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N° 9
SEPTEMBRE
1928
L'AMOUR DE L'ART
PIERRE KÉFER. UN VESTIBULE DANS "LA CHUTE DE LA MAISON USHER".
Le Cinéma et les Arts Décoratifs
Le temps n'est plus où l'on considérait le cinéma comme un spectacle de basse qualité, propre à la classe pauvre et appelé à un avenir des plus équivoques. Aujourd'hui le cinéma s'est imposé à la vie moderne avec une telle puissance, qu'un art voisin, le théâtre, subit de ce fait une crise grave qui durera encore longtemps. Un théâtre, comme le Châtelet, s'il ne renouvelle pas son genre, est appelé à disparaître, étant devenu inutile et même ridicule, à côté du cinéma.
Cette vogue croissante du cinéma s'explique facilement si l'on veut considérer celui-ci comme le moyen d'expression le plus direct qui puisse exister, ce que personne ne peut mettre en doute. Les ennemis de l'écran sont tous les jours moins nombreux, et il est probable que dans quelques années, les salles de projection se seront multipliées à Paris de façon étonnante. Comment, en effet, ne pas aimer un art susceptible de créer par l'image les visions les plus fantastiques, d'interpréter les choses sous un angle nouveau pour en faire mieux comprendre la beauté, et de parler un langage visuel, dont le mouvement, qui est l'essence même du cinéma, règle les modulations suivant l'inspiration du créateur de films ?
S'il est mouvement, le cinéma est aussi lumière, et
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rien n'est plus attirant que le spectacle d'un studio pendant le travail, dans le grésillement des "sun-lights" et des "spots" et l'éblouissement des lampes à mercure, dans la lumière.
Nous nous sommes demandés, devant cette puissance du cinéma, immergé dans le cœur du monde moderne, s'il n'avait pu avoir une influence sur les arts décoratifs, et notamment sur l'architecture, la décoration, le mobilier, influence bonne ou mauvaise, mais propre à aiguiller l'art décoratif dans tel ou tel sens, propre à inspirer un décorateur dans la réalisation de son œuvre. La question nous poursuivant, nous avons résolu de consulter à ce sujet les techniciens de l'art décoratif, et aussi ceux du cinéma, pour recueillir leur opinion.
Nous avons vu d'abord André Lurçat. Son architecture est remarquable ; on en pourrait citer beaucoup d'exemples, et tout le monde connaît la cité Seurat, où il a élevé de belles villas. Tout y est logique et finesse. Rien de "gros", de "voyant" dans un art, qui, pourtant, ne se laisse distancer par aucun autre.
Lurçat ne voit aucune influence du cinéma sur l'art décoratif.
— Comment voulez-vous, nous dit-il, qu'il y ait une influence du cinéma sur l'architecture? L'un est dynamique, l'autre statique, il y a opposition complète. Le cinéma, grâce au truquage, a des pouvoirs énormes. Il nécessite des éclairages spéciaux. Voyez-vous quelque chose de semblable dans l'architecture? Mais le plus beau décor du cinéma, c'est à mon avis, le décor naturel. Et j'admire le film américain, où le décor naturel est souvent utilisé de la plus heureuse façon. Les films de Buster Keaton, à ce point de vue, sont pour moi un véritable régal. Qu'on ne me parle pas de film d'avant-garde ! Il faut laisser le cubisme aux peintres.
— Caligari, cependant ?
— Une exception pour Caligari, qui a certainement marqué une date dans la décoration du cinéma.
— Vous aimez le cinéma?
— On ne peut pas ne pas l'aimer, bien qu'il ne soit pas encore ce qu'il devrait être et que le film français reste encore lamentable. A quand le vrai cinéma, débarrassé de toute littérature, livré à lui-même, avec de belles images surréalistes ?
— Avez-vous travaillé pour le cinéma ?
