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L'AMOVR DE L'ART EDITIONS HYPERION
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L'AMOVR DE L'ART EDITIONS HYPERION
L'AMOUR DE L'ART XIXe ANNÉE - REVUE MENSUELLE N° 6 - JUILLET 1938 ABONNEMENTS: Administration : 95, Rue de Rennes PARIS (VIe) Téléph. : LITtré 19-94 France : 1 an . . . . . 170 francs Étranger : 1 an . . . . . 210 francs et 230 francs Compte chèq. Post. Paris : 2124.80 Le N° : 20 francs --- SOMMAIRE Influences et Interférences : RAPPORTS ACTUELS DE L'ART ET DE LA LITTÉRATURE par André THÉRIVE La Réalité et son Imitation Suggérée : ASPECTS DU TROMPE-L'ŒIL par Robert GAVELLE Civilisations Asiatiques : RÉALISME ET SYMBOLISME DE L'ART IRANIEN par Germaine GUILLAUME Architecture et Urbanisme : LE PAYSAGE DE PARIS MAL DÉFENDU par Michel FLORISOONE Les Faits : LE NOUVEAU FOYER DE ROYAUMONT par M. F. PRÉCISIONS SUR VAN GOGH... par John REWALD ... ET SUR GAUGUIN ECHOS ET INFORMATIONS Les Expositions : TROIS SIÈCLES D'ART AUX ÉTATS-UNIS par Jacques LASSAIGNE A TRAVERS DES GALERIES par Elisabeth de MANNEVILLE, J. L. et M. F. Les Livres : LE PREMIER FASCICULE DE L'INVENTAIRE CRITIQUE DES PEINTURES DU LOUVRE par Van der KEMP LIVRES D'ART, par G. B. et J. C. M. REVUES DES REVUES, par M. F. COINCIDENCES ? --- PLANCHES EN COULEURS: Sur la couverture: WHISTLER. Jeune fille en bleu (Coll. Mrs. Diego Suarez, New-York) exposé actuellement à l'exposition “Trois siècles d'art aux Etats-Unis” Musée du Jeu de Paume. Dans l'intérieur du numéro: MAITRE DE L'ANNONCIATION D'AIX. Le Prophète Jérémie (Musée de Bruxelles). PISANELLO. Portrait d'une princesse de la Maison d'Este (Musée du Louvre). SNYDERS. Le Garde-Manger (Musée de Bruxelles).
L'AMOVR DE L'ART --- N° 6. JUILLET 1938. XIXe ANNÉE. REVUE MENSUELLE COMITÉ DE DIRECTION : - M. RENÉ HUYGHE, CONSERVATEUR DES PEINTURES AU MUSÉE DU LOUVRE ; - M. GERMAIN BAZIN, CONSERVATEUR-ADJOINT AU MUSÉE DU LOUVRE ; - ET M. MICHEL FLORISOONE, RÉDACTEUR EN CHEF RÉDACTION : 21, RUE DE BERRI PARIS VIIIe, TÉLÉPH. BALZAC 16-17 ADMINISTRATION : 95, RUE DE RENNES, PARIS VIe, LITTRE 19-94. --- PARIS ÉDITIONS HYPERION
COMITÉ D'HONNEUR : MADAME LA PRINCESSE CAETANI DE BASSIANO ; MADAME COLETTE ; M. PAUL BAUDOUIN, AMATEUR D'ART ; M. BERNARD BERENSON ; M. ABEL BONNARD, DE L'ACAD. FRANÇAISE; M. GABRIEL COGNACQ, VICE-PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; M. DAUTRY, ANCIEN DIRECTEUR GÉNÉRAL DES CHEMINS DE FER DE L'ÉTAT; M. D. DAVID-WEILL, MEMBRE DE L'INSTITUT, PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MUSÉES NATIONAUX ; M. HENRI FOCILLON, PROFESSEUR AU COLLÈGE DE FRANCE ; M. LE COMTE HUBERT DE GANAY ; M. JEAN GIRAUDOUX; M. ALBERT S. HENRAUX, PRÉSIDENT DE LA SOCIÉTÉ DES AMIS DU LOUVRE ; M. ÉTIENNE NICOLAS, AMATEUR D'ART ; M. EUGENIO D'ORS, DE L'ACADÉMIE ESPAGNOLE; M. GEORGES RENAND, AMATEUR D'ART; M. PAUL VALERY, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE. COMITÉ D'ARCHITECTURE: MM. AUGUSTE PERRET, LOUIS SUE, ANDRÉ VERA ET JEAN - CHARLES MOREUX, SECRÉTAIRE.
