Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

La Ville du Passé. (Carcassonne.) A PROPOS D'UN LIVRE « LA VILLE DU PASSÉ » La Province..... Qui songe jamais à descendre de l'express de Paris pour vivre, ne fût-ce que quelques heures, en Province? La Province est morne, la Province est morte..., on « brûle » la Province, en lisant les journaux parisiens qu'elle vend dans ses gares. Cependant, de chaque côté du train, se déroule un paysage à l'horizon harmonieux et vaste, une immense terre sur laquelle vivent des Français, sont enracinées des fermes, se groupent des villages, s'éloignent des clochers et, parfois après de longs trajets, se profilent des villes. Réservoir mystérieux des forces vitales du pays. Dans les propos de salon, on vante la profondeur de ce réservoir, on le déclare inépuisable, mais on ne

Page 2

L'ART DÉCORATIF cherche pas à savoir s'il existe réellement. L'âme française est là, pourtant, qui s'étend sur ces plaines labourées, sur les toits de ces maisons simples, autour du grand corps de ces cathédrales lointaines, au flanc de ces collines infinies. L'âme française habite ces vieux moellons de pierres grises, qui changent de style au tournant des régions. — Pourquoi ne pas descendre à cette gare qui porte un nom héroïque? La petite ville, sous son ciel bleu de France, a comme un fin sourire, un peu résigné. Elle garde une saveur ancienne, paisible, évocatrice. Elle a son parfum, un parfum à elle, discret avec quelque chose de hautain, imprévu et bientôt sympathique : mélange compliqué de l'haleine des cultures environnantes, des spécialités industrielles ou gourmandes, où demeure enfermée la respiration des pierres anciennes et l'atmosphère des temps évolus. Porte Narbonnaise (avant d'être restaurée). Est-il rien de plus charmant que de s'enfermer dans l'enceinte de la petite ville et d'errer au hasard de ses rues étroites, de ses surprenantes façades, de ses cours qui sont des découvertes, de ses églises admirables et familières ; au hasard de la rencontre de ses bourgeois pleins d'imagination, mais dont les habitudes sont méthodiques et quotidiennes, et de leurs femmes, ces bourgeoises de France, dont toutes les dignités particulières constituent la ferme volonté nationale ? Que d'activité et de ressources inapparentes ! Les maisons ont des jardins plantés d'arbres qui donnent de beaux fruits; ces

Page 3

L'ART DÉCORATIF jardinets enclos de hauts murs, divisés en régulières plates bandes bordées de buis taillé, où les roses fleurissent pour des yeux jaloux, sont infiniment désirables. Ille terrarum mihi præter omnia anjulus ridet. La petite ville a traversé des péripéties historiques dont elle garde le souvenir le long de ses remparts où le guet ne se profile plus. Elle a connu de mémorables journées de fêtes princières; le roi y a fait son entrée; elle a eu ses familles, sa renommée. Aujourd'hui, elle ne connaît plus que l'oubli. Mais il lui reste d'être parfaitement civilisée et de moeurs incontestablement policées; elle est arrivée à l'étiage du courant qui emporte les peuples vers l'affinement. Ses natifs ont de la correction et du goût une haute et respectable notion. C'est bien là que survit le sentiment de l'honneur. La petite ville a sa majesté. Mais, et avant tout, c'est derrière les volets clos de ses maisons quiètes, à l'ombre de ses jardinets, dans le calme de son existence routinière et définitivement fixée que s'éveille l'intelligence et la pensée de la nation. Tous, ils sont nés dans la petite ville de province, ceux qui éclairent Paris et le monde. Leur tempérament et leur sensibilité ont leurs racines dans ce petit coin de terre provinciale qui semblait oublié par l'histoire et plongé dans le sommeil.

