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N° 32
MAI 1901
L'ART DÉCORATIF
L'ART DANS TOUT
C'est un titre gros de points d'interrogation, celui qu'a pris la réunion d'artistes d'élite dont la sixième exposition annuelle occupa les salons de la Galerie des Artistes modernes, rue Caumartin, durant la seconde quinzaine de mars.
Qu'y a-t-il dans ces mots : l'« Art dans tout » ?
Beaucoup de choses déjà dites, encore plus de choses dont on n'a point parlé. Trop pour les faire tenir en un article ; c'est un livre qu'il faudrait. On fera d'ailleurs bien de ne pas l'écrire : il serait fort ennuyeux.
Mais la question vient justement d'être portée au théâtre. Sous cette forme concrète, un de ses côtés s'éclaire.
On connaît la donnée de la pièce de M. Lavedan, les Médicis. M. Laurent, quincaillier enrichi, « pistonné » par un certain Loiseau, critique improvisé dont il a fait son secrétaire, est pris de l'ambition de passer pour connaisseur en art. Il veut être un Mécène. A l'instigation de Loiseau il emplit sa maison de barbouillages, de bibelots saugrenus, de meubles extravagants. Les remontrances de Mme Laurent, femme de bon sens, n'y font rien. Cela va jusqu'à ce que les incidents de la pièce ouvrent enfin les yeux à M. Laurent sur les capacités de critique de son inspirateur et la vanité de ses « objets d'art ».
La pièce de M. Lavedan n'a pas tenu l'affiche longtemps. Elle refaisait le Bourgeois gentilhomme, et le refaisait mal. Où Molière avait vu des mœurs à fustiger, M. Lavedan n'avait trouvé l'étoffe que d'une charge. La critique théâtrale fut dure pour le brillant esprit qui venait de défaillir.
D'autres ont fait à l'auteur des Médicis le reproche d'avoir voulu ridiculiser une chose infiniment respectable, l'effort des artistes vers de nouvelles expressions de la beauté.
Je crois ce reproche injuste. Satisfaisant à l'optique du théâtre, où le grossissement des traits est une nécessité, entraîné d'autre part par une causticité qui sacrifie volontiers l'exac- titude stricte au pittoresque des pointes, M. Lavedan semble peut-être enfermer tout le nouveau de l'art dans sa cible. C'est facheux ; il eût été désirable d'établir la barrière entre ce qui est honorable et ce qui n'est que burlesque. Mais était-ce possible étant donné le sujet ? C'était en tout cas extrêmement difficile. On ne peut mettre des dissertations d'esthétique dans la bouche des personnages d'une comédie.
Il y a donc au moins doute sur le délit dont M. Lavedan est inculpé ; il doit en béné-
J. DAMPT SUSPENSION EXECUTÉE PAR M. HENRI BEAU
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N° 32
MAI 1901
L'ART DÉCORATIF
L'ART DANS TOUT
C'est un titre gros de points d'interrogation, celui qu'a pris la réunion d'artistes d'élite dont la sixième exposition annuelle occupa les salons de la Galerie des Artistes modernes, rue Caumartin, durant la seconde quinzaine de mars.
Qu'y a-t-il dans ces mots : l'« Art dans tout » ?
Beaucoup de choses déjà dites, encore plus de choses dont on n'a point parlé. Trop pour les faire tenir en un article ; c'est un livre qu'il faudrait. On fera d'ailleurs bien de ne pas l'écrire : il serait fort ennuyeux.
Mais la question vient justement d'être portée au théâtre. Sous cette forme concrète, un de ses côtés s'éclaire.
On connaît la donnée de la pièce de M. Lavedan, les Médicis. M. Laurent, quincaillier enrichi, « pistonné » par un certain Loiseau, critique improvisé dont il a fait son secrétaire, est pris de l'ambition de passer pour connaisseur en art. Il veut être un Mécène. A l'instigation de Loiseau il emplit sa maison de barbouillages, de bibelots saugrenus, de meubles extravagants. Les remontrances de Mme Laurent, femme de bon sens, n'y font rien. Cela va jusqu'à ce que les incidents de la pièce ouvrent enfin les yeux à M. Laurent sur les capacités de critique de son inspirateur et la vanité de ses « objets d'art ».
