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ART et Décoration
Revue mensuelle d'Art Moderne
Sommaire
- Le Biscuit de Sèvres.
- Thiébault-Sisson.
- Notes sur l'Étain.
- Émile Molinier.
- La Décoration Intérieure et les Travaux Féminins.
- La Tapisserie.
- M.-P. Verneuil.
- L'Art Décoratif en Belgique.
- Octave Maus et Gustave Soulier.
- Nos Concours.
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SEPTEMBRE 1897
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LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS
13, Rue Lafayette Paris
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Art et Décoration
Revue Mensuelle d'Art Moderne
COMITÉ DE DIRECTION :
MM. PUVIS DE CHAVANNES, VAUDREMER, GRASSET,
JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY,
LUCIEN MAGNE.
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Directeur : THIÉBAULT-SISSON
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Concours mensuels
I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers.
II. Chaque concours est annoncé dans la Revue au moins deux mois avant la date fixée pour l’envoi des projets.
III. Ceux-ci devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris, au plus tard, le 25 du mois désigné pour le concours.
IV. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répétés sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent.
V. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité.
VI. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis.
VII. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits.
VIII. Les projets non primés devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais.
IX. Seront exclus les dessins reproduisant des modèles déjà existants. Par contre les idées neuves et originales seront de préférence bien accueillies.
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Art et Décoration
LE BISCUIT DE SÈVRES
L est à la manufacture de Sèvres, au-dessus du musée, sous les combles, un lieu de délices exquis pour les artistes: c'est le musée des modèles. Entre ces rangées symétriques de vieux plâtres, ombrés par le temps d'une poussière qui adoucit leur teinte d'un blanc cru, que d'heures charmantes à passer! C'est un siècle et demi de l'histoire de notre art; et quel siècle! le plus agité, le plus vivant, le plus changeant qui fut jamais.
Ici, toutes les transformations du Louis XV, toute l'audace de ses courbes, tout le délire de ses contorsions. Là, le caprice assagi durant les premières années du Louis XVI, puis le retour à la forme droite, d'abord égayée d'un peu de grâce, enlaidie peu après par l'abus de la monotonie rectiligne, pervertie enfin, sous l'Empire, par une admiration fanatique pour une antiquité mal comprise et maussade. Plus loin, le Louis-Philippe et la Restauration luttent entre eux de mauvais goût, de platitude et de maigreur, l'une toujours fidèle au principe, formulé par Percier, de l'imitation architecturale dans le moindre bibelot de porcelaine, l'autre féru de romantisme et entiché du gothique troubadour. Ailleurs, le Second Empire et les premières années de la République se caractérisent par une profusion de petites machines compliquées, surchargées, à la Carrier-Belleuse, et par une interminable série de ces grands vases ovoïdes dont les larges panses, revêtues de frises peintes, attestaient, en même temps qu'une habileté déplacée, l'ignorance absolue de l'art décoratif tout spécial qui convient à la porcelaine.
Et parmi toutes ces variétés de tasses et de soucoupes, de buires et de jardinières, de cabarets, de surtout de table, de soupières, de vases décoratifs, une série charmante vous attire, et finit par s'imposer, quasi seule, à une attention qu'aucune laideur ne rebutera.
Quelque appauvrie qu'elle soit, en effet, par le pillage raisonné qu'en firent, en 1870, les Prussiens, la collection des modèles authentiques exécutés par nos maitres légers du xviième siècle pour être reproduits en biscuit est une collection unique en son genre. Elle n'existerait pas, qu'il manquerait un chapitre essentiel à l'histoire de notre art; bien des noms tomberaient dans l'oubli, bien des
La fête des grands-parents (xviième siècle).
