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ART et Décoration Revue mensuelle d'Art Moderne --- Sommaire - Jean Charles Cazin, Léonce Benedite. - La Sculpture Décorative aux Nouvelles Galeries du Muséum. Paul Vitry. - Nos Concours, B. Grasset. - Concours pour un berceau. L. Magné. - Planche hors texte : Le Départ. J.-C. Cazin. --- DÉCEMBRE 1897 --- LIBRAIRIE CENTRALE DES BEAUX ARTS 13, RUE LA FAYETTE PARIS Prix de la Livraison : 2 fr. N° 12

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Art et Décoration Revue Mensuelle d'Art Moderne COMITÉ DE DIRECTION : MM. PUVIS DE CHAVANNES, VAUDREMER, GRASSET, JEAN-PAUL LAURENS, CAZIN, L.O. MERSON, FRÉMIET, ROTY LUCIEN MAGNE. --- Directeur : THIÉBAULT-SISSON --- Abonnement Annuel : PARIS & DÉPARTEMENTS . . . . . . . . . . . . . . . 20 fr. ÉTRANGER . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 fr. Prix de la Livraison : 2 francs L’Année parue . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24 francs --- Concours mensuels I. La Revue « Art et Décoration » ouvre, chaque mois, un concours d’Art décoratif entre tous ses lecteurs français ou étrangers. II. Chaque concours est annoncé dans la Revue au moins deux mois avant la date fixée pour l’envoi des projets. III. Ceux-ci devront parvenir affranchis à la « Librairie centrale des Beaux-Arts », 13, rue Lafayette, Paris, au plus tard, le 25 du mois désigné pour le concours. IV. Ils ne seront pas signés, mais porteront un pseudonyme ou un signe quelconque, répétés sur une enveloppe fermée contenant le nom et l’adresse du concurrent. V. Le nombre d’envois pour un même concurrent n’est pas limité. VI. Des prix en argent seront décernés pour chaque concours. Le jury se réserve cependant le droit de supprimer ceux-ci en partie ou en totalité au cas d’insuffisance notoire des projets soumis. VII. Les projets primés appartiennent à la Revue et pourront y être reproduits. VIII. Les projets non primés pourront également être reproduits s’ils sont l’objet d’une mention de la part du Jury. Ils devront être réclamés dans la semaine suivant la publication du jugement dans la Revue. Les demandes d’envoi par la poste devront contenir un affranchissement suffisant pour en couvrir les frais. IX. Seront exclus les dessins reproduisant des modèles déjà existants. Par contre les idées neuves et originales seront de préférence bien accueillies.

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Art et Décoration JEAN-CHARLES CAZIN De taille moyenne, le port fier, la tête haute dressée sur des épaules carrées, les mains petites mais robustes, M. J.-C. Cazin offre dans sa physionomie un singulier mélange de force physique et de facultés morales, de matérialité et de rêve, de vie puissante, active et vigoureuse et de développement intellectuel et imaginatif. Le visage précise encore cette impression contradictoire. Les traits colorés, fortement accentués, avec un certain caractère de sensualité à la partie inférieure, sont couronnés par un large front d'être songeur et compréhensif qu'encadre une abondante chevelure rejetée derrière les oreilles, et par deux yeux bleus, à fleur de tête, vifs et mobiles, tendres et mystérieux qui regardent en dedans, si clairs pourtant, qu'ils semblent absorber toutes les images extérieures. C'est quelque chose comme la figure sympathique d'un faune bienveillant et contemplatif. Ce portrait de l'homme physique semble être la représentation exacte de l'homme moral et donner l'explication de ce talent complexe et personnel, fait de nature et d'art, de culture et d'instinct, de spontanéité et de réflexion, c'est-à-dire de facultés observatrices et créatrices, riches, vivaces, diverses et comme opposées, disciplinées et accordées, en même temps, par un esprit sain et parfaitement équilibré. C'est seulement en 1876 que M. Cazin fit son apparition comme artiste. Il avait bien, il est vrai, exposé antérieurement, en 1865 et 1866, et même obtenu les honneurs de la proscription au fameux Salon de 1863. Mais ce n'est que dix ans après qu'il prit véritablement contact avec le public, gardant ainsi un long silence recueilli, par une sorte de pudeur de laisser surprendre les tâtonnements et les hésitations de ses débuts, dans la conscience d'un esprit fort et mesuré qui ne se sent pas définitivement formé et se réserve avec sagesse, sûr de lui et de l'avenir. C'est ainsi que s'était également présenté, dix ans plus tôt, dans la plénitude de son épanouissement, un autre grand songeur à la famille duquel se rattache M. Cazin, M. Puvis de Chavannes. En 1876, M. Cazin avait alors trente-cinq ans (1); c'était un homme dans toute la force de l'âge et la maturité du talent. Jusqu'à ce jour son temps avait été bien employé : les années s'étaient écoulées, remplies par de fortes études tant de culture intellectuelle que de recherches professionnelles, successivement élève, professeur, conservateur de Musée, potier en Angleterre, peintre en Hollande, en Flandre, en Italie, un peu partout, vivant sans cesse dans la solitude éloquente des spectacles éternellement émouvants qu'offre la Nature dans ses aspects les plus grandioses comme les plus familiers, hôte assidu des Musées, accumulant (1) Il est né en 1841, à Samer (Pas-de-Calais.) Frise Décorative.

