Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
BEAUX-ARTS
REVUE D'INFORMATION • ARTISTIQUE
---
LE CENTENAIRE DE PRUD'HON
Il y a eu cent ans le 16 février que s'éteignit l'artiste qui prolongea dans le dernier siècle et sous la tyrannie héroïque de l'Empire les grâces d'un autre âge, en mêlant à la volupté de Corrège, sa propre passion et sa mélancolie.
Que faire pour honorer une si tendre mémoire ? Ce n'est pas à nous d'établir ni de recommander un programme. Déjà le zèle actif de M. Henry Lapauze avait devancé l'anniversaire, et personne n'a oublié l'Exposition organisée le printemps dernier, au Petit Palais, digne des belles expositions d'Ingres et de David, préparées par les mêmes soins, et où l'on a vu figurer le berceau du Roi de Rome, prêté par la ville de Vienne, à côté des modèles originaux du mobilier de Marie-Louise, dessinés par Prud'hon.
A défaut d'une exposition nouvelle, que celle-là rend inutile, peut-être pourrait-on concevoir des expositions de détail. Les trois grands dépôts de dessins de Prud'hon sont ceux du Louvre, de Chantilly et de la collection Marcille. Ces derniers, restés dans la famille du célèbre collectionneur, ont été généreusement prêtés l'année dernière au Petit Palais par M. Pierre Chévrier. Le Louvre ne pourrait-il pas faire succéder, dans quelques mois, à la présente exposition de dessins de Claude Lorrain, celle des dessins de Prud'hon, qu'éclaireraient les peintures, par bonheur en grand nombre, qu'il possède du maître et de son amie, Constance Mayer? Et serait-il permis d'espérer qu'à cet exemple, le Musée Condé voulût bien exposer aux regards du public l'incomparable portefeuille d'esquisses de Prud'hon, appartenant au duc d'Aumale?
Le peintre de Joséphine et de Marie-Louise a toujours eu le privilège d'avoir des dévots de son génie ; ce charme, qui l'accompagna durant toute sa vie, ne lui fait pas défaut après sa mort. Il survit à la tombe ; faut-il rappeler la manière émue dont parlait de lui Stendhal, et plus tard, quand la mode honnissait le XVIIIe siècle, l'attachement pieux de quelques amoureux de Prud'hon, les Baroilhet, les Laperlier, les Edouard Pigalle ou les marquis de Maisons, qui entretinrent son culte et sauverent son œuvre de la destruction et de l'oubli ?
De cette piété du dernier siècle, il reste un triple témoignage : l'excellente biographie de Ch. Clément (1872), la magnifique exposition de l'Ecole des Beaux-Arts (1874), organisée par Eudoxe Marcille, et qui ne comprenait pas moins de cinq cents numéros, enfin le catalogue de Goncourt (1876), si supérieur à son Œuvre de Watteau, et qui n'est, au reste, dans son ensemble, que le résultat de l'Exposition de l'Ecole des Beaux-Arts.
Mais depuis cinquante ans, les méthodes historiques sont devenues plus exigeantes et plus précises. La biographie de Ch. Clément n'est pas à refaire:
Cl. Serv. Phot. B.-A.
Portrait de Prud'hon, par lui-même.
(Musée du Louvre)
Page 2
BEAUX-ARTS
M. Anatole France, un des fervents de Prud'hon, avait caressé ce projet, et a reconnu bientôt l'initiété de son entreprise. Mais il reste à publier la correspondance de Prud'hon, les lettres, les papiers inédits qui demeurent en grand nombre chez les collectionneurs; on joindrait à cette édition les actes, les contrats, le texte des pièces d'archives. On obtiendrait ainsi une vie de Prud'hon écrite par lui-même; M. Charles Saunier s'était chargé de procurer cette précieuse publication. J'entends dire qu'il a renoncé à ce travail. Il importe qu'il soit repris et mené jusqu'au bout. La Société de l'Histoire de l'Art français, à qui nous devons la belle édition des Lettres de Poussin, jadis corrigées par Quatremère, s'honorerait par ce nouveau service.
Enfin, le catalogue de Goncourt a vieilli. Un catalogue plus complet est en ce moment sur le chantier, et cette fois l'ouvrage est entré de bonnes mains. C'est M. Jean Guiffrey qui se charge de l'établir pour la Société de l'Histoire de l'art français. Il compte que son livre sera prêt à la fin de l'année. Il ne m'appartient pas de dire ce qu'il apportera de nouveau. Il suffit d'annoncer que l'auteur a déjà réuni 1.450 pièces. On trouvera dans le nombre plus d'une information inélite, particulièrement sur l'œuvre de Prud'hon, en tant que décorateur, et même sur son œuvre sculptée, puisque M. Guiffrey a découvert un buste de Mme de Joursanvault, conservé à Cluny.
On voit que l'ouvrage de M. Guiffrey promet d'être un monument durable du Centenaire de Prud'hon. Pour en faire tout ce qu'un pareil livre doit être, il ne lui manquera que d'être illustré. La misère des temps interdit ce luxe, sans lequel, à vrai dire, l'ouvrage lui-même perd une part de son prix et de son utilité. Sans prétendre imiter l'abondance allemande de la collection des Klassiker der Kunst, ne pourrait-on souhaiter, dans un si sérieux ouvrage, la cinquantaine de reproductions qui en seraient la parure et l'attrait? Il ne s'agit que d'une dépense de quelques milliers de francs. Ne se trouvera-t-il pas un ami des arts pour en faire les frais, à la gloire de Prud'hon et de la peinture française?
