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MEANNEE 3
NUMERO 34
L'ART DÉCORATIF
REVUE MENSUELLE D'ART CONTEMPORAIN
JUILLET 1901
SOMMAIRE
LES SALONS DE 1901.
LES BIJOUX (23 illustrations) . . . . . RAYMOND BOUYER
DEUX PANNEAUX DÉCORATIFS (2 illustr.) ALBERT THOMAS
LA SCULPTURE, SUITE (7 illustrations) YVANHOË RAMBOSSON
CÉRAMIQUE, VERRERIE, ÉMAIL (10 illustr.) CHARLES SAUNIER
L'INTÉRIEUR (10 illustrations) O. GERDEIL
LE FER FORGÉ (2 illustrations) G. M. JACQUES
LES CUIRS D'ART (20 illustrations) EM. SEDEYN
LA 4ème EXPOSITION INTERNATIONALE DES BEAUX-ARTS A VENISE S. D. PAOLETTI
CHRONIQUE — EXPOSITIONS — LIVRES NOUVEAUX
L'EXPOSITION INTERNATIONALE DES ARTS DÉCORATIFS MODERNES A TURIN EN 1902
FRANCE BELGIQUE UNION POSTALE
UN AN 20 fr UN AN 24 fr
SIX MOIS 10 fr SIX MOIS 12 fr
LE NUMERO 2 FR
ADMINISTRATION: 95 rue des PETITS CHAMPS, PARIS
M. DUPRENE
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LA MAISON MODERNE
82, RUE DES PETITS-CHAMPS (RUE DE LA PAIX)
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AMEUBLEMENT
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AVEC LA COLLABORATION DE: F. AUBERT, P. BEHRENS, CHAR-PENTIER, CONSTANTIN-MEUNIER, P. DUBOIS, M. DUFRÈNE, FINCH, ST. LERCHE, G. LEMMEN, DEFEURE, JOSSOT, A. LANDRY, KARAGEORGEVITCH, G. MINNE, C. MERE, FIX-MASSEAU, F. VOULOT, ETC.
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N° 34
JUILLET 1901
L'ART DÉCORATIF
LES SALONS DE 1901 (SUITE)
LES BIJOUX
P lus tard, dans un avenir aussi lointain que le passé le plus reculé, si rien ne subsistait de nous que nos bijoux, le savant, qui ressuscite la vie primitive d'après une dent ou l'art antédiluvien d'après un éclat de silex, pourrait-il juger la société présente sur ces frêles survivants de son rêve? Je l'imagine sans effort. Quand rien ne reste que la splendeur ternie d'une parure, l'âme féminine d'un temps refleurit aux yeux émus des archéologues; et quand même la cendre durcie du Vésuve n'aurait épargné que certains colliers et quelques bracelets, plus durables que les formes mortelles dont elles sertissaient la grâce, nous pourrions évoquer sans trop de fantaisie les pompéiennes délices.
Quelles seraient donc nos pensées d'après nos parures? Il conviendra de poser le problème, plutôt synthétique, après l'analyse détaillée des œuvres, quand nos regards auront interrogé les témoins de l'enquête et les éléments de la solution. Aux yeux surtout de l'artiste moderne, et de son obscur sosie, le critique, — « point de création sans expression » comme disait Millet. Sans doute, mais cet intérêt, pour ainsi dire psychologique, n'est pas seul en cause : ici, plus que jamais, il faut envisager la beauté de l'objet, sa beauté formelle, intrinsèque, absolue, vraiment décorative et qui n'a d'autres lois que sa destination même. Oui, la forme est un mystérieux langage; mais ce discours n'est ici péremptoirement expressif qu'en proportion de son harmonie verbale. Le bijoutier soucieux d'art est un sonnettiste qui doit ciseler des Trophées. Bon gré mal gré, c'est un « parnassien ». De ces fluettes architectures, il faut donc exiger et la valeur suggestive et la valeur architectonique. Les anciens ne célèbraient-ils point de menus ivoires du grand Phidias?