Page 4

L'ART DÉCORATIF S'ils naissent tous ou presque tous en Province, tous cependant ne s'expatrient pas. Il en est qui savent rester dans leur terroir, et c'est pourquoi la petite ville assoupie et ennuyeuse qu'on « brûle » dans son express, recèle en ses murs des foyers épars et insoupçonnés d'énergie et de pensée. Et c'est pourquoi la Ville du Passé nous a été donnée. C'est le titre d'un livre paru l'été dernier à Carcassonne. Ils ont été trois, non pas à l'écrire, non pas à l'illustrer, mais à le créer. Car il s'agit ici d'une œuvre véritable, fruit d'une intime communion de sentiments. Le père, le fils et la fille ont rêvé, conçu et réalisé cette œuvre avec la passion des primitifs. Auguste Rouquet, le fils, a écrit le texte de Ville du Passé et dessiné une partie des bois qui l'illustrent. Sa sœur, Mlle Jane Rouquet, une artiste peintre d'une réelle valeur, a dessiné l'autre partie des bois, cependant qu'Achille Rouquet, leur père, l'érudit biographe d'André Chénier, a gravé l'ensemble (une centaine) des bois admirables et d'un caractère véritablement typographique, que renferme le volume, à l'exception de deux ou trois, exécutés par leurs dessinateurs, ses enfants. Et c'est ainsi qu'à la Les tours du château.

Page 5

L'ART DÉCORATIF faveur de l'intimité provinciale, il y a encore des familles d'artistes, j'allais dire des dynasties d'artistes, qui, loin de Paris et de ses scandaleuses coteries, travaillent en commun avec amour. Le scrupule dans leur métier, les racines profondes de leur vocation, la sincérité de leurs sensations assurent à leur œuvre une haute et durable valeur en même temps que la communauté des sentiments autochtones lui confère l'unité. La Ville du Passé est un poème fervent consacré tout entier à l'antique cité de Carcassonne. La prose et l'illustration sont écrites dans la même langue. Nous reproduisons ici quelques-uns de ses bois, en regrettant de ne pouvoir donner qu'un passage de son texte, concis, ferme et ardent. Le lyrisme des estampes est semblable au lyrisme de l'écriture. Texte imagé et images textuelles. Même couleur, même lumière. Sobriété où survit l'esprit latin. Écoutons ce passage : « Longtemps la vie sordide des chiffonniers et des mendiants habita les tours démantelées, les lices couvertes de maisons minables et basses et jusques aux demeures seigneuriales, dont les fenêtres richement sculptées servaient d'étendoir au linge douteux des lessives. Les pierres où le soleil et la pluie laissaient peut-être encore persister quelques gouttes de sang dans l'oubli du monde et l'impieté du peuple, émouvantes, jonchaient le sol. Souvent on les emportait pour construire les maisons des faubourgs.

Page 6

L'ART DÉCORATIF « Ainsi s'émiétait, sous l'assaut des vandales, la ceinture de granit qui fut l'orgueil et la force des comtes de fer. C'était la revanche inconsciente des arrière-neveux, des manants contre l'alavique oppression des hautes murailles. En ces temps nul touriste ne connaissait encore le chemin de la Cité. Il n'y avait ni les gardiens, ni les étiquettes sur les tours, ni le confort moderne des garde-fous. Il n'y avait pas non plus de table d'orientation. Mais l'on pouvait dans le silence des lices où s'alignaient, impotentes et ridées comme de vieilles gens, de petites maisons en bonnet vert de mousse, errer sans fin sous l'ombre amie des remparts et des arbres. » La Province vit, puisqu'il y a des provinciaux qui l'aiment passionnément. Les trois Rouquet se sont unis pour évoquer et magnifier leur ville natale, l'antique cité audoise. Ils ont voué leur art, c'est-à-dire toute leur tendresse, à l'exaltation du passé et du présent de la ville qui les a vus naître et qui les verra mourir. On ne résiste pas à leur symphonique enthousiasme; et avec eux on remonte à la source vive de toute grande émotion: le sol natal. Mieux que les restaurations insolentes, la Ville du Passé reconstitue Carcassonne. Les murailles brûlées, avec leurs créneaux et leurs tours, se dressent devant nous sur la colline comme un décor légendaire, comme un mont Saint-Michel. Et si l'on songe qu'aux Sous la neige.