— J'ai conçu des décors pour Le Cabaret Epileptique, de Gad. J'avais voulu les rendre mouvants, car j'estime que le décor de cinéma ne doit pas être immobile, mais en mouvement, comme les personnages. Malheureuse-
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ment, les 50.000 fr., prévus pour le film ne m'ont pas permis de réaliser ce projet. Pour en revenir à la question que vous me posiez, je ne vois qu'un seul apport du cinéma à l'architecture, à savoir la cinématographie d'une maison moderne, sous des angles qui sont un privilège du cinéma, permettant d'en exprimer tout le charme ou toute l'harmonie. Mais d'influence, point.
Chez Dim, nous vîmes de Roux ; de Roux est l'un des chefs les plus actifs de la maison de décoration Dim, qui s'intitule elle-même "corporation d'artistes, de maîtres ouvriers et d'hommes d'affaires". La maison Dim a fondé un prix qui porte son nom, pour stimuler l'orientation du décor cinématographique vers notre esthétique nouvelle. Et l'avis de son directeur ne peut nous être que très précieux.
— Je vois difficilement une influence du cinéma sur la décoration réelle, dit-il. Le cinéma est un art qui se suffit à lui-même, comme tout ce qui est visuel. L'art décoratif n'y joue qu'un rôle de second plan, il s'y adapte, parce qu'il lui est utile. Notre prix Dim n'offre qu'une valeur de propagande, mais il est très certain qu'il faut souhaiter la progression de la décoration au cinéma. Elle en a grand besoin, bien qu'on puisse réaliser un très beau film avec une décoration nulle. Le meilleur rôle du cinéma est de montrer ce qui est beau. Cela peut être un moyen d'éduquer la foule, puisque les salles de projections sont de plus en plus fréquentées. Un film comme Metropolis offre un bel exemple d'utilisation des masses, il y a là un effort susceptible de faire impression.
Nous trouvons les frères Martel en plein travail, dans le bel immeuble moderne qu'ils possèdent rue Mallet-Stevens. Joël et Jan Martel sont à la sculpture ce que Mallet-Stevens, est à l'architecture. Ce sont avant tout des inventeurs et même des précurseurs. Les auteurs du beau monument à Debussy ne dédaignent pas d'"appliquer" leur art aux besoins de la vie, et l'on a pu admirer d'eux, au dernier Salon des Décorateurs, de remarquables bouchons de radiateurs ainsi qu'un curieux miroir polyédrique.
Jan Martel répond à notre question.
— Une influence du cinéma sur l'art décoratif? Certainement, et même une grosse influence, tant au point
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de vue de la vulgarisation qu'au point de vue de l'inspiration. Le cinéma est un moyen d'expression merveilleux, très susceptible d'inspirer un décorateur. Un exemple; nous avons composé un bas-relief d'après le film Moana. Il y a des documentaires exotiques qui me donnent de furieuses envies de sculpter des négresses. Le cinéma peut faire apparaître la beauté plastique, d'une façon étonnante. Il faut compter aussi sur la part d'imprévu susceptible de parachever une œuvre d'art dont la composition est par elle-même parfaite. Cette part d'imprévu, remarquée aussitôt dans une autre cinématographique, peut très bien être utilisée postérieurement dans les arts décoratifs. Maintenant, au point de vue de la vulgarisation, le cinéma pourrait avoir un rôle énorme, nous faire connaître par exemple de belles villes étrangères, sous des angles divers, les cinématographier en avion. Et pourquoi ne pas utiliser le cinéma pour montrer des sculptures que l'on ferait tourner devant l'objectif, ou de beaux intérieurs?
Et comme nous admirons le modernisme pur de l'atelier des sculpteurs, Jan Martel nous dit combien il y a gens assez ignorants pour s'imaginer que l'art moderne est encore celui de l'Exposition de 1925.
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L'opinion de Mallet-Stevens importait d'autant plus qu'il a lui-même écrit sur ce sujet il y a quelques années. Il est inutile de présenter cet artiste, un des architectes les plus caractéristiques du moment. Son œuvre est célèbre, et la rue qu'il a toute entière créée et qui porte son nom, a rendu ce nom populaire.
