Excerpt
First pages of the volume, freely accessible.
Page 1
ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Le Salon d'Automne
M.-P. VERNEUIL
- Planche hors texte:
Magnolia
Par CONDER
NOVEMBRE
1910
---
LABRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LAFOYETTE PARIS
Prix de la Livraison : 2 fr. — Etranger : 2 fr. 50
14e Année, N° 11
Page 2
Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
---
ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 francs
Prix de la Livraison. France : 2 francs. — Etranger : 2 fr. 50
L’Année parue ...
Page 3
Emaux cloisonnés.
M. DE BODINAT
LE SALON D'AUTOMNE
$\mathcal{S} \quad \mathcal{S} \quad \mathcal{S}$
Le Salon d'Automne de 1910 est certes l'une des plus intéressantes expositions qu'il nous ait été donné de visiter depuis quelque temps. La tendance nettement décorative du Salon par lui-même, en même temps que l'Exposition des Arts Décoratifs Bavarois, sont des sujets d'étude propres à nous retenir longuement, et nous y trouverons des enseignements profitables. C'est par les envois des artistes Munichois que nous allons commencer notre visite.
Mais avant de faire celle-ci, une déclaration préalable est nécessaire. Les décorateurs de Munich sont, au Salon d'Automne, les invités des artistes français; et je serais désolé de paraître les traiter, lorsque j'aurai à critiquer leurs envois, sans courtoisie. Un tel sentiment est très loin de moi, d'ailleurs, et c'est de l'œil le plus amical et le plus
Mosaïque.
JULIUS DIEZ
Page 4
Art et Décoration
THÉODOR VEIL
sympathique que je veux étudier cet envoi si important et si intéressant à plus d'un titre.
Mais, malgré mon impartialité absolue, français, c'est au point de vue français que je dois juger ces artistes et leurs œuvres. Et ce qui, au point de vue munichois, doit répondre aux besoins et à l'esthétique bavaroise, peut nous choquer, nous, à notre point de vue personnel et français. Je le dirai donc en toute sincérité.
D'ailleurs, sans parler de la beauté absolue, qui s'impose à tous, comment ne pourrait-on admettre que la compréhension du beau diffère avec les pays et avec les races? C'est pourtant d'une claire logique. Tant que des peuples sont restés peu artistes par eux-mêmes, ils se sont nécessairement contentés d'emprunter à leurs voisins mieux doués leurs arts et leurs goûts esthétiques. Mais leur sens artistique s'éveillant, logiquement ils doivent s'apercevoir que ces arts et ces goûts ne répondent pas absolument aux aspirations artistiques qu'ils sentent naître en eux-mêmes. Ils veulent créer à leur tour, et s'efforcent de créer suivant le génie de leur race. Ils établissent ainsi une compréhension de la beauté qui leur est propre, qui correspond à leur nature intime, à leur manière de vivre et de sentir, à leur âme nationale. Ils s'efforcent ainsi, et on ne saurait assez les en louer, d'établir un art et une esthétique à leur usage particulier.
Il est donc facile de concevoir que, de même que la nature bavaroise n'est pas identique à la nature française, la conception de la beauté n'est pas absolument la même à Munich qu'à Paris. Et c'est ce qui explique que telle œuvre, parfaite dans la première de ces villes, peut ne plaire que médiocrement chez nous. C'est là une question de races, sans considérations autres. L'âme germanique cherche de préférence la force, la robustesse, la richesse un peu lourde; nous préférons, nous latins, l'harmonie, la sveltesse et la grâce.
Me voici maintenant plus à l'aise pour dire sincèrement ce que je pense de l'Exposition des Artistes Munichoises; et je le dirai sans
Page 5
Le Salon d'Automne
Salle de réception.
THÉODOR VEIL
détour. Cette exposition commande avant tout le respect; respect de l'effort considérable accompli; respect de l'honnêteté et de la sincérité artistique; respect aussi de la discipline à laquelle ont su s'astreindre tous ces artistes, travaillant à présenter les résultats des recherches de leur pays. Mais véritablement qu'y trouvons-nous de nouveau; quelle y est la part créatrice des artistes modernes?
