Excerpt

First pages of the volume, freely accessible.

Page 1

ART ET DÉCORATION JANVIER 1927 LES PAPIERS PEINTS DE RENÉ GABRIEL, PAR LÉON CHANCEREL. — OTHON FRIESZ, PAR PAUL FIERENS. LES TECHNIQUES MODERNES DE LA RELIURE, PAR PH. DALLY. — LÉON DRIVIER, PAR H.-A. MARTINIE. HORS-TEXTE : LE PORT DE TOULON, PAR OTHON FRIESZ. CHRONIQUE : CONCOURS, EXPOSITIONS, VENTES, LIVRES. --- ÉDITIONS ALBERT LÉVY LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX-ARTS 2, RUE DE L'ÉCHELLE - PARIS --- CE NUMERO : France : 8 fr. 50

Page 2

ART ET DÉCORATION et l'Art Décoratif REVUE MENSUELLE D'ART MODERNE Rédacteur en Chef : Léon Deshairs 31e année. — N° 301 Tous les droits sur les articles et les reproductions sont réservés pour tous pays. Les articles parus dans Art et Décoration deviennent la propriété de la revue. Les modèles publiés dans la revue sont et demeurent la propriété de leurs auteurs, toutes reproductions ou imitations même partielles, sont interdites et seront poursuivies par leurs auteurs. --- PRIX POUR 1927 I. France, le Numéro : 8 fr. 50 L’Abonnement (12 numéros) : France, 85 francs II. Pays ayant adhéré à la Convention de Stockholm : Afrique du Sud (Union de l’), Albanie, Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Bulgarie, Canada, Chili, Congo Belge, Cuba, Egypte, Equateur, Espagne, Estonie, Ethiopie, Finlande, Grèce, Guatemala, Haiti, Hongrie, Lettonie, Liberia, Lithuanie Luxembourg, Maroc (zone espagnole), Paraguay, Pays-Bas, Perse, Pologne, Portugal et ses Colonies, Roumanie, Salvador, Serbie-Groote-Slovaquie, Suède, Tchécoslovaquie, Terre-Neuve, Turquie, U. R. S. S. Uruguay, Vénézuela, Yougoslavie. Dollars --- Livres sterlings --- Franca suisses --- Pesetas --- Florins holl. --- 0.40 --- 0. 1. 8 --- 2. * --- 2.85 --- 1. * --- 4.- --- 0.16. 8 --- 20. * --- 28.57 --- 10. * --- III. Autres Pays : Le Numéro ...

Page 3

LES PAPIERS PEINTS A LA PLANCHE DE RENÉ GABRIEL « Dominotier » Oui, René Gabriel, est cela tout d'abord. Seul ce vieux mot quelque peu tombé dans l'oubli me paraît propre à qualifier exactement l'activité de ce jeune artiste : dessinateur, fabricant et marchand de papiers peints imprimés à la planche, selon la tradition et les procédés des vieux maîtres. On sait en effet que jusqu'à la fin du xvie siècle, on nomma dominotiers tous les graveurs sur bois, jusqu'au jour où une déclaration du Roi (Novembre 1640) donna cette précision : « La dominoterie, autrement papier peint ». Laissant à d'autres plus autorisés que moi, le soin de parler de René Gabriel décorateur, de juger les meubles et les ensembles qu'il présenta dans les diverses expositions, je me bornerai à vous dire le René Gabriel que je connais, dont depuis 1916 j'ai suivi l'effort, René Gabriel, dominotier, continuateur des Papillon, Blondin, Vincent le Sueur et autres bons artisans de France, « fabricants de papiers peints destinés à faire des tapisseries et ornements pour les murs ». René Gabriel trouve qu'il n'est pas de plus beau métier. J'aimerais pour ma part à exercer cet art modeste, car je suis de ceux qui croient que l'heureux choix d'un papier peint peut contribuer dans une large part à la bonne harmonie de nos existences quotidiennes. Et comme c'est simple. Voyez le schéma ci-joint. Dominoterie RENÉ GABRIEL

Page 4

ART ET DECORATION TABLE D'IMPRESSION Une planche gravée, des lés de papier préalablement revêtus d'une couche de couleur mêlée de colle, quelques baquets de peinture, une modeste presse qu'un homme, assisté d'un enfant suffit à manier. Et par la magie de son art, dans un tout petit atelier, le dominotier, maître-costumier de nos murs, ordonnateur de fêtes, de ballets et de jardins à domicile, faiseur de printemps, sur le plâtre blême de nos prisons, va faire éclore le miracle des floraisons durables. Le rouleau préalablement « foncé » est étendu sur la table. L'artisan y applique la planche préalablement imprégnée de couleur sur le châssis à couleur placé à sa droite. Une pression sur le levier. Le « raccord » est imprimé. L'artisan fait glisser le papier vers la gauche, de la largeur du « raccord » en ayant soin de reporter le picot de repère-avant sur l'empreinte du picot-arrière que « le coup de planche » précédent laissa sur le papier. Et ainsi de suite, jusqu'à ce que les huit mètres du rouleau soient couverts. Cette opération doit être refaite pour chaque couleur. Un papier comprenant trois couleurs nécessite environ cinquante coups de planche par rouleau. Après le fonçage comme après l'impression de chaque couleur, le rouleau est suspendu au-dessus d'un courant d'air chaud, c'est le séchage. Foin, vous le voyez, des machines compliquées qui impriment d'un seul coup vingt-