Pour Mallet-Stevens, le cinéma n'aura pas d'influence sur les arts décoratifs tant qu'on ne fera pas de décoration moderne au cinéma.
— Or, nous dit-il, on ne voit aucun décor moderne à l'écran.
— Et Metropolis?
— Metropolis n'a rien de moderne. On y voit même un salon Louis XV. Et la meilleure preuve qu'on ne fait pas moderne au cinéma, c'est que le prix Dim créé pour encourager la décoration moderne dans le film français, va être porté de 10.000 à 20.000 fr., pour stimuler les décorateurs. En doublant la somme, peut-être trouvera-t-on des amateurs. C'est triste. D'ailleurs, le film français est désastreux, et le restera tant qu'il sera aux mains de quelques trusts qui en ont fait la plus vilaine entreprise qui puisse exister. J'ai réalisé beaucoup de décors pour le cinéma, sans obtenir toujours ce que je désirais, mais j'estime que le décor doit y rester au second plan.
— Voyez-vous une influence inverse des arts décoratifs sur le cinéma?
— Il s'en était ébauché une, il y a quelques années, mais elle a disparu depuis qu'on ne fait plus de décor moderne au cinéma.
***
Man-Ray, un des chefs de la peinture surréaliste, artiste de grande valeur, auteur de photographies admirables, a été attiré par le cinéma, où il a pu exprimer librement son talent original. Mais voyons Man-Ray dans son petit atelier de la rue Campagne-Première, où il procède au montage de son dernier film, l'Etoile de Mer.
A peine lui avons-nous exposé l'objet de notre enquête qu'il nous arrête:
— Ne me parlez pas de décoration. Je suis l'ennemi de toute décoration. Dès qu'on dit d'une chose qu'elle
INTÉRIEUR DANS "ANTOINETTE SABRIER".
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est "décorative", c'est une chose morte. Ainsi, les tableaux actuels de Picasso ne servent plus qu'à orner une pièce moderne. Ils ne vivent plus. Tout est décoratif s'il on veut, à ce compte.
— Que pensez-vous du cinéma ?
— Je le considère comme un art supérieur qui vaut tous les autres réunis. J'ai quitté la peinture, la musique et même la photographie, pour faire des films. Le cinéma permet les recherches les plus nouvelles, mais ne doit pas être la reproduction exacte de la nature, sinon il n'offre aucun intérêt. Tout doit y être mouvement, grâce aux déplacements incessants de l'appareil de prise de vues. Le film doit évoluer constamment. Il faut trouver du nouveau, tant mieux si cela fait hurler les gens. Un jour, ils finiront bien par imiter à leur tour, alors il faudra chercher autre chose. Une maison de tissus est venue me demander récemment la reproduction de motifs tirés de mon film Emak Babia et nous revenons à la décoration !
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Raymond Nicolas est cet architecte jeune et puissant qui construit à la fois une usine à Belleville, une villa à Saint-Cloud, un magasin à Paris, et les frères de celui-ci à Milan, Londres, Berlin, New-York... Un logicien avant tout : il est le premier à avoir eu l'idée, comme il nous l'a montré au dernier Salon des Décorateurs, de composer une chambre de yacht en fonction du navire même, et non comme s'il s'agissait d'une chambre de palace...
— Oui, nous dit-il, le cinéma a influencé les arts décoratifs (et non le contraire). L'architecture est esclave du cinéma, et dans un film la décoration doit être esclave des situations que l'on veut créer. Je suis féru de cinéma malgré la stupidité quasi générale des films que l'on présente. Pour moi, le cinéma, c'est de la sculpture, et non une chose plate comme se l'imagine beaucoup de gens. Je trouve que les metteurs en scène ont le tort, en général, de faire de la photo, de la photo d'intérieur, avec la décoration d'un film.
