insensibilité de la guerre. Ce qui paraissait jeune a semblé soudain ridé... Au contraire, le voyage a rajeuni tel tableau, qui paraissait décropi. Le conservateur, devenu par force révolutionnaire, a remanié ses rayons, ses cimaises. Il s'est produit ce qui se passe dans les cortèges, où l'on marche à la queue loup-loup. Si un couple se désappareille, c'est la chienlit.
L'épidémie atteint en ce moment le paroxysme. C'est une frénésie. La journée ou la semaine d'un érudit ou d'une bas-bleu, passe en stations, le chemin de la Croix. Pour être à la page, il faut, au potron-minet, s'en aller rue de Richelieu, saluer le Roi-Soleil. En traversant les Tuileries, on est accroché par le Salon, les Arts décoratifs. Autour de la colonne Vendôme, tourne, d'ailleurs, comme un vire-vire, toute la gamme des peintres, modernes ou anciens.
A Carnavalet, après déjeuner, la chambre bleue d'Arthénice, le salon de Mme Geoffrin, la chaise longue de la Récamier... Place des Vosges, dans le logis rose de Victor Hugo, c'est l'invasion romantique. Pour célébrer l'année jubilaire, l'irrésistible conservateur a fait appel à toute la terre, à tous les musées, à tous les greniers. Un grenier, vous le savez, c'est déjà un musée. La chambre conjugale de Hugo, en ces jours-là pair de France, monarchiste et catholique, est transformée en salle de l'indépendance grecque. Sur le parquet en point de Hongrie, devant la cheminée, les canons de Misso-longhi. A la place du trumeau, lord Byron entre les étendards du Prophète. Et puis, c'est le vertige, le châle de Graziella, le crucifix d'Elvire, la guitare de Marceline Desbordes-Valmore, le sabre de Vigny.
Je n'en suis pas bien assuré, mais doivent trainer, quelque part, la carabine de Gatzibelza et le chapelet du temps de Charlemagne, et le hibou empaillé de la Tour Magne à Nîmes.
Cessons de niaiser. Le conservateur de la place des Vosges a ravagé, pour son exposition, les plus belles collections de France et d'Angleterre. On a regret, à la pensée de ces Delacroix, Géricault, Bonington, Droiling, quittant la capitale. Pourrait-on pas chercher querelle d'Allemands aux Anglais ?
L'épidémie a gagné le somnolent Arsenal. Les érudits conservateurs se sont souvenus, tout soudain, qu'un certain Charles Nodier avait présidé, avant eux, à la riche collection littéraire, créée par le marquis de Paulmy. Et ils ont crié : «De ta suite, ô Roi, je suis ! Nous aussi, nous sommes jubilaires! Par l'auteur de Tribly, de Jean Shoggar et du Peintre de Salzburg, nous sommes romantiques !»
Et l'on a reconstitué l'appartement du fantastique conservateur. Voici le meuble d'acajou, Restauration, recouvert d'un broché cerise et jonquille, où se prélassèrent Hugo, Soumet, Guiraud, Emile Deschamps, Sophie et Delphine Gay, Alexandre Dumas... Aux murs, les tableaux qui décoraient la pièce : le portrait de Mme Nodier, par Fanny Robert ; de Marie Nodier, que Hugo appelait «Notre-Dame de l'Arsenal»...
C'est ici que résonnèrent, pour la première fois, les strophes souveraines du Lac.
Une vitrine est consacrée aux albums de Marie Nodier. Elle donnait dans le travers du temps, la chère demoiselle : Quatre albums. L'un ouvert sur l'inévitable sonnet d'Arvers. L'autre, avec Le Cor autographe d'Alfred de Vigny. Sur le troisième, une sépia du baron Taylor, un sonnet d'Alfred de Musset.
Des portraits, des bustes, des gravures, des lithographies, des manuscrits, des autographes, des reliures à la cathédrale...
