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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
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Sommaire
- Léon Bakst
- JEAN-LOUIS VAUDOYER
- Les Ciels
- JACQUES RIVIÈRE
- Trois Villas
- V. EICHMULLER
- Planche hors texte
- Danse Juive
- LÉON BAKST
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FÉVRIER
1911
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, RUE LA FAYETTE PARIS
Prix de la livraison : 2 fr. — Étranger : 2 fr. 50
15e Année, N° 2
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Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. VAUDREMER, GRASSET, LUCIEN MAGNE,
JEAN-PAUL LAURENS, ROTY,
LÉONCE BÉNÉDITE, ROGER MARX, DAMPT
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ABONNEMENT ANNUEL
PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 francs
ÉTRANGER . . . 25 francs
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L’Année parue ...
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Léon Bakst
$\mathcal{B} \quad \mathcal{C} \quad \mathcal{D}$
IENTÔT quatre années nous séparent de l’époque où nous vîmes, sur la scène de l’Opéra de Paris, Boris Godounow. Assurément nous fûmes tous enchantés par la musique de Moussorgski, dont le Pelléas de M. Debussy nous avait donné un avant-goût, mais notre joie et notre surprise furent plus nouvelles devant les admirables décors dans lesquels l’œuvre était représentée. Peut-être n’aurions-nous gardé de ce spectacle que la mémoire confuse que l’on garde d’un beau rêve à jamais disparu si nous n’avions eu, à Paris, la bonne fortune de voir revenir parmi nous ces Russes étonnants, musiciens et chanteurs, danseurs, décorateurs et costumiers.
Il n’est que juste de nommer ici M. Serge de Diaghilew, l’organisateur de ces fêtes précieuses. Grâce aux spectacles que, à trois reprises, il nous a montré, quelque chose en France est changé dans l’art de la décoration. Nous n’en voulons pour preuve que la tentative actuelle de M. Rouché au théâtre des Arts et que le reportage innocent d’un journaliste, qui, revenant d’une répétition à l’Opéra, tout récemment, s’écriait : « Les Russes ont détient sur nos décorateurs: ceux-ci emploient des couleurs vives sur des fonds clairs!... » Bientôt la majorité des spectateurs français, docile à l’engouement d’une élite, ne pourra plus supporter la mise en scène telle qu’on la conçoit actuellement encore dans presque tous nos théâtres. On trouvera laids et inutiles ces décors figolés, sans couleur et sans atmosphère, devant lesquels vont et viennent des personnages vêtus d’oripeaux violâtres ou feuille morte. On refusera des enthousiasmer devant ces bosquets de faux-vrai-lierre, devant ces cyprès « stérilisés » et ces fougères « naturalisées » que les décorateurs ont fait trop longtemps surgir des planches poudreuses de nos théâtres. On exigera une illusion tout à la fois plus vague
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l'historique de ces différents essais. Il y a là, comme on dit, un important mouvement qui se dessine; M. Gordon Craig à Londres, M. Mariano Fortuny à Berlin, le Künstler-Théâter à Munich, et, à Moscou, le Théâtre d'Art, en sont les principaux auteurs et les meilleurs témoignages. De ces efforts, certains semblent voués à l'insuccès: comme toujours, dans les débuts d'une réforme, les exagérations surgissent vite; mais, vite aussi, elles échouent, ou demeurent l'obscur plaisir d'un groupe fort restreint, étranger à toute beauté, qui se satisfait de la singularité la plus ridicule.
Aussi ne parlerons-nous que pour mémoire des décorations symboliques en honneur sur certaines scènes bavaroises ou moscovites. Il ne faut voir là que les inventions pesantes d'un pédantisme prétentieux. D'ailleurs, nous ne devons guère en redouter l'influence pour la scène française, et notre littérature dramatique est assez pauvre d'œuvres capables de fournir à ces symbolistes très démodés l'occasion d'exercer leur candide manie.
Costume pour «l'Oiseau d'Or».
et plus durable. On en est encore à Millais et Paul Delaroche : il est grandement temps d'en revenir, par Monticelli et Albert Besnard, à Véronèse et à Tiepolo.