Calvalcanti, lui, n'est pas tombé dans cette erreur. Et puis, il me semble qu'un seul décorateur ne suffit pas pour un film, cela amène la monotonie. Il en faudrait trois ou quatre, il faudrait entourer chaque personnage de son atmosphère.
— N'avez-vous pas un projet de film ?
— Si, un film à trois ou quatre personnages, avec un décor représentant aussi exactement que possible chacun d'eux. Le décor vit en même temps que celui qu'il représente. Il s'anime, au besoin. Je me sers du truquage que permet le cinéma, pour exagérer les angles, afin de faire mieux suggérer le personnage dans l'écrasement d'un bureau moderne, par exemple. Les décors eux-mêmes s'affrontent par superposition ou surimpression. Il y a là peut-être une utilisation amusante à tenter, du décor au cinéma.
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Pierre Kefer est sans doute le plus jeune de nos interviewés. Il décore la plupart des films de Jean Epstein, et a réalisé notamment, dans la dernière œuvre du grand metteur en scène, la Chute de la maison Usber, des très beaux intérieurs où l'on retrouve l'atmosphère troublante des contes de Poë.
— Je ne vois guère, dit-il, l'influence que pourrait avoir le cinéma sur la décoration extérieure. C'est plutôt le cinéma qui a été influencé par celle-là. Je vous avoue, bien que je sois décorateur de cinéma, que je ne crois pas au décor de cinéma. Je ne l'aime pas. Dans Metropolis, par exemple, il est écrasant, on a envie de lui demander grâce. Il est bon, évidemment, que nous ayons au cinéma des décors intelligents, ne serait-ce que pour nous consoler de certains autres qui ont accablé le film français pendant un moment, mais le décor doit rester discret et se former à créer l'atmosphère, comme dans Le Cirque, où l'on n'y fait même pas attention. Il ne doit pas "faire décor". Et vive le film américain !
Tous les décorateurs saluent en Francis Jourdain un maître incomparable. C'est à lui qu'on doit d'être débar-
ERIC AES. UN ESCALIER DANS "PYVETTE".
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INTÉRIEUR DANS "LA PROIE DU VENT".
rassé de l'erreur que fut l'"art nouveau", l'"art 1900", envers lequel il ne faut tout de même pas être trop ingrat, puisqu'il nous a lui-même débarrassé de la copie, de la servilité des artistes du xix° siècle. Après vingt-cinq ans d'efforts, Francis Jourdain est toujours à l'extrême pointe d'avant-garde...
D'après Francis Jourdain, il y aurait une influence du cinéma sur les arts décoratifs, et non le contraire.
— Influence mauvaise d'ailleurs, nous dit-il, par ce fait que le cinéma, ou plutôt les possibilités du cinéma, permettant la fantaisie la plus grande, ont influencé des décorateurs qui ont conçu des intérieurs "genre cinéma", d'une fantaisie souvent malheureuse, tarabiscotée, et d'un goût douteux. J'ai eu l'occasion de prêter des meubles pour des films et je m'en suis repenti, en les voyant placés dans des décors très pauvres et très laids. J'ai l'impression, que chez nous, on se soucie bien peu de la décoration dans les films. On fait des décors en hâte, avec le seul souci d'en avoir vite fini. Le cœur n'entre pas en action. Et pourquoi des choses compliquées, alors qu'un visage peut être si beau, quand il se détache sur un fond pur ; ciel, mur blanc ? Je me trouvais il y a quelques années avec le regretté Delluc, au studio de Joinville, nous désespérions de découvrir le décor voulu pour un film. Il y avait une sorte de lambris surmonté d'un fond uni. Nous n'avons rien trouvé de mieux pour utiliser ce "décor" que de le retourner bout par bout !
— Quelles impressions vous a laissé votre voyage en Russie ?
