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N° 6 JUIN 1928 L'AMOUR DE L'ART LE GRAND ESPAGNOL GOYA Depuis la fondation de Pombo, j'ai pour voisin de table, Goya. Si je fis choix de ce café caché, ce fut bien parce que le génial observateur aurait pu venir s'y asseoir. Il l'aurait pu d'autant mieux qu'il n'eut pas eu à entendre nos inventions ou nos disputes, étant le maître le plus commode, le maître sourd. J'ai toujours nourri pour Goya une sincère faveur et je n'ai pas attendu pour ce faire l'heure de son centenaire. Entre autres pérégrinations en son honneur, je me rappelle celle faite à San Antonio de la Florida à l'occasion du dernier enterrement de Goya. Le cercueil, petit — comme ils diminuent, les grands hommes ! — contenait, emballés, quelques esquilles d'os, comme un cadeau brisé pendant le trajet. Mêlés aux os de Goicochea — l'ami intime qui fit au peintre une place dans son tombeau — on ne pouvait plus discerner le tibia de Goya de celui de son ami. Le crâne de Goya n'était pas dans la bière. Il avait disparu mystérieusement, sans qu'on ait su s'il avait été volé par les phrénologues à l'époque de leur grande vogue, à la mort de Goya, ou par quelque poète romantique qui eût, une nuit, pris d'assaut ce trophée pour le colloquer entre ses candélabres et ses poèmes. Pour ancrer Goya dans son ermitage et arriver à sauver des cierges les fresques de ce rénegat, on enterra donc un beau matin Don Francisco à San Antonio. Cependant, son crâne, pilé dans le mortier du modernisme, condimentait de son esprit la vie contemporaine. Selon les doses de la cuisine universelle, le crâne d'un Goya suffit, sur de longs espaces et pour de longues périodes, à une quantité innombrable d'humains ! *** Le moment est arrivé de faire un résumé de Goya. On a tellement avancé son anniversaire que ce qu'on ne se hâte pas de dire passera inaperçu au jour de la saturation topique de son véritable centenaire. La vie de Goya à Fuendetodos est sans intérêt, tant qu'on n'aura pas étudié l'influence que peuvent exercer les montagnes après sur un esprit qui s'est juré de fuir l'énorme et le hérisssé pour s'en aller vers la civilisation. La vie géniale de Goya ne commence pas avant que n'ait opéré sur lui la taille de Madrid, la taille d'une pierre dure et pulmonique, où les génies brutaux deviennent pénétrables et adroits à la lumière. Madrid, lieu de sélections, anime, zèle et aiguillonne celui qui est le moins près de nous, madrilègnes. Goya y trouve une peinture de Cour, influencée par Mengs, c'est-à-dire par le saupoudrage du suave et du blanchâtre, composant de grises structures. Goya époussette l'art de cette frivolité et lui rend la vérité de ses couleurs, le style délirant de ses tons les plus vifs. La société qui composa la fonda de San Sebastien, sur la place de l'Ange, groupe autour de D. Leando Fernandez Moratin, Montiano, Luzan, Clavijo, Cadajalso, Ayala, Iriarte, Signorelli, etc... C'est là qu'atterrit Goya. A vrai dire l'influence littéraire ne s'exerce pas sur lui. Quoique modernes, ces hommes ont un fond de classicisme qui les rapprocherait de ces Arcades romains dont les annales s'enrichissaient de noms néo-classiques, sans compter cependant parmi eux des Flumisbo Thermodciaca, le nom qui correspondrait à don Leandro Fernandez. Peut-être qu'en un recoin de l'esprit de Goya l'encyclopédisme laissa sa semence. Par Javellanos, il pouvait avoir une idée de la libération que représentait le « Contrat Social » de Juan Jacobo. Goya, qu'une grâce du hasard avait fait intuitif et précurseur, est inflencé par les premiers débuts de D. Ramon de la Cruz. Cet écrivain, autrefois combattu, s'était vu refuser l'entrée du Parnasse sous le prétexte que sa muse était confuse et pauvre. On trouvait illicite qu'il se fut abaissé aux lavandières et qu'il se fut fait l'écho des rivières, où il épiait les goûters et les piquesniques de la vie.

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L'AMOUR DE L'ART LA COMTESSE DE CHINCHON (DÉTAIL). (Coll. du Duc de Sueca).