Louis Gillet.
NOUVELLES
Une exposition française d'art moderne a été inaugurée à Stockholm le 1er février. M. Gabriel Mourey, délégué de la direction des Beaux-Arts, en est commissaire général; le secrétaire général est M. Jarillon.
Le congrès international des sciences historiques de Bruxelles, qui aura lieu du 8 au 15 avril, sous la présidence de M. H. Pirenne, professeur à l'Université de Gand, comprendra notamment des sections d'histoire et civilisation des peuples de l'Orient (président: M. J. Capart, conserva car aux Musées du Cinquantenaire), d'histoire de l'art (président: M. G. Hulin de Loo, professeur à l'Université de Gand), d'archéologie et préhistoire (président: M. E. Van Overloop, conservateur en chef des Musées du Cinquantenaire).
Nous relevons avec plaisir les nominations au grade d'officier de la Légion d'honneur, au titre du Ministère du commerce et de l'industrie, de M. N. Wildenstein, expert en tableaux, et de M. Nicolle, secrétaire général de l'exposition internationale des Arts décoratifs et industries de 1925.
Le sculpteur belge Lagae et le peintre Alfred Verhaeren, ont été nommés officiers, les peintres Albert Ciambelani et Paul Mathieu, belges également, chevaliers, au titre des Affaires étrangères.
Parmi les nominations faites par le ministère de l'Instruction Publique, nous relevons d'autre part, au grade d'officier de l'instruction publique, celle de M. Louis-Eugène Lefèvre, archéologue et historien; au grade d'officier d'Académie, celles de MM. Georges Chesneau, conservateur adjoint du Musée de peinture et de sculpture à Angers; Clément Drioton, conservateur adjoint du Musée archéologique de Troyes; Léon Lefèvre, conservateur adjoint du Musée de Lillebonne; Adrien Morin, conservateur du Musée municipal de Thouars; Louis Vassy, conservateur des Musées à Vienne (Isère).
A la suite de divers incidents qui tendaient à modifier la direction de la Société, le Conseil d'administration de la Société Nationale des Beaux-Arts avait donné sa décision collective. Le nouveau Conseil d'administration qui a été élu le 12 février, dans une assemblée générale extraordinaire, comprend: MM. J. Béraud, Forain, Lebourg, Lobre, Mathey, G. Picard; Renouard; Raffaëlli, A. Willette, Montenard, Ch. Cottet, Boutet de Monvel, V. Koos, Bastien-Lepage, Cadell, H. Baudot; Jeanniot, Dauchez et R. Ulmann (peinture); Bartholomé. Dampt, Desbois, Fix-Masseau, Mornard (sculpture); Panemaker, Ch. Jouas, Leheutre (gravure); Genuy's et Braechet (architecture); Aubert et Dammouse (arts décoratifs).
Le Comité ainsi renouvelé a constitué son bureau comme suit: M. Bartholomé, président; M. Jean Béraud, vice-président; MM. Forain, Jules Desbois, Panemaker, Genuy's, Félix Aubert, présidents des diverses sections.
La Société des Amis de Vinccanes, présidée par le lieutenant-colonel de Fossa, a décidé de créer au château une bibliothèque et des archives intéressant l'histoire du monument et de la région. Ces collections occuperaient le «Trésor», joli bâtiment gothique annexe de la chapelle et dont Carmoy a peint les voûtes.
A l'occasion de l'Exposition générale annuelle d'Art appliqué du Musée Gallière, des primes (de 150 fr.) ont été accordées à MM. Jacques Camus (meuble, papier peint); Pau et Guillard (céramiques). Des mentions à MM. Lahalle et Levard (meuble laqué); Mme Gabrielle Lacourcière (faïences stannifères); M. Alfred Knorr (metteur en carte); Mlle Gabrielle Rochou (dessinateur).
Page 3
BEAUX-ARTS
ACADEMIES SOCIETES SAVANTES
Academie des Inscriptions et Belles Lettres
Seance du 9 fevrier.
Le comte Paul Durrieu signale la decouverte, a Londres, d'un « Saint-Michel », ayant fait partie des miniatures de Chantilly, dues a Fouquet, qui ornaient le livre d'heures dit d'Etiene Chevalier.
M. Goelzer, professeur en Sorbonne, est elu au fauteuil de Paul Girard, par 20 voix contre 11 a M. Gsell.
Academie des Beaux-Arts
Seance du 10 fevrier.
Au troisieme tour de scrutin, M. Jean Louis Forain est elu membre ordinaire dans la section de peinture, en remplacement de feu Leon Bonnat, par 18 voix contre 13 a M. Friant.
Seance du 17 fevrier.
M. Forain prend seance pour la premiere fois, M. Laloux, president, lui adresse les compliments d'usage :
« Vous e'es, lui dit-il, le continuateur de la tradition des grands humoristes francais et nous vous recevons dans cette maison ou toutes les traditions d'art sont en grand honneur. Vos tableaux, vos dessins a la pointe ou au crayon, vos pages illustrees — parfois si tragiques et qui ont eu, pendant la guerre, des accents patriotiques qui retentissent encore dans toutes les memoires — ont donne a votre oeuvre une autorite qui marquait votre place dans notre Compagnie. »
A l'issue de la seance les membres de l'Academie se sont rendus a l'Ecole des Beaux-Arts pour y juger les premiers envois des candidats aux grands prix Roux.
Societe Nationale des Antiquaires de France
Seance du 14 fevrier.