— Là-bas, les studios sont encore plus pauvres et plus misérables que les nôtres, mais si vous saviez avec quelle flamme, travaillent les cinéastes russes ! Je vous assure qu'ils se passent bien de décors.
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Pierre Chareau est certainement un des premiers artistes décorateurs du moment. Le plus artiste peut-être, le plus humain. Son œuvre dépasse le cadre où elle s'élève. Il s'en dégage comme une sorte de philosophie qui n'en affecte nullement l'élégance et l'ingéniosité.
— Aucune influence du cinéma sur les arts décoratifs, s'écrie Pierre Chareau. Je ne comprends même pas comment l'idée a pu vous en venir. Le cinéma est une chose toute différente, une entreprise commerciale
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née à une époque matérialiste, et tout à fait susceptible de mourir dans l’œuf. Il est un moyen, une conséquence, il n’est pas une racine. Et puis, surtout, il n’est pas créateur. Or, en matière d’art, seule, compte la création par un individu, seul compte cet individu créateur.
— Alors, d’après vous, le cinéma n’est pas un art ?
— Non, par exemple ! Ou, s’il en est un, qu’il le prouve. Nous n’en sommes pas encore là. Remarquez, d’ailleurs, que la peinture elle-même n’est art que sous le pinceau d’un Rembrandt, d’un Vinci. Je vous le répète, le cinéma n’est pas créateur. L’automobile, non plus, n’est pas créatrice. La création consistait à joindre deux roues, pour faire un véhicule. Tout ensuite ne fut que conséquence.
— Mais n’y a-t-il pas des liens entre le cinéma et les arts décoratifs ?
— Aucun. Le cinéma s’est développé parallèlement aux arts sans se mêler à eux.
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Alberto Cavalcanti est un des plus grands réalisateurs modernes. Venu au cinéma par la peinture, il a d’abord été décorateur (c’est à lui que l’on doit les admirables décors de Feu Mathias Pascal), puis metteur en scène. Ses films sont une consolation de la pauvreté actuelle du cinéma français.
Nous trouvons Cavalcanti au studio. Il s’échappe quelques minutes pour répondre à notre enquête.
— Je ne vois pas l’influence dont vous me parlez, tout au moins pas encore. Je ne la vois qu’au point de vue de vulgarisation. Le cinéma est trop jeune. De plus, il n’est pas compris. Les gens d’avant la guerre, dans leur routine, lui boudent et ne font rien pour lui. D’autre part, les professionnels du cinéma s’encensent perpétuellement, dans notre pays. Pendant ce temps, on travaille à l’étranger. Nous ne faisons rien, alors que nous pourrions faire beaucoup. Nos studios sont immondes, nos recherches techniques sont en retard sur celles des autres pays, et même de l’Angleterre qui pourtant produit peu. Travaillons.
— Comment concevez-vous le décor de cinéma ?
— Je suis d’avis qu’il faut faire des décors spécialement pour le cinéma, et pouvant être utilisés sous des angles nouveaux, il y a là matière à un
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excellent travail de studio.
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Henri Clouzot, conservateur du musée Galliéra, a fait paraître une compétence égale dans les arts appliqués et dans la critique cinématographique. C'est un historien qui connaît toutes les techniques, tant modernes qu'anciennes. Et la sûreté de son goût rend ses avis particulièrement importants.