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gloires même courraient le risque, n'étant faite d'un kaolin de premier choix, et dont la cuisson accentue davantage encore la blancheur. L'artiste qui fournit le modèle, en terre cuite ou en cire, sur lequel on prendra un moule destiné à la production mécanique des objets, reste libre de donner à son œuvre toutes les finesse qu'il lui plaît, puisque la matière ne sera revêtue, ni de l'engobe, ni de la couverte feldspathique dont la porcelaine ordinaire s'habille et qui en empâtent les reliefs. Liberté entière, d'autre part, dans la composition, où le pittoresque peut entrer à haute dose, où la scène, sans inconvénient, peut être à plusieurs personnages, puisque le modèle n'est jamais moulé tout d'une pièce. On divise, en effet, en autant de morceaux qu'il est nécessaire, et l'on réunit après la cuisson ces morceaux dont le répareur effacera ensuite les bavures.
A ces libertés s'opposent un certain nombre d'entraves. De par la matière même dont il est fait, le biscuit se renfermera, de toute nécessité, dans les limites restreintes du bibelot.
plus appuyées que d'œuvres vaines, de tomber après discussion dans une déchéance d'où le plus indulgent des critiques hésiterait à les tirer dans l'avenir.
Les premiers de ces modèles remontent à 1749. La manufacture de Sèvres n'existait pas encore, car sa fondation ne remonte qu'à 1756 ; mais la manufacture de Vincennes, qui l'avait précédée, et qui était aussi, dans une certaine mesure, une manufacture royale — puisque Louis XV la commanditait pour un tiers— avait été fondée en 1740, et elle avait entrepris la fabrication du biscuit dès que son succès s'était affirmé pour le reste. Elle ne produisit pas toutefois le biscuit d'une façon continue. Même en tenant compte du peu de soin qu'apportaient à la conservation de leurs modèles les gens du dernier siècle, même en doublant, par conséquent, ou en triplant le chiffre des sujets antérieurs à 1756 qui figurent dans la collection actuelle, on ne trouverait pas, de 1749 à 1756, plus d'un motif nouveau par année; mais déjà ces motifs se recommandent par une entente parfaite des exigences auxquelles un ouvrage de ce genre doit répondre.
Le biscuit est une matière d'un blanc pur,
Sans se borner, comme les produits du vieux Saxe, aux dimensions exigües de l'objet d'éta-
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Le Biscuit de Sèvres
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gère, il ne dépassera pas, en hauteur, de 28 à 30 centimètres, surtout s'il se réduit à une figure unique et si le motif traité est un nu, — car il s'était contenté, comme on le fait aujourd'hui, de réduire, pour la reproduction en biscuit, les belles œuvres des contemporains, le mal aurait été moins sensible; mais la laideur des œuvres reproduites, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, est sans nom. Certes, on ne peut s'empêcher de rire quand on voit, sous le Premier Empire, les artistes se mettre à la torture pour créer des conceptions aussi fâcheuses que la tasse à bouillon de Marie-Louise, une tasse figurée par un casque orné d'une énorme chenille et que deux Amours enguirlandent de roses. Le motif est d'une intarissable gaieté; mais l'exécution, malgré tout, a de la tenue, tandis que la Jeanne d'Arc et le beau Dunois de Brachard, la première coiffée d'une toque à plumes, le second d'un casque à multiples panaches, sont le comble du grotesque. L'absurdité du harnachement s'y complète d'une exécution prétentieuse autant que lourde. C'est l'ouvrage d'un Joseph Prudhomme en délire.
est indispensable qu'il se garde de singer la statuaire. Les effets de modelé dans les chairs, qui conviennent au marbre, sont interdits, par définition même, au biscuit; car le statuaire achève lui-même son marbre, tandis que le dernier coup, celui qui donne à l'objet son caractère et son véritable aspect artistique, est donné au biscuit par un répareur qui peut être une mazette et qui dénaturera, neuf fois sur dix, le modèle, s'il s'agit d'un nu de dimension.
Ce sont là les règles du genre qu'un peu de bon sens suffit à tracer. On n'y a pas toujours obéi. C'est pitié, dans la collection des modèles de ce siècle, de voir la lamentable série de bustes officiels, de 50 à 60 centimètres de haut, commandés, depuis la Restauration jusqu'à la fin du Second Empire, aux représentants les plus misérables de notre école de sculpture. La tendance a été d'ailleurs manifeste, dès le Premier Empire, à confondre le biscuit avec les autres travaux du sculpteur. Encore, si l'on
Au XVIIIe siècle, au contraire, tout est grâce, esprit et finesse. Non seulement l'art dépensé dans ces compositions, toutes charmantes, est
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autrement raffiné que celui des modèles de ce siècle, mais les sujets traités sont admirablement adaptés à la matière dont ils seront fabriqués.
