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First pages of the volume, freely accessible.
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1re Année - N° 23
3e
1er Décembre 1925
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REVUE BI-MENSUELLE DES AMATEURS ET DES ARTISTES
ÉDITÉE PAR LES
“NOUVELLES LITTÉRAIRES”
L’ART VIVANT
ARTS DÉCORATIFS ET APPLIQUÉS
PEINTURE • LE LIVRE • SCULPTURE
LES ARTS DE LA FEMME
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SOMMAIRE :
Bakst……………… André Levinson
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Les Santons…………… Léon Mouche
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Les Cathédrales de France :
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Un ancêtre du cubisme … André Doderet
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Bourges…………… René Schneider
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Chronique artistique …… André Salmon
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Aix et Cézanne ……… Charensol
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Chronique de l’art décoratif Ernest Tisserand
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Plan de Montpellier…… Ernest Fornairon
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L’art et la mode : les Tissus. Clarisse
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Adrien Hébrard ……… Guillaume Janneau
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Les Expositions………… Charensol
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L’Art Catalan ……… Narcis Maso
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Carnet de l’Amateur …… Philippe Marcel
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François Pompon …… Ed. des Courières
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Informations, faits divers et calendrier.
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Directeurs-Fondateurs : JACQUES GUENNE et MAURICE MARTIN DU GARD
Rédacteur en Chef : FLORENT FELS.
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Vente et Administration :
LIBRAIRIE LAROUSSE
13-17, Rue du Montparnasse
PARIS
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BING & CIE
EXPOSITION
GROMAIRE LANSKOY SALVADO
du 1er Décembre au 15 Décembre 1925
20 bis, Rue de la BOÉTIE
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GALERIE MARCEL BERNHEIM
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Téléph. Central 88-28 — Télég. MABERNECO, PARIS
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TABLEAUX MODERNES
ÉCOLE DE 1830
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EXPOSITIONS PERMANENTES D'ART CONTEMPORAIN
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ÉTUDES CHEZ SOI
L'ÉCOLE UNIVERSELLE, placée sous le haut patronage de l'État la plus importante école du monde, permet, grâce à ses cours par correspondance, de faire chez soi, dans le minimum de temps et avec le minimum de frais, des études complètes dans toutes les branches du savoir. Elle vous adressera gratuitement, sur demande, sa brochure N° 1088, où vous trouverez des renseignements complets sur toutes les études et carrières. Indiquez dans votre lettre les études ou carrières qui vous intéressent.
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ÉCOLE UNIVERSELLE
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"CLIO"
Reliure automatique pour collection annuelle de L'Art Vivant
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Les lecteurs peuvent recevoir tous renseignements sur le "Clio" en s'adressant au Service Commercial de l'Art Vivant, Cie Auxiliaire de Publicité, 146, rue Montmartre, Paris (2°).
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1re Année - N° 23. 3fr. 1er Décembre 1925
L'ART VIVANT
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Rédacteur en chef: Florent FELS
Revue Bi-Mensuelle des Amateurs et des Artistes Éditée par les "Nouvelles Littéraires"
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FRANCE
Un an : 65 fr. Six mois : 55 fr.
Edition de luxe... un an : 150 fr.
ÉTRANGER
I. Pays ayant adhéré à l'accord de Stockholm
Un an : 82 fr. Six mois : 45 fr.
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II. Pays ayant décliné cet accord
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(Voir la liste de ces pays aux pages suivantes)
BAKST
Rares sont les artistes dont le nom dépassant les limites de leur identité personnelle, sert à désigner une époque. Quand nous mentionnons le temps du Biedermeyer, nous songeons à peine au fameux ébéniste viennois : nous nous trouvons transportés d'emblée dans l'ambiance de ce romantisme bourgeois de 1830, où résonne le « Carnaval » de Schumann, où dans sa corolle de tulle, danse Fanny Elssler cependant que Hoffmann consigne les faits et gestes du Chat Murr. Entendons-nous citer le nom d'Offenbach ? Tout y est. Thérésa et Guys, les fêtes de Compiègne et la « Nana » de Manet, bleue et rose. C'est de même que le nom de Bakst détermine toute une époque de goût qui encore s'achève. Ce nom est comme une notion collective tant il résume de choses. Certes, il ne fut pas isolé dans son action. Il a été porté au faste d'une réputation universelle par cette poussée de rénovation artistique qu'assuma en Russie le groupe de « Mir Iskousstva » et qui passa la frontière et envahit Paris sous le drapeau des « Ballets Russes ». Le triomphe fut complet. Bakst venait à son heure.