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L'AMOUR DE L'ART D. Ramon de la Cruz, madrilègne, quoique également fils d'un père aragonais, donne dans toute sa vivacité le souffle même de la vie. Et il arrive à imprégner l'œuvre de Goya d'une grâce populaire et pleine de réverbération que l'on n'avait encore jamais trouvée dans la peinture. Entre ces deux hommes francs — l'Aragon est la région d'Espagne qui comprend le mieux la Castille — va naître avec bondissement l'optimisme aimable du castizo, et se tramera la tapisserie que l'air de Madrid attendait dans ses mailles impatientes. Dans cette atmosphère diaphane et diamantine de Madrid, Goya commence la peinture «porverinista» par la libération de l'impressionnisme. Affranchi de tout maniériste dans l'immense hilité de la fabrique de tapis, il gravit tous les jours la rue de Hortaleza. Cette côte conduisait alors à la terminaison de Madrid que dominait la grande bâtisse villageoise de la primitive fabrique, et Goya échauffait sa sensualité de couleurs parmi les écheveaux de soies et de laines aux teintes pures, se grisant de marmites pleines de teintures étincelantes, de graisses métalliques et iridescentes. Dans ce complément du symbole chiffré qu'est le drapeau, la tapisserie trouve avec Goya le fruit historique et géographique du roman espagnol. L'allègre spontanéité aux dons plastiques que doit être la peinture, fait connaître, par Goya, ses premières œuvres repenties. Ses portraits montrent la valeur psychologique de l'élément civil et la copie des premiers architectes de cette nouvelle édification de la vie, laissant de côté régiments, lanciers et généraux. Ce que Goya a peint sans aucune emphase, ce sont les portraits où se reflète dans les chairs et les regards, le roman du portraiture. Alors qu'il travaille à ses principales œuvres, Goya reçoit en plein cœur un coup de javelot. Son génie ne fera qu'en croître et en devenir plus grave. C'est l'heure de ses amours avec la Duchesse d'Albe. Pour bien comprendre ces amours de Goya qui vont l'amener à l'exaltation de la forme et de la grâce, il faut tenir compte non seulement de la transfiguration de l'homme, qui était exceptionnel, mais aussi des dates. Goya a quarante-cinq ans au moment où il fait la connaissance de la Duchesse d'Albe. Il en a quarante-neuf quand il peint le portrait du Palais de Liria, en 1795. La Duchesse, elle, étant née à Madrid le 10 juin 1762, a trente-trois ans. S'étant mariée avec le Marquis de Villafranca en janvier 1775, à l'âge de treize ans, elle a déjà vingt ans de mariage, et c'est ce qui détermine chez elle cette concupiscence du changement et du détachement qui d'emblée la pousse vers Goya et, plus tard, vers d'autres. Elle devait d'ailleurs être veuve à trente-quatre ans, en 1796. La prédilection de la Duchesse pour Goya se manifesta d'une façon discrète, encore qu'assez indiscrète pour l'époque, qui exigeait que l'on sauvât beaucoup les apparences. On le voit bien dans la façon qu'a Goya de signer ses tableaux, sorte de vassalité, semblant lancer à sa manière le classique : «Vive mon maître ! ». On le voit dans tout ce que Goya dessine et peint à cette époque. Il ne cesse d'évoquer la Duchesse. Sa carnation, sa sveltesse, sa taille et ses hanches sont visibles dans la Maja Desnuda, où il a vraiment dépassé en aristocratie et en beauté tous les nus de femme. Goya fit un voyage à Sanlucar avec la Duchesse, à moitié immigrée de la Cour, voyage dont il reste un album que Carderera — jeune contemporain de Goya — a conservé. On y peut suivre les intimités de ce voyage, accompli dans une solitude complète à travers tous les chemins, jusqu'à l'avarié survenue à la diligence qui donna infiniment de caractère à ce film nocturne. Iriarte, un homme sérieux qui documenta son ouvrage à l'Espagne même de 1860, parlant avec le Duc d'Osuma et recueillant une riche tradition orale de la bouche même de Carderera Zapater y Madrazo, rapporte ce voyage à Sanlucar et la terrible avarie de Despenaperros où dans la nuit froide et abandonnée, Goya cherche à reconstituer l'essieu de la voiture, le faisant fondre à un feu de trones d'arbres qu'il a pris dans le voisinage, ce qui, plus que toute autre chose, lui vaudra sa surdité définitive. Les lettres du Marquis d'Espinár, petit-fils de Goya, qu'Iriarte dit avoir