La pièce de M. Lavedan n'a pas tenu l'affiche longtemps. Elle refaisait le Bourgeois gentilhomme, et le refaisait mal. Où Molière avait vu des mœurs à fustiger, M. Lavedan n'avait trouvé l'étoffe que d'une charge. La critique théâtrale fut dure pour le brillant esprit qui venait de défaillir.
D'autres ont fait à l'auteur des Médicis le reproche d'avoir voulu ridiculiser une chose infiniment respectable, l'effort des artistes vers de nouvelles expressions de la beauté.
Je crois ce reproche injuste. Satisfaisant à l'optique du théâtre, où le grossissement des traits est une nécessité, entraîné d'autre part par une causticité qui sacrifie volontiers l'exac- titude stricte au pittoresque des pointes, M. Lavedan semble peut-être enfermer tout le nouveau de l'art dans sa cible. C'est facheux ; il eût été désirable d'établir la barrière entre ce qui est honorable et ce qui n'est que burlesque. Mais était-ce possible étant donné le sujet ? C'était en tout cas extrêmement difficile. On ne peut mettre des dissertations d'esthétique dans la bouche des personnages d'une comédie.
Il y a donc au moins doute sur le délit dont M. Lavedan est inculpé ; il doit en béné-
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ficier. Il faut admettre que sa satire n'est pas dirigée contre le nouvel art, mais contre un ridicule qui va gagnant du terrain depuis quelques années : celui de s'entourer de soi-disant objets d'art, de transformer sa table, sa courte-pointe, sa brosse à dents et son paillasson en curiosités qui se prétendent artistiques. Cette manie, il l'a montrée grotesque chez l'ex-petit bourgeois poussé moitié par la vanité, moitié par le désir sincère de s'élever — de ce qu'il croit être s'élever parce qu'il le voit pratiqué par des gens d'éducation supérieure à la sienne, qu'il prend pour modèles. Mais en ne visant que le bourgeois, la satire porte plus loin : Laurent n'est pas ridicule seulement parce qu'il contrefait sottement l'homme du monde, mais parce que les mœurs qu'il s'efforce de prendre sont de mauvaises mœurs.
Eh bien, je regrette sincèrement que les imperfections de la pièce de M. Lavedan l'aient empêché de réussir. Cinq cents représentations d'une bonne pièce sur ce thème nous eussent peut-être guéri d'un travers qui peut devenir désastreux.
L'art dans tout, oui, si l'art et la beauté ne sont qu'un. La prétention dans tout à ce que trop de gens mal avertis prennent pour l'art, non. Autant l'art est grand, autant sa caricature est sotte et malfaisante.
Le riche qui paye d'une grosse somme l'œuvre à laquelle un artiste d'élite a consacré de longs mois donne à son luxe la plus noble des formes. Mais le monsieur quelconque qui se figure illustrer sa maison en l'empiissant des contrefacons maladroites de cette œuvre est un sot : non parce qu'il prouve qu'il ne s'y connaît pas, mais parce que sa prétention de n'avoir chez lui que des œuvres d'art est faite du mépris imbécile d'une autre beauté, seule à la portée de ses ressources.
La classe la plus nombreuse des artistes se trompe en voulant faire de ses aptitudes le même emploi que les artistes supérieurs font des leurs, alors qu'elles pourraient être mises au service de la beauté en conditions plus profitables à la communauté. De son côté la masse est dans l'erreur en exigeant que tous les objets soient revêtus du simulacre de l'art personnel, tandis que la plupart portent en eux-mêmes le principe de la seule beauté dont ils sont susceptibles.
Ces deux erreurs marchent parallèlement
J. DAMPT
APPLIQUE EXÉCUTÉE PAR M. HENRI BEAU
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pour concourir à l'état de choses que la comédie de M. Lavedan nous a montré.