Page 7

L'ART DÉCORATIF pieds de ces murs passèrent les légions romaines, les hordes des Wisigoths, les colonnes des Francs, les chevauchées des Arabes, on se prend d'une intense admiration pour les passions et les labeurs qui ont érigé tant-d'héroïsme avec tant de pierres. Toutes les villes de France ont leur passé, toutes doivent avoir leur Ville du Passé. N'y a-t-il pas une famille de Rouquet dans chacune d'elles? La pure pensée de civisme qui se dégage de semblables ouvrages est devenue nécessaire. Ce n'est pas la partie moderne de la ville, située sur le pourtour de l'ancienne, au delà des fortifications encore debout, ou des boulevards édifiés sur les fortifications rasées; ce n'est pas la ville moderne avec ses ponts métalliques, ses avenues monotones, ses hautes maisons aux larges façades sans forme et sans esprit dont toutes les fenêtres et tous les balcons sont alignés sur un même niveau, qui donne au cœur de l'homme la griserie de se sentir relié au passé dans l'action présente. D'instinct, l'homme aime à se rattacher aux siècles anciens, et tandis qu'il passe le long des rues tortueuses de la vieille ville, il croit sentir l'âme de ses ancêtres qui l'accompagne envelopper et adoucir sa moderne préoccupation. L'homme n'est pas seul dans la vieille ville; les murs semblent l'entourer comme un vêtement, et par les porches à voussures la compassion est plus près de lui Le Grand Puits.

Page 8

L'ART DÉCORATIF qu'à l'intérieur des locatifs immeubles où la société vit indifférente et nombreuse. La vieille ville est seule capable de laisser un souvenir dans l'esprit de son enfant exilé et un regret à son cœur. Aussi l'évocation de sa silhouette, de sa flèche unique, de ses tours, du fantaisiste amalgame de ses quartiers, des détours de ses rues, de ses multiples accidents particuliers aux raisons historiques, constitue-t-elle le poème sacré que réclament les cités éprises de vie et délaissées. Pareille évocation sera un appel entendu. Certes, sur la route du retour, la ville, au loin, ne se reconnaîtra plus avec son libre profil, tout de caractère ; à l'horizon, son église n'apparaîtra plus, dans sa réelle grandeur, dominant et protégeant les maisons serrées autour d'elle ; pour entrer, il n'y aura plus de porte à passer... Mais la vieille cité est pourtant là. Elle n'est cachée et réduite que par la masse élevée des quartiers modernes. Et elle est semblable à une mère qui veille. Avoir l'ambition de rendre l'attachement des jeunes générations aux vieilles cités natales, en écrivant des poèmes comparables à la Ville du Passé, c'est vouloir donner à la Jeune-France un nouvel et légitime orgueil, et de la sève. C'est sur les Villes du Passé que s'élèveront les Villes de l'Avenir. FERNAND ROCHES.

Page 9

Frise en mosaïque, par M. Trémont, élève de M. Morand. L'ESPRIT MODERNE D'UNE ÉCOLE ANCIENNE A L'ÉCOLE NATIONALE DES ARTS DÉCORATIFS DE PARIS Ici même, en janvier 1911(1), je disais, après tant d'autres et aussi inutilement, hélas! quel affreux bouge, infect, étroit, obscur et nauséabond, quel redoutable foyer d'épidémie, quel effrayant repaire offert à la tuberculose, renferme depuis plus d'un siècle le vieil amphithéâtre de Saint-Cosme, ancien collège des chirurgiens du roi Louis XV, attribué dès 1767 à l'École gratuite de Dessin généreusement fondée par le peintre Bachelier et devenu plus tard, aujourd'hui encore, l'Ecole Nationale des Arts Décoratifs (section des jeunes gens). J'ajoutais que les jeunes filles admises au même enseignement étaient aussi piteusement hospitalisées que leurs camarades masculins dans un couloir malsain de la rue de Seine où le médecin avait journellement plus à faire que les maîtres de dessin. Je déplorais que l'appel de docteurs éminents, d'artistes, de publicistes, de parlementaires, que les comptes rendus éloquents de rapporteurs du budget, que les lamentations des parents et que les supplications d'un directeur qui adorait son école, n'aient pas ému les pouvoirs publics, qu'il ne se soit pas trouvé un ministre pour (1) L'Art Décoratif, janvier 1911 : L'École Nationale des Arts Décoratifs de Paris, ancien Collège des Chirurgiens du roi Louis XV.