Quand, il y a dix-sept ans, Bakst se réveilla célèbre le lendemain de « Shéhérazade » il avait déjà atteint sa maturité ; il avait parcouru un long et tortueux chemin ; il avait fait la saisissante découverte d'Hellas en rétrogradant de l'Acropole phidien jusqu'à « l'épouvante antique » de Mycènes ; il avait goûté de tous les poisons de l'Orient ; il avait réveillé l'âme enfantine et charmante qui sommeillait dans les porcelaines du règne de Nicolas Ier. Lew Samoilovitch avait déjà créé « Œdipe à Colonne », « Salomé » et la « Fée des poupées ». Il combattait au premier rang d'une ardente phalange pour l'avenir du théâtre russe.
Puis il vint en Europe. Et sa venue se trouva utile, propice, providentielle. L'Occident l'adopta. Paris, mégaphone gigantesque, sonna sa gloire neuve. Qu'était-il advenu ? Quelle fut la prodigieuse nouveauté dont le peintre russe enrichit l'art européen ?
Les décors avaient restitué ce que le xixe siècle avait méconnu, dénature, oublié : l'unité optique du spectacle, la totalité (pour employer un vocable cher à Goethe) de la vision théâtrale. Dans « Shéhérazade » ou « Daphnis et Chloë », ce ne furent pas seulement les couleurs des costumes qui se trouvèrent reliées au décor et aux accessoires par des oppositions ou dégradations de tons, mais le rythme saltatoire des danseurs sembla reproduire celui des surfaces colorées. À chaque point de l'ensemble, la même magie agissait : fanfares de vert émeraude, coulées d'or et d'ombre, rutillements de saphirs, orgies pourpres et oranges. L'engouement et la surprise de 1908 me sont encore présents. Paris était ivre de Bakst. Et cet enivrement ne fit que croître dans les années qui suivirent. L'intervention de Bakst et surtout l'aspect oriental, violemment exotique de son apport eurent une répercussion incalculable. Voilà dix ans et plus que chaque tentative nouvelle de résoudre le problème du spec-
PORTRAIT DE MADAME IDA KUBINSTEIN
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L'ART VIVANT
tacle se produit pour ou contre Bakst et sa conception. On le suit où le combat. Mais on ne saurait l’ignorer.
Sans doute, la question de «l’homme en scène» se pose pour notre génération d’une façon différente; l’organisation de l’espace théâtral obéit à des principes modifiés. Le pittoresque nous est suspect; l’esprit plastique le cerne. Le point de vue technique remplace au théâtre la vision colorée. Cependant, l’exemple de Bakst apparaît décisif, son rôle splendide. Car il a tiré l’art du décor de sa léthargie naturaliste.
La rétrospective organisée chez Charpentier pour honorer la mémoire de l’artiste disparu englobe des éléments importants de l’œuvre de Bakst. La sélection quelque peu fortuite
Elle témoigne de l’envergure de l’imagination la plus féconde, de la continuité d’un formidable labeur.
Mais la leçon de l’exposition posthume ne rend que plus amer le
tacle dont l’artiste lui-même restait le promoteur jusqu’au moment où se levait le rideau. Ordonnateur incomparable il commandait en maître sur le plateau avec un instinct inné de la chose théâtrale. Ceux qui n’auraient pas vu des œuvres montées par Bakst ne se rendront pas compte de son tempérament sans pareil d’homme de théâtre. Sans lui, sans sa présence réelle, ces aquarelles, jalons de sa carrière glorieuse, ne sont plus que des reliques, des allusions à ce qui fut. Chacune de ces maquettes est morte un peu le jour où l’animateur mourut.
Tout cela ajoute à la tristesse solennelle de cette exposition, grave comme une cérémonie funèbre. Et c’est avec une émotion douloureuse que nous disons
et non exempte de graves erreurs se montre pourtant représentative dans son trop vaste ensemble.
sentiment d’une perte irréparable. Les maquettes de Bakst ne sont qu’une étape de la réalisation du spec-
à jamais adieu à l’homme étonnant qui n’est plus.