APPLIQUE (BRONZE DORÉ)
Le nombre d'hommes doués du pouvoir créateur que chaque génération produit n'est pas grand. La faculté de faire rayonner son âme au dehors, de faire passer chez les autres l'émotion, la sensation ou simplement la vision telle qu'elle naît en soi, au point que l'âme du spectateur s'identifie à celle du créateur devant l'œuvre, cette faculté, qui distingue l'artiste supérieur, est une exception rare. Hors d'elle, il n'y a que répétition. Les traits caractéristiques des artistes qui la possèdent deviennent formules aux mains des autres, et plus le trait est personnel, plus la formule issue de lui lasse vite. Voyez la manière de M. Grasset, si curieuse et fraîche aux mains du maître, si agaçante à celle de ses milliers d'imitateurs.
A Dieu ne plaise que je conteste le beau titre d'artistes à cette grande phalange des serviteurs
BOUGEOIR (FER FORGÉ)
CHANDELIER (BRONZE PATINÉ)
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CH. PLUMET ET TONY SELMERSHEIM
BUREAU (NOYER CIRE)
de la beauté qui, sans avoir trouvé dans leur berceau ce don de rayonnement d'une ame originale, ont, ou pourraient avoir, celui de faire de notre rêve d'harmonie une réalité. Pareille pensée ne saurait venir à qui sait ce que leur cœur recèle de nobles aspirations et leur esprit d'ingénieuses surprises. Mais ce qu'on peut affirmer sans les diminuer, et ce que l'on ne peut trop affirmer dans leur intérêt même, c'est qu'à cette heure l'effort d'un grand nombre d'eux est détourné du but que notre temps lui assigne.
Non, l'art n'est plus seulement la volonté de tenter, en chaque chose, des accomplissements séparant ce qui vient de lui de la chose ordi-
CH. PLUMET ET TONY SELMERSHEIM
TABLE ET CHAISE (PADOUK CIRE)
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MEUBLES DE SALLE A MANGER (NOYER ROUGE CIRÉ)
CH. PLUMET ET TONY SELMERSHEIM
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MEUBLES DE CHAMBRE A COUCHER (NOYER ET PADOUK)
CH. PLUMET ET TONY SELMERSHEIM
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CH. PLUMET ET TONY SELMERSHEIM
VITRINE (NOYER)
naire! Cela, c'est le plus souvent le faux art. C'est l'art dont le spectacle tend à faire de chaque simple d'esprit un Laurent. C'est le legs des siècles passés, où toute possession désirable, même celle de la beauté, était le lot des seuls grands et, par une conséquence presque directe, où l'idée de beauté se confondait avec celle de rareté, de travail long et patient, d'adresse extraordinaire de l'esprit ou de la main, en un mot, d'addition à la chose d'une préciosité ne découlant pas d'elle.
Que les grands artistes fassent des œuvres rares, comme ont fait leurs devanciers et comme leurs successeurs continueront de le faire, que ces œuvres soient le luxe des plus riches, c'est bien ! Mais à côté de cet art, il y en a un autre que nos aïeux n'ont pas connu et qui sera le nôtre, à nous les hommes du grand siècle fini et de celui probablement encore plus grand qui se lève; un art que nous découvrons comme nous venons de découvrir les grandes forces qui sont les moteurs de la nature entière. Cet art, sa définition est la justice des choses ; la justice universelle et dont le besoin est au fond de chacun de nous. Jus, droit: la chose inanimée a le sien, comme la créature. L'art dans tout, l'art pour tous, l'art nouveau — car ces trois mots expriment la même chose, c'est la satisfaction du besoin resté latent pendant sept mille ans, comme resta latent le besoin de justice pour la créature, du besoin de faire sortir de chaque chose, la plus humble comme la plus pompeuse, le genre et la quantité de beauté qu'elle porte en elle.
Voilà l'art dont l'artiste ordinaire, celui qui n'est pas de la petite pléiade des créateurs, sera le serviteur. Ce qui lui donne droit au titre d'artiste, c'est une subtilité de l'esprit et de la vision qui est aussi une exception et un don supérieur. C'est en apportant à la production courante de l'objet par l'industrie le concours de cette subtilité qu'il remplira sa fonction naturelle dans la société d'aujourd'hui, et qu'il apportera à cette société une contribution nécessaire, qui ne peut venir que de lui.