INFLUENCES ET INTERFÉRENCES RAPPORTS ACTUELS DE L'ART ET DE LA LITTÉRATURE Par André THÉRIVE C'est un fait que l'art et la littérature semblent suivre aujourd'hui des chemins différents, sinon divergents, après avoir souvent mêlé leurs pas dans l'histoire. Je crois qu'on doit expliquer cette séparation par des circonstances matérielles autant que par des causes spirituelles. Mais l'état des choses a besoin d'être d'abord éclairci. On ne saurait douter par exemple que d'autres époques ont déjà présenté le même caractère, sans que ce fût une catastrophe pour les lettres ni pour les arts. C'est une prévention moderne, toute moderne, que d'imager la civilisation comme formant un tout bien unifié, bien centralisé, dans les faits, mais aussi dans l'esprit de ceux qui la pratiquent. Le XVIIe et le XVIIIe siècle n'ont pas été, que je sache, très barbares et pourtant on y voyait des peintres quasi-illettrés et des écrivains fort peu soucieux de l'art plastique, fort ignorants de ses recettes et de ses théories. Si nous sommes habitués à souhaiter une parenté plus étroite entre les deux camps, c'est parce que le XIXe siècle les a vus rapprocher, intellectuellement et socialement. Chacun sait qu'on peut parler de sculpture romantique, de peinture naturaliste ou symboliste, que les Parnassiens, les décadents ont passé leur temps dans des ateliers ou des brasseries où ils recevaient et exerçaient des influences dont La Fontaine, Racine, Voltaire ou Delille se fussent bien étonnés. Disons vite que la génération présente ne porte pas une étiquette simple ; aucune école n'y a arboré son pavillon exclusif. Il y a de tout, et beaucoup de tout. Le monde moderne grouille et fourmille. Habituons-nous à accepter cette complexité ; même si elle déçoit et fatigue l'esprit... Je n'entreprendrai pas de prouver en détail la vérité générale que j'exposais dès ma première ligne. Les principes négatifs sont ennuyeux à développer. On tombera d'accord sur le mien par le jeu des contrastes. Voyons-nous autour de nous une équipe de peintres qui gravite autour d'une équipe d'écrivains, ou l'inverse? Voyons-nous même une conception du monde commune à l'une et à l'autre, et une vision de l'univers ? L'esthétique des écrivains réalistes de 1895 a pu inspirer aussi bien Vallotton que Renoir et Cézanne que Pissarro : il suffit d'un esprit inconscient, de hardiesses nouvelles que dirigent plusieurs génies très divers. Le cubisme et
l’« orphisme » de 1912 ont été communs à des poètes, à des dramaturges et à des peintres. On peut rappeler tout au plus qu’il y a dix ans, le surréalisme, dont on pensera ce qu’on voudra, a joué aussi sur les deux tableaux, mais sans parvenir à dépasser les limites de certaines coteries. Pour mémoire, je dirai qu’une école littéraire fondée en 1929 par de miens amis, le populisme (elle figure sous ce nom dans le Larousse) a constitué dès 1933 sa chapelle picturale, à telles enseignes qu’un « Salon populiste » se tient tous les ans, et a même usé trois ou quatre galeries. Mais je ne prétends pas du tout qu’elle ait amené la moindre rénovation dans l’art : elle ne groupe que des esprits curieux de la réalité sociale. Or si l’on classait les artistes d’après les sujets qu’ils traitent, on aboutirait à établir de curieuses hiérarchies, celles justement que des auteurs de manuels stupides proposent au public naïf. Ici nous sommes donc dans l’histoire anecdotique de l’époque. Sa figure générale ne s’en dégage nullement. Pour risquer des « remarques personnelles », je me permettrai de spécifier ici que, par métier de critique, je lis à peu près tout ce qui paraît depuis dix-huit ans et que l’on peut me croire sur parole : la peinture et les peintres ne jouent presque aucun rôle dans les livres qui comptent