André LEVINSON.
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PERSONNAGES DE SADKO
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L'ART VIVANT
LES CATHÉDRALES DE FRANCE
BOURGES
L'art gothique reste toujours un des plus saisissants exemplaires d'« Art vivant ». De la vie il a la souplesse ondoyante, qui varie presque à l'infini les aspects d'une même structure essentielle. Le principe est toujours le même.
C'est la merveilleuse découverte technique qui dès le milieu du xiiie siècle aide à capter toujours plus d'espace, d'air et de lumière, transforme la maison de Dieu, le logis des hommes, la figure des villes, bref la vision des Français pour trois cents ans; la voûte sur nervures croisées, avec le système de ses conséquences nécessaires. Mais cela n'empeche pas nos cathédrales d'avoir chacune, au dedans et au dehors, une individualité si marquée, que de loin, ou même sur une simple photographie, on les reconnaît comme des personnes familières.
Prenons pour exemple Saint-Etienne de Bourges, une des plus personnelles. Sa première originalité, c'est qu'étant à 240 kilomètres de Paris, juste au centre de notre pays, elle est la sœur authentique des cathédrales du Nord, de celles que nos pères disaient « françaises » parce qu'elles se groupent dans l'Ile-de-France, terre d'élection de l'art nouveau. C'est une sœur lointaine, voilà tout.
Sœur ainée des cathédrales du xiiie siècle, mais fille certaine de Notre-Dame de Paris. C'est probablement l'archevêque Henri de Sully, frère d'Endes de Sully, évêque de Paris, qui l'a voulu entre 1184 et 1199, et c'est peut-être un maître d'œuvre venu de Paris, où l'on continuait Notre-Dame, qu'il a appelé pour la dessiner. Il suffit pour n'en plus douter de regarder le plan : même ampleur superbe, déployée en cinq vaisseaux, quatre collatéraux flanquant la nef ; même rond-point, même double déambulatoire, et plus tard, au xve siècle, même souci, pour la logique et pour satisfaire la piété des particuliers ou des corporations, d'enrichir le monument de chapelles latérales en englobant les contreforts dans le mur extérieur. Mais en imitant la métropolitaine la berrichonne garde son indépendance. Plus de transept, même réduit comme il l'est à Notre-Dame. C'est Bourges qui renonce délibérément, absolument, à la traditionnelle croix latine, qu'on préférerait à la fois comme un symbole mystique et une disposition commode pour les cérémonies du culte. L'architecture romane y était très attachée, l'architecture gothique va y revenir. Mais Bourges a voulu surtout une vaste salle de perspective unique, qu'aucun décrochement n'interrompt dans sa rectitude. Impressionnant est ce vaisseau qui file tout droit ; d'autant plus que l'écart entre les deux rangées de colonnes, en s'élargissant de plus d'un mètre de l'entrée au sanctuaire, lui laisse jusque dans l'éloignement tout l'effet de son ampleur. C'est d'une habileté souveraine.
L'élévation intérieure précise encore cet effort puissant de concentration. La nef est peut-être la plus étrange de l'art gothique. Sans doute la voûte est encore à six quartiers comme à Notre-Dame de Paris :
c'est le vieil héritage des abbatiales normandes de l'époque romane, et une complication archaïque que le génie latin des maîtres d'œuvre, à partir de Chartres, va simplifier. Mais ici encore le souvenir de Notre-Dame est bien vite secoué : non seulement il n'y a plus de
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FAÇADE DE LA CATHÉDRALE
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L'ART VIVANT
LE GRAND PORTAIL
transept, mais les tribunes même ont disparu. C'est fini de ce premier étage en profondeur, qui était lui aussi un legs de la Normandie romane : seconde église superposée à celle d'en bas, cavernes sembles où s'engouffraient le regard et la pensée au lieu de monter directement du sol à la voûte. Bourges la première unifie l'élevation. Aux tribunes elle substitue une galerie de circulation, le triforium, et celui-ci même eile le réduit, elle l'écrase comme les fenêtres hautes. Entre les arcades et la voûte il n'y a presque rien. Alors cette nef prodigieuse, qui monte à 38 mètres (tandis que Paris n'en avait que 33) est un effet unique de columnaison. Trente piles colossales mais légères, cylindriques et flanquées de colonnettes, s'élèvent d'un seul jet jusqu'au triforium et au clerestory, qu'elle semblent vouloir diminuer, tasser, pour rejoindre plus vite la voûte. La nef de Bourges est la grande salle hypostyle de l'art gothique, le Karnak de l'architecture chrétienne. Là est son originalité essentielle.