Nous concevons, et nous approuvons sans réserve, le désir qu'ont les artistes allemands de créer un style moderne; style qui soit en harmonie parfaite avec la vie actuelle, les besoins, les habitudes de chaque jour dans leur pays. Ce désir, nous le trouvons au commencement de ce siècle, dans la plupart des pays européens. Chaque peuple veut s'exprimer librement, suivant le génie de sa race, et s'efforce de réaliser ses aspirations esthétiques, vagues d'abord, mais qui peu à peu s'affirment et se précisent. Mais c'est en Allemagne sans doute que cet effort est devenu le plus puis- sant et peut être le plus fertile, de par sa généralisation, en même temps que par la bonne et pratique organisation commerciale qui aide à sa réalisation pratique, en même temps qu'à sa diffusion.
Le noble désir de se créer un style national devait séduire cette jeune nation, et les qualités de la race y aidèrent forcément, au point de vue matériel: volonté forte et constante, patience que les échecs ne peuvent rebuter ni lasser. Un tel effort, admirable en soi, commande notre respect, sinon notre admiration au point de vue esthétique. Et si je fais à ce propos de nombreuses et formelles réserves, je dois constater cependant la réussite en certains points; et je me plais à reconnaître que les artistes qui nous présentent leurs œuvres aujourd'hui connaissent bien les matériaux qu'ils emploient; qu'ils savent les choisir beaux en eux-mêmes, bien que les juxtapositions qu'ils en font ne soient pas toujours heureuses; et que si des fautes de
Page 6
Art et Décoration
devons aussi voir, dans leurs travaux, les résultats d'une bonne science technique de mise en œuvre.
Au point de vue esthétique, mes réserves sont plus grandes. L'Allemagne cherche à créer un art qui lui soit propre; mais elle veut aussi se créer un art actuel, nouveau, moderne. Or, que trouvons-nous de moderne ici? En réalité, peu de chose. Je vois la trace d'influences directes et nombreuses: le style Biedermeier — Louis-Philippe, le Second Empire, les styles anglais s'y retrouvent aisément. Et l'impression dominante est celle d'un Louis-Philippe alourdi, enrichi, germanisé. Mais de réellement nouveau et allemand, de bien bavarois moderne, je ne trouve rien, en vérité, et c'est là de l'adaptation bien plus que de la création.
Que les artistes de Munich n'aient pas encore réussi à créer un style, cela est indéniable, et peut-être facilement compris; on ne crée pas ainsi un style spontanément, tout à coup, par l'effet de la seule volonté, celle-ci étant même admirablement puissante. Un style est un aboutissement; c'est la cristallisation de recherches longues et parfois inconscientes; de styles précédents peu à peu modifiés et mis plus en harmonie avec des goûts nouveaux et différents. Un style est l'image de l'esprit d'une époque. Et c'est pourquoi il est souverainement illogique de ne vivre que sur les styles du passé. Ceux-ci sont morts, et répondraient à une civilisation qui est morte. Mais il est parfaitement admissible que l'on prenne un style défini comme point de décomposition et de goût se remarquent, nous part de recherches nouvelles; que conservant
Panneau décoratif.
FRITZ ERLER
Page 7
Le Salon d'Automne
l'esprit des formes, ou moderne celles-ci en les modifiant profondément. Ceci n'est pas une création absolue, sans doute; c'est bien une adaptation plutôt. Une telle façon de comprendre la formation d'un style nouveau peut être défendue cependant.
Mais, où l'esprit reste surpris et confondu, c'est de voir à quel style se sont arrêtés les artistes munichois, lorsqu'ils ont choisi celui auquel ils voulaient renouer leurs recherches nouvelles. Pourquoi le Louis-Philippe?
S'il est une époque mesquine, lourde, sans grâce, c'est bien celle-là! Époque de petit bourgeoisisme à idées étroites, sans aucun sens esthétique, et d'où l'art semble volontairement exclu. En vérité, c'est étrangement choisir une source inspiratrice que de la choisir telle; et c'est singulièrement compromettre les chances de réussite d'un effort, que de le faire naître aussi défavorablement.
Je n'ai pas à discuter ici le choix des munichois; mais bien seulement à étudier quel est l'aboutissement de leurs recherches artistiques. Eh bien, le Louis-Philippe s'y retrouve conservé avec ses défauts, alourdi, aggravé, en quelque sorte; et si nous pouvons considérer quelquefois avec amusement des spécimens anciens de ce style vieillot et mesquin, nous ne pouvons admettre cet esprit dans un style qui se prétend moderne. Lorsque l'on a le choix des sources inspiratrices, il est singulier que l'on s'arrête à la plus détestable; et il faut alors une puissance artistique bien forte pour triompher
FRITZ ERLER
Page 8
Art et Décoration
Salle à manger.