Page 5

LES PAPIERS PEINTS DE RENÉ GABRIEL Venise RENÉ GABRIEL quatre couleurs, dont l'apparition au début du xixe siècle eut pour conséquence d'industrialiser l'art charmant de la dominoterie. On connaît les papiers « bon marché » imprimés au cylindre, qui s'imposèrent à plusieurs générations. Octave Mirbeau, dans Sébastien Roch, en dénonça la hideur, les accusant de la tristesse, des dégoûts, du déséquilibre de son héros grandi « dans ces papiers horribles, d'un brun sale, d'un brun de sauce brûlée, d'un jaune terreux, n'évoquant que des idées abjectes et d'ignobles comparaisons ». C'est de l'esprit de révolte, c'est d'une volonté de réaction contre ce désolant état de choses, que naquit le premier papier peint dessiné par René Gabriel. Esprit d'amour aussi, amour du ton pur, de la lumière, de la fraîcheur, de l'équilibre, — du style. Et l'un des premiers, dans la petite chambre qu'il occupait rue de Bourgogne, en 1916, le tout jeune artiste, qui venait de sortir de l'Ecole des Arts Décoratifs, commença, sans argent, sans soutien, sans organisation ni connaissances commerciales, de dessiner et d'imprimer un premier papier peint, puis un second, puis un troisième. La première Foire de Paris allait ouvrir ses portes. René Gabriel y tient boutique. Et tout de suite, cela plait. Il y a de la demande. René Gabriel est surpris puis porté par ce succès imprévu. Le voici consacré dominotier, cet adolescent qui n'est pas

Page 6

ART ET DECORATION Les Sansonnets l'augmente. Au contact de la clientèle, il trouve un excitant à ses aspirations, un goût plus grand au travail. Il réfléchit à l'espèce de mission qui lui est donnée. Il sent la gracieuse responsabilité et l'ému- vant honneur qui lui incombent : il veut être un donneur de joie, une sorte de bienfaiteur journalier, discret, attentif, souriant. Il songe à l'action que les papiers dont nous tapissons nos murs peuvent prendre sur les esprits et sur les cœurs, sur le rythme et la couleur de nos pensées. Il sait que le papier sorti de ses presses sera autour de notre repos, de notre labeur, de nos amours. « Bonjour », doit-il nous dire quand nous mème majeur : il crée une mode, un courant, on l'imite, on le démarque. Et parallèlement à son activité d'artiste, commence pour lui l'existence d'un commerçant dont je n'ai pas à vous relater ici les soucis qui furent grands. Il fallut organiser la fabrication, assurer la vente, créer une maison. Courageusement, le jeune dominotier se soumet aux nécessités ingrates de sa tâche, sans cependant rien perdre de sa fraîcheur, de sa spontanéité, de sa grâce et de sa sincérité. Loin de tuer l'artiste, le commerçant La table est mise

Page 7

LES PAPIERS PEINTS DE RENÉ GABRIEL rentrons chez nous. « A tout-à-l'heure, bon courage et bonne chance » quand nous sortons. Il enseignera à nos enfants la ligne et la couleur; il proposera à leur rêverie ses premiers itinéraires. Et telle fleur aimable qu'il a tracée et colorée, René Gabriel sait que pour certains, elle sera la dernière image d'ici-bas, à l'heure où la tâche finie, on se retourne vers le mur pour le dernier sommeil. Oui, je crois que c'est parce qu'il est « un homme parmi les hommes », qualité essentielle du véritable dominotier, que René Gabriel a trouvé auprès du public, ce succès qui depuis 1916 s'est affirmé chaque jour. Fructidor L'Arche de Noë De trait délicat et qui ne sacrifie rien au hasard non plus qu'à la mode, hardis et doux, les papiers de René Gabriel sont semblables à ces paysages d'Ile-de-France dont il a fait le thème d'un des modèles les plus heureux et les plus caractéristiques de sa « collection ». Oiseaux chanteurs, nuages, feuillages, fruits, dahlias, églantines, roses, mimosas, gerbes champêtres, bateaux, paysages ou jeux de fonds, qu'ils se nomment Fructidor, Sigismond, Sylvie, Dominoterie, la Table est mise, le Sansonnet, les Papillons, le Manchon de ma Grand'-