Il faut donc s'attendre que dans son élévation extérieure aussi Bourges soit tout à fait à part. Sa façade, reconnaissons-le, est alourdie par les épais contreforts que nécessita au xve siècle l'imminence d'une catastrophe sur ce terrain mouvant.
Elle est d'ailleurs mutilée ; et elle a perdu par l'élargissement du perron la juste perspective que cherchèrent toujours en ce siècle de l'harmonie les maîtres d'œuvre experts, à la musique des rapports.
Mais que de compensations la font unique ! Cinq portes pour les cinq vaisseaux intérieurs : c'est une belle franchise, que Notre-Dame de Paris n'avait pas osée, et c'est le plus majestueux ensemble de portails qu'offre l'art gothique Voici donc qu'aux côtés du Souverain Juge et de la Vierge les saints patrons de la cité, Saint Ursin, Saint Etienne et Saint Guillaume peuvent avoir leur portail à eux ; et l'on sait combien les cités du Moyen Age tenaient à bien loger ces protecteurs familiers qui font descendre le divin à portée de la main, dans le train-train de la vie. Notre-Dame de Paris n'avait pu loger Saint Etienne et Saint Marcel que sur les côtés. Cette façade risquait, il est vrai, d'être écrasante : heureusement le « grand housteau » donné au xive siècle par le Duc de Berry y ouvre de bas en haut un vide lumineux. Sur les flancs les arcs-boutants à double volée comme à Notre-Dame sont, pour la première fois, à double étage : le rythme s'accentue dans l'espace pendant que la solidité s'assure. Enfin le chevet révèle l'esprit d'à-propos qui jaillissait spontanément à cette époque jeune. Comme on voulait des proportions grandioses, mais qu'on manquait d'espace, crânement on lança l'abside par-dessus la vieille enceinte gallo-romaine. Et pour la soutenir sur le vide on planta dans le sol une robuste crypte qui forme sub-traction. Prodige d'habileté : la nef repose sur le sol, le chevet est suspendu sur une église souterraine, gardienne ténébreuse de tombeaux. Ainsi le monument vu de dehors s'élève du fond de l'ancien fossé d'un mouvement harmonieux et puissant. Il ne restera plus qu'à accrocher à l'abside, plus tard, en dehors du plan primitif, cinq jolies chapelles. À peine soutenues sur une légère épine, coiffées de pyramides aiguës, ce sont de fins bijoux suspendus à la nuque du colosse. Comme toujours dans l'art du xiiiie siècle l'idée pratique s'achève en poésie.
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ABSIDE
Il va sans dire que Bourges, comme les autres, porte ou abrite un monde de figures sculptées qui précise son expression. A ne prendre que la sculpture du xiii^e telle qu'elle s'offre au portail royal, où se résument ses efforts, on voit tout de suite qu'il y a bien un atelier de Bourges. Les grandes statues détruites des montants n'étaient plus adossées aux colonnes comme à Paris, mais simplement posées, en vraies statues. Evénement considérable ! La statue se détache de l'édifice, discrètement, et bientôt, suivant son quant-à-soi, à Reims et Bordeaux par exemple, va se pencher, se hancher, et descendre. De monumentale elle deviendra purement « plastique » et mobilière. Le jugement dernier (vers 1260) a été déplorablement restauré de 1834 à 1846, mais que de nouveautés ! Tous les ressuscités sont nus. A Autun aussi, dès le xii^e siècle, ils sortaient sans voiles de leurs tombeaux. Mais cette pauvre nudité romane restait pétrifiée ! Or voici des corps tendres, de la chair vivante et mouvante. Tel ressuscité vu de dos au moment où il soulève la dalle, est certainement taillé d'après le vif avec le sentiment direct du muscle où remuent les ombres. C'est déjà, chez l'imager, le culte du « morceau ». Bien mieux : à Bourges (avant Rampillon dans l'Oise) recommence après sept siècles l'audace ensorcelante du paganisme, la glorification du corps féminin. A Autun, encore, il apparaissait, mais si fruste ! Ici une exquise jeune femme se dresse hors du sarcophage comme une anadyomène hors de la piscine, esquissant le geste pudique de la Vénus de Médicis. Elle est seule debout, seule entièrement de face, franchement proposée à l'admiration. La beauté de la femme avait disparu de l'art depuis la fin du monde antique : la voici qui reparait, mais spiritualisée par le Christianisme. On sent que l'imager est vivement ému devant elle, mais il l'épure par le tact de son ciseau et la gravité de la scène sacrée. L'art gothique reste chaste, mais en prouvant que, quand il le veut, il excelle à ce que Cellini et la Renaissance donneront comme la décisive épreuve de l'artiste : représenter un homme ou une femme nus.