à présent. Entendons-nous ; il demeure sur la rive gauche de vieux camarades d’Apolinaire, et sur la rive droite des amis de Félix Fénéon ; je pourrais citer ceux de mes confrères qui ont écrit des monographies d’artistes, de Francis Carco à Luc Durtain. Un homme de lettres aussi peu spécialisé que je suis, a bien commis douze préfaces de catalogues pour des expositions, et, à l’occasion, cinquante articles de critique d’art. Il existe même des peintres qui écrivent, qui font des romans. On se rencontre encore dans des salons et des brasseries, on fraternise, on échange des portraits et des éditions de luxe. Les gens de plume sont encore les êtres qui se constituent au meilleur marché possible des collections et des iconographies personnelles. Je laisse à d’autres le soin d’écrire cette petite chronique pittoresque et amusante. Ce qui nous importerait, ce qui importera à l'historien futur, ce sont les œuvres et le témoignage qu'elles portent. Or la carence est ici presque absolue. Je vois bien dans les romans d'Edmond Jaloux quelques personnages d'artistes, qui semblent d'ailleurs demeurés au stade préraphaélite. J'exagère : si on nous montrait leurs toiles, elles évoqueraient Gustave Moreau ou, à la rigueur, Sérusier. Ils peignent vraiment ? Ils pensent surtout, et ils parlent, ce qui est bien leur droit. L'auteur ne les a supposés peintres que pour varier un peu leur qualité d'intellectuels, libres, volontiers oisifs ou maîtres de leurs loisirs, qui formait pour lui un postulat nécessaire. L'an dernier, un livre de M. Bertrand de la Salle, Les Forces cachées, a remporté un beau succès d'estime et même de vente : le héros en était un peintre et qui vous relatait sa carrière, mais sans aucun caractère spécifique qui fût imputable à son métier. Le Claude Lantier de Zola, le Charles Demailly des Goncourt, étaient au temporel de vrais artistes; ils avaient (avec toute sorte d'exagérations) une psychologie professionnelle. Rien de pareil dans les œuvres de ce temps, sauf dans quelques livres de M. François Fosca, qui est orfèvre, chacun le sait. Aussi faut-il mettre tout à fait à part les chapitres des Hommes de bonne volonté, où Jules Romains a mis en scène Picasso sous le nom d'Ortegal (Tomes XII et XIII de cet énorme ouvrage cyclique) « Ortegal, son atelier, son personnage, ses façons extérieures, son art devant l'opinion. Le mystère Ortegal. Devant sa toile. Son passé. Le Miroir. L'Eventail. Délivrance du génie ». Voilà ce que, pour plus d'objectivité, je recopie concernant ce personnage, dans la table alphabétique. Je me permets de renvoyer le lecteur au monologue intérieur d'Ortegal où M. Romains tente d'expliciter l'inconscient d'un artiste un peu surpris des caprices de son démon intérieur, tirailleur entre l'inspiration et la mystification, entre le penchant à plaire et la tendance à étonner, entre la volonté distincte et l'automatisme. Quoi qu'on en pense, il y a là une analyse extraordinaire, et dont l'acuité dépasse tout ce qui a été fait jusqu'ici. Ma réserve sera que cette étude n'occupe qu'un des coins de l'immense fresque. M. Jules Romains a tenu méthodiquement à réserver cette place à un artiste, comme il en a réservé d'autres aux savants,