— Le cinéma, nous a dit Henri Clouzot, a très certainement influencé les autres arts, et surtout les arts appliqués. De quelques tendances modernes en l'air (opposition d'ombres et de lumières, plans successifs), cubisme si l'on veut, le cinéma naissant s'est servi. Il a imposé ces tendances par la force de ses images. Il n'a pas créé un univers nouveau, mais une vision nouvelle, une façon de voir différente. Il a permis de voir avec d'autres yeux. Sous son influence, on tend de plus en plus dans les arts, à "faire direct". Synthèse, le cinéma, direct, supprime les détails inutiles, pour ne retenir de la nature que les grandes lignes, et conduit naturellement à une simplification. Cette simplification dans les arts, était appelée, semble-t-il, à se produire de toute façon, car le mouvement en était dessiné. On peut dire que le cinéma l'a hâtée. Je n'en veux prendre pour exemple que Le Cabinet du Docteur Caligari, "film cubiste", qui a eu, je le crois, une très grosse influence. Le cinéma, agissant comme un excitant, a imposé une façon de voir que personne ne connaissait et que son dynamisme a mis en valeur. Je vois surtout son influence sur l'architecture (mais sans exagération, car il ne faut pas voir trop grand pour une maison d'habitation) et sur l'éclairage. Son influence sur l'éclairage me semble incontestable, et je pense que l'éclairage du studio a contribué à la suppression des appareils. Peut-être le cinéma a-t-il eu aussi une influence sur la parure et la mode, et également sur la peinture, ne serait-ce qu'en donnant aux peintres une notion plus sensible de la valeur des tons. Entre le noir pur et le blanc pur, il y a toute une gamme de notes tendres que peut exprimer parfaitement le cinéma. Quant à l'influence directe d'un film sur un objet décoratif, par exemple, je n'y crois pas. Récemment, une dame, devant une vitrine de bijoux modernes, s'écriait : "Oh! on dirait Metropolis !" Suggestion de la dame, seulement.
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Ernest Tisserand, l'auteur des Cabinets de Portraits s'est attaqué un beau jour à la critique d'art. Il y a atteint immédiatement à la maîtrise, et ses avis sont très écoutés. Depuis de longues années, il étudiait d'ailleurs silencieusement les techniques des arts appliqués et son esthétique se fonde sur une connaissance approfondie des matières, des fabrications, des machines même. Il nous a paru intéressant de recueillir son opinion.
— Je vais au cinéma, nous dit-il, avec un certain sadisme. Je m'imagine que Flaubert est à côté de moi, qui eût trouxé cela "hénaurme". Le cinéma tourne autour de deux pôles de la bêtise humaine, le pôle de la prétention et le pôle de la vulgarité.
Je ne nie pas l'avenir du cinéma. D'abord, il y aura la suite et les succédanés de Poker d'As qui assureront la prospérité commerciale de cet... art. Puis, on peut toujours espérer que le cinéma se haussera jusqu'aux cimes de la photographie, qu'entre nous il n'a pas encore atteintes, encore qu'elles ne soient pas très élevées.
Et reconnaissons-lui une valeur didactique. On
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(Photo Chevayon)
INTÉRIEUR DE RAYMOND NICOLAS POUR UN FILM.
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définissait, autrefois, en philosophie, des sciences normatives. Le cinéma devrait être un... art normatif, si je puis dire. Le documentaire peut être intéressant. Il l'est déjà souvent, il peut le devenir davantage. Et, en ce qui concerne l'art décoratif, le cinéma peut contribuer à diffuser, à vulgariser, à imposer des formes nouvelles, des découvertes. J'ai vu des films idiots ou des films dont on prétend qu'ils ruissellent de génie, où des intérieurs bien agencés m'arrachaient pour un moment du rythme ronronnant de la stupidité. C'était bien agréable.
Germaine Dulac est une des animatrices les plus originales du cinéma français. Ayant un véritable culte pour le cinéma, elle s'est adonnée avec passion à la mise en scène, et fut un précurseur du film intelligent qu'on a raillé tout d'abord pour l'admirer ensuite. Germaine Dulac nous reçoit dans son appartement de la rue du Général-Foy, où les caravelles et les cartes marines invitent délicieusement au voyage. C'est par elle que nous terminons notre enquête.
— Il y a certainement, dit Germaine Dulac, une influence du cinéma sur les arts décoratifs. Et tout d'abord, au point de vue de l'éducation, le cinéma est la meilleure des écoles. Le peuple peut être sensible au beau, mais il le connaît mal. Au cinéma, il apprendra à le connaître. C'est pourquoi, dans mes films commerciaux, je m'attache toujours au décor.