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Art et Décoration une abondante et précieuse réserve de contemplations, d'observations, d'images, des souvenirs, qui s'avivaient dans l'étude attentive, réfléchie et passionnée des maîtres, comme nos idées se précisent et se développent dans un entretien avec de vieux amis. A ce Salon de 1876, M. Cazin exposait le Chantier, suivi immédiatement de la Fuite en Egypte (1875), le Voyage de Tobie (1878), le Départ (1879), Ismaël, Tobie (1880), Souvenir de fête 1881, Judith, Agaret Ismaël (1883), précipitant pendant cette première période de sept ans, presque tous ses grands ouvrages historiques. L'impression immédiate que produisirent ses premiers ouvrages fut une vive surprise. Ce fut un véritable étonnement devant ces peintures qui apportaient brusquement quelque chose d'inattendu, d'inédit, une présentation imprévue de la composition, des notes d'une saveur singulière dans les harmonies, une vision comme rajeunie de la nature et une émotion communicative dans le sujet. On y trouvait, on ne pouvait bien dire quoi de troublant qui déconcertait les habitudes reçues. Ce fut le lieu, comme on pense, de nombreuses et vives querelles. Le procédé lui-même fut mis en discussion et, comme c'est toujours sur les petits côtés que s'attardent les débats, ce fut à sa technique qu'on s'attacha le plus. On expliqua, on critiqua, on admira, suivant les partis; on fit même courir, à ce propos, d'étranges légendes : M. Cazin ne peignait jamais que verrouillé à double tour, veillant jalousement à ce qu'on ne le surprit point dans l'exécution de quelque toile, l'œil aux aguets, ombrageux, inquiet, fuyant d'un pays aussitôt qu'un confrère apparaissait. Sa technique, à vrai dire, n'était ni si compliquée, ni si dissimulée. Les catalogues avouaient avec simplicité et candeur: peinture à la cire; cire et pastel; gouache, cire et pas tel... lorsque abandonnant parfois l'huile proprement dite qui était, pourtant, d'usage dans la plupart de ses tableaux, il essayait d'obtenir un aspect de matité et de fraicheur délicate en employant tour à tour et en mêlant des procédés connus. Combien d'autres ne s'en étaient-ils point servis de la même façon? On attribua aux sortilèges du métier le charme qui était produit uniquement par la séduction de l'art. On s'accoutuma, d'ailleurs, bien vite à l'étrangeté comme exotique de cette peinture qui semblait avoir pris, pendant le séjour de l'auteur en Angleterre, quelque grâce et quelque saveur britanniques, et depuis ce Salon de 1876, le public n'a cessé de suivre régulièrement, avec une admiration sympathique, l'œuvre riche, vivante, profondément poétique et humaine, de ce peintre vibrant à toutes les émotions de la vie intérieure et à tous les accords des grandes harmonies du dehors. Une lacune de quatre années se produit dans ses envois aux Salons entre 1883 et 1888. M. Cazin, de nouveau, semble se recueillir sur lui-même, se défier du succès, craindre de se dépenser trop vite, fuir les influences néfastes du milieu professionnel, pour se ressaisir entièrement, se retrouver dans le cercle étroit de ses propres sensations et dans la confidence familière des maîtres. Il voyage en Flandre, en Hollande, et surtout en Italie, en Toscane, où il boit longuement, ardemment, le charme austère et pacifiant de cette nature et de cet art qui nous pénètre par le même carac-