lues, confirment que la surdité de Goya provient de cette témorité de forgeron improvisé. En feuilletant l'albume de poche où Goya fit l'histoire du voyage à Sanlucar, dans la solitude et l'isolement où furent faits ces dessins, on voit apparaître la Duchesse d'Albe. On l'y voit dormir la sieste, se peigner, lire, arranger une jarretière. Avoir déchiré la fauflure de cet album est un des péchés les plus graves et les plus irréparables du monde. Il n'est point jusqu'à la haine de Goya à l'égard de la Duchesse de Benavente qui n'est due à l'influence de la Duchesse d'Albe. Le grand peintre devient ce petit chien de race mesquine qui valut à la Duchesse le premier prix de la première exposition canine de l'histoire. Et dans beaucoup de ses dessins — allusion pour séduire sa patronne — il fait figurer ce caniche qui est le caprice de la papillonne Duchesse. Il semble même que c'est Goya qui obtient de la Reine l'amnistie de la Duchesse et qui la ramène au Madrid de ses excentricités. Tout serait resté dans les limites du silence nécessaire et prudent, si la Duchesse n'avait été volage et si Goya, avec le plus vif mordant, n'avait gravé ces planches éloquentes et expressives où la Duchesse porte le grand nœud versatile surtout s'il n'avait grossi cette composi-

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L'AMOUR DE L'ART ANTONIA ZARATE.

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L'AMOUR DE L'ART 205 tion au titre stendhalien et baudelairien : « Songe du mensonge et de l'inconstance ». Il est digne d'attention ce Capricho où Goya s'enroule au bras droit de la Duchesse souriante. Avec un de ses visages elle lui donne un baiser sur le front, tandis que de l'autre elle regarde ailleurs, vers quelqu'un qui lui fait parvenir une missive ou un présent, par la main d'un dame d'alours, également à deux visages afin que l'un puisse regarder Goya et que, l'autre plus malicieux, puisse glisser d'un autre côté avec un sourire d'entremetteuse. On remarque dans cette eau-forte un château, peut-être celui de la Coca, appartenant au patrimoine de la maison d'Albe, et un homme qui, en se trainant, indique, un doigt aux levres, le silence nécessaire, tandis que, sur le sol, un masque de tragicomédie assiste à la lutte d'un serpent et d'un crapaud. Je ne crois pas qu'il y ait un sens ésotérique en ce reflet si clair du soupçon ou de la peur d'un homme qui a dorloté l'exceptionnel et tendre bien d'une beauté aussi palpitante qu'élevée. La sœur de la mort est l'infidélité et toutes deux sont un terme qui saisissent de crainte les grandes passions. La Duchesse, qui fut la première femme moderne de l'Espagne et qui aurait, dès cette époque, sacrifié sa somptueuse chevelure si la mode l'eut alors voulu, dégraffa sa ceinture avec une initiative pleine d'audace et révéla le type de la petite femme dodue. Faisant concurrence à Marie-Louise, elle offrit un jour en cadeau à ses domestiques un joyau que la reine avait, en témoignage de grande distinction, offert à un magnat. Et les lavandières du Manzanarés la reconnaissaient avec sympathie, pour des raisons précisément opposées à celles qui leur faisait reconnaître la reine et qui, un jour où celle-ci passait au bras de son favori, leur DON MANUEL SILVELA. (Coll. du Marquis de Silveta). fèrent dire : « Moins... de coquetterie, et plus de pain ». La Duchesse, dans ce jeu avec Goya qui dura plusieurs années, en arrive à ceci qu'en Juillet 1800, son portraitiste représentera son visage sous la caresse d'une chatouille, fait alors inédit et que, depuis les artistes de cinéma paraissent avoir ré-inventé, lorsqu'elles se font photographier en pleine excentricité moderne. La Duchesse, véritable élue divine, mourut à quarante ans, le 23 juillet 1802. Elle est enterrée dans le cimetière de San Isidro de Madrid. Avec elle finit cette branche des d'Albe dont le titre va désormais appartenir aux de Berwick. Goya demeurera enviré pour toujours par cet apéritif d'idéal. Cet archétype de la félicité et de la plastique lui permettra d'établir un meilleur contraste avec les misères et les tristesses de son continuel vivotement et de sa façon de se préoccuper de tout. Don Francisco se réfugiera en soi-même. Il comprend le réveil qu'apporte en Espagne l'irruption française, quoique, plus tard, la violence du patriotisme