M. Roger Grand decrit la petite eglice romane de Saint-Laurent au Loroux-Bottereau (Loire-Inferieure) et les curieuses peintures murales, probablement du xir siecle. decouvertes en juillet 1922, sur la paroi interne du mur nord de la nef. Il montre que les trois tableaux qui y sont representes et dont il communique un dessin teinte par M. l'abbé J. Boutin, figurent des episodes de la legende de Saint Gilles.
M. Deshoulières, a propos de pierres sculptees dont sont revetus les murs du Transept de l'eglice de Chabris (Indre), étudie les parties romanes de cette eglice qui recurent de nombreuses modifications.
M. Formigé montre plusieurs exemples d'une decoration romaine tres en faveur en Provence, et qui se compose de guirlandes, de masques et de petits genies.
Societe de l'Histoire de l'Art français
Seance du 2 fevrier 1923.
Mlle Duportal signale une analogie frappante entre les cariatides du tombeau de Guillaume du Bellay, a la cathedrale du Mans, et celles qui accompagnent le portrait d'Erasme qu'Holbein a grave.
Dans un buste en marbre par Pigalle, que possède une collection parisienne, M. Réau retrouve l'architecte Garnier de l'Isle. M. Réau demontre aussi qu'un Buffon du Musée de Dijon est non de Pajou, mais de Houdon.
---
LE « BON BOCK »
Le Bon Bock, de Manet, est expose a la galerie Paul Rosenberg, et c'est un evenement. On connait le sujet : un gros homme au regard epicurien, aux levres pueries sous une barbe a la fois abondante et peu fournie, fume sa pipe. Il a commodement installé son ventre sur ses courtes cuisses. Il tient son bock de biere d'une main caressante, rejoui par la fraicheur du verre, et tout le bonheur de vivre est en lui.
L'oeuvre, longtemps exilée en Allemagne, revient sur notre sol.
Quand Manet, au Salon de 1873, l'exposa, son nom, on l'a dit, était aussi répandu parmi la foule que celui de Garibaldi. Depuis le Déjeuner sur l'herbe, de 1863, depuis surtout l'Olympia, de 1865, Manet, sans défaillance, avait été pour presque tous un scandale constant. Quand apparut le Bon Bock, la critique se sentit soulagée, le public aussi. On feta ce tableau comme la venue à résipiscence d'un enfant prodigue. Enfin! Manet, dont on s'était mis a la longue a soupçonner l'énorme talent, l'exprimait en écriture connue, donc lisible. Albert Wolff, le critique du Figaro, que trois générations trouvèrent spirituel, declara que Manet avait mis de l'eau dans son bock. On conait l'insinuation d'Alfred Stevens, qui voyait dans ce bock de la biere de Harlem, autrement dit, dans le tableau, des reminiscences de Hals.
Page 4
BEAUX-ARTS
Le graveur Belot, « le bon gros Belot », comme disait, je crois, Desboutin, fut célèbre d’un coup pour avoir posé le Bon Bock et toute la haute bohème littéraire du temps prit le bon bock pour mot d’ordre, comme naguère elle avait élu le « 45 » de Decamps.
Les écrivains d’art, Paul Mantz lui-même, quand apparut cette toile à sensation, s’empressèrent de mettre autour beaucoup de littérature. De son temps, comme du nôtre, d’ailleurs, ce qu’on vit le moins dans Manet, c’est l’amour quasi matériel qui le porte vers la nature. Vu sous cet angle, il va de pair avec les plus grands : Cézanne, Renoir, Chardin. Le linge qui sort de la manche de Belot et se drape autour de son poignet gras n’a d’égal que les fameuses batistes dont Ingres entoure le col de M. Bochet, et qu’il fait descendre jusque sur les doigts de M. Bertin. Mais combien l’objectivité — puisqu’il faut bien se résoudre à l’emploi de ce vocable — de Manet est plus intense! La soudaine compréhension de la foule, au Salon de 1873, montre toutefois que Manet descendait un peu de son idéal, toujours concret, mais en général plus vaste. La vision, en quelque sorte tactile, qui l’animaît, a donné souvent des fruits d’une saveur moins immédiatement accessible. Le Manet le plus typique n’est-ce pas cette Olympia qui, malgré ce qu’en pense à présent une réaction littéraire et momentanée, égalerà toujours en audace décorative. dépassera même en compréhension directe de la nature, les Ingres les plus étonnants?
Robert Rey.
---
MONUMENTS HISTORIQUES
Loire-Inférieure. — La curieuse petite cité de Clisson, que domine la silhouette majestueuse de son château, possède encore, au centre de la vieille ville, de curieuses halles du xvie siècle, qui donnent au quartier un aspect pittoresque plein de charme. En les classant comme monument historique, l’administration des Beaux-Arts n’a pas prétendu sauvegarder seulement un exemple intéressant de ces constructions, où les combinaisons de charpentes sont, comme à Clisson, particulièrement typiques, mais aussi conserver à ce quartier de la ville son pittoresque qui pouvait être menacé par certains hygiénistes un peu trop scrupuleux, au nom de la salubrité publique.
Loiret. — Le hameau de Corrat, près de Montargis, possède une église désaffectée depuis la Révolution, sans intérêt architectural, mais sur la façade de laquelle s’ouvre une très curieuse porte en plein cintre. Les claveaux de l’arc sont ornés d’une décoration à dessins géométriques gravés en creux, qui est certainement antérieure
Cl. Serv. Phot. B.-A.