Tout ce qui paraissait hardi, et un peu satanique, au temps de nos grand'mères.
Il n'est que de laisser couler le temps : il assagit tout.
Mais suivons l'auteur des Trois Mousquetaires. Alexandre Dumas ranime de son style facile cette pieuse exhumation. Et d'abord, comment pénétra-t-il, lui, inconnu et sans prestige, à l'Arsenal? Le bibliothécaire, qui craignait les fâcheux, les écornifleurs, les tapeurs — il n'en chômait pas, déjà — se tenait sur ses gardes. Pour arriver jusqu'à lui, il fallait montrer patte blanche. Ce fut justement en 1828 qu'eut lieu l'opération stratégique. La fille de Nodier, Mme Ménessier, en a noté les amusantes péripéties dans ses souvenirs. C'était alors une jeune fille vaporouse — les vapeurs étaient très à la mode — On jouait aux sylphides, comme on joue aujourd'hui au tennis.
«Un matin, conte la fille de Charles Nodier, j'entrai dans la chambre de mon père. Il lisait les journaux
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L'ART VIVANT
et interrompit à peine sa lecture pendant la durée de notre petit colloque :
— Père, il y a là un monsieur qui est déjà venu la semaine dernière. Faut-il le faire entrer?
— Tu ne sais pas ce qu'il veut?
— Je ne lui ai pas demandé, naturellement.
— Et son nom? Tu ne le lui as pas demandé non plus?
— Si fait... Il s'appelle Alexandre Dumas.
— Alors c'est bien. Dis lui que je suis sorti.
— Il est homme de lettres...
— Parbleu ! Qu'est-ce qu'il serait ! Tiens, je t'en prie, trouve quelque chose : Dis-lui que tu as eu la maladresse de m'égarer. Mais tâche de m'en débarrasser...
« J'allai rejoindre M. Dumas un peu confuse, un peu ennuyée, de la mission déplaisante que mon père me donnait à remplir auprès de lui. A l'accent du refus, j'avais compris qu'il était sans appel.
— Je vous remercie, mademoiselle, me répondit le jeune visiteur en me saluant avec un bon sourire. Je ne suis pas facile à décourager, allez... je reviendrai.
« Deux ou trois jours après, il revint en effet :
— Eh ! bien, mademoiselle... Votre impression, s'il vous plaît? Pensez-vous que je serai plus heureux, aujourd'hui ?
— Mon Dieu, je n'en sais rien, monsieur, répondis-je. Mais je vais faire au moins tout ce qu'il dépendra de moi pour cela.
La jeune ambassadrice s'en va trouver le conservateur, et, d'un ton câlin :
— Père, c'est le monsieur de l'autre jour, M. Alexandre Dumas...
— Diantre ! Cette fois il va falloir lui dire que je suis mort...
— Il serait plus simple de le recevoir.
— Tu trouves ça simple, toi? Tu es charmante. Il vient me demander cent sous...
— Comment? Ce jeune homme de belle et aimable mine, à la tournure gracieuse et distinguée te demande l'aumône?
— Il faut convenir que les petites filles ont terriblement d'imagination. Je ne sais où tu vas chercher son signalement. Il n'est pas jeune. Il n'a jamais eu la mine aimable. Il a simplement l'air d'un vieux marchand de contremarques...
— Parfait. Comme nous ne nous entendons pas du tout, évidemment, la seule manière d'en finir, c'est d'aller chercher M. Dumas. J'y vais.
— Alors, apporte-moi cent sous, reprit mon père avec résignation.
Dumas une fois dans la pièce subjuga le conservateur. On ne put plus se passer de lui. Il devint un des piliers du fameux salon romantique et l'une des fourchettes les plus acérées de la salle à manger.