sauva l'amènera à devenir le peintre des grandes épisodes de cette lutte. Caché, à la fin, et déjà veuf, dans la maison de l'autre bord du Manzanarés — sa maisonnette désirée — il s'entoure de ses propres songes. Sur ses murs, en un barbouillage génial, collant les couleurs avec la feuille des spatules, saisissant l'inspiration qui jaillissait du crépuscule tombant sur le fleuve sec, il affirme ce mortier de cauchemar, cette brume épaisse qui cerne cette tranchée du Manzanarés, le petit manzanaret, comme il faudrait l'appeler dans l'intimité ! Fleuve d'argile et de vase, sa terre pure permettait des conceptions de nymphes, et sa boue noire faite pour les dragons et les crapauds suggérait des conceptions macabres et ensorcelées. Goya voit de là, la cité en perpective et il en trace des

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L'AMOUR DE L'ART résumés enveni- més, en regardant ce Madrid qui se dresse avec ses coupoles dans les matins pleins de sonneries de cloches. Ces arbres, ces oiseaux qu'on remarque dans les tableaux de Goya, il les fréquentait au cours de son existence riveraine, au long du fleuve inférieur où se réfugiaient, au tremblement de l'eau, tous les oiseaux maltraités par la ville. Goya tirait des flèches du pinceau sur chaque oiseau qui volait à travers son jardin et c'est pourquoi ils figurent dans les rameaux de ses acacias. San Isidro rend fertile en couleur la rive sèche et Goya trouve entre ses acacias dépeignés, sur leurs troncs alourdis de pousses que nul jardinier ne viendra tailler, le murmure de la grâce. Dans ses parages, la vérité castillane se dulcifie et s'attendrit, parmi ces grenouilles assises sur le bord de la rivière, comme des lavandières qui ne lavent pas, dans des postures de véritables lavandières contemplatives. C'est là que Goya croise ces couples qui ne craignent pas de marcher plusieurs lieues, et qui, soudain, surgissent fort loin de la cité. Le jus frais de la vie, Goya le trouva dans ces lieux où venaient goûter les amoureux, parmi les agneaux qui portent une tache noire comparable à une larme d'encre, et où les arbres qui se creusèrent avec le temps — comme des caisses d'horloge dont on aurait enlevé le mécanisme — refleurissent comme des guérites d'illusion. En regardant les hommes des champs, accroupis sur des herbes, en promenant jusqu'à la Granja del Atanor, Goya résume l'histoire d'Espagne. Il a d'agréables disputes avec les gardes de la Casa de Campo, qui refusent de lui laisser les gras lapins royaux. Mais Goya est déjà fatigué de lutter, las d'ingratitude et d'avoir à dissimuler ces dépenses qui sont le luxe légitime d'un homme exceptionnel. Et il pense à la douce LA DUCHESSÉE D'ABRANTES. (Coll. du Comte de la Quinta de la Enjarada). France, compréhensive, qui permet sans rudesse ta transition entre la vie et la mort. Bordeaux, la patrie du grand esprit bon vivant et vaste que fut Montaigne, l'accueille parmi ses rues humides et ternes. C'est une époque de vacances pour Goya. Il s'en va voir les cirques ambulants et les intérieurs borde-lais aux pendules et candélabres caractéristiques. Mais la mort tient à révéler ce qu'était ce cœur violent et sentimental. Et elle l'atteindra dans l'émotion mortelle qui le saisit en apprenant que son fils Javier, l'unique survivant de bien des rejetons, va venir s'installer auprès de lui. Goya venait d'avoir 82 ans. EPITAPHE FINALE Premier humoriste espagnol, ou dominateur du contraste qui est la base de notre humorisme et où triomphe l'opposition du blanc et du noir, du positif et du négatif, de la mort et la vie, Goya trouva mieux que personne la carnation vitale du véritable portrait. Dans ses Caprices, la superstition espagnole combat contre celle que doit frapper le premier dard des humoristes et elle dépasse de beaucoup notre temps. Dans cette œuvre manuscrite, pour cela si chère aux écrivains, Goya embaume une partie du mystère qui lui sert de camphre et assure la survie de son œuvre. Ce qui s'épie et qu'on ignore, ce qui obsessionne alors qu'on sait sûrement que ce n'est pas une obsession, c'est ce que célèn ses Proverbios et Disparates. Ces estampes de Goya sont ce qu'on peut apercevoir quand le regard cherche à se perdre sans broncher à de topiques et triviales limites. RAMON GOMEZ DE LA SERNA. (Traduction d'Adolphe Falgairolle).