Les artistes pourtant, au début, sont de simples employés de la manufacture. Ni Falconet, ni Caffiéri, ni Pigalle, qui plus tard ne croiront pas déroger en modelant, pour cette destination spéciale du biscuit, de gracieuses figurines pour cheminées ou pour surtout de table et des statuettes décoratives de grands hommes, n'ont été appelés, dans les commencements, à collaborer à cette brillante éclosion. Ce sont d'obscurs artisans qui ont modelé à Vincennes, d'après les dessus de portes de Boucher, la délicieuse série d'enfants nus qui figure à la fin de cet article ; et le merveilleux surtout de table dont le Président de la République vient de porter en Russie une reproduction est l'œuvre des mêmes anonymes. Là encore, la pensée première n'est pas d'eux. La tradition veut qu'Oudry soit l'auteur de la composition,
Chasse au loup.
OUDRY.
et qu'il en ait dessiné pour la manufacture les motifs. Mais il suffira à nos lecteurs de jeter un coup d'œil sur les reproductions que nous donnons de toutes ces pièces pour se rendre compte que l'exécution des modèles, même avec les indications fournies par un maître, était une entreprise singulièrement périlleuse. Elle a réussi à ceux qui l'ont tentée.
Ce surtout est formé de sept pièces. Dans le motif central, une meute force un cerf. D'un coup de ses solides andouillers, la bête a jeté bas trois sur cinq des limiers qui la serrent de plus près, mais les survivants ne la lâchent pas et, tandis que l'un d'eux, par derrière, lui enfonce ses crocs dans la cuisse, l'autre, encore plus hardi, va s'élançer à sa gorge. L'ensemble est vivant, animé, disposé à ravir et délicieux de couleur. On ne peut s'empêcher, il est vrai, de constater que le cerf est bien petit pour des chiens aussi gros. Suivant la coutume du siècle, on en a pris à son aise avec les indications de la nature. Pour conserver au motif l'élégance dont on s'est fait une loi primordiale, on a supprimé les caractéristiques de la force et accentué de parti-pris la finesse. Il en est résulté moins un cerf qu'un délicieux à peu près de cerf, un pur joujou de la Forêt-Noire en biscuit.
OUDRY.
OUDRY.
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Le Biscuit de Sèvres
Les deux motifs secondaires, la Chasse au loup, la Chasse au sanglier, qui flanquent le motif principal, prêtent moins à la critique au point de vue de l'exactitude dans les formes. Ils ne sont ni moins pittoresques, ni moins heureusement composés.
Mais où le XVIIIe siècle triomphe, où il déborde d'entrain, de vivacité spirituelle et légère, de justesse et de grâce expressive, où sa merveilleuse entente des nécessités décoratives s'affirme, c'est dans les figures détachées qui accompagnent les groupes d'animaux. Voyez l'homme au fusil, le valet de chiens, les deux sonneurs de trompe. Aucun d'eux qui ne se relie directement à l'action, tout en gardant comme pièce séparée son charme propre. Je ne voudrais certainement pas déprécier le surtout récemment exécuté pour la manufacture, sur ce même sujet de la Chasse, par un jeune animalier, M. Gardet, qui, à plusieurs reprises déjà, s'est affirmé à nos Salons annuels comme un maître, mais ses figurines de chasseurs à pied sont bien loin, pour la vérité de l'allure, l'entente du pittoresque et surtout le sens décoratif, des modèles du siècle passé. Les figures montées, l'Amazone et le Piqueur, offrent déjà un intérêt plus vif, la première surtout, dont le cheval, sautant un obstacle, et les chiens, lancés au galop, donnent une animation réelle à la scène.
Surtout Louis XV. — Valet de chiens. OUDRY.