Ne vous est-il pas arrivé, passant devant
HEROLD
ARMOIRE-VITRINE (CHÊNE)
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A. CHARPENTIER
POIGNÉES (BRONZE DORÉ)
une boutique de verreries en un quartier quelconque et vous prenant à contempler les affreux porte-bouquets à treize sous, de penser: « Dire qu'on aurait pu faire quelque chose de très bien avec cela! » Vous pensiez juste. Mais quand vous avez ajouté en vous-même : « C'eût été si facile! » vous vous trompiez; la preuve, c'est que depuis un siècle que des fabriques de verre font des porte-bouquets à treize sous, pas une n'en a fait un joli. Donc, un homme est nécessaire pour leur montrer à le faire bien. Cet homme est l'artiste. Du bibelot le plus infime jusqu'au pont jeté sur le grand fleuve, son aptitude est nécessaire pour faire sortir de la chose la beauté qu'elle renferme: aptitude qui n'est pas la création, mais une sensibilité particulière de la beauté, doublée de la faculté de l'exprimer.
Tel est le service que la chose de l'avenir réclamera, et par lequel l’« art dans tout» sera.
Qu'on ne dise pas que ce sont là des mots. La critique est unanime à constater que dans l'art moderne des objets, la tendance à la simplification domine tout. Le fait est manifeste. Mais je me sépare de mes confrères quand ils écrivent, pour toute explication, que «l'idéal moderne est un idéal de simplicité». L'idéal de simplicité dans une humanité dont l'âme va toujours se compliquant, cela ne se comprend guère. La vérité, c'est que le sentiment de la beauté renfermée dans l'objet, sans concours extrinsèques, s'éveille en nous. Nous pressentons que l'art de l'avenir, c'est la pureté. Les tâtonnements de «l'art moderne» traduisent ce sentiment, dont l'expression définitive sortira de la fusion de l'art et de l'industrie.
En remettant en honneur le culte de l'art dans les objets, Ruskin et William Morris ont en même temps répandu un préjugé funeste dont nous ne faisons que commencer à revenir: la haine de la machine. Ces deux grands esprits la poussaient jusqu'à la folie. Pour l'un et l'autre, la machine était l'ennemie, le fléau d'où sortent tous les maux de l'humanité d'aujourd'hui, la perdition, la fin de tout. Ruskin, dans son horreur de la locomotive, se faisait brouetter de Londres jusqu'en Écosse en carriole. Morris n'admettait pas qu'un autre outil que la main prit la moindre part aux travaux de ses collaborateurs. Quand il entreprit d'imprimer de beaux livres, ce fut une presse à la manière de celles de Gutenberg qu'il installa dans les combles de Kelmscott Manor.
Ainsi ces deux grands hommes en sont restés à la notion de l'art personnel dans l'objet,
A. CHARPENTIER
BOUCLE DE CEINTURE (ARGENT)
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BOCQUET
PLATEAU (ARGENT)
tire de sa poche pour l'y remettre aussitôt, qu'on n'a pas le temps de contempler et que les autres n'entrevoient qu'un instant, le voici sous deux formes: ici, terne, sombre, raide, fait d'une matière qui ne dit pas grand'chose; en un mot sans rien d'immediatement communicatif¹; là, gai, brillant d'un doux éclat, ondoyant entre les doigts avec de jolies souplesses de corps d'animal, montrant à l'instant même un travail admirable où dix inventions géniales sont résumées.
Lequel des deux, je le demande à tous les gens de bonne foi, donne, pendant les vingt secondes qu'on l'entrevoit, le plus de plaisir sincère à son possesseur, et imprime le mieux au spectateur le sentiment de la richesse élé-
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¹ Il se trouve que des porte-monnaie de M. Dufrène sont justement reproduits dans ce numéro. Est-il besoin de dire que la coïncidence est fortuite, et qu'en appuyant ma démonstration d'un exemple au hasard, l'idée ne m'est pas venue de viser un artiste que je tiens en la plus grande estime?