Halles de Clisson
au xie siècle. Le classement préservera ce curieux monument d’une disparition sans doute prochaine, étant donné son mauvais état de conservation, et les sollicitations dont le maire de Corrat avait été l’objet en vue de sa vente à un amateur.
Seine. — L’ancienne ambassade d’Autriche, rue de Varenne, qui fut antérieurement l’hôtel de la duchesse de Galliéra, et qui abrite actuellement le Tribunal arbitral mixte est une de ces belles demeures dont le xviie siècle a orné le quartier Saint-Germain et qui a, sur beaucoup d’autres, l’avantage de n’avoir pas été modifiée depuis l’époque où Blondel en donnait la description au tome III de son Architecture française. Son classement comme monument historique la mettra à l’abri de restaurations intempestives.
L’hôtel est accompagné d’un magnifique parc qui s’étend entre les rues de Grenelle et de Varenne et dont la conservation est aussi infiniment souhaitable.
Bâti de 1721 à 1723, pour le prince de Tingry, maréchal de Montmorency, puis acheté avant la fin des travaux par M. de Matignon, comte de Thorigny, le bâtiment est l’œuvre de l’architecte Jean Courtonne, dont on ignore presque totalement la carrière, bien qu’il ait succédé à L. Bruand à l’Académie d’architecture. Un bel album récemment exposé au Pavillon de Marsan et représentant le cabinet de curiosités de M. Bonnier de la Mosson, nous a montré que son talent de décorateur est loin d’être négligeable.
Jean Verrier.
Page 5
[17] 1er MARS 1923 53
BULLETIN DES MUSÉES
UNE STATUE DE CHIEN-LOUP ÉGYPTIEN au Musée du Louvre
Le Conseil des Musées, dans sa séance du 5 février dernier, a ratifié l’acquisition, proposée par le département Egyptien, d’un chien-loup en pierre
Chien-Loup égyptien, sculpture thébaine.
calcaire, mesurant un mètre de hauteur, lequel constitue l’œuvre la plus importante qui nous soit parvenue jusqu’à présent de la sculpture anima-lière égyptienne de moyenne dimension. Celle-ci, au surplus, particulièrement en ce qui concerne la race canine, n’était guère connue que par les représentations, trop souvent conventionnelles, des bas-reliefs; ici, au contraire, l’animal — dans lequel il faut sans doute voir une effigie divine — pour stylisé qu’il soit, n’en vit pas moins véritablement devant nous, dans une pose on ne peut plus natu-relle et expressive. L’artiste l’a figuré aux aguets, as-sis sur son train de derrière, la tête et le corps lé-gèrement déportés par l’attention avec laquelle il
assure la garde dont il est visiblement chargé; il y a là une très intéressante dérogation à la loi de frontalité, et qui accentue encore la saisissante impression produite par cette attitude si justement observée. Au cou est suspendue une clochette re-tenue par une corde; des traces de couleur sont encore visibles, par endroits, sur cette corde, ainsi que dans les cavités ménagées des deux côtés du museau pour figurer les poils des babines.
Une nécropole de chiens-loups a été découverte près de Siout — l’ancienne Lycopolis — au cours de l’hiver 1921-1922; on peut donc présumer que cette magnifique pièce provient d’un monument, funéraire ou religieux, qui faisait autrefois partie de cette nécropole. A en juger par sa technique, il semble bien qu’elle doive être attribuée à l’époque du second empire thébain. Ch. Boreux.
LES MAQUETTES DE BOUCHARDON pour le tombeau du Cardinal Fleury au Musée du Louvre
Les maquettes originales du sculpteur Bou-chardon pour le tombeau du Cardinal Fleury, que le Louvre vient d’acquérir, ne sont pas des pièces in-connues sorties subitement de l’ombre et de l’oubli. Conservées dans la famille de l’artiste et publiées
Deuxième maquette de Bouchardon pour le tombeau du cardinal Fleury.
par M. Roserot dès 1893, (1) avec toutes les pièces qui en établissent l’authenticité et en relatent l’his-toire, elles figurèrent en 1910 dans l’ouvrage défi-
(1) Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, 1893, p. 419.
Page 6
BEAUX-ARTS
nitif que celui-ci a consacré à Bouchardon (1). Mais elles avaient, dès cette date, quitté la maison du notaire Pesme, à qui elles avaient été transmises par héritage et avaient échappé à une première tentative d'annexion à nos collections nationales.
Première maquette de Bouchardon pour le tombeau du Cardinal Fleury
Leur caractère peu frivoce, aussi bien que leur intérêt historique, les destinaient à un Musée plus qu'à une collection particulière, et elles vont être désormais à leur vraie place, non loin de la copie du Faune Barberini, par laquelle s'affirma la science académique de Pouchardon, et de l'Amour taillant son arc, qui est son œuvre la plus célèbre.
C'est en 1743 que Bouchardon, assez jeune encore et rentré depuis relativement peu de temps de Rome, mais déjà cèbre, reçut du roi, au lendemain de la mort du Cardinal, son ancien précepteur, la commande du tombeau. Il en présenta la maquette au Salon de cette même année, concurremment avec plusieurs de ses confrères dont le talent avait été sollicité également. Cette maquette en cire, contenue dans une niche en bois, exécutée par Marteau, le menuisier du roi, sur les ordres du contrôleur des Bâtiments Gabriel, c'est précisément l'objet qui nous est parvenu intact. La niche représente une arcade de l'église Saint-Louis du Louvre, où le Cardinal avait été enterré. La sculpture comprend une figure priante accompagnée d'un génie nu sur
(1) Paris. Librairie Centrale des Beaux-Arts.
un sarcophage, au bas duquel apparaissent diverses figures et emblèmes allégoriques, le tout copieusement décrit dans le Livret du Salon. L'ensemble, rappelant la composition du célèbre tombeau de Mazarin, par Coysevox, présente cependant dans son mouvement plus accentué, la trace du style nouveau de la première moitié du xviie siècle.