ADALBERT NIEMEYER
de telles difficultés. Les Munichois n'y ont pas réussi, tout au moins à mon goût. Je reconnais l'effort, mais je ne puis en aimer le résultat.
Le Louis-Philippe n'est pas, à Munich, la seule source inspiratrice; les styles anglais se retrouvent fréquemment aussi. On reconnaît souvent l'influence britannique; dans le parti d'arrangement des fenêtres, par exemple, dont plusieurs sont délicieuses, d'ailleurs, et de fort bon goût. Mais aussi, et non dans ce qu'elle a de meilleur, dans bien des meubles, foncés et aux lignes grèles et sèches. Et l'on voit combien les artistes munichois ont peu réussi à s'assimiler des formes provenant de ces sources diverses; car dans une même pièce, on trouve les meubles lourds, massifs, aux lignes molles, voisinant avec d'autres aux formes minces et rigides. La «Chambre à coucher de Madame» en donne un frappant exemple, Influences anglaises et Louis-Philippe se juxtaposent en un ensemble sans cohésion, sans style général, dont aucune idée directrice ne relie les éléments dissemblables et divers.
A mon point de vue, les artistes de Munich sont peu coloristes dans leurs recherches intérieures. Les tonalités qu'ils nous montrent dans le Grand Salon, pris en exemple dans l'ensemble, en sont la preuve; des valeurs trop éloignées accusent la sécheresse des formes: meubles noirs sur fond jaune clair, par exemple; et, par cela même, l'ensemble manque d'unité, d'enveloppe, d'intimité. Le choix des tons, durs et crus, bleu outremer violent, gris cendre, jaune, mauve et violet, souligne et accentue cette impression; je pourrais en citer d'autres exemples. Certes, la recherche des harmonies fortes, puissantes, montées de ton est intéressante; et nos artistes français ne s'y attachent pas suffisamment à mon avis. Mais encore faut-il que ces tons s'harmonisent entre eux, que les valeurs et les couleurs s'opposent sans se choquer, contrastent sans hurler. Un ton fort n'est beau que s'il est beau en soi, et environné de façon harmonieuse. L'important est de bien choisir: preuve de goût.
Les proportions me paraissent aussi souvent en défaut, aussi bien dans la composition des ensembles que dans celle des meubles:
Page 9
Le Salon d'Automne
135
Salon.
PAUL WENZ
rapports malheureux dans la division d'une surface, frise et lambris, par exemple; relations illogique de volumes entre eux, entre la forte masse d'un fauteuil et les pieds grêles qui le supportent.
Mais ce que l'on doit louer, c'est l'admirable organisation dont ont fait preuve les artistes pour composer un tel ensemble, qui semble construit de façon durable et définitive, qui ne sent pas «l'exposition». C'est la collaboration intelligente des commençants et des artistes. Réduits, comme chez nous, à leurs seules ressources, ceux-ci n'auraient certes pu réaliser le bel ensemble qu'ils ont conçu. C'est enfin la forte volonté d'imposer à notre admiration les résultats d'un dur labeur et d'un bel effort artistique. Et c'est aussi en plusieurs points la bonne réalisation d'idées heureuses: les étoffes tissées d'ameublement, d'influence viennoise peut-être, sont fort intéressantes; les meubles d'osier, réussis parfaitement; un peu partout je trouverai des détails à retenir et à louer.
Ce que je désire louer aussi, et en faisant mes vœux les plus sincères pour qu'un aussi noble dessein soit promptement mené à bien, c'est l'émancipation de Munich voulant avoir son style propre. Munich n'est pas Berlin, l'esprit bavarois est bien loin de celui de la Prusse. Toute la raideur, la froideur, la sécheresse qui se dégagent du style de l'Allemagne du Nord, Munich veut le répudier, le fuir. L'artiste munichois veut un art qui lui soit particulier, un style qui lui soit propre. Et en fait, les ameublements que nous voyons ici sont loin, bien loin de ceux dont Berlin s'enorgueillit; nous y trouvons plus de souplesse et plus d'intimité, quoique à mon gré ces qualités ne soient pas encore assez grandes. Par contre, nous trouvons, à Berlin, plus de nouveauté créatrice; un mouvement plus en dehors de l'adaptation d'un style ancien; on pourrait presque dire plus de modernisme. Mais c'est là, à Munich, le commencement d'un effort; peu à peu nous verrons les artistes s'affiner, prendre conscience
Page 10
Art et Décoration
RICHARD RIEMERSCHMID
de leurs devoirs et de leurs droits; leurs œuvres devenir plus inattendues, plus nouvelles, plus en dehors des ressouvenirs et des adaptations trop directes, en même temps que plus souples et plus harmonieuses, et probablement infiniment plus proches de nous, certainement, que celles des artistes berlinois.