Page 8

ART ET DECORATION Sigismond Marrakech Mère, le Roman d'aventures ou Je t'aime, tous sont « objets de poésie » et bien « modernes » d'inspiration et de facture, tout en restant soumis à la technique du papier peint telle que l'avaient découverte les vieux maîtres. L'art de René Gabriel reste toujours humain. Sa fantaisie n'est jamais gratuite et elle s'appuie toujours sur la connaissance parfaite de la matière et du métier. Après dix années de dominoterie pure, son expérience est grande. Ecoutez-le parler. Certes, il n'est pas théoricien et il n'est pas bavard. Mais, en quelques rares phrases, il sait faire tenir tout l'essentiel de son art : — « Pourquoi « la planche » et pas « le cylindre »? Parce que cela est de l'homme, et ceci de la machine et que l'œuvre d'art s'accommode mal du machinisme. Il reste dans l'impression à la planche quelque chose de l'émotion du créateur, quelque chose de vivant, de chaud, de particulier que ne donnera jamais le cylindre qui fait sec et dur, sans âme, quel que soit le talent de dessinateur. C'est là du travail de seconde main ».

Page 9

LES PAPIERS PEINTS DE RENÉ GABRIEL RENÉ GABRIEL --- - « Le papier doit rester papier. Pas de trompe-l'œil, pas d'imitation, pas de mensonge. Du papier, le trait, la couleur, et non pas du semble-velours, de la semble-soie ou du semble-cuir ». Et René Gabriel veut exprimer par là que le fait d'une matière loyale, même très humble, mais parfaitement adaptée à son office et docile à servir, selon sa vérité propre, l'innovation décorative et l'émotion du créateur parfaitement maître de son métier, voilà, en art, la richesse des richesses. - « Le premier devoir du papier de ten-ture, c'est de rester à sa place, de ne pas s'imposer à l'attention plus qu'il ne sied. Qu'il soit discret, modeste, mesuré, qu'il serve l'ensemble et ne prétende jamais à le diriger ». - « Au début, dans ma frénésie de réaction, j'employai des tons violents. J'ai rendu ma palette plus sensible. Je cherche mes fonds dans les gris, les « pierre », les bleus pâles… De même, je m'écarte de plus en plus du pittoresque, sans renoncer pour cela à l'invention et à la fantaisie dans l'arabesque ». - « Je suis Français ; je tâche de m'exprimer en français ». Oui, l'œuvre de René Gabriel est essentiellement de tradition française. C'est parmi des paysages, des éclairages, des sentiments français qu'il aime à vivre. Il en est tout

Page 10

ART ET DECORATION RENÉ GABRIEL imprégné et il en imprègne tout ce qu'il fait. Il a cette qualité qui fut bien de France, « la gentillesse ». Ouvrez Littré à ce mot, vous lirez : « Caractère de ce qui est à la fois joli et gracieux. — Tour de souplesse. — Saillie agréable où il entre un peu de malice ». « Le gentil Gabriel », ainsi nommerons-nous donc ce jeune artiste qui fait avec modestie, amour et gaité, son labeur utile et charmant, sous l'égide des vieux dominotiers ses maîtres, dont il est, « à l'enseigne du Sansonnet », le très sympathique successeur. LÉON CHANCEREL.

Page 11

OTHON FRIESZ Autour de fidèles images, découpons en passe-partout la grisaille des mots de circonstance. C'est tout ce que nous pouvons faire pour un art sans littérature et qui s'impose de lui-même à la ferveur, à la méditation. Puisqu'il faut rompre le silence, tâchons d'imiter ce Normand, ce peintre qui, d'instinct, marche droit à l'essentiel. Ne nous attardons pas à conter sa jeunesse, ses débuts à l'école du Havre sous la direction du bon Lullier, son court passage dans l'atelier de Bonnat, sa fuite vers le Louvre et vers la rue Laffitte, vers la nature et la vie. Disons bien vite que Friesz a senti «la médiocrité de l'émotion directe» — c'est lui-même qui parle ainsi — et, par surcroît la vanité de la théorie préconçue. Entre les fauves et les cubistes, nullement «pris au piège» mais ayant découvert l'équilibre de la maîtrise individuelle, il occupe une place privilégiée. Il est le peintre, soit, le «beau peintre» mais avec moins de laisser-aller, d'empirisme que tant d'autres à qui ce titre fut, à la légère, octroyé. Nous ne voyons de son labeur que les éminents résultats, l'aboutissement dans la plénitude. Il nous fait grâce de ses tentatives, de ses recherches. Peint-il aujourd'hui «comme l'oiseau