Malgré le succès du modèle présenté par Bouchardon, on lui en demanda cependant un autre qui fut exposé au Salon de 1745. Dans celui-ci, le motif principal figurait le Cardinal défaillant, à demi couché, entre les bras d'une figure allégorique de la France ou de la Religion. C'était le thème, illustre également, du tombeau de Richelieu.
On sait que le roi se désintéressa du projet qui avait enthousiasmé un temps son humeur versatile, et que ce fut seulement bien des années plus tard que la famille du Cardinal en commanda l'exécution, mais à Jean-Baptiste Lemoyne, et non pas à Bouchardon. Les maquettes de 1743 et 1745 restèrent la propriété de l'artiste. Caylus les connut et les admira. La seconde seule perdit son entourage et ses accessoires, et ne nous est parvenue que pour le groupe principal. Ce dernier
Détail de la maquette précédente
est, du reste, d'un récent dramatique et d'une saveur d'exécution très libre, qui le rend peut-être supérieur à l'aliure conventionnelle et officielle de l'autre groupe.
P. V.
Page 7
[19] BULLETIN DES MUSÉES 55
FRAGMENT DE DÉCORATION EN STUC DE RHAGÈS (Perse) au Musée du Louvre
L’étude du Palais et de la Mosquée de Samarra, sur l’Euphrate (1), qui n’eurent que l’éphémère durée du séjour des Califes abbassides de Bagdad. entre 221 et 289 de l’hégire (ixe siècle), nous a révélé une décoration intérieure des monuments en revêtements de stuc modelés et refouillés, dont les
Cl. Serv, Phot. B.-A.
Fragments de décoration en stuc de Rhagès
motifs ornementaux d’un très large style semblent bien avoir influencé l’architecture toulounide du Caire (récents travaux de critique paléographique et ornementale de S. Flury). Le Louvre en expose une curieuse série, reçue du British Museum, par voie d’échange.
Il est curieux de retrouver cette même influence persistante dans un fragment de décoration architectonique provenant de Rhagès (Perse), que le Louvre vient d’acquérir. C’est un haut-relief de stuc peint (traces de peinture rose et de petits disques dorés) sculpté en méplat, de trois personnages, dans cette composition traditionnelle du prince assis sur un siège bas dont le dossier apparaît de chaque côté de ses épaules, entre deux personnages debout de part et d’autre, dont l’un devait lui présenter une coupe (brisure), sujet qu’on rencontre si souvent sur les vases en faïence trouvés à Rhagès même (Coll. Engel G o s). Les fonds refoui-
(1) D’abord par les Français, général de Beylié, et Violet, puis par les Allemands, Herzfeld et Sarre, qui la fouillèrent avant 1911.
lés de petits tuyaux creux, devaient accrocher la lumière contrastée d’ombres; en haut, dans deux compartiments creux, des rinceaux profondément évidés, rappellent encore la technique et le style de Samarra, disparue cependant de l’histoire depuis trois siècles, si l’on admet que cet art de Rhagès survécut difficilement à sa ruine par Djeng’s Khan au xixe siècle.
C’est, en tout cas, un bien curieux fragment de décoration monumentale dont aucun analogue ne nous était connu.
Gaston Migeon.
A PROPOS DE « L’OLYMPIA » DE MANET
« On a beaucoup parlé, ces derniers temps, de l’Olympia de Manet, à propos d’une déchirure visible dans le fond, au-dessus de la tête. La presse a donné l’alarme, le public s’est ému, plusieurs hypothèses ont été émises. Les uns ont parlé de restaurations récentes exécutées à la hâte et imparfaitement; d’autres, pensant qu’une simple pièce soutenait les parties déchirées de la toile, ont réclamé un rentoilage, seul remède valable... »
C’est ainsi que dans un article paru dans le numéro de février de l’Amour de l’Art, M. J.-G. Goulinat, qui s’est fait connaître récemment par un excellent livre sur la Technique des peintres, et qui a fait une étude spéciale des questions de restauration, pose le problème de l’Olympia.
Pour lui, après examen détaillé du tableau, il croit pouvoir affirmer que « nous nous trouvons avec l’Olympia, devant un exemple caractéristique de transformation spontanée dans une restauration : il est parfaitement admissible qu’on découvre aujourd’hui seulement un état de chose existant depuis bien des années. Contrairement à ce qu’on a pu déjà écrire, l’accident du Manet n’est pas récent, et contrairement aussi à ce que l’on peut croire, ce n’est point une pièce qui consolide la déchirure, mais un rentoilage, ce fameux rentoilage qu’on réclame aujourd’hui. Sans qu’il soit possible de préciser à quelle date il a été pratiqué, nous devons faire remonter cette opération ainsi que la restauration proprement dite du tableau, à un bon nombre d’années. »
La déchirure ancienne se voit de plus en plus, grâce à l’éclairage de la salle qui, venant d’en haut, accentue le léger relief de la zone détériorée, grâce surtout aux changements de température qui ont agi de façon différente sur la toile primitive et sur la nouvelle toile sur laquelle on avait cru devoir la maroufler. Car, c’est ainsi que l’on a cru, au temps où l’accident se produisit et pro-
Page 8
BRAUX-ARTS
bablement dans l'atelier de l'artiste lui-même, le réparer suffisamment, alors qu'il eût fallu, comme le conseille aujourd'hui M. Goulinat, pratiquer la transposition de la pellicule pictura'e sur un support nouveau, opération délicate mais courante.