aux diplomates, aux poètes, aux criminels, aux boutiquiers. Isolé, son essai sur Picasso aurait une importance énorme. S'il l'a placé à son rang modeste, dans une perspective générale, c'est que précisément les arts n'occupent plus dans l'attention de l'écrivain philosophe et sociologue que leur portion congrue... Pareillement, l'épisode du « tableau d'Elstir » dans Marcel Proust, fort célèbre, ne peut être retenu comme une preuve de l'importance des arts plastiques par un esprit aussi « introverti » que celui du romancier. La description de cette toile, accablante de détails et de minutie, absolument privée de lignes générales, forme un monument de psychologie, pas du tout de critique d'art. Tout au plus a-t-on remarqué qu'à l'égard de l'histoire, le document n'est point sans valeur: c'est une esthétique étrange, celle des « Artistes français » ou de l’« Epatant » que suppose l'émerveillement de Marcel sur ce prétendu chef-d'œuvre. Si ce snobisme du narrateur eût été mis en présence de Friant et de Dagnan-Bouveret, il aurait eu des réactions aussi favorables. Les arts, dans son univers, ont une fonction sociale et même mondaine. L'idée ne lui viendrait pas, à ce prospecteur de l'âme, de se référer à ceux qui ont changé la vision du monde extérieur. Mais il serait temps de réfléchir aux causes, ou du moins aux conditions de ce déplacement des valeurs qu'on peut observer entre la littérature et les arts. Je promettais plus haut d'en proposer de prosaïques. J'espère qu'elles ne scandaliseront personne. Pour moi, la cohésion des deux mondes, la camaraderie qu'ils peuvent nouer entre eux, dépend tout simplement de circonstances économiques. Aujourd'hui les lettres sont pratiquées en général par des gens d'origine aisée, qui peuvent devenir amateurs d'art, mécènes, s'il le faut, mais à qui il a manqué d'user leurs pantalons à Montparnasse ou de fumer des pipes à Montmartre ou à Barbizon. Sans la bohème attardée de 1910, il y aurait eu sans doute un cubisme, mais pas une société cubiste. Le surréalisme s'explique par le Bœuf-sur-le-toit et les Deux-Magots, sans parler de lieux plus secrets et de certaines boutiques de peinture. Le naturalisme était conditionné par la vie morose de gens modestes, fonctionnaires souvent, après une défaite, et pendant que l'on découvrait soudain la triste existence du peuple et de la petite bourgeoisie. De plus, j'ose à peine le dire, ce qui a fait la fortune de bien des peintres modernes ou ultra-modernes (avant la crise, s'entend), ça a été une clientèle cosmopolite et mouvante, où les gens de lettres n'avaient guère d'accès. Et depuis que la crise est survenue, la cause opposée a joué, chose étrange, dans le même sens. Moins de livres de luxe, moins d'expositions à grand fracas, moins de spéculations, partant moins d'occasions pour la Plume de s'intéresser au Pinceau. On me dira qu'un essai de Paul Valéry sur l'Architecture, et plusieurs pages qu'il a concacrées çà et là à la vision plastique, comptent dans l'histoire des lettres. Je n'en doute pas, mais ils comptent comme exercice BAUDELAIRE. — LES YEUX DE BERTHE
de pensée théorique, philosophique et non point comme étude pratique de l'art. Je prétendrais même volontiers, expérience faite, que tel Système fameux de M. Alain, n'a pas recruté mille visiteurs pour les musées ni cent acheteurs pour les ateliers privés : il a provoqué en revanche des réflexions, conversations et discussions à n'en plus finir... Un autre trait de l'époque, dont on ne s'avise peut-être pas, c'est que les arts immobiles ont perdu beaucoup de faveur au profit des arts en mouvement. L'intellectuel moyen (et on me permettra d'appeler ainsi les écrivains, sans trop les flatter!) a trop de raisons de voir son attention captée par le cinéma et la radio : voilà des modes nouveaux d'expression qui exercent sur la langue, sur le style, sur la composition des récits, des dialogues, une influence immense. Comment y aurait-il encore des poètes plasticiens, qui terminent un sonnet en clignant de l'œil et en esquissant du pouce une forme dans l'espace, comment y aurait-il encore des romanciers descriptifs, parnassiens ? Ce qui compte pour eux, c'est la saute brusque des paroles portées par les ondes d'un point du monde à l'autre, c'est la succession cadencée ou brutale