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Jean-Charles Cazin 163 tère d'élégance fière, de distinction rare, de tendresse sérieuse, de pureté ascétique; il s'arrêta longtemps à Pise, subissant la séduction mélancolique, en plein pays méridional, de ce ciel gris et pluvieux et l'attrait puissant des grands souvenirs du passé. Cette lacune créa-t-elle une ligne de démarcation dans son œuvre? Les peintures postérieures à cette date reçurent-elles de cette trempe nouvelle, après une série de manifestations éclatantes, quelques traces de modifications soit dans l'inspiration, soit dans la conception, soit dans l'exécution de ses sujets? Ce n'est plus guère facile à établir, à distance, aujourd'hui que toutes ces œuvres, éparpillées dans les deux mondes, ne peuvent plus être rapprochées dans un examen comparatif. On pourrait, toutefois, constater sans conclure, que c'est à la première période de ses envois qu'appartiennent presque exclusivement ses compositions de caractère historique, tandis qu'à partir de 1888 les paysages forment comme le fonds de ses expositions; en même temps, que ses tableaux de figures, moins nombreux, quittent le domaine de l'histoire et de la légende, pour entrer dans l'expression de sentiments d'une acuité plus moderne, et traduire des aspects encore plus généraux de l'humanité. C'est l'époque de la Journée faite, des Voyageurs, etc. Si l'on se place au point de vue des vieilles classifications officielles, d'après le simple énoncé de ses tableaux, M. Cazin eût donc été parqué dans les deux genres de l'histoire et du paysage. Mais il y a longtemps que l'on ne tient plus compte de ces délimitations puériles. La vérité est qu'il est bien difficile à certains esprits généraux et indépendants, qui regardent et qui pensent, de se créer une vision exclusive des choses, de faire abstraction du milieu dans lequel nous vivons, dont nous subissons l'influence et auquel nous prêtons l'illusion de nos sensations et de nos sentiments. Aussi, chez M. Cazin, la nature joue-t-elle toujours un rôle important dans ses tableaux de figures; de même l'homme, présent ou absent, vient-il souvent animer ou émouvoir les représentations du grand décor dans lequel s'agitent sa turbulence éphémère et son orgueilleuse humilité. Son charme le plus intense ne vient-il point, d'ailleurs, avant tout, du paysage? Dans les tableaux de figures, qui marquent ses débuts, c'est par ce moyen qu'il agit le plus vivement sur notre imagination. C'est par la nature qu'il nous fait entrer plus profondément dans le cœur de l'homme; il l'appelle constamment à son aide, pour développer, dans une savante harmonie qui accompagne, souligne et prolonge le motif principal, les sentiments sous l'inspiration desquels est conçu son tableau. C'est que le milieu dans lequel se présente la scène qu'il veut fixer produit, dans la réalité, sur lui-même, la commotion évocatrice qu'elle produit sur nous dans son œuvre. Ne nous

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Art et Décoration semble-t-il point à voir la silhouette mélanco- lique des ces remparts sans combattants, sous l'angoisse d'un ciel du soir bas et fermé, que ce soit bien là la ville menacée et affligée, d'où doit sortir, dans ses habits de fête, la belle juive libératrice, Judith, dernier espoir du peuple hébreu! Ne semble-t-il pas, à mesurer l'étendue solennelle de ces dunes arides et interminables, dont les ondulations fauves ne sont rompues que par la tache sombre des genêts, des pins et des genévriers, que ce soit bien là le désert infranchissable où devaient se presser, dans un élan d'amour et de détresse, Ismaël enfant et sa mère exilée? C'est là, dans la limpidité de cette nuit sereine, au milieu de cette solitude apaisante, non loin de ce pauvre chaume endormi, c'est là que dut s'assoupir, d'un sommeil bienfaisant, à la première étape de leur fuite en Égypte, l'âme candide et simple des divins proscrits. Et n'est-ce point, ici, du seuil de cette humble demeure, avec son avant-cour étroite et son modeste