Revenons au salon de l'Arsenal. De 1826 à 1843, s'y rencontrent Considérant, Saint-Valéry, Gustave Planche, Amaury Duval, Paul Foucher, Louis Boulanger, Jean Gigoux, Alexandre Bixio, Francis Wey, Félix Arvers, Musset, Toussenel, Charles de Mazade, Benjamin Constant, Lafayette, Hugo... Et, côté des femmes : Mme Victor Hugo, la comtesse O'Donnell, Mmes Amédée Pichot, Duponchel, Devéria, Robert Fleury, de Bazaine, Alexandre Bixio, Auguste Jal, la comtesse Abel Hugo, Anaïs Ségalas, la duchesse d'Abrantès...
Hugo.. C'est avec le jeune poète que Nodier, chargé d'écrire la relation des cérémonies du sacre, fait le voyage de Reims. Le poète avait vingt-deux ans à peine. Il était éperdument royaliste et nouvellement marié :
— Votre avenir m'inquiète, mon pauvre Victor, lui disait en riant Charles Nodier. Vous êtes terriblement jeune. Et j'ai peur que vous ne soyez terriblement vertueux...
Quand il s'agit de revêtir, pour le sacre, l'habit à la française, l'épée en verrouil, le jabot de dentelle, les manchettes, Nodier, perdu dans cette glorieuse friperie, appela le poète à son aide. Et c'est le jeune Hugo qui jabota et empanacha l'historiographe des solennités rémoises.
A la suite de Mlle Nodier, faufilons-nous dans le salon de l'Arsenal. « Il n'est ni très vaste, ni très somptueux. Mais à certaines heures du jour, ses boiseries blanches rayonnent. Le soir, deux ou trois lampes ne parviennent pas à l'éclairer. Nodier s'adosse au chambranle de la cheminée, les mollets au feu, le dos à la glace. Il conte une des charmantes histoires de sa jeunesse. C'est à la fois Walter Scott et Perrault. Non seulement Nodier était amusant à entendre, mais il était charmant à voir. Son long corps efflanqué, ses longs bras maigres, ses longues mains pâles, son long visage plein d'une mélancolique sérénité... tout cela s'harmonisait, se fondait avec sa parole un peu trainante et avec son accent franc-comtois. Ceux qui entraient faisaient silence, saluaient de la main et allaient s'asseoir dans un fauteuil, ou s'adosser contre le lambris.
Le récit achevé, Nodier se laissait glisser doucement dans son grand fauteuil. Il souriait. Il se tournait vers Lamartine ou vers Hugo :
— Assez de prose comme cela... Des vers ! Allons, des vers...
Et sans se faire prier, l'un ou l'autre poète, de sa place, les mains appuyées au dossier d'un fauteuil, ou les épaules assurées contre le lambris, laissait tomber de sa bouche le flot harmonieux. Cette fois, on applaudissait. Les applaudissements éteints, Marie Nodier se mettait à son piano. C'était le signal de la contre-danse.
*
Ces reconstitutions suscitent, à la fois, la piété et l'ironie. L'ironie... Nous voilà au temps des reliques. Aurions-nous défleur la légende dorée, et le Rosier de Marie, pour nous prosterner devant les guenillons de Clio? Il n'est pas très beau, le meuble de Nodier... Avant la guerre, on trouvait cet acajou dans l'arrière-boutique des antiquaires provinciaux. L'amateur le dédaignait. Mais la Restauration et le Louis-Philippe sont entrés depuis dix ans dans la curiosité.
On a beau me dire : « Musset, Lamartine se sont assis là, sur ces coussins... » Je n'éprouve aucun vertige devant le capiton. Je suis, au contraire, intéressé au point le plus vif, par les images contemporaines, les portraits de ceux qui vinrent là... Leur réunion forme l'atmosphère. Le salon des morts donne une leçon aux vivants.
Ils parurent audacieux. Au paisible jardin des lettres, ils firent figure de Jacobins. Les voilà tous réconciliés, conservés, catalogués, officiels, classiques.... C'est la moralité de ces reposoirs jubilaires.
Ouvrons largement nos fenêtres à l'air du temps. Car le musée nous guette.