Phidias absent, nous possédons Lalique.
Et le Salon, récent encore, de 1895 n'a-t-il point marqué l'avènement d'un poète avec une poétique nouvelle? Au double point de vue de l'histoire psychologique et de l'évolution technique du bijou, ce fut une date que cette rencontre étonnée des belles visiteuses et des penseurs devant la vitrine où brillaient dix-sept objets de parure et de coiffure, azur et or; plusieurs croquis faisaient pressentir l'exécutant sous le poète; un nom, désormais, consacrait un genre; et ces inventions blondes et bleues attisaient les désirs de nos Cléopâtres en robes Liberty, de nos modernes Salammbôs. Aujourd'hui, Lalique évolue vers la pâleur; comme
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de la perle, le scintillement du brillant; l'or devient symbole sous le ciseau de Dampt, orfèvre de la pendeloque ou de la bague: La Chimère qui vous dévore le cœur...
Surprenante renaissance, en effet! Et, dès 1897, la liste des précurseurs s'enrichissait; peintre ou sculpteur, deux artistes rivalisaient avec les professionnels pour fortifier cette libre et nouvelle école du bijou qui veut être à la fois une œuvre d'art et un état de l'âme : au Salon du Champ de-Mars, c'était Henry Nocq, chercheur érudit et subtil, dont la vitrine actuelle, toujours attachante en sa sobriété, sollicitera prochainement notre analyse; c'était Victor Prouvé, l'amoureux de la Vie, de qui l'idéal multiple et familier conçoit encore aujourd'hui quelques bijoux nerveusement symboliques; au Salon des Champs-Élysées, c'était, parallèlement, Georges Fouquet, si personnel, dont l'art doit requérir bientôt, dans cette revue même, une monographie spéciale: son exposition présente est remarquable; elle se distingue aussitôt tout véritable artiste, il se renouvelle; il tend vers le mieux qui n'est pas toujours, fatalement, l'ennemi du bien... D'autres, plus savants et plus éloquents tout ensemble, ont traduit ici même la portée de cette métamorphose en commentant son envoi. Mais il serait injuste d'oublier que, dès 1891, dès la première introduction des «arts mineurs» au Salon de la Société Nationale, le bijou se montrait furtivement avec Jean Dampt et Charles Cazin. Le sculpteur pensif exposait une Bague (or et argent), avec une devise moyen-âgeuse; l'année suivante, il envoyait la Chimère; et le peintre Henri Duhem pouvait ainsi prophétiser, dans une plaquette intitulée Renaissance: «Le bijou familier est enfin spécimen, emblème, il s'ingénie, devient unique, au lieu des répétitions fastidieuses qui déshonorent la pierre qu'elles enchassent; il se cisele—abeille—ou salamandre, fantôme ou femme aidant de son corps l'orient
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BIJOUX
PAR HENRI DUBRET
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dans cette foule croissante d’artistes et d’arti- sans qui suivent l’exemple attirant de Lalique. En effet, depuis six ans, le « statuaire du bijou » fait école, involontairement. Le nombre de ses continuateurs s’accroît avec la vogue. On en trouverait, cette année, jusqu’au Salon des Indépendants… Le dessin capricieux de ses projets, l’accord imprévu de la couleur avec la matière ont fasciné bien des yeux, tourné bien des têtes, allumé tant de convoitises ! Chacun, selon ses moyens, rêve d’imiter le maître ou de posséder son œuvre… De là, dans nos deux Salons, maintenant si voisins, cette multitude de bijoux ; et les bons sont nombreux, malgré l’écueil inévitable de l’imitation : créer, n’est-ce pas inaugurer un poncif ? Les bijoux augmentent, au détriment des autres sections décoratives. Les bijoutiers sont légion : j’en ai compté plus de vingt-cinq à la Société Nationale, une quarantaine à la Société des Artistes Français. Là aussi, là surtout, s’accusent les divergences entre les deux Sociétés rivales, l’une plus outrancière, l’autre plus encline à la tradition. Et cela, dans l’innovation même.