Mais quelles bases étroites pour des motifs aussi compliqués! L'artiste n'eût pas dû perdre de vue que ces objets, destinés à la décoration d'une table, doivent être soustraits à tout heurt provenant des compotiers ou des menus objets de l'entourage. Il eût été, partant, nécessaire d'en élargir la base, à la fois pour les asseoir solidement et pour préserver de tout choc leurs multiples saillies. La reproduction que nous donnons des deux pièces nous fournit une preuve décisive à l'appui de nos réflexions. Quelque récente que soit la fabrication du surtout, des accidents, déjà, s'y sont produits, et l'un des chiens du piqueur a été victime, à la patte, d'une fracture dont les traces sont visibles.
Par contre, l'artiste moderne se relève dans le détail de l'exécution. En ce qui concerne surtout les animaux, il témoigne d'une supériorité éclatante. Il atteint même au style dans ses deux groupes de chiens et dans le Cerf forcé par les chiens qui est le motif central du surtout. Si nous sommes contraint de lui reprocher, dans cette dernière pièce, une erreur analogue à celle des figurines à cheval, s'il est à regretter que les andouillers saillants de l'animal soient destinés à éprouver le même sort que la patte dont nous parlions tout à l'heure,
Surtout Louis XV. — Piqueur et chiens. OUDRY.
il n'en faut pas moins reconnaître que la scène est traitée avec une incomparable vigueur. Elle
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fait preuve, en même temps que d'un savoir étonnant, d'une vérité dans le mouvement et d'une exactitude dans l'observation qui en font un véritable chef d'œuvre. Joignez-y qu'elle est dramatisée à ravir et concentrée avec une superbe vigueur. Par là, elle rachète éloquemment ce qui manque, à d'autres points de vue, à la conception par trop naturaliste de ce siècle.
Ce surtout m'a mené bien loin. J'avais rêvé, dans cette courte étude, d'appeler l'attention sur bien d'autres chose encore. J'aurais voulu conter par le menu, avec tous les développements qu'elle comporte, l'histoire du biscuit au xvième siècle; j'aurais aimé à le montrer, dans la variété infinie de ses sujets, se réglant d'année en année sur la mode, et des pastorales imitées de Boucher passant, avec La Ruë, à ces monographies pittoresques qui s'appellent la Lanterne magique, les Marchandes de poisson, la Marchande de fleurs, les Mangeurs de raisin, la Toilette. Il est interdit, malheureusement, d'insister. Dans l'espace mesuré qui me reste, c'est à peine si j'ai le temps d'esquisser, dans un rapide croquis, la physionomie des phases successives de la fabrication, de mentionner l'hommage rendu par Leriche aux célébrités du théâtre, entre autres à Mlle Contat, qu'il a immortalisée sous la figure de Thalie. L'actualité est la spécialité, d'ailleurs, de Leriche. Il excelle à croquer d'un trait juste, en précises et lestes figurines, tantôt les érangers de passage, comme l'aventurier, par exemple, qui se fit passer à Paris,
pour le Fils du Grand Mogol, tantôt les types de Jocrisses dont s'égaient, à la foire Saint-Laurent, le monde de la Cour et celui de la Ville. Puis, c'est Falconet, c'est Pigalle, avec les délicieux petits nus et les gracieuses figurines d'enfants qu'ils modèlent pour la cheminée des boudoirs; c'est Pajou, avec ses inimitables portraits des Enfants de France, d'une grâce si pénétrante et si fraîche, et surtout avec cette exquise merveille bien connue sous le nom de Marie-Antoinette et le Dauphin (1781).
Rien ne se fait plus, désormais, qu'à l'an-tique. On usera et on abusera du nu à l'avenir. La reine elle-même, dans le petit groupe de Pajou que je viens de mentionner, et que nous reproduisons, n'a-t-elle pas donné l'exemple, que nous trouverions maintenant immo-deste, de se faire représenter demi-nue?