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LE PEUPLE DE GOYA "Tout Goya palpitait autour de moi" (Delacroix) Ce me fut une révélation, comme pour beaucoup d'autres avant moi. On me disait souvent : "Vélasquez, El Greco, Goya, Zurbaran, impossible de les connaître sans aller en Espagne..." Je m'en suis bien aperçu tour à tour à Séville, en parcourant Tolède, dans les salles du Prado, — car je venais du sud. Le plaisir de méditer sur les différents états des apôtres, celui de courir, pour ajuster mes impressions, de la Maison du Greco à la sacristie de la Cathédrale et de revenir à la Maison, l'éclairage ayant changé, — la joie de n'avoir pas lu encore une traître ligne (je dis bien traître) de Barrès "sur la matière" et l'aimable surprise de n'en point apercevoir davantage chez les libraires de l'endroit, — la volupté plus savoureuse d'entendre le guide de trois sorcières américaines qui n'en pouvaient mais, déclamer que Greco is the first futurist painter devant un Saint-Jean l'Evangéliste qui se tordait le plus naturellement du monde... non, tout cela n'est point mon dessein. Ni de m'abandonner à des confidences pathétiques sur la révélation de Goya dans la rotonde et le sous-sol du Prado. Ce que je désire tout bonnement c'est de me laisser aller au libre jeu de mes plus naïves impressions, retrouver au souvenir de tant de cimaises la vie réelle, concrète, actuelle des personnages et me sentir en contact avec l'homme qui les anima, l'homme de chair et d'os, pour reprendre un mot favori de cet autre espagnol qui connaît mieux que personne "l'essence de l'espagne", son intraduisible casticismo. Toutes ces figures je les ignorais, ou n'en connaissais que de rares, vagues, mauvaises reproductions. Et soudain un cri s'éleva en moi devant tous ces gens, grandes dames, filles, toreros, seigneurs, curés, sol-dats, contrebandiers... un cri qui me rendait joyeux : "Mais je les reconnais !". Oui, je les reconnaissais, et non point, ce qui peut paraître piquant, pour retrouver en eux ce peuple que je venais de traverser dans les campagnes andalouses, les processions de la Semaine Sainte, à Cadix, à Séville, ou dans les petites villes de Castille. Nous sommes parfois ainsi faits que nous n'établissons pas de rapport entre deux aspect concordants, contemporains, de la même réalité ; ils ne font qu'un pour nous. Mais entre les similitudes séparées par le temps et l'espace, qui gisent aux quatre coins de notre mémoire, le moindre choc suscite des résonnances, comme la petite vitre de l'imposte frémit au chant d'une seule note du piano qu'on touche à l'autre bout de la pièce, et des liens fulgurants senouent qui ne se briseront plus. C'est peut-être en longeant telle partie du cours de la Durance que j'ai vraiment senti combien l'Ebre m'avait rappelé le Rhin... Ainsi pour Goya. Ce n'était pas le peuple de l'Espagne péninsulaire qu'il m'évoquait ! Eh ! Celui-ci ne m'entourait -il pas ? C'était cet autre peuple néo-français, dont les veines roulent tant de sang ibérique, ce peuple de l'Afrique du Nord qui, de loin, surnomme gran pena son héréditaire promontoire. Tout à coup je comprenais vraiment que là-bas, au delà du Levante, au delà de Tarifa, chez les moros, comme ils disent, tout Goya depuis longtemps avait palpité autour de moi. C'est une vue, en somme, qui n'est pas plus paradoxale que celle du Bon Théo : l'Espagne c'est déjà l'Afrique. On dirait aussi bien d'ailleurs : l'Afrique c'est encore l'Espagne, ce dont le nationalisme hispanique s'accommoderait mieux. Je le flatterais peut-être moins en avan- (Muscée du Prado)

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L'AMOUR DE L'ART INCONNUE. (Coll. James Simon, Berlin)