Jean-Jacques BROUSSON
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L'ART VIVANT
LE SALON DE CHARLES NODIER
CHARLES NODIER, PAR PAULIN GUÉRIN
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LE SALON DE L'ARSENAL, EAU-FORTE PAR TONY JOHANNOT.
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L'ART VIVANT
L'EXPOSITION DE LA CRITIQUE
A LA
BIBLIOTHÈQUE
NATIONALE
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E. de GIRARDIN
ÉMILE DE GIRARDIN
EXTRAIT DU PANTHÉON NADAR
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SAINTE-BEUVE
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L. VEUILLOT
LOUIS VEUILLOT
EXTRAIT DU PANTHÉON NADAR
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CHAMPELEURY
Photographies Nadar
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THÉOPHILE GAUTIER
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L'ART VIVANT
L'Exposition de la Critique à la Bibliothèque Nationale
L'Exposition de la Critique nous donne toutes les espérances.
En 1977, une plus vaste place étant faite à la critique d'art, mon arrière-petite-nièce, Eve, Rosine ou Francine, tondue de frais, charmante en son pagne de demi-saison, pourra voir au 2e Salon, une lettre de l'Oncle à M. Guenne, déplorant une perte d'épreuves et une lettre à l'Oncle, du chef de bataillon Carpeaux, fulminant contre tel passage incompréhensible, à cause d'une ligne sautée. Eve, Rosine ou Francine passera, indifférente. Mais les érudits n'y comprendront rien, bien qu'ils s'y attardent. Révons que le visiteur ait au moins la revanche d'admirer Picasso, Derain, Kisling pour qui l'Oncle a posé. Ainsi rêval-je dans le demi-jour de la Bibliothèque Nationale. Que c'est petit, ces miettes ! Pauvres lettres ! Misérables bouts de bout de critique ! Ah ! que ce serait misérable s'il n'y avait pas un peu de bonne peinture et beaucoup de graphisme alerte et, par là, cette joie de mesurer le « Berlioz » de Delacroix au « Berlioz » d'André Gill.
Mais ces bouts de lettres, ces bouts de critique, sous verre ! Pour s'émerveiller avec des cendres, il faut l'intervention du génie créateur. J'ai frêmi, je m'en souviens, je suis parti bouleversé, il y a déjà dix ans, je pense, d'avoir contemplé, au Musée Victor Hugo, ce manuscrit du Faust traduit par Gérard de Nerval ; ce manuscrit lu par Goethe, ces lettres formées par le poète des Chimères sur quoi s'étaient posés les yeux du grand homme, bon poète des Élégies romaines ! Une fièvre identique m'a possédé, hier, au même lieu, à soudain ne plus rien voir d'autre, parmi pourtant d'authentiques chefs-d'œuvre, que des cahiers couverts d'une écriture sépia, rappelant moins la plume d'oie que le pinceau (ainsi, en 1927, des lettres de Picasso), des fragments du Journal de Delacroix.
Mais Alexandre Dumas fils, éperdu parce qu'il a oublié Monsieur Arthur ou la cousine de Bonnat dans son service de Francillon ? Mais les corrections de Pontmartin à ses feuilletons revus pour le volume ?
Dieu, merci, ce n'est pas ce dont j'ai à parler ici, en attendant l'extrême plaisir de vous dire ma visite à l'exposition organisée par Raymond Escholier, au Musée Victor-Hugo, la Jeunesse des Romantiques.
A l'Exposition de la Critique, la bonne peinture touche d'autant plus les cœurs et les esprits que, très rare, elle se détache littéralement des murailles (on a eu le vice de tout accrocher au-dessus de la cimaise) cloutées d'excrables peintures : Sarcey en famille, par Baschet et tous les Bonnat, pour citer tout de suite le pire.