pigeonnier, à la clarté propice des premières étoiles, que la famille du charpentier prit, en hâte, le chemin de l'exil? L'esprit nourri de visions contenues, de songes lentement amassés, de sujets de prédilection qui se représentent de temps à autre à la mémoire et se précisent chaque jour incon- sciemment, tenu par le travail et la méditation dans un état d'exaltation continue, il suffit de l'impression subite, inattendue d'un coin de nature, à une heure spéciale, dans de certaines conditions, pour émouvoir vivement son cerveau créateur et faire surgir aussitôt une de ces images préférées, l'évoquer avec une intensité si rare dans ce milieu sympathique que la scène s'y trouve comme liée et qu'il nous persuade qu'elle n'a pas pu se présenter autrement. Dans cette voie de résurrection de l'histoire ou de la légende, M. Cazin trouva deux incomparables initiateurs : Poussin et Rembrandt. Ses longues contemplations dans les salles du Louvre ne furent point perdues. Il y avait longuement observé, dans le premier, ce mâle et fier génie, aux joies graves, à la grâce austère, au charme sérieux de mélancolie et de tendresse virile, aux sobres et profondes harmonies, aux formes simples et expressives, aux gestes naturels et rythmés, intelligence robuste, contenue, mesurée, douée d'une telle puissance compréhensive que nul, peut-être, malgré la fausse éducation classique de son temps, n'a exprimé plus fortement la grandeur patriarcale des scènes de l'Ancien Testament et ne s'est rapproché autant du rêve antique. Ils l'avaient bien compris déjà, ses illustres devanciers Delacroix qui le jugeait si hautement, comme « un des novateurs les plus hardis que présente l'histoire de la peinture », Millet, dont les lettres du Poussin étaient une des lectures favorites, et M. Puvis de Chavannes et Delaunay, et tous les vrais artistes qui ont voulu tenter chez nous l'étude des sujets religieux. M. Cazin ne s'est-il point arrêté souvent devant ces notes apaisées de l'Automne, à cette heure sans lumière que celle qui subsiste après le départ du soleil, en face de ces femmes qui cueillent des fruits dans les arbres aux feuillages d'un ton roux si tendre? N'a-t-il point surpris ce gris rosé des terrains de droite, délicat, atténué comme ceux qui font la séduction de sa palette? N'a-t-il point contemplé avec profit l'Été, dans son harmonie grave et sereine où l'on sent que les figures sont si bien celles du paysage et le ciel celui qui doit envelopper cette scène d'une solennité si calme et si auguste? N'avait-il point compris, avec ce maître puissant et réfléchi, toujours ému par son sujet, l'importance du choix de l'heure, de la collaboration du

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Jean-Charles Cazin 165 ciel, de la communion de la nature, ne lui a-t-il point demandé le secret de la langue expressive de ses harmonies? N'est-ce point à l'école de Poussin que M. Cazin a pris le sens de cet accord intime entre les figures et le paysage et, pour ainsi dire, de cette participation, nécessaire, à l'émotion de la scène, des témoins inanimés qui entourent les acteurs principaux? ment touché par la simple beauté et l'incomparable grandeur des sujets bibliques et évangéliques; mais comme lui, il a voulu puiser à cette source éternellement imagée, expressive et humaine, tout ce qu'on en pouvait extraire de tendresse, de pitié, de sympathie pour tout ce qui souffre dans les êtres et dans les choses. Aussi n'a-t-il point choisi ses sujets dans les Cette poésie subjective, il en avait aussi recueilli l'onde vivifiante à une source encore plus abondante et plus passionnée; il était allé se tremper auprès de l'âme la plus ardente et la plus généreuse, la plus humaine