Au-dessus de ce Réveil des morts, figure la Séparation des bons et des mauvais. Une fois de plus l'atelier de Bourges a mis à un vieux motif sa marque personnelle. Uhe facétie rabelaisienne, un sens spontané du grotesque a modelé ces diables de fabliau, qui ont une tête humaine dessinée sur le ventre pour nous faire entendre où descend l'intelligence dévoyée par l'instinct. L'imager ne craint plus le démon, il le nargue. Or cela est nouveau. Pendant ce temps la procession des élus s'en va vers le Paradis, porteuse elle aussi de nouveautés délicieuses. Un franciscain en robe de bure et cordelière ouvre le cortège : hommage émouvant du clerc qui a fourni le programme et de l'imager qui l'a sculpté au doux mystique qui précha l'amour au monde féodal. N'est-ce pas l'esprit d'amour, largement ouvert à la vie, à la Nature, optimiste, qui desserre le dur art roman en Europe et y fait épanouir l'art gothique? Derrière lui, un roi, couronne en tête et fleur de lis à la main : Saint Louis sans doute, qui vit encore au moment où l'imager l'achemine vers le Paradis. Ainsi Sainteté et Royauté scellent à Bourges leur alliance.
Il n'est pas jusqu'aux vitraux que n'ait marqués en quelque façon le genius loci. La féerie lumineuse a brillé ici durant cinq siècles. Ceux de la grande époque, du xiii^e, sont, il est vrai, de l'Ecole de Chartres; mais plus encore qu'à Chartres les corporations qui les ont donnés, charpentiers, tailleurs de pierres, tisserands, bouchers, tanneurs, pelletiers..., y ont mis leur sceau. C'est-à-dire qu'ils s'y sont mis eux-mêmes...
Ils sont là, au bas de la verrière, en petits médaillons, besognant allègrement de leur métier. Et ces petits tableaux de genre insinuent dans le goût décoratif général la « tranche
LA NEF
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L'ART VIVANT
LES DAMNÉS AU JUGEMENT DERNIER
de vie », de vie artisanne familière. Du reste, comme chaque corporation a son saint patron, c'est surtout la vie des saints qui est figurée. Alors ce sont contes merveilleux, scènes narratives, qui font entrer (lentement) dans le grand art stylisé du vitrail le mouvement, la vie toujours. Au coin d'un épisode le Réalisme des xive et xv siècles attend son heure.
Ainsi Bourges, à demi-archaïque encore et déjà riche d'avenir, se place, dans la glorieuse série de nos cathédrales, entre celles du xiiie siècle, Noyon, Senlis, Sens, Laon, Notre-Dame (1163) et les grandes affranchies du xiiiie. Elle fait transition entre Paris et Chartres. Par la vertu de l'heure et du pays elle offre un aspect savoureux de la pensée et de la sensibilité françaises. Rien d'étonnant qu'elle exerce au loin son rayonnement. En Espagne, les Castillanes Burgos, fondées dans le premier quart du siècle au pays du Cid, et Tolède, fondée vers 1225 dans la ville des émirs, face à l'Andalousie musulmane, sont l'une et l'autre françaises par sa grâce.
René SCHNEIDER,
Protesseur à la Faculté des Lettres de Paris.