des images sur un écran. Je constate chaque jour la conséquence de ces rythmes nouveaux dans le domaine plastique des lettres, si j'ose dire. Prenez un exemple. Il y a des conteurs ou romanciers fantastiques, et qui accroissent sans cesse leur nombre.Naguère on pouvait dire que M. Jean de Bosschère transposait M. Henry de Groux, ou que M. Mac-Orlan traduisait M. Gus Bofa (comme jadis Pierre Louys transposait Gérôme ou Swinburne traduisait Rossetti...). A présent le fantastique littéraire provient des studios de cinéma, des films quand ce n'est pas des cartoons. M. Aymé ou M. Ramuz (pour choisir des exemples fort inégaux) ne doivent rien à la peinture de leur époque. M. Alexandre Arnoux ne se conçoit qu'aidé de l'écran, M. Supervielle qu'inspiré par des dessins animés. On ne s'étonnera pas si, la peinture cessant de prendre des mots d'ordre chez les littérateurs, ceux-ci lui ont rendu son indépendance. Tant mieux... car en général il vaut mieux que la perception des artistes soit pure et vierge, dépende d'une sincérité sensorielle ou d'une probité technique. Il va de soi aussi que les écrivains purement visuels ne sont jamais des maîtres. Le précepte Ut pictura poesis est une aimable farce. Un auteur que je citais plus haut a fait cette profession de foi : Je suis peintre, mais j'écris. J'ai tort. Je voudrais être traité en peintre et je n'en ai pas le droit puisque je n'ai pas de palette. C'était pour lui un raffinement de modestie, une façon de faire croire que, loin d'être un mystique comme on l'en convaincrait aisément, il n'est (excusez) qu'un artisan, un tâcheron, une brute... ! Ce serait le lieu de se demander si le nombre s'est accru des auteurs qui pourraient s'écrier avec Théophile Gautier que pour eux le monde extérieur existe, en d'autres termes qu'ils le perçoivent fortement et l'enregistrent subtilement, au point de s'appliquer à le reproduire. A cet égard la civilisation actuelle a produit deux effets contradictoires. D'abord l'éducation de l'œil est beaucoup plus répandue qu'aux siècles classiques. Nul ne se contenterait plus de ces descriptions où un visage était dit le « plus beau du monde », un paysage « des plus agréables et champêtres », un décor de montagne, « si bien fermé, que la vue ne saurait trouver où s'y poser ». L'esprit est plus concret dans ses exercices, ce que les esprits classiques d'ailleurs assurent une terrible régression. Tenons le point pour acquis... Mais d'autre part la vie intérieure est aussi plus complexe et la conscience en est plus tyrannique. L'attention que l'on prête à la zone ténébreuse de nos pensées et de nos sentiments, caractérise la littérature du siècle : il s'ensuit que les découvertes sont du domaine subjectif, et qu'on n'étonne plus personne en notant comme un Loti ou comme un Maupassant des aspects de la nature, des vêtements, des attitudes de l'homme. Le « pittoresque » n'est plus une ressource de l'écrivain ; en soi il paraît entaché de vulgarité ; et rien n'est plus démodé que ce qu'on appelait le style impressionniste à l'époque des Goncourt ou de Daudet, voire (car il fait des retours offensifs) à celle de M. Valéry Larbaud et de M. Paul Morand. Pour opposer l'un à l'autre deux termes qui ne se répondent pas très exactement, la vision littéraire serait devenue expressionniste, mais il y a dans ce vocable
VICTOR HUGO LA TOURGUE EN 1835 > « Ce qu'on avait sous les yeux, c'était une haute tour ronde, toute seule au coin du Bois, comme un malfaiteur. Cette tour, droite sur un bloc de roche à pic avait presque l'aspect romain tant elle était correcte et solide, et tant dans cette masse robuste l'idée de la puissance était mêlée à l'idée de chute. » > > Victor Hugo, Quatrevingt-Treize, 3° partie, livre II, chap. IX, paragr. 1.