L'amour gai, pimpant, à fleur de peau, si joliment caractérisé, vers 1760, par le Baiser donné et le Baiser rendu, fait place au pastiche banal des camées et des médailles antiques, aux Cupidons allégoriques et rondelets dont Boizot, un délicat pourtant, nous assassine dans son Amour rémoulleur, aiguisant une flèche, dans son interminable série des Amours menacants, dépités, triomphants, même dans un Nid d'Amours ingénument ridicule, et le tout sera encore dépassé aux approches de la Révolution, par le mélange à la mode, un mélange où le pathétique, le sentimental et le patriotique se fondent dans un pathos déclamatoire et navrant.
Surtout de M. Gardet. — Amazone sautant un obstacle.
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Le Biscuit de Sèvres
Si l'on voit par hasard encore de l'esprit, c'est de l'esprit si alambiqué, si apprêté, qu'il alourdit et vulgarise tout ce qu'il touche. Vous faites-vous une idée de l'Insomnie figurée par une jolie femme, rejetant d'une main fébrile les couvertures de son lit pour chercher, sous sa chemise entr'ouverte, la puce importune qui la mord?
De pittoresque plus ombre. Le sentimentalisme courant l'a gâté. Au lieu des piquantes petites scènes où excellait La Rue, on ne voit plus que la transcription aggravée des scènes larmoyantes qui ont fait la fortune de Greuze, des pères paralytiques, des fils et des filles coupables, ou des scènes déjà empreintes de ce civisme et de cette humanitairerie exaltés dont le parallélisme avec les égorgements de la Terreur est d'une observation si curieuse dans l'histoire. A peine, une fois encore, en 1788, trouvera-t-on une composition qui rappelle,
dans le détail, d'aller de pair avec les charmants bibelots d'autrefois.
Le glas de l'ancien régime a sonné. Lugete, Veneres. Ce ne sont plus que triangles égalitaires suspendus par de trop visibles Génies au-dessus de Fraternités drapées chaste-ment. C'est le déclin, c'est la mort du biscuit. En vain Boizot et Clodion s'évertuent à adapter aux idées nouvelles leur talent, ils ne retrouvent plus l'équivalent, le premier de sa Dubarry et de sa Marie-Antoinette, le second de ses bas-reliefs et de ses Nymphes. En dépit du concours apporté par des maîtres, sous le Premier Empire, sous la Restauration, sous la Monarchie de Juillet, à la manufacture royale, rien ne sefera plus désormais que d'odieux. Le second Empire pourtant, malgré l'ignominie des inventions qu'il essaye pour faire neuf, malgré l'extravagance de ses pâtes bronzées ou bleutées,
enrichira la collection des modèles d'une pièce exceptionnelle, magistrale, avec l'Enfant au lévrier (portrait du Prince impérial), de Carpeaux.
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Art et Décoration
Il y a progrès de nos jours. S'il paraît inutile de reproduire, comme on l'a fait, en biscuit, le Guerrier ou la Maternité de Paul Dubois, ou la Vierge au lis, de Delaplanche, on a été, croyons-nous, heureusement inspiré en repro-
duisant ces œuvres charmantes qui s'appellent la Moissonneuse, de Houssin, la Chanson, de Félix Charpentier, la Léda, de Suchetet, la Catherine II, de Deloye, La plaine et le Ruisseau, de Larche. Mais le mieux est encore de recourir à la commande directe.
On me dira, comme on me l'a déjà répondu, que le budget de la manufacture est limité, qu'on arrive tout juste à joindre les deux bouts, et que l'argent, par conséquent, fait défaut pour permettre à la direction, chaque année, de commander une demi-douzaine de modèles. La réponse ne me paraît qu'à demi concluante. Les frais de réduction de statues qui n'ont pas été faites, en vue d'une reproduction, en biscuit, coûtent aussi cher à eux seuls qu'un modèle commandé à un artiste de talent, et, pour le même prix qu'un morceau commandé à des maîtres, on obtiendrait aisément dix morceaux commandés à des jeunes en pleine possession déjà de leur talent, mais dont la notoriété n'est pas faite.
Pour quiconque suit de près les Salons, il est certain qu'on trouverait aisément une trentaine de ces jeunes, capables d'inventer des motifs charmants, pittoresques, traités selon l'esthétique du genre.