G. M. J.
suivant laquelle l'objet n'est beau qu'à condition d'être une émanation du sentiment individuel de son auteur, sentiment qui ne peut être traduit que par la main même de celui qui l'éprouve. L'absurdité de cette assertion, qui ne distingue pas entre l'art et la beauté, pourrait être démontrée par des raisonnements rigoureux. Mais cela serait abstrait et ennuyeux; il vaut mieux la faire ressortir par un exemple.
Un artiste, qui travaille le cuir, fait un porte-monnaie en cette matière. Ses essais patients pour truquer le cuir et lui donner un aspect qu'il croit, à raison ou à tort, plus intéressant que l'aspect ordinaire ont demandé plusieurs mois de travail. La décoration, repoussée, ou en gravure, ou autre, est le fruit d'années de labeur consacrées à chercher et mettre au point une forme graphique qui est la note propre de notre artiste, son originalité. Cette bagatelle se vendra cent francs; si sa valeur ne devait se mesurer qu'à la dépense de peine, de temps et d'intelligence qu'il a fallu pour arriver à lui faire voir le jour, elle les vaudrait, et au delà.
Or cet objet soutient-il la comparaison avec un autre objet purement industriel, la petite bourse en fines mailles de fil d'or, qui coûte le même prix? '
Voyons, lequel des deux remplit le mieux le but, je ne parle pas du but utilitaire, mais du but esthétique et représentatif? Cet objet qu'on
GUERIDON ALEX. CHARPENTIER
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gante? Une femme de goût hésitera-t-elle entre les deux?
Donc, ici, l'industrie a eu le dessus sur l'art. C'est elle qui a fait naître la beauté. L'artiste a dépensé son talent et sa peine pour un but inutile. Si l'œil de M. Lavedan suit, ironique, la snobinette qu'il aura vu tirer le porte-monnaie artistique, il n'y aura pas à redire.
Les idées de Ruskin et de Morris sur le machinisme dominent encore aujourd'hui toute la littérature de l'art en Angleterre. La théorie «pas de beauté hors de ce qui vient de la main de l'artiste même» y fait toujours la loi. Laissons cette théorie à nos voisins. Elle est la né-gation du génie de notre siècle et tourne le dos à l'avenir.
Le temps est venu pour l'art de cesser de s'isoler des autres formes de l'activité de l'homme, d'être la tour d'ivoire qu'on ne contemple que de loin. Dans le mécanisme qui règle les mouvements de l'humanité, l'art doit être un rouage fonctionnant avec les autres et par les autres, de même que les autres fonctionnent avec lui et par lui. La vieille définition qui ne
HENRI SAUVAGE
TABLE ET CHAISE DE SALON (CITRONNIER)
voit dans l'art que la volonté de faire quelque chose d'extraordinaire, quelque chose d'autre que ce qui se fait ou peut se faire communément ne vaut plus rien.
L'art n'est pas au-dessus des lois économiques. Si quelqu'un dit: «L'artiste n'est pas un marchand de denrées, il n'a pas à calculer ce qu'il en coûtera pour accomplir son œuvre», on répondra: «Vrai s'il s'agit d'un tableau, d'une statue, d'une œuvre qui ne s'adresse qu'aux besoins moraux des peuples pris en masse. Mais dès qu'il est entendu que l'art doit intervenir dans tout ce qui touche l'individu, sa fonction entre en liaison étroite avec celles de tous les autres facteurs de notre civilisation.»
Eh bien, la loi économique — ou la loi sociale, c'est la même chose — dit que l'utopie n'est plus de vouloir faire du beau à bon marché : c'est de ne vouloir faire que du beau cher.
Il n'y a qu'un art, dans le sens étroit du mot, c'est-à-dire art personnel, création. Prétendre mettre celui là dans tout, c'est se figurer que le génie peut sortir des pavés. Les objets faits par l'industrie avec l'intention d'y enfermer cet art sont et resteront laids, parce que ceux qui les font n'y peuvent mettre le rayon divin dont l'œuvre de l'artiste créateur s'illumine. Seul celui-ci peut faire entrer l'art personnel dans la chose Et puisque la chose touchée par