Et le rayonnement de Lalique à l’Esplanade des Invalides, en 1900, a favorisé cette opulence grandissante aux premiers Salons du XXe siècle. Des absents, pourtant : libre héritier de la Renaissance, Armand Point se tient à l’écart, de même que Mucha ne montre pas ses projets compliqués ; cette fois, je n’aperçois pas Beaudouin, si poétiquement attrayant au Salon de 1899, ni Mlle Beetz, de Bruxelles, ni Colonna, ni Charpentier, ni Feuillâtre. Petits ou grands,
quelques maitres ne sont représen- tés que par des bluettes. Et, comme tout ce qui reluit n’est pas or, ne faut-il point découvrir la qualité dans la quantité? C’est l’affaire de l’a- moureuse d’art, qui doit se montrer aussi sensible en présence de l’œuvre que l’artiste devant la nature. L’un crée, l’autre juge: de leur sympathie loyale résulte un courant nouveau.
D’accord avec la sainte para- bole, les derniers venus sont plus d’une fois parmi les premiers. Té- moin Robert Nau. Très jeune, c’est lui qui, disciple d’Armand Point dans l’atelier florentin de Haute- Claire, signait Yahn; c’est lui que le poète Gustave Geffroy nommait, cet hiver, chez Georges Petit, « un observateur aux yeux fins, à l’es- prit agile… , ravi par l’infinie variété de tout ce qui marche, rampe et vole… » Et nos esthètes de renchérir d’un sourire précieux! Plus d’arabesques; mais une faune diver- tissante et troublante, des formes excen- triques souvent, des contours sinueux d’or et de chrysoprase où luit l’étang mystérieux d’une émeraude : c’est une bague, c’est la Grenouille morte! En vingt-deux pièces de ce genre, le métal s’anime, la moderne expression met son vague. Par la dernière exposition de l’Art dans tout, nos lecteurs connaissent déjà ce rêve un peu décadent où la technique laisse parfois
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"CHARMEUSE"
PENDANT
DE PHILIPPE WOLFERS
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encore à désirer, de même qu'ils ont apprécié les multiples curiosités de Maurice Dufrène et la sagesse plus froide de deux collaborateurs qui confient à la discrétion de l'argent leurs idées plus sobres: Pierre et Jeanne Selmersheim, remarqués naguère chez Hessèle, l'éditeur- artiste. Chacun sa note, en ce concert intime et silencieux où le caprice maintes fois extrava- gant des formes glisse d'étranges suggestions sous la mourante harmonie des nuances. Murmure et mystère : c'est, volontiers, le diapason de l'art contemporain. Le plaisir des yeux se fait rêve ou pensée. C'est une surprise signifi- cative que de rencontrer un bijou comme un hors-d'œuvre dans la vitrine d'un artiste ailleurs préoccupé : telle est la boucle de ceinture du statuaire Carabin, de qui la manière singulière excelle à grouper les Chats; tel est l'envoi du médailleur Émile Vernier, ou la boucle de cein- ture en argent qu'un chercheur de jour en jour soustrait à l'influence de Baffier, Louis Boucher, mêle à la flore si finement ressentie de ses étains. Professionnels, au contraire, et de style plus ambitieux, Gaston Laffitte, Henri Dabault, Charles Rivaud, collaborateur de Victor Prouvé.