Une retouche fut faite au même moment dans de mauvaises conditions, pour masquer la déchirure et le mastic avec lequel on l'avait bouchée, retouche à l'huile qui évolue insensiblement et se marque de plus en plus.
« Tout fragment détruit dans un tableau, dit en effet M. Goulinat, doit être remplacé par un mastic que le réparateur recouvre de peinture. Mais s'il est, en principe, assez simple de retrouver un ton déjà existant, il est, pratiquement, extrêmement difficile de reproduire sur une surface limitée la facture et la matière de l'œuvre originale. Aussi voit-on neuf fois sur dix les « repeints » dépasser l'accident véritable pour se perdre plus commodément dans le reste du tableau. Mais c'est là un mensonge artistique cousu de fil blanc; l'axiome pictural établissant que « lorsque deux teintes semblables par leur valeur et leur intensité sont posées l'une sur l'autre, la deuxième force et devient opaque », s'impose avec sévérité. Les restaurateurs doivent donc s'en tenir à la part qui leur revient, et veiller scrupuleusement à leur « préparation ». Car c'est de la première ébauche que dépend la réussite d'une œuvre, et ce n'est pas en vain que les maîtres anciens attachaient une telle importance aux dessous de leurs tableaux; grâce à ce soin ils conservaient à leur couleur la transparence et la sonorité jusqu'au dernier coup de pinceau. Il est évident que les restaurateurs de l'Olympia n'ont point observé cette discipline. De plus, la retouche semble avoir été faite avec des couleurs broyées à l'huile qui, indépendamment de l'action du vernis, transforme, jusqu'à sa complète dessication, par une action lente, insensible mais réelle, les molécules colorantes qu'elle réunit. »
Telles sont les deux causes de la tache apparente et désagréable qui a été signalée.
« J'ajouterai aussi, écrit M. Coulinat, qu'il n'y a aucune corrélation à établir entre la déchirure du fond de l'Olympia et les craquelures de la cuisse droite du personnage; ce large faïencage intéresse uniquement une lumière posée en pâte; il s'explique, soit par la nature de l'appret de la toile, soit, plus probablement, parce que ce plan lumineux fut peint avec un liquide trop siccatif sur un dessous insuffisamment sec. C'est exactement le cas de la « Muse de Chérubini », par Ingres. »
MUSÉE DU LOUVRE
Dessins. — Le département des peintures et dessins a acquis récemment sur ses crédits courants deux dessins au lavis provenant de la collection du marquis de Chennevières, un Paysage de Claude Lorrain et une esquisse de Poussin pour une composition représentant Mars et Vénus.
D'autre part, la Société des Amis du Louvre offre au Musée, qui ne possédait encore que de rares spécimens de la puissante manière de Daumier, un très beau dessin ayant appartenu jadis à la collection Roger-Marx et représentant deux études de Danseuses.
MUSÉE DE CLUNY
Un hanap d'or hollandais du legs Salomon de Rothschild. — M. Edmond Haraucourt publiait récemment dans un journal quotidien un article, plein de verve ironique, sur les méprises
Cl. Serv. Phot. B-A.
Hanap hollandais en or ciselé
dont fut jadis l'objet, une des œuvres léguées à son Musée par la baronne Salomon de Rothschild. Nous en extrayons, avec son autorisation, les renseignements suivants:
Parmi les pièces les plus curieuses de la collection, il s'en trouve une qui semble devoir être
Page 9
[21] BULLETIN DES MUSÉES 57
d'intérêt capital pour l'histoire de la Hollande. C'est un hanap en or ciselé, dont la panse se décore d'une haute ceinture d'émail : émail peint, qui, circulairement, représente le panorama d'une bataille navale. Venant du large et se dirigeant vers la côte, des navires de haut bord couvrent la mer, et tous portent à la pointe de leurs mâts l'étendard hollandais, bandé de trois couleurs, rouge-orange, blanc, bleu; cette flotte est celle qui fit trembler l'Angleterre, en 1667, pendant les journées du 21, 22 et 23 juin, alors que Corneille de Witt et Ruyter tentaient de forcer l'entrée de la Tamise; un des vaisseaux, monté par le capitaine Van Brakel, est lancé par son chef contre la puissante chaîne de fer qui barre l'em-bouchure du fleuve, et, du choc, la chaîne est rompue; Londres se trouve désormais à la merci des assiégeants qui bombardent la côte et déjà dé-barquent leurs troupes; à terre, des paysans anglais fuient avec leurs troupeaux; des villes flam-bent, des forteresses et des églises. Pour que nul ne s'y trompe, l'artiste a pris soin d'inscrire, au-dessous de chaque incendie, le nom du lieu: Chatam, Upton, Eylant, Shepey, Queensborough, Fort Shinenasse, Rochester...
C'est sans doute ce nom de Rochester qui, mal lu par le Dr Luthmer, rédacteur en 1882 du catalogue des collections du baron de Rothschild, l'in-cita à penser qu'il s'agissait du siège de la Ro-chelle, conduit par Richelieu (avec des drapeaux tricolores!).