On y gagnerait doublement. D'une part, en étendant la production, en variant les modèles, en les imprégnant d'un esprit plus moderne, on augmenterait dans des proportions très sensibles le chiffre de la vente. D'autre part, on répandrait parmi les artistes le goût d'un art moins encombrant, moins inutile, par suite, que celui qui foisonne aux Salons.
Les bons modèles ne leur manqueraient pas pour bien faire. Outre le surtout de Gardet, qui renferme, comme nous l'avons dit, des parties vraiment magistrales, on leur mettrait sous les yeux les morceaux déjà terminés du surtout que la direction des Beaux-Arts commanda, voilà deux ans et demi, à M. Frémiet, et qui constituera pour la manufacture, à l'Exposition de 1900, un attrait exceptionnel. Dans l'atelier du maître, où j'ai vu l'œuvre en train, j'ai pu m'en rendre compte. Comme dans le surtout Louis XV, comme dans le surtout Gardet, le motif traité est la Chasse. Mais cette fois la conception est tout autre. Avec la finesse habituelle de son goût, M. Frémiet l'a variée au possible en y introduisant l'allégorie, en y reproduisant l'image de la chasse à toutes les époques de l'histoire, et sous les climats les plus différents.
La chasse à l'ours, entre autres, est une pure merveille. Campée avec une incomparable noblesse, sur un char de bois aux roues pleines trainé par un attelage de rennes, une Minerve scandinave y préside. C'est en même temps une scène préhistorique de l'érudition la plus consciencieuse et tout un poème de grâce, d'ingéniosité et de délicatesse. Nous aurions voulu pouvoir le reproduire, mais des règlements draconiens s'y opposent. On ne connaîtra par aucune reproduction cette conception délicieuse avant l'Exposition de 1900. Trop heureuse d'avoir à montrer un chef-d'œuvre d'une allure aussi fière, la manufacture tient à garder entière la surprise au public qui verra dans leur ensemble ses travaux. Nous ne saurions lui en faire un crime : nous le regrettons, pour nos lecteurs, amèrement. Jamais l'art si français du biscuit n'aura produit morceau plus achevé dans sa grâce et plus exquis dans sa légère minutie.
THIÉBAULT-SISSON.
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LA DÉCORATION INTÉRIEURE et les Travaux Féminins
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otre but dans ces notes rapides, est surtout d'étudier les ressources principales que peuvent apporter à la décoration des intérieurs les travaux exécutés par la femme à ses heures de loisir.
Ces ressources sont précieuses, et plus que nous ne saurions le dire. Ce sont ces travaux, en effet, qui, exécutés d'après un plan conçu et mûri longuement, peuvent donner à l'aspect de nos demeures un caractère artistique et essentiellement personnel, ce dont les tapis-siers sont incapables, à quelque prix que ce soit.
Ce sont ces travaux surtout qui peuvent largement contribuer à faire entrer chez nous cet art nouveau que l'on réclame tant, que chacun désire, et qui, si difficilement, remplace les décorations surannées dont le commerce nous a trop longtemps abreuvés; et il nous faut, dès lors, substituer de nouvelles œuvres à ces antiquités, qui soient plus en harmonie avec nos goûts, notre époque et nos besoins.
On voit par là quelle énorme portée morale peut avoir sur l'avenir artistique de notre époque cette collaboration féminine.
Qui, plus que la femme, est à même de favoriser et d'accomplir cette évolution? N'est-ce pas à elle que revient le soin d'orner nos demeures? C'est donc elle qui, par ces travaux d'un goût nouveau et tout moderne, introduira chez nous cet élément qui va rajeunir et revivifier l'arrangement intérieur et la décoration de nos appartements. Ce sera le point de départ, le début. Peu à peu viendront des réformes plus importantes qui porteront le renouveau parmi les éléments essentiels de notre ameublement.
De nombreuses tentatives sont faites; mais, sinon stériles, du moins restent-elles peu étendues, le prix élevé de ces œuvres uniques étant hors des ressources de la plupart.
Mais, au lieu d'une réforme radicale presque toujours impossible, pourquoi ne pas préparer peu à peu celle-ci? Les travaux féminins