autant d’arbitraire que sous son équivalent dans le lexique des arts. Mieux vaudrait dire que chacun a droit à son style personnel, à l’imposer aux choses. Cette liberté est exclusive de toute école, de toute recette transmise. La Bruyère était déjà aussi « expressionniste » que Léon Bloy et Tacite que Michelet ou Barrès. Enfin il est probable que dans une civilisation aussi matérielle que tend à être la nôtre, le sens optique, le plus immédiatement utilisable de tous, perd plutôt de son empire dans la foule. Il est pratique avant d’être plastique, tandis que le sens auditif, moins indispensable au commun des hommes, ne s’éveille que pour être appliqué à un art, qui sera la musique sous toutes ses formes, à tous ses degrés. (Pour me faire comprendre, j’irais jusqu’à dire que l’odorat, plus gratuit encore, n’est cultivé que pour goûter les parfums : c’est le sens le plus essentiellement artistique de tous). Or la culture musicale, bonne ou mauvaise, a aujourd’hui des moyens énormes de propagation. Il n’est pas étonnant par suite qu’elle fasse une concurrence grave à la culture plastique. La plupart des littérateurs que je vois autour de moi, sont beaucoup plus musiciens et un peu moins plasticiens que n’étaient leurs devanciers. Au reste c’est la proportion qui change seule. En quantité absolue, spécifions que les arts ont plutôt augmenté leur empire, tous les arts à la fois. Le foisonnement universel empêche de marquer, dans un monde plus touffu et plus dense qu’il n’a jamais été, le progrès particulier d’aucune discipline. Et ce qui permet aussi à des esprits chagrins de crier à la décadence. Ils ont tort. Ils devront s’habituer à tenir la société comme complexe, inextricable. Quand il n’y avait dans chaque génération qu’une équipe d’artistes, qu’un public, l’histoire était commode à écrire. Aujourd’hui ne parlons plus d’écoles constituées ni de mouvements, parlons plutôt de voisinages et d’interférences. L’artiste et l’écrivain ne collaborent plus, ils s’accompagnent, parfois en se perdant de vue. Comme l’a écrit un poète, « tout homme est seul parmi la caravane ». Cela n’empêche point la caravane d’avancer. André Thérive. L'OPIUM (Journal d'une désintoxication) J'écris ces lignes après douze jours et douze nuits sans sommeil. Je laisse au dessin la besogne d'exprimer les tortures que l'impuissance médicale inflige à ceux qui chassent un remède en train de devenir despote. JEAN COCTEAU (Extrait de la Nouvelle Revue Française du 1er Juin 1930.)
LA RÉALITÉ ET SON IMITATION SUGGÉRÉE ASPECTS DU TROMPE-L'ŒIL Par Robert GAVELLE --- ÉCREVISSE ET LÉZARD EN CÉRAMIQUE, SCULPTÉ PAR BERNARD PALISSY --- POUR LA GROTTE DES TUILERIES. Musée Carnavalet. Photos Giraudon. --- ATTRIBUÉ À JEAN W. KOCK. LA TENTATION DE SAINT ANTOINE. (Détail). Musée de Bruxelles. --- O N considère souvent le trompe-l’œil comme une habileté répréhensible que l’on abandonne aux peintres d’enseignes et à certains artistes d’un académisme injurieux. Et pourtant, il s’agit là, sans doute, d’un instrument qui vaut, comme tous les instruments, par l’esprit et la main qui l’emploient. Qu’est-il en lui-même ? Malice candide ou lent travail de ruse et de patience, il cherche vraiment à « tromper l’œil » par une suggestion toute puissante de la nature. La fiction graphique ou plastique doit simuler la réalité au point de s’y confondre. Dans le relief, la forme la plus fruste en est l’épouvantail à moineaux. Quand le peintre peint en trompe-l’œil, il préfère l’analyse à la synthèse ou au moins il établit entre elles un équilibre mystérieux qui leur est également profitable. Il s’efforce de donner à la surface peinte l’aspect même de la surface tangible. L’œuvre d’art à ce moment n’est pas tant pour nous une orchestration subtile qu’un monde parallèle au nôtre et presque aussi perceptible grâce à la magie d’un artiste un peu sorcier ; un monde où nous cherchons à pénétrer par les sens avant d’y pénétrer par l’esprit. On trouve des îlots de trompe-l’œil dans des œuvres qui en sont par ailleurs assez éloignées. Ils y apparaissent à des fins suprêmes d’ordonnance ou dans une sorte de rébellion... Toujours combattu, en effet, le trompe-l’œil a la vie dure. Dans l’Antiquité, il est contredit par bien des formes vénérables, par des idées très fortes dont le Moyen âge héritera. Au Moyen âge, il

Cette revue mensuelle, "L'Amour de l'Art", explore les rapports actuels entre l'art et la littérature, analysant leur séparation progressive et les influences mutuelles. Elle aborde également des sujets tels que le trompe-l'œil, l'art iranien, l'urbanisme parisien, et des précisions sur Van Gogh et Gauguin. Le numéro présente des reproductions d'œuvres de Whistler, du Maître de l'Annonciation d'Aix, Pisanello et Snyders.