et la plus pénétrée du sens divin qui ait transfiguré dans le rayonnement de sa tendresse, de sa pitié, de son génie bienfaisant de lumière et d'amour, toutes les plus humbles et les plus misérables choses de la vie. Après Rembrandt, M. Cazin a été forte-fastes héroïques du peuple hébreu ni même parmi les grands actes douloureux de la grande tragédie chrétienne. Il a cherché surtout des scènes d'humble détresse, d'angoisse intime d'isolement et d'abandon, que la magie de sa lumière enveloppe comme d'une atmosphère miséricordieuse et consolante. Ici, dans ce paysage désert de dunes accidentées, c'est le groupe désolé d'Agar et d'Ismaël debout, serrés l'un contre l'autre dans l'amère tristesse de leur solitude sans issue; là, c'est la pauvre

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Art et Décoration mère errante et perdue dans le désert farouche qui, assise, derrière un repli de terrain, fixe d'un œil sec, dans une douleur muette, le corps abattu de son fils. Tantôt, c'est le départ de Tobie après les épreuves paternelles et son voyage en Médie, accompagné du beau et céleste jeune homme qui lui sert de guide, au milieu de ce paysage sans ciel, au bord de l'étang où il pêchera le poisson monstrueux, dans cette toile qui a conservé un vague et suave souvenir de fresque florentine. Tantôt c'est Judith, qui n'est plus pour M. Cazin la belle veuve du riche Manassé de Béthulie, mais une sorte de modeste Jeanne hébraïque, moins sûre de ses charmes que de son courage qui, dans la détresse morne de cette ville assiégée et comme promise au vainqueur, part simplement, suivie d'une servante qui adresse un dernier adieu à son fiancé, muette, émue, mais calme, prête à la victoire ou résignée au sacrifice, au milieu des groupes silencieux qui saluent son dévouement. Ou bien encore, c'est le départ précipité et la première halte de la fuite, en Égypte, de ce jeune ménage de pauvres et saints vagabonds qui nous touchent ici, dans les hasards de leur exil, par leur simple humanité. A Rembrandt encore, aux Pèlerins d'Emmaüs au Bon Samaritain du Louvre, il empruntera cet accent populaire, cette candeur ingénue, ce charme intime et familier, cette saveur réaliste, cet accent contemporain qui rajeunissent par le courant de la vie tous ces sujets humbles et touchants traités par les grands décorateurs catholiques d'Italie ou de Flandre, avec d'étranges magnificences, si éloignées des simples récits des Saints Livres. Et à la même heure, le rayonnement de Millet, dans le plein épanouissement de son noble et austère génie, religieusement naturaliste, venait encore agir fortement dans ce sens sur son imagination. Car c'est à Millet, et plus immédiatement à M. Cazin, que remonte l'origine, dans les arts plastiques, de ce mouvement récent d'idéalisme et de religiosité qui déjà, dans la littérature s'était manifesté depuis Victor Hugo et Dickens. D'autres causes, l'évolution naturaliste du roman français qui, prenant ses tableaux dans les actes de la vie populaire, ouvrait à l'art la grande âme anonyme de la foule avec ses turbulences, ses inquiétudes, ses colères et ses douleurs, ses aspirations et ses espoirs; l'influence, profonde chez nous, du roman russe quia exaltéla misère, la souffrance, l'abaissement, avec un accent évangélique tout nouveau, placèrent au premier plan de la sollicitude des écrivains, les humbles, les soufrants, les déshérités, réhabilitant même, les uns par esprit d'antithèse, les autres par préoccupations sociales, d'autres sous l'impulsion d'inquiétudes mystiques, toutes les faiblesses,toutesleslaideurs,touteslesdifforités. A l'imitation de Rembrandt, M. Cazin avait tenté de rajeunir l'interprétation des vieux Étude pour « Judith ».