S'il est vrai de dire que nos yeux ont été dessillés par les travaux des décorateurs russes, il n'est pas moins vrai de faire remarquer que ces tentatives novatrices étaient déjà connues et célébrées depuis plusieurs années en Europe. Un intéressant ouvrage de M. Jacques Rouché : L'Art théâtral moderne, paru d'hier, contient
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Les deux principaux éléments de la peinture : couleur et plastique, sont également ceux de la décoration théâtrale. La réussite plastique est chaque jour mise en péril par les défécuosités, hélas inévitables du corps humain. Tous nos chanteurs ne sont point des Galaors, et il n'y a pas que des déesses parmi nos cantatrices. Il faudra donc s'en remettre, quant à l'élément plastique, à la faveur d'un hasard heureux; celui-ci, malheureusement, ne donne pas assez souvent,
à la plus pathétique Philomèle,
la beauté de Phrynè et la grâce parnassienne de Terpsichore.
Nous nous consol'erons peut-être de cette médiocre plastique,
et nous l'oublierons même, si la fête des couleurs consent à nous envirer.
La recherche de la nuance était parvenue à bannir la couleur de nos scènes dites artistiques. Les actes lumineux y étaient d'une fadeur déplorable; les scènes mystérieuses d'une mélancolie qui faisait songer à ces fonds de boîtes à pastels, où la multicolore splendeur de l'aile du papillon n'est plus qu'un terne et sourd mélange. Nos décorateurs agissaient ainsi—et c'est là un imparfait de poli- tesse — dans la crainte constante d'avoir « mauvais goût ». Ils ne voulaient à aucun prix être menacés dans leur royauté du goût; car le goût est une qualité que les Français, comme chacun sait, sont les seuls à posséder. Aussi les plus belles, les plus riches couleurs n'arrivaient-elles devant la rampe qu'anémiées et découragées. Le noir, qui offre d'inépuisables ressources, subissait un complet ostracime. Au contraire, nous avions toute la « gamme » des
Costume pour « l'Oiseau d'Or ».
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Almée de « Schéhérazade ».
lilas, à la fois si pervers et si distingués, les bleus « Nattier », les bleus « pastel » et les « bleus « trianon » : les mille pâleurs élégantes qui désignent si obstinément, sur les boîtes de dragées, que « cela se passe au dix-huitième siècle ». Mais les Russes surviennent, et, barbares ingénus, déchirent ces molles et insupportables écharpes. Leur vif amour de la couleur vive ressemble à celui qui fait que les enfants se jettent avec transport sur les jouets les plus éclatants. Les Russes n'hésitent point à enduire une toile de fond d'un cadmium pur, et c'est une volupté pour eux de faire descendre des cintres une draperie couverte d'un vert-veronèse étincelant.
Que l'on nous permette de relater ici une petite aventure dont nous fûmes le témoin. C'était à la « première » de la série des ballets que les Russes donnèrent en 1909, au Châtelet. On représentait d'abord le Pavillon d'Armide, dont le décor et les costumes étaient l'œuvre de M. Alexandre Benois. On nous montrait un dix-septième siècle de fantaisie. Les couleurs étaient pompeuses et violentes: des vermillons, des jaunes d'or, des noirs profonds, veloutés et chauds. La majorité de ce public parisien criait au mauvais goût ; il n'était pas rassuré. Et le Prince Igor, qui terminait ce spectacle, et où M. Roerich avait répandu d'innombrables merveilles sous des ors amortis, ne dissipa pas son inquiète ironie. Mais, dans les entr'actes, des peintres et les trois douzaines « d'amateurs indépendants » qui précèdent un snobisme à Paris, se laissèrent aller à leur joie, à leur enthousiasme. Cette joie et cet enthousiasme, des couloirs de l'orchestre, gagna les loges et les balcons. On pressentit qu'il ne fallait pas rire d'un spectacle que, le lendemain peut-être, on serait contraint d'admirer, et l'on se résigna à applaudir, sans grande conviction.
Faut-il ajouter que le lendemain la joie illuminait tous ces esprits timorés, et qu'à la représentation suivante l'escouade de la première heure était devenue un bataillon. L'année d'après ce fut une armée.
Ce n'était peut-être point un hors-d'œuvre que de dire tout ceci avant de seulement nom-
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Appartient à l'État.