Au point de vue de l'inspiration, l'influence du cinéma sur les arts décoratifs est également incontestable. Il y a tant d'éléments d'inspiration dans les films, les plantes qui s'ouvrent, les jeux de lumière sur les choses, les angles sous lesquels on les prend... En général, les autres, sculpture, peinture, architecture, ne s'intéressent au cinéma qu'en fonction des services que celui-ci peut leur rendre. Mais le cinéma est bien autre chose, il s'élève bien au-dessus de ces considérations. C'est un art nouveau, une forme d'expression absolument inédite. Il est l'art du mouvement, et non du mouvement comme le comprennent les Américains, qui n'est que de l'agitation, mais du mouvement consi-
J.-J. MARTEL. COMPOSITION DÉCORATIVE INSPIRÉE PAR LE FILM "MOANA".
déré comme la vie même, avec ses faits extérieurs et le mouvement d'esprit qui les cause. Ce qui m'intéresse, ce n'est pas le décor moderne, mais bien plutôt les recherches d'éclairage, ombres, lumières, reflets dans les eaux, et aussi un certain impalpable. C'est ce que j'ai tenté de réaliser dans La Coquille et le Clergyman. Le décor au cinéma, c'est animé que je voudrais le voir, et non statique.
Il ne nous reste plus qu'à tirer la conclusion de notre enquête. Nous pouvons tout d'abord constater que sur les treize opinions exprimées plus haut, il y en a tout au moins onze qui s'accordent pour admettre le cinéma au rang des arts, tout en reconnaissant la pauvreté du cinéma français. Les deux opinions dissidentes sont celles de Pierre Chareau et d'Ernest Tisserand. Quant à ce dernier, dont la pratique désinvolte du paradoxe nous impose aujourd'hui un Poker $\partial A_{0}$ , nous devons surtout retenir qu'il nous a habitués souvent à d'autres paradoxes encore plus étonnants, et qu'il est bien plus près du cinéma qu'il ne veut le dire, Petit à Petit les erzatz de Poker $\partial A_{0}$ disparaîtront avec le film à épisodes, et Tisserand ira probablement encore au cinéma. Alors, il faudra bien qu'il admire autre chose...
Les avis de Jan Martel, Henri Clouzot, Raymond Nicolas, Germaine Dulac, Francis Jourdain, admettent fermement une influence du cinéma sur les arts décoratifs. Pour Francis Jourdain, cette influence est mauvaise, mais elle n'en existe pas moins. Mallet-Stevens, Pierre Kéfer, de Roux, Cavalcanti ne voient pas cette influence, sans pour cela la condamner définitivement. Deux sont plus sévères, et n'admettent aucun rapport entre cinéma et arts décoratifs, à savoir Pierre Chareau et André Lurçat. Man-Ray élude la question, bien que son exemple de la maison de tissus milite en faveur de l'influence du cinéma. Ernest Tisserand a fait une réponse amusante, savoureuse, mais qui doit prendre place de ce fait dans une case spéciale que nous intitulerons "du paradoxe".
D'après ce résultat, la balance semble pencher plutôt du côté non-influence du cinéma. Mais si l'on
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veut bien considérer que Joël Martel est du même avis que son frère, et que notre modeste opinion se rallie également à ce côté, nous devons déclarer que la cause du cinéma triomphe, et que nous nous en réjouissons pour lui. A ce point de vue, les réponses de Henri Clouzot, de Jan Martel et de Germaine Dulac nous semblent des plus justes. Et notamment, il nous paraît incontestable d'une part que le cinéma ait influencé l'éclairage, et d'autre part qu'il soit inspirateur.