PARTIE DU TYMPAN REPRÉSENTANT LE JUGEMENT DERNIER
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L'ART VIVANT
AIX ET CÉZANNE
Il est des malentendus qui se créent, se prolongent, s'éternisent, sans que jamais personne ne songe à les dénoncer. C'est d'un malentendu semblable que Paul Cézanne est actuellement la victime.
Le désordre de la guerre amena par réaction un retour au classicisme : pendant deux ou trois ans les jeunes peintres ne jurèrent que par David, Poussin et Ingres, et comme Paul Cézanne arrivait à ce moment à l'apogée de sa gloire, il se l'annexèrent et tentèrent de lui faire servir leur cause : « Cézanne est un peintre classique, disaient-ils, puisque le volume, la construction sont ses préoccupations dominantes ; d'ailleurs, écoutez-le, il veut « faire du Poussin sur nature », il prétend que « tout dans la nature est sphérique ou cylindrique »...
Puis le vent tourna, on s'aperçut que ce renouveau classique menait tout droit à l'académisme et les jeunes gens se détachèrent d'André Derain et d'André Lhote pour regarder vers Rouault, vers Vlaminck, vers Utrillo. Notre époque est incontestablement caractérisée par un retour au drame, à l'expression; après trois ou quatre années empoisonnées par les systèmes et les théories voici enfin que le romantisme triomphe de nouveau ! Hélas! Paul Cézanne devait subir les effets de ce retour de flamme, déjà en 1923 l'excellent peintre Simon-Lévy écrivait : « Il y a quelques années, Cézanne était le maître incontesté... Mais aujourd'hui nous assistons à une éclipse de l'influence de ce maître... » Il est vrai que nous sommes loin des numéros spéciaux que les grandes revues d'art publiaient vers 1920 à la gloire du peintre d'Aix et à propos des « Cinquante ans de Peinture Française ». M. Waldemar George fut, je crois, le seul critique qui ait signalé l'importance capitale du tableau des Baigneuses, discutable sans doute, mais qui est tout de même une des œuvres les plus représentatives de la peinture française au xixe siècle.
Le voilà bien ce malentendu que je signalais tout à l'heure : on a tellement parlé du classicisme de Cézanne que l'on a fini par ne plus s'apercevoir qu'il était avant tout un grand lyrique, un peintre infiniment plus soucieux de l'expression que de la logique. On est allé jusqu'à comparer au Poussin ce successeur de Rubens et de Delacroix ! On ne saurait concevoir erreur plus formidable : Nicolas Poussin est un virtuose de la composition, Paul Cézanne est incapable de composer. Ses Baigneuses, ses Tentations de Saint Antoine — si émouvantes ! — sont d'une simplicité de composition déconcertante, toujours la même masse d'arbres à droite et à gauche, les mêmes personnages s'équilibrant de part et d'autre du motif central. Par contre ce qui obsède Cézanne, c'est le terrible problème de la forme que Poussin résout en se jouant... Mais inutile de poursuivre une telle démonstration...
Cette éclipse ne durera pas, Cézanne est trop actuel pour que son influence ne continue pas à se manifester violemment, quand les jeunes peintres enfin auront compris qu'il ne faut pas chercher en Cézanne un professeur et un théoricien, mais un maître dans le vrai sens du mot. Un maître qui leur apprendra à voir la nature et à exprimer la vie intense que recèle le moindre de ses spectacles.
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Ces réflexions m'obsédaient tellement dans le train qui m'emportait de Marseille vers Aix-en-Provence, que j'en oubliais de regarder le paysage ; que je ne songeais plus à vérifier le joli mot d'Ambroise Vollard : « Il me semblait que les rails du chemin de fer se déroulaient à travers des toiles de Cézanne » (1). Le temps avait pourtant ce matin-là cette couleur gris clair qui faisait, paraît-il, manquer la messe au peintre aixois qui préférait encore au bon Dieu, le paysage quand il est bien éclairé... C'est ainsi que l'esprit tout occupé de Paul Cézanne, j'arrivai dans sa ville natale, où je pensais trouver maints souvenirs de celui dont la gloire égale celle des maîtres les plus illustres. Je fus un peu étonné quand je m'aperçus que le cocher qui attendait devant la gare, ne connaissait même pas le nom que je venais de lui dire et que mon guide Joanne parlait de tous les enfants
(1) Paul Cézanne par A. Vollard (Crès, éditeur).
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