Parmi les lettres grosses des petites misères du spectacle, entre le Vert-Vert, l'Orchestre, l'Entr'acte, d'autres programmes périmés, la lorgnette, en ivoire jauni comme un souvenir de première communion, de Jules Janin, une photographie d'Ibsen et une admirable photographie de Réjane en son meilleur temps, on trouve de plaisantes images, lithographies gravures, des caricatures toutes commandées par l'actualité et dont plusieurs arrivent en bonne place aux frontières de l'immortalité, avant les huiles, c'est le cas de le dire. Mais, en toute justice, comment bien composer une sélection, alors qu'il faut, et de si près, compter avec la négligence, l'avarice des héritiers, la parcimonie ou l'aveuglement des collectionneurs, de tous ceux qu'on dut solliciter ?
Par un accident assez heureux, on a fait une grande place à la querelle Talma-Geoffroy, suite bien divertissante. Mais quel malheur qu'on n'ait pu, ou qu'on n'ait pas su, retrouver l'étonnante série des Daumier sur le théâtre classique ! Ce sont les idées mêmes de Stendhal sur la question ; entendez d'un Stendhal qui ferait rire.
Et Daumier chantant la chute d'Icare :
Tandis que le soleil lui rôtissait les ailes,
Son vieux gredin de père, auteur de ce moyen,
Disait, voyant choir des voûtes éternelles :
« Décidément, ça ne vaut rien. »
Ou la présentation d'Ulysse à Nausica :
A l'aspect du héros souillé de limon noir,
Tout juif, mais Nausica, dans sa pudeur naïve,
Lui dit en rougissant, sans quitter sa lessive :
« Quel dieu, noble étranger, t'amène en mon lavoir? »
C'est que ce grand classique était tout de même sensible à l'invention des chemins de fer, croyant à la nécessité d'exprimer son temps en créant pour cela le langage de son temps, littéraire ou plastique, comme fit son ami le classique Baudelaire, sans pour cela rien renier de ce qu'il reconnaissait d'absolu, d'inactuel, dans Boileau.
Il ne convient pas de s'attarder excessivement, si c'est d'absents qu'il s'agit là.
Parlons donc de ce que nous avons vu.
C'est d'abord le très beau Diderot de Van Loo, beau parce que très expressif. Mais quel poncif a créé Van Loo, qui n'en peut mais ! Diderot fut le premier critique d'art ; il avait tant d'esprit, ce fils du coutelier de Langres, qu'on peut bien croire qu'il fit exprès d'être, étant le premier, l'un des pires, pour donner une leçon bouffonne à tant de gens de lettres, si prompts à se mêler de ce qui ne les regarde point. Van Loo peignant Diderot la plume à la main, environné de paperasses, de fiches, en un négligé artiste, ruminant quelques-uns de ces articles riches d'énormités de ce ton : « comme cela est coiffé ! que le dessin est beau ! que la touche est fière ! » — a fourni, pour longtemps, le type du critique en action. C'est de lui que s'inspirent tous ces Brunetières, ces La Pommeraye, ces Sarcey prodigués. Manet, lui-même, ne s'en est qu'à peine libéré en son mâle portrait du jeune Zola. Le comité de la critique a voulu voir, sans doute, le Zola de Mes Haines. J'ai exclusivement pensé à toutes les bêtises écrites par le grand naturaliste sur l'immense Cézanne ; ce Cézanne dont Zola dissimulait des merveilles dans un placard, afin de lui épargner les railleries de ses amis. Pas moins, comme « ils » eussent dit à Aix.
Le poncif Van Loo, on le retrouve encore, en long cette fois, dans le très agréable Emile Bergerat de Maurice de Lambert. J'avoue que je n'escomptais pas un plaisir si réel d'un ouvrage, revu après tant d'années, d'un des petits maîtres du modern'style. Et puis, Bergerat, le grognon de la rhétorique à calembours, le bougon du petit poème à forme fixe, le Caliban du Napolitain, tout soumis au bariolage post-symboliste, assez directement reçu de Théo Van Rysselberghe, c'est très amusant.