Décor de "Schérazade".
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étude. M. Bakst est un des principaux artisans de cette renaissance du décor contemporain : parler de ce décor, c'était donc parler de lui.
Les représentations des Ballets Russes nous ont appris les noms, parmi d'autres, de quatre artistes : MM. Roerich, Golovine, Benois et Bakst. Les deux premiers, plus purement russes, nous ont montré les paysages de leurs pays : M. Roerich le steppe désolé, M. Golovine les forêts fantastiques de la légende. M. Benois a subi des influences occidentales et son art consiste à créer d'après les créations d'époques antérieures ; il peut faire penser à l'Aubrey Beardsley de Sous la colline ou à l'Henri de Régnier de la Canne de jaspe. Quant à M. Bakst, il a voluptueusement cédé aux multiples prestiges de l'Orient.
M. Léon Bakst, avant d'être le somptueux coloriste d'aujourd'hui, fut un des principaux artisans, vers 1890, du mouvement qui eut lieu en Russie en faveur
mer M. Bakst, dont l'œuvre est le sujet de cette du dessin pur. Les maîtres dont on se récla-
Costume du prince Hindou pour « l'Oiseau d'Or ».
BAKST
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mait là, étaient Chenavard, Cornélius, Kaulbach. On y prônait le style, la raison dans la conception et dans la conduite de l'idée et l'on peut dire de ces artistes ce que Théophile Gautier disait du maître lyonnais: «Ils écrivent leurs pensées et ne les peignent pas... ». Ceux qui ont vu des œuvres de M. Bakst datant de cette époque assurent qu'elles sont presque incolores et qu'on y peut guère découvrir la personnalité de leur auteur, sinon dans l'invention et le choix du sujet, où se marquait déjà une poésie panthéistique dont tout le fort parfum est aujourd'hui dégagé. Nous ne connaissons, de cette manière, qu'un grand panneau qui figurait au Salon d'Automne en 1908. Il était intitulé Vision antique. La tonalité générale en était d'un bleu de turquoise extrêmement pale ; on y distinguait de hautes statues hiératiques se détachant sur une apparition de cité grecque ou égyptienne.
C'était là une œuvre beaucoup plus littéraire que décorative.
En 1909, la saison russe ne comptait qu'un
Image Description
Figure Caption: Sultane de "Schébérázade".
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seul ballet qui fût l'œuvre de M. Bakst. C'était Cléopâtre, ou M" Pavlova et M" Rubinstein, on s'en souvient, tenaient l'une le rôle de la victime, l'autre celui de la reine d'Egypte.
L'harmonie du décor était bleue et orangée.
toiles découpées qui descendent du cintre jusqu'au sol, à la manière des toiles de fond.
Nous n'avons pas à raconter ici le sujet de Cléopâtre, qui n'est qu'une variante de la célèbre nouvelle de Gautier. Parmi les épisodes les plus réussis de ce divertissement choré-
La scène représentait une grande salle entourée de colonnes bulbeuses à dessins hiéroglyphiques; entre chacune de ces colonnes se dressait la statue colossale d'un dieu coiffé du pschent. Toute cette partie d'architecture était d'une très vive couleur d'orange. Il semblait qu'un soleil éternel se fut incorporé à la pierre et enrayonnât. A travers l'entrecolonne-ment du fond, on apercevait le Nil bleu et sa rive confuse; le sol de la salle était recouvert d'un dallage lapis-la-zuli. Un velum d'un bleu plus clair était attaché aux frises.
On le voit, rien de plus simple. Ni praticables, ni nombreuses coulisses. D'ailleurs, les portants, à vrai dire, n'existent pas dans le décor russe; on les remplace par des
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Musée National de Moscou.
graphique, citons le cortège qui précédait et accompagnait la litière de la reine, d'où l'on sortait celle-ci, enveloppée, comme une momie, dans une série de voiles de la couleur du corail rose et de la plume du ramier; citons aussi l'admirable bacchanale, où les juives aux sombres manteaux étoilés survenaient derrière les jeunes grecques et les Silènes barbus pour se mêler à leurs transports.
M. Bakst possède, entre autres qualités, celle de toujours adapter son talent au sujet qu'il a l'occasion de traiter. Il avait su trouver,