Page 10

L'ART DECORATIF ordonner radicalement comme d'utilité publique, la construction d'un établissement largement ouvert à l'air et à la lumière, au lieu de ce taudis que, non sans raison. Lucien Descaves a dénommé « l'Ecurie des Beaux-Arts ». Et je trouvais enfin remarquable que durant plus de cent trente années, faisant contre fortune bon cœur, des milliers d'élèves se soient succédés dans la « petite école » pour la rendre quand même glorieuse et n'aient dû qu'à leur ardeur juvénile et à l'excellence de leurs maîtres de ne pas trop souffrir moralement d'une aussi défectueuse installation. Les Boutons Étude documentaire, par M. Beaumont, élève de M. Bruneau. L'exposition des travaux d'élèves qui vient d'avoir lieu, pour l'année scolaire 1911-1912, me procure aujourd'hui la joie d'affirmer davantage encore cette remarque. Car, si en la visitant j'ai bien retrouvé le pauvre local où j'ai passé moi-même deux des meilleures années de ma jeunesse, j'ai comme tout le monde constaté un bel effort d'ensemble, résultat d'une instruction saine et forte dont l'esprit libéral se trouve difficilement ailleurs, par exemple dans les chapelles privées qui, sous le nom d'écoles, ont la prétention de rénover l'art du jour au lendemain, de créer un style comme on lance une forme de chapeau. Il y a environ vingt ans, le célèbre décorateur Eugène Grasset, qui fut à sa façon un novateur au talent plein de charme, avait, tant sa formule offrait d'attrait, su attirer autour de lui tout un cercle d'élèves, admirateurs trop zélés du maître, trop enclins à l'imiter servilement. Il se fonda une école où l'on fit exclusivement « du Grasset » comme on fait du « Renaissance » ou du « Régence ».

Page 11

L'ART DÉCORATIF A dire vrai, la manière de Grasset aura influencé dans une certaine mesure le style que nos petits-fils attribueront à notre époque. Cependant, cet artiste demeurera seul un nom, et non des moindres; les efforts de ses plagiaires auront été superflus. Son école déjà n'est plus. Au contraire, à l'Ecole nationale des Arts décoratifs, accueillante pour tous depuis sa création, ouverte à toutes les tendances artistiques qui ne s'éloignent pas de la raison pratique, on a pu depuis longtemps suivre pas à pas et surveiller dans ses étapes rationnelles la préparation d'un style que plus tard on reconnaîtra comme le descendant naturel des styles passés. Cette progression normale est l'heureux résultat d'un enseignement parfaitement compris par des maîtres qui sont doués de qualités rares, principalement d'un libéralisme bienveillant soumis toutefois à une discipline salutaire. Je les ai vus à l'œuvre s'effaçant eux-mêmes ou du moins reléguant leur manière propre à la porte de la classe, respectueux de la personnalité de chaque individu jusqu'à sourire sans ironie aux témérîtés les plus hardies, curieux d'apprendre les idées neuves qui s'échappent des imaginations fraîches et cependant toujours prêts à intervenir comme guides prudents aussitôt que leur expérience peut tirer l'élève de quelque situation trop aventureuse. Tous ces maîtres ont le même tact dans l'accomplissement de la mission délicate qui leur est confiée. Qu'il me soit permis de rendre hom- Étude documentaire, par M. Beaumont, élève de M. Bruneau.