Il aurait suffi, du reste, pour être édifié, d'ouvrir le hanap et d'y lire une longue inscription en langue hollandaise, gravée dans le méta', qui mé-rite d'être citée, et dont voici la traduction inédite:
Extrait des actes compendieux du 2 juillet 1667. Sur la proposition des sieurs Conseillers Généraux, les Etats décident que: Le sieur Corneille de Witt, plénipotentiaire de la République sur la flotte du pays, ayant dirigé l'exploit fameux qui fut accompli, les 21, 22 et 23 juin 1667, sur les rivières de Londres et de Rochester, une coupe d'or lui sera offerte, sur laquelle sera représenté l'exploit susdit, afin qu'elle constitue un monument com-mémoratif pour sa famille et sa postérité. Pour copie conforme de la résolution des Etats, le Secrétaire Herbert Van Beaumont.
La coupe aujourd'hui au Musée de Cluny est donc un monument national à la gloire de Cor-neille de Witt, pièce capitale pour l'histoire de la Hollande. C'est aussi l'une des œuvres les plus précieuses de la collection d'orfèvreries qui vien-nent d'entrer dans nos musées grâce à la libéralité de la baronne Salomon de Rothschild et dont quel-ques pièces, destinées au Louvre, ont été présen-tées ici précédemment.
LE BUSTE DE BUFFON
du Musée de Dijon
D'innombrables visiteurs ont défilié au Musée de Dijon devant un buste en plâtre de Buffon, où le catalogue et le cartel apposé sur le piédoche s'accordaient à reconnaître une œuvre de Houdon. Cette attribution a été enregistrée et adoptée sans restriction par tous les critiques (1).
Buste de Buffon, par Pajou
(Musée de Dijon)
Cependant, une simple comparaison avec le mer-veilleux buste de marbre exécuté par l'artiste pour l'imperatrice de Russie, qui est conservé à Pétrograd au Musée de l'Ermitage et dont le Louvre possède une réplique, aurait suffi pour montrer que le plâtre de Dijon reproduit un type tout à fait différent et à moins d'admettre que Houdon créa successivement plusieurs modèles de son Buf-fon, — hypothèse qu'aucun document n'autorise et ne justifie — il fallait bien conclure que cette at-trition traditionnelle était extrêmement problématique.
Une récente visite au Musée de Dijon confirma dans mon esprit ces doutes dont je fis part au conservateur-adjoint M. Mercier. J'avais, dès l'a-
(1) Notamment par le dernier en date des biographes de Houdon, M. Giacometti. Le statuaire Jean Antoine Houdon. Paris. 1919, II, p. 91.
Page 10
BEAUX-ARTS
bord. songé à Pajou qui fut le portraitiste attitré de Buffon et dont je croyais reconnaître le style.
A quelque temps de là, le hasard mit sous mes veux, à la Bibliothèque Mazarine, une terre cuite où je reconnus immédiatement le Buffon du Musée de Dijon. La draperie manquait : mais c'était le même port de tête, le même masque léonin, avec cette étrange et un peu déconcertante crinière de cheveux épars, retombant sur les épaules, qui apparente M. de Euffon au roi des animaux.
L'Inventaire des Richesses d'Art de la France consulté à l'article de la Mazarine, mentionne ce buste de Buffon comme étant d'auteur inconnu (1).
Mais l'excellente monographie de Pajou publiée par M. H. Stein (1) nous apprend qu'autre son buste bien connu du Louvre, daté de 1773, où il a représenté Buffon à la française, avec une perruque à marteaux et un col de chemise garni de dentelles (2), Pajou avait exécuté en 1776, d'après sa statue du Muséum, deux autres bustes du naturaliste à l'antique, l'un avec et l'autre sans draperie.
M. Stein reproduisait l'un de ces bustes dont le marbre est au Muséum et dont le modèle en terre cuite est précisément celui de la Bibliothèque Mazarine (3). Mais alors le plâtre de Dijon, qui est exactement semblable, à cela près qu'une draperie maintenue par un bouton fixé sur l'épaule droite recouvre en partie la poitrine, n'était-il pas la seconde version de ce portrait à l'antique ?
Or le même auteur signalait à la Bibliothèque de Dijon un exemplaire en terre bronzée, signé et daté Pajou 1776, qui avait été offert jadis à l'Académie de Dijon par le prince de Condé, gouverneur de la province. Vérification faite, le buste en plâtre de Buffon, du Musée de Dijon, attribué jusqu'alors à Houdon, n'est tout simplement qu'une réplique de la terre cuite originale signée Pajou, conservée à la Bibliothèque.
Ainsi, tous les éléments de la solution de ce petit problème d'attribution se trouvaient réunis à Dijon : la terre cuite à la Bibliothèque, le plâtre au Musée. Et personne n'avait eu l'idée de les rapprocher l'un de l'autre et de démontrer leur identité. Je ne connais guère d'exemple plus typique de la persistance de certaines erreurs consacrées en histoire de l'art.
(1) Inventaire des Richesses d'Art. Monuments civils Paris, I, p. 315.
(1) Stein. Augustin Pajou. Paris, 1912, p. 173.
(2) M. Gruyer a publié en 1922 dans La Renaissance un autre buste en marbre du même type qui orne l'Hôtel de Noailles à Saint-Germain-en-Laye.
(3) Le marbre et la terre cuite proviennent d'une saisie opérée à la Révolution chez le comte d'Angiviller directeur des Bâtiments du Roi.