La sirène la plus infailliblement séductrice est celle dont un nouveau-venu parmi nous a fait chanter l'ivoire et les gemmes : Philippe Wolfers est un magicien. Sa vitrine accapare d'abord les yeux parisiens, après avoir séduit, à Bruxelles, les familiers de la Libre Esthétique. Un autre, ici, dira les mérites de sa statuette- lampe, La Fée au Paon. Ne retenons, pour l'heure, que la grâce un peu alambiquée de ses parures. Leur richesse tout extérieure est bien d'un moderne qui respire au pays de Rubens. Ces pierres provocantes doivent rivaliser avec la sensualité des cheveux fauves, étinceler à souhait sur le lait rosé des chairs. Au surplus, leurs formes plairaient aux admirateurs baudelairiens de Félicien Rops. Faune et flore, — elles ont l'étrangeté dans la force. Voyez tel peigne, avec
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PEIGNE (IVOIRE ET ÉCAILLE) PH. WOLFERS
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cette frise de chauves-souris autour des pavots; ces crustacés difformes, ces insectes menaçants, qui, «par l'art imités», plaisent aux yeux; ou la nudité triomphante, et si calme, sous l'étreinte des serpents domptés. Et l'opale, la nuageuse opale, ou la perle reprennent faveur pour ajouter leur pensive mélancolie au pendant magique. Peut-être l'im-pitoyable analyse dénonce-rait-elle chez le Flamand Wolfers, comme chez notre Bonny, par exemple, une trop grande inclination pour tout ce qui brille.
Moins de feux et d'enroulements et de voluptés serpentines dans la vitrine, érable et palissandre, où le peintre-décorateur Paul-Émile Mangeant enferme discrètement l'argent repoussé de ses pièces robustes. Wolfers est un virtuose; Mangeant se recueille davantage, et sans renier l'adresse technique. S'il ne redoute point l'Hippocampe, il lui préfère la sérieuse douceur des nymphéas et des cyclamens. Une tendresse fine émane de ces masses profondes au timbre argentin. L'amour de la nature s'y dévoile.
Du caractère. Quelque lourdeur parfois, inévitable rançon de la largeur! Les aurores laiteuses de la nacre, de la perle et de la triste opale se marient à propos avec les lueurs paisibles du métal; laturquoise ajoute à l'agrafe discrète l'éclat céramique de son ciel d'Orient et le velours de son azur. Les pierres sont enchâssées en de frustes chatons ou retenues par des griffes puissantes, — le tout spontanément demandé par l'artiste au style naturel de la fleur, dans le souple décor des feuilles lancéolées, palmées, digitées. Poésie personnelle et sans emphase. Mais, décidément, la chauve-souris hante nos soirs inquiets: Robert Nau, Mangeant, Wolfers la stylisent; la revoici autour d'un disque de nacre lunaire, un peu japonais; et ce regain de romantisme est un signe des temps.
Au Salon des Artistes Français, n'est-ce pas une symphonie aussi, mais plus strictement décorative en sa flore élégante, que réalise un excellent chercheur bourguignon, Henri Dubret? Ni prétentieux tapage, ni clinquant brutal; mais
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P. E. MANGEANT
BIJOUX EN ARGENT REPOUSSE
En haut : pendentif nymphéas et amethyste. — A gauche : agrafe de ceinture, œils de chat du Japon.
Au milieu : broche chauve-souris, argent et nacre. — A droite : pendentif iris. — En bas : agrafe cyclamens,
argent et nacre de perle.
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une joliesse de bon aloi, qui vient affirmer, dans une période quelque peu précieuse, la permanence du goût français. De tels bijoux sont presque une exception, dans leur simplicité loyale : ils sont portables ! Peignes et pendants,
broches et boucles de ceinture ; une flore tempérée remplace la faune capricieuse. Voici la paquerette, et l'églantine, et la primevère, le myosotis et le narcissse : la stylisation les précise sans les faner. L'écaille blonde s'unit à l'or
JOE DESCOMPS
vert patiné pour embellir le galbe du peigne. Corail et or, l'arrangement de ce collier paraît heureux. Parfois, l'or seul, lumineux et doux. Dans une esquisse en cire, — « projet d'un devant de cou », — la figure féminine reparait discrètement, cette figure dont on a si fort abusé dans ces temps derniers, à tort et à travers, et que reprend avec plus d'énergie pensive un autre artisan qui se montre artiste, le sculpteur-ciseleur Joé Descomps, pour en faire l'ornement de ses menus objets d'art et de ses plastiques bijoux. Ce sont là de véritables petits bas-reliefs