Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

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LE DÉJEUNER EN PLEIN AIR PIERRE BONNARD Dans un moment où l'on voit les meilleurs peintres attristés par la lourde gérance de l'héritage des siècles, ou convulsés en de nocives expériences pour la purification de l'art, Bonnard étonne et ravit par la jeune insouciance de son génie qui ne croit pas, à l'occasion de son avènement, devoir tout remettre en question. Durant le cours ininterrompu de son évolution, Bonnard est gai parce que sa virilité s'accommode de l'heure et du lieu qui l'appellent à perpétuer le règne de l'art ; parce que son ardeur s'alimente normalement de fraîches substances. Quand, par exemple, il aime Paris, ce n'est pas en fermant à demi de nostalgiques paupières pour le vêtir d'agrément étrangers, mais en ouvrant grands les yeux sur ses brouillards, ses pierres grises, sa population noire. Aussi différent que soit son apport de celui des vieux impressionnistes — qu'il admire — il a leur confiance dans son époque, encore qu'il conjure — sans funèbres hommages au passé — leur trop grande propension à l'objectivité. Aussi subjective que paraîsse sa vision du Présent, elle n'est pas distante, intimidante, et

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L'ART DÉCORATIF LE CORSAGE A CARREAUX portrait de M. Terrasse, de M. Besson, etc., et surtout ces femmes aux aspects multipliés, symboles de la joie moderne multiforme observées nues à leur toilette ou couvertes de robes d’oiseaux, mêlées à la vie de l’eau, des animaux, des arbres en des rapports nouveaux, savoureux et décoratifs. Cette création abondante et heureuse s’explique par la faculté permanente chez ce peintre, d’observer et d’approcher les êtres, que révèle sa fréquentation. Il sait être immédiatement proche, à tel point que, quand, tel un Cézanne, Bonnard découvre un monde à son tour, c’est pour le mettre dans nos bras. Du moins, c’est devant ses œuvres seules que, pour ma part, je me rassure complètement sur la valeur sentimentale et esthétique de mes contemporains, sur leur cordialité, leur humour, et les tiens pour adorables et méconnus. Cette indulgence pour ses compagnons apparaît dès Le Jardin, tableau exposé au premier Salon d’Automne, en 1903. Par des attitudes familières, mais ignorées, par des volumes ronds échappés à la torture des anatomistes, des citadins et citadines, épanouis en robes claires et vestons ouverts, exhalent candidement leur plaisir d’être adhérents à l’herbe, d’abolir les contractions de leurs muscles au contact des sièges frais, de regarder fixement, de se parler nez à nez. Aussi représentatifs de jeunes instincts, aussi intenses que des Giotto sont ces Enfants au chat, au déjeuner, etc. ou ces hommes dont l’individualité puissante est si peu déguisée par leur extérieur : LA COUTURE

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L'ART DÉCORATIF lorsqu'on l'aborde, on croit ne l'avoir pas quitté, peut être parce qu'il sait contenir ces exclamations et ces compliments qui proclament, avec la distance qui a séparé deux êtres, celle qui éloigne encore leurs âmes. Auprès de Bonnard on se sent familierte contemplatif comme parmi les arbres et le soleil de son pays. LE CARREFOUR En voyant son extérieur si bien adapté à la simplicité de sa petite maison de Vernon, de pur goût français, où ses mains s'occupent avec la sensualité des champêtres, où il peint discrètement, et sans plus d'orgueil, rame sur une boucle de la Seine, ou transporte des fruits et des pots dans ses bras, rien ne le trahirait à ceux qui fuient les célébrités, les favoris de l'élite dont il est. Non seulement il ne sent pas l'homme à la mode, mais il ignore même ces innocents apprêts qui imposent sinon à autrui, du moins à soi-même. À l'aide de quatre punaises au mur, il propose ses tableaux récents à la critique de ses amis, aussi simplement que, seul, il les étale ou les traîne à l'épreuve de lumières