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L'AMOUR DE L'ART cant à mon tour que l'Espagne c'est encore l'Afrique, mais je me réconcilierais avec lui en précisant que je dois pour beaucoup ce sentiment à Goya. Ce qui m'engage, si possible, à le justifier. Le peuple de Goya, je le vois vivre depuis quelques années autour de moi dans ces faubourgs étonnants de l'Algérie, dans ce Bab-el-Oued d'Alger qui les résume tous, jusqu'en son admirable prononciation cagayous de Babalouette, si proche encore du Vavalvète de Cervantès. Comme on nous dit que le peintre, alors dans sa gloire, s'échappait de la Courdontil était las pour aller courir les bodegas des bas quartiers et les tavernes de banlieue, à la recherche des majos, des gens du "milieu", des bestiaires et de leur public, n'est-ce pas ainsi, tout au moins d'une égale curiosité, avec une joie aussi chaleureuse que nous roulions, Launois, cher Corneau, et toi vieux Bouchaud, à travers les venelles de Babaoulette, dans les bistros pompeusement dénommés Bas-Fonds et Guet-Apens, où les barriques en pyramide délivrent des Beni-Chama frelatés, des Alicantes sirupeux, des moscatels pur moût de vendange, à la soif des beaux marlous, des filles, des rouliers et des fabricants de mévas, d'espadrilles, tous alignés devant les petites assiettes LA REINE MARIE-LOUISE (Coll. du Marquis de Caca-Torres) de kemia, ces pousse-l'appétit: olives, tomates, pois chiches, fèves en sauce, piments et poivrons qui me rappellent les amoncellements de nourritures des meilleurs débits de Séville ou de Madrid? Les réjouissances foraines de l'Aragonais, la fête de la Sardine, nous les vivions dans les cortèges de chienlits d'un carnaval barbare, danslesfoires faubouriennes, dans telle baraque où toute une famille de pataouètes reconstituait le style flamenco à force de guitares, de tambours, de roulades, de déhanchements, de ventres et de fesses, agités au rythme des castagnettes devant les touristes allemands interloqués tandis qu'appuyant le carton sur le genou, vous aussi vous tentiez en hâte, avec le crayon et l'encre de Chine, de fixer le trait impérissable dans l'éphémère du mouvement et du geste. Les courses de novillos que nous montre certaine litho, avec la fuite éperdue des faux braves, des toreros d'occasion, mais je l'ai connue à la Cantère, jadis, quand tous les arsouilles d'Alger se jetaient dans une arène improvisée pour arracher une malheureuse cocarde de cent sous à l'échine d'une vache stérile, et bondissaient en déroute par-dessus les barricades au premier baillement de la pauvre bête agacée! Ces laureaux de Bordeaux et toutes ces corridas popu-

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L'AMOUR DE L'ART ANGES. (DÉTAIL DES FRESQUES DE SAN ANTONIO DE LA FLORIDA A MADRID).

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L'AMOUR DE L'ART laires que Goya nous montre sur des places publiques, entre les maisons, nous les avons résumées d'un coup, certain soir, à Saint-Eugène, quand le gong d'un combat de boxe retentissait sous la lune entre la mer et les mamelles de Notre-Dame d'Afrique. Ah ! Ce n'était pas les pugilistes que nous regardions, mais bien les spectateurs, la foule des manolitas à peine francisées, des employés de tram affiliés au Consulado Général et vendeurs de billets pour le prochain sorteo de navidad, la loterie de Noël qui suspend les cœurs espagnols sur les vertiges de l'espoir, depuis Giron jusqu'au Tonkin. La prairie de Saint-Isidore, la voici reconstituée quand la " Colonie " se répand dans les environs pour la traditionnelle mouna du lundi de Pâques, de la Pentecôte ou de l'Assomption, chante et danse sous les pins, près des cactus. Beau peuple qui m'est si prochain, et surtout les femmes. Leurs yeux noirs en pastilles qui luisent encore dans le visage des dactylos de Belcourt où J. A. Nau écrivait les aventures de Cristobal-le-Poète, et peut-être, qui sait, sous le voile des mauresques... car pourrais-je oublier que le bagnard Cervantès, dont une pieuse rocaille, non loin de là, marque le souvenir, aurait fait souche au pays barbaresque ? Leurs pieds menus, gras ou cambrés, campés ou dormants, mais toujours spirituels et doués, dirait-on, de la parole, ces pieds faits pour les souliers crevant de vernis, de soies et d'ors dont la Méditerranée fait son luxe, une orgie. Et leurs seins, leurs seins haut placés, durs, bien écartés (voyez ce portrait de femme avec des fleurs ou la maja desnuda), ces seins qui tiennent tout seuls, font craquer le corsage, qui en sortent comme font les fruits mûrs de leur coque, ces beaux seins d'adolescentes tôt formées par le climat, et que les bains sans gêne sur les musoirs du port révèlent à la