L'intérêt de l'Exposition Munichoise est très grand; certaines parties en sont fort réussies. Une telle exposition peut-elle avoir une influence quelconque sur l'art décoratif français? Je n'hésite pas à dire non, et non de façon absolue. Le Bavarois est certes plus proche de nous que le Prussien; mais il demeure Germain cependant. Et jamais notre goût latin ne pourra recevoir une direction quelconque du goût germanique. Nous pourrons y puiser des enseignements peut-être, mais non des inspirations. C'est la question de races. La lourdeur, la brutalité dans les contrastes, la richesse trop ostensible, la crudité des tons ne sauraient répondre à nos goûts, qui réclament la souplesse, la mesure, la grâce et l'harmonie. Nous pouvons admirer sans réserves les qualités de travail, de persévérance et d'organisation; mais les réserves s'imposent dès que les questions esthétiques entrent en jeu. Et au point de vue nouveau, nouveauté de formes, et nouveauté de style; que nous apporte Munich que nous ne connaissions déjà?
C'est pourquoi l'Exposition du Salon d'Automne remportera chez nous un grand et très légitime succès d'estime pour les artistes qui y ont participé et pour leurs œuvres. Mais c'est aussi pourquoi notre mouvement actuel d'art décoratif ne saurait en recevoir aucune direction nouvelle, aucune influence, même légère et fugitive. Comme dit le baron de Pechmann dans la préface du catalogue munichois: «C'est dans l'art appliqué surtout que se manifeste la différence des races». Les Munichois ont leurs qualités propres, leurs qualités de race, nous avons les nôtres. Ils feront un art Bavarois, que je
Page 11
Le Salon d'Automne
RICHARD RIEMERSCHMID
souhaite fort beau; nous ferons, nous, un art Français.
Nous allons maintenant parcourir les salles. Les Munichois ont voulu nous présenter un ensemble complet; nous allons donc voir successivement les différentes pièces formant la demeure d'une famille au moins aisée: salons, boudoir, chambres à coucher, salle de musique et salle à manger; jusqu'à la salle de bains, rien ne manque. Nous devons admirer la science de présentation de cet ensemble, où l'on s'est attaché à donner au visiteur l'impression absolue d'un intérieur habité. Tout a été prévu et réalisé. Et cependant, par le caractère même de l'ensemble, il ne s'en dégage aucun caractère d'intimité. On n'y a pas cette sensation chaude de bien-être que l'on éprouve dans nos intérieurs français. On sent ici que chaque objet a sa place immuable, que l'on ne peut changer sans détruire l'ordonnance raisonnée de la pièce. Nous voulons, nous,
participer plus directement à l'ornementation et à la disposition de nos demeures, sans doute, et, par cela, plus représentatives, par cela même, de notre personnalité propre, et d'une fantaisie moins apprêtée.
Je parlerai peu du portail d'entrée, en marbre, exécuté d'après le dessin de M. Bruno Paul. La matière en est belle; mais l'ordonnance singulièrement triste et froide. M. Bruno Paul semble d'ailleurs ici être plus de Berlin que de Munich, au point de vue artistique.
La première salle de l'ensemble est le vestibule exécuté sur les plans de M. Karl Jaeger. Ici encore il faudrait nous entendre. L'exposition des Artistes Munichois doit nous faire connaître les manifestations modernes de l'art bavarois. Or, qu'y a-t-il de moderne dans ce vestibule revêtu de mosaïques à l'antique? M. Julius Diez, qui est l'auteur des cartons de ces mosaïques, est certes un artiste de valeur, encore que ses œuvres soient empreintes d'une sécheresse un peu rebutante; par quelle étrange fantaisie a-t-il donné un