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L'ART DÉCORATIF différentes ; au-dessus du sol même il se penche sur une peinture expressive pour en modifier l'accent, substituant, sans mise en scène, la figure d'une enfant à un cheval, ou réciproquement. C'est un grand enseignement que la vie de ce peintre qui dépense libéralement la plus grande partie de son temps à sentir et agir, aussi différemment et autant qu'il le peut, et ne réserve qu'une heure ou deux par jour au labeur si nécessaire et si impérieux du peintre. Dans son jardin où se métamorphose, dans les ambiances, sa fine compagne inspiratrice, au cours de promenades dans cette vallée changeante de la Seine, qui lui livre coquettement son anatomie en la dissimulant sous des parures contradictoires, j'ai aimé observer que son enthousiasme ne le portait pas à se précipiter sans cesse sur sa palette, mais qu'il savait toujours perdre du temps pour faire un choix. D'ailleurs, perdre du temps n'est qu'apparence, puisqu'il travaille de mémoire ; et s'il amorce à l'instant, d'après nature, l'œuvre qu'il amplifiera à l'atelier, il commencera demain, de souvenir, la féerie qu'il contemplait oisivement tout à l'heure. Mais jamais il ne se rive pour longtemps au motif : sa fonction essentielle étant de découvrir, il doit être alerte ; de la porte de son atelier, comme des bords de sa route, il guette, mêlées à la boue ou aux ciels illuminés, sans élection préalable, toutes les manifestations de la vie. Son habitude de l'affût sans objet précis, son détachement des beautés consacrées rappellent les goûts, l'humeur, l'allure distraite de tel poète et conteur. M. Thadée Natanson l'a, d'ailleurs, apparenté à La Fontaine dans la conclusion de ce récent portrait (1), œuvre charmante, implacable aux biographes de Bonnard, qu'il faudrait citer tout entière pour évoquer l'originale physionomie de ce peintre, son caractère sympathique, sa fine maigreur, son rire ouvert, sa fantaisie, sa bonté. Si l'âme de Bonnard a conservé tant de fraîcheur, ce n'est pas que lui aient été épargnées les affres des débuts, dans les déformantes écoles. Quand, avec Denis, Ibels, Piot, Ranson, Roussel, Sérusier, Vuillard... il allait, en 1890, à l'Académie Julian demander à des peintres officiels l'enseignement du métier d'un Rubens, il n'en reçut que des objurgations peureuses de s'en tenir à la lettre de l'imitation des objets. La haine de leur ignorance et de leur misère unit, comme une étroite parenté, les jeunes gens bientôt ralliés à l'esprit d'indépendance de Vuillard. Les musées et l'art de l'Extrême-Orient les délivrèrent définitivement du principe de l'objectivité. Une palette assez semblable servit E. Vuillard, K.-X. Roussel, P. Bonnard pour leurs conquêtes engagées dans des voies distinctes. Tous trois nous font apprécier la saveur nouvelle de ces tons froids et mats auxquels les jeux d'un subjectile chaud, apparaissant par places, confèrent tant de calme distinction. Comme Vuillard, qui révélait des figures graves sur un fond magique, non selon leur importance dans notre esprit, mais selon leurs aptitudes expressives et ornementales, Bonnard tira un parti personnel du sans-gène permis par les Japonais à l'égard des préséances entre les formes. Sur de petits panneaux en carton ou en bois, il répartissait décorativement des taches noires ou bleu intense (plates ou ornées de stries, de carreaux), qui faisaient régner solidairement un paletot, un fiacre, une affiche, un chapeau, tandis que dans l'indis- (1) Publié dans La Vie, n° du 15 juin 1912.

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Pierre Bonnard LES JOUEUSES DE CARTES

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LE JARDIN J&R sc.

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L'ART DÉCORATIF tinct de teintes chaudes et légères, s'éloignaient des visages, des murs, d'autres chapeaux, des ciels dans une intimité imprévue. Même dans ses prochaines préoccupations du volume, il témoignera du dédain de la convention et exprimera, je suppose, par l'esprit de sa mignonne bottine, le charme inconnu d'une petite femme empaquetée. LA LECTURE AU JARDIN De plus en plus il cherchera les manières d'être les plus significatives de la vie quotidienne de ses personnages. Tels sont ces angles nouveaux des bras, ces inclinaisons franches des corps et leur contact avec les meubles qui les morcellent. Quand il a trouvé le geste expressif, il le tend, l'équilibre, l'aiguise à petits coups qui l'installent dans la lumière, le complète par les éléments qui propagent son rythme, le désigne, l'extériorise par l'astuce de la mise en page, des taches, la persuasion des valeurs et des teintes. Celles-ci, rabattues, sacrifiées aux vertus des noirs et des blancs dans les premiers tableaux exposés rue Laffitte et rue Richepance, chez Bernheim-Jeune « Le Carrefour » « La Couture » etc., s'élèvent tout à coup en 1908 à cette gamme de gris légers rosis, bleuis, verdiss, si exquisement évocateurs de l'atmosphère qui argente les paysages parisiens, qui nacre les cabinets de toilette de ces femmes au tub, à l'éponge etc. En ces derniers se lisent l'ambiance jaune assurée par les jeux de la toile,

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L'ART DÉCORATIF la chaleur des chairs, parmi lesquels luisent les froideurs variées de l'eau ruisselante, des rideaux, des linges, des faïences et des tubs bleus. Les sujets de plein air bientôt et les natures-mortes, ne se contenteront plus de cette peinture nuancée quelles que soient sa richesse et sa consistance et nous assisterons aux épanouissements successifs de couleurs vives et rares. Bleus francs allégés de roses, verts crus émaillés de blancs, rouges, jaunes, mauves, précisant le caractère d'une élégance, marquant un repos ou installant une dominante comme les chantants rappels de rose du « Déjeuner en plein air ». Dans cette même toile la face concupiscente de l'épagneul devant la table servie, précise le rôle d'accent, de base, auquel s'est réduit le noir, d'abord prédominant. Comme s'enrichit la palette, l'invention du peintre s'amplifie sans cesse jusqu'à ces grandes compositions décoratives qui contiennent toute son imagination en fleur et sa tendresse. Les quatre panneaux exécutés pour Mme Godebska(1) ne témoignent pas, cepen- dant, du nouveau souci de couleur, tous les ornements de ces vastes surfaces devant, à la suite des tentures et meubles anciens, se tenir au mur dans un rôle décoratif discret. (1) Ces quatre panneaux ont été reproduits dans le numéro d'octobre 1910 de L'Art Décoratif.

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PANNEAU DÉCORATIF SALON DE Mme GODEBSKA (Cliché Pruet.)

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(Cliché Druet.) PANNEAU DÉCORATIF SALON DE Mme GODEBSKA