Il a influencé l'éclairage parce qu'il est essentiellement lumière, il est inspirateur parce qu'il est aussi mouvement, et mouvement tel que l'on l'entend Germaine Dulac. Il reproduit et interprète des choses que son œil nouveau peut seul percevoir. L'écran est l'autel où s'accomplit le miracle. Il s'y passe des phénomènes extraordinaires et toujours renouvelés. On y voit des aspects neufs du ciel, des ralentis insoupçonnés, des accélérés angoissants, des visages qui passent, embués, des vagues qui défèrent à l'envers, des plantes inconnues qui se développent, des cristaux qui se grisent d'éclats, des routes cassées, des déserts mouvants, des cœurs ouverts à portée de la vue.
Parce qu'il est avant tout humain, le cinéma ne garde pas tous ses secrets, et par la force de ses images, il peut être pour l'artiste qui cherche son œuvre, la source inspiratrice la plus pure qui puisse exister.
ANDRÉ GAIN.
BOUDOIR DE RAYMOND NICOLAS AVEC PLAFOND TOURNANT.
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LE VRAI VISAGE DE RIBERA
Ribera n'est pas un inconnu, ni même un méconnu; quand on parle de la peinture espagnole et qu'on a cité le Greco, Velasquez et Goya, c'est à Ribera et à Murillo que l'on pense. Et même, il y a une vingtaine d'années les trois peintres que l'on citait en premier lieu étaient : Murillo, Velasquez et Ribera. Les goûts ont changé et les ermites de la Thébaïde, vieillards à demi nus que Ribera peignait avec un réalisme cruel, dans un clair obscur dramatique ne nous touchent plus, ne suscitent plus notre enthousiasme. Comme Ribera et les élèves de son atelier ont reproduit maints Saint Jérôme et maints Saint Paul ermite, que chaque Musée d'Europe en compte un ou deux, on a pris l'habitude de ne juger Ribera que sur cette partie de son œuvre, oubliant trop souvent que peu à peu il s'était dégagé du clair obscur et du "ténèbrosisme" de sa première manière pour atteindre à un réalisme plus serein, plus dépouillé. Dès 1635 on voit sa palette s'enrichir de toute une gamme de gris, de nuances plus tendres et plus délicates, de couleurs plus gaies et plus claires qui s'épanouissent dans cette véritable fête de couleurs du Martyre de Saint Barthélemy du Prado ou au contraire, se concentrent pour atteindre à cette rigueur, à ce repliement sur soi-même du Christ Crucifié de la Diputation Provinciale de Vitoria que Federico de Madrazo préférait à celui de Velasquez.
Mais avant de montrer le véritable caractère de l'œuvre essentielle de Ribera il est indispensable, croyons-nous, de montrer d'abord le véritable sens de sa vie, car il n'a pas suffi qu'on le méconnaîsse pour la moins intéressante partie de son œuvre, il a fallu qu'on dénature complètement son caractère et ses actes.
On sait que Ribera vécut la plus grande partie de sa vie à Naples. Les biographes italiens Celano, Gimma, Dominici, Signorelli, Lanzi, n'ayant pas réussi à le faire passer pour Italien, — il mit toujours un point d'honneur à signer ses toiles non seulement de son nom, mais de sa qualité d'Espagnol, de Valencien et même, de natif de Jativa, — incriminèrent son luxe et le firent passer pour un spadassin, pour un bravo assoiffé du sang de ses rivaux et les poursuivant la dague à la main. Ces calomnies et ces ragots de concierge, — sa femme aurait toujours été suivie d'un écuyer pour l'aider à monter dans sa chaise ou porter la traîne de sa robe, il ne serait jamais sorti sans un majordome à trois pas derrière lui, — sont, nous le verrons bientôt en contradiction absolue avec son caractère, avec sa vie et avec son œuvre. On trouve bien au cours de son existence des traits d'orgueil mais qui ne sont jamais d'un hâbleur ni d'un vaniteux. Nous en avons une preuve dans la modération des discours sur son art qu'il tient à Jusepe Martinez et que celui-ci raconte justement pour répondre à ceux qui, accusant Ribera