Pour être de Pajou, ce buste aujourd'hui rebaptisé n'en est pas moins intéressant. Il évoque Buffon sous un aspect très curieux et même un peu imprévu : ce n'est pas le Buffon à manchettes et à
Cl. Alb. Lévy
Statue de Buffon, par Pajou
(Museum d'histoire naturelle)
jabot de dentelles, à la perruque ordonnée comme une période de l'Histoire naturelle que nous sommes habitués à nous représenter : c'est un Euffon à crinière, au masque stylisé, héroïsé, qui a échangé son jabot de dentelles contre une toge à la romaine. Cette transposition s'explique par le goût du temps et surtout parce que les deux bustes de 1776 procèdent de la statue du Muséum où le Buffon de Pajou était représenté comme le Voltaire de Pigalle, conformément aux principes du nu héroïque que les sculpteurs pseudo-classiques de la Révolution et de l'Empire allaient ériger en dogme.
La triple effigie de Buffon en costume à la française et à l'antique, avec et sans draperie, si caractéristique pour cette époque de retour à l'antique, allait faire école. Deux ans plus tard, en 1778, Houdon lui-même reprenait cette formule pour les bustes de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau qu'il offrait aux amateurs avec ou sans perruque. Personne ne semble avoir encore remarqué qu'à cet égard Pajou a été le précurseur de Houdon et que ses trois bustes de Buffon, dont le Musée de Dijon possède un exemplaire, ont précédé les trois bustes de Voltaire.
Louis RÉAU.
Page 11
BULLETIN DES MUSÉES
MUSÉE DE BEAUVAIS
Le Musée départemental de l'Oise a reçu, en souvenir du président de son Conseil d'administration, le sénateur Emile Dupont, quatre œuvres de Gustave Doré, qui présentent le talent de l'artiste sous des aspects très différents.
Un tableau à l'huile montre un Bueur pleurant, vraisemblablement un muletier espagnol. La matière en est fort belle, dans une tonalité dorée très hollandaise. Les ombres ont gardé leur transparence, sans noircir avec les années.
L'homme, à mi-corps, est as is devant une table: Sa tête, appuyée contre le mur, est soutenue par sa main gauche. Dans la droite, il tient un pichet. Devant lui se trouve un gobelet. Ses yeux sont pleins de larmes et il mordille l'extrémité de son petit doigt comme que qu'un qui retient des sanglots. Sa poitrine très débraillée et son cou sont éclairés, de bas en haut, par la lumière d'une chandelle placée hors du tableau, et dont on aperçoit le halo. Cette peinture, d'un grand sentiment, nous paraît une des meilleures de Doré.
Un fusain, de très grandes dimensions, reproduit le fameux épisode de Francesca de Rimini de la
Divine Comédie, une des belles pages du maître illustrateur.
Enfin, deux aquarelles, d'une légèreté et d'une harmonie remarquables, complètent le don : l'une représente un Ange de Noël, blanc sur blanc de neige, avec un ciel nocturne d'un bleu sombre;
l'autre montre des amoureux assis sous des ramures d'automne, où une guirlande d'amours évoque une ronde de feuilles sèches. Le groupe se détache sur un ciel de couchant rosé très lumineux.
MUSEE DU VIEUX LYON
On procède actuellement à l'aménagement de nouvelles salles au Musée du Vieux Lyon. L'œuvre de restauration de l'ancien hôtel de Gadagne se poursuit. D'ici à quelques années, Lyon possédera un musée historique digne de son passé.
Les salles, en voie d'achèvement, recevront les collections artistiques et historiques appartenant aux hospices civils de Lyon, qui en conserveront d'ailleurs la propriété. Les hospices de Lyon ne possèdent pas seulement des tapisseries des Gobelins et d'Aubusson, des objets se rapportant à la vie des hôpitaux d'autrefois, costumes et instruments de barbiers-chirurgiens, lits de malades à plusieurs places, vases et faïences. Ces documents avaient obtenu, lors de l'Exposition lyonnaise de 1914, un vif succès de curiosité. Ils le retrouveront auprès du public quand ils seront installés dans les salles de Gadagne.
MUSÉE DE CALAIS
Peintures de T.-A. Prior. — La section d'Histoire locale est parmi celles qui préoccupent particulièrement le Conservateur et la Commission du Musée de Calais. Mais il arrive que de véritables œuvres d'art y viennent parfois jouer le rôle de documents sur la topographie et la vie calaisiennes d'autrefois.
C'est le cas, notamment pour les dessins et aquarelles de ce maître local, si curieux et si peu connu, qui s'appelle Francia. C'est le cas aussi pour les œuvres d'un successeur de Francia, le graveur, anglais d'origine, T.-A. Prior, qui vécut trente ans à Calais, de 1856 à sa mort, et y enseigna le dessin.
Avant de se fixer en France, Prior avait travaillé en Angleterre, sous la direction de Turner, et exécuté plusieurs planches d'après ses compositions les plus célèbres. Il devait, du reste, continuer jusqu'à la fin de ses jours, et la mort le surprit comme il s'acharnait à traduire le « Fighting Temeraire ».
En dehors de ces gravures, Prior est aujourd'hui représenté au Musée de Calais par toute une série de dessins, d'aquarelles et de peintures, dont le premier spécimen avait été acheté en 1863, les autres ont été acquis à ses héritiers l'an dernier. La première aquarelle représente la Plage et le Fort Rouge, aujourd'hui détruit, les autres différents aspects des portes et fortifications de Calais, la Porte du Havre et la Forte Richelieu notamment, dont les vieux calaisiens regrettent amèrement la