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Jean-Charles Cazin thèmes de l'histoire sacrée en empruntant ses éléments pittoresques à la vie de son temps, aux accessoires modernes et familiers du paysage de France et du vêtement contemporain. On peut rappeler, en passant, qu'on avait déjà essayé de renouveler ces mêmes motifs par l'adaptation d'éléments pris au décor oriental ; ce fut surtout au moment de la conquête de l'Algérie. Fut-ce la faute de cet exotisme de bazar ou plutôt la faute des artistes qui ne surent pas le comprendre, mais Horace Vernet et sa suite ont été moins heureux que M. Cazin. Cette dernière tentative venait bien à point et son succès coïncidait avec le mouvement de religiosité vague, de mysticisme confus, de néochristianisme troublé, que la lassitude du document, la réaction poétique contre les formules du réalisme et du naturalisme avaient rapidement développé. Toute une école suivit qui s'essaya après M. Cazin en suivant ou plutôt en dénaturant les mêmes procédés, au rajeunissement de ces sujets pieux. On n'a pas oublié les essais plus ou moins aventureux de MM. Skredswig, Blanche, Jean Béraud et autres, et surtout l'effort vraiment artistique de M. Von Uhde, qui reprit certains épisodes de l'iconographie du Christ avec un charme réel de simplicité émue et grave. Si M. Cazin a réussi à nous réconcilier encore une fois avec ces vieilles histoires un peu défraichies, en ravivant l'éclat de leur poésie naturelle, c'est qu'il ne s'amuse pas aux ingéniosités des restitutions archéologiques, pas plus qu'il ne sort de son sujet pour expliquer des mythes ou pour créer des symboles. Il veut simplement être ému et humain. Dans le choix des éléments pittoresques, accessoires indispensables des formes, il n'a su retenir que les principes généraux et essentiels, de manière à donner à ses images l'accent concret de la vie, mais en veillant à retirer soigneusement de ses conceptions tout leur côté particulier et épisodique pour n'en conserver que les aspects éternellement humains. Aussi Agar, dans sa chemise de toile serrée à la taille par une écharpe de laine quelconque ; Judith, un vulgaire cache-nez à carreaux noué autour du cou et agrafant sa mante limousine ; Joseph, en simple compagnon charpentier ; Marie, voilée sous son modeste tartan de petite ouvrière, conservent-ils, malgré l'emploi de ces choses familières et banales qui les rapprochent de nous, leur grand caractère légen- daire et général. Le milieu et les accessoires peuvent être changés d'une façon piquante qui rajeunit le spectacle; l'impression morale, loin d'être modifiée ou diminuée, en est au contraire accrue. Cette émotion large et humaine que M. Cazin nous fait éprouver en éveillant devant nous, comme du fond d'un songe,ces antiques visions des temps obscurs de la légende et des âges primitifs de l'histoire, il nous la fait éprouver

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Art et Décoration avec une non moins vive et persuasive éloquence lorsque, dédaigneux des sujets déterminés, des prétextes consacrés, il a demandé son inspiration aux spectacles coutumiers de la vie de tous les jours. Il n'a plus ici à son aide, dans son travail d'ensorcellement poétique, l'action sûre qu'exerce sur l'imagination le mirage du passé. Et pourtant quels tableaux plus touchants, d'une sérénité plus haute et plus pacifiante, que ces deux scènes de la Journée faite et des Voyageurs? Ici, dans la tendresse grave du soir, sous les dernières lueurs qui meurent, au milieu de ce vaste et plat paysage de plaines et de marécages, une jeune femme, encapuchonnée dans sa jupe, vient chercher son homme, un robuste ouvrier qui a posé ses outils, fixant tous deux, dans une contemplation muette, le petit être que la mère presse sur son sein. Là, c'est dans un coin de pays désert, très nu, très pauvre, au creux d'un pli de terrain barrant la vue de l'horizon, en face d'une barrière de bois, au milieu des buissons et des herbes fauves de la lande, un groupe de jeunes voyageurs qui se lève pour le départ après une courte halte dans une marche qui semble sans fin. La jeune femme noue son écharpe derrière la nuque; l'homme est déjà prêt, sa canne et son ballot à ses pieds. Tous deux contemplent encore, sans rien dire, le frêle enfant que le père tient dans ses bras. Les pauvres pèlerins n'ont pas un lourd bagage et les chemins sont longs et durs. Mais on sent qu'ils ont en eux la vaillance, l'espoir et la résignation des tendresses fortes et durables, et rien n'est plus émouvant dans sa simple et réelle éloquence que ce geste machinal et si expressif du départ dans un sentiment d'union étroite sur l'inconnu des routes et l'incertain de la vie. Si, au point de vue spécialement pittoresque, M. Cazin a voulu rajeunir les Saintes Ecritures en plaçant leurs sujets en plein dans la vie moderne, se servant d'éléments particuliers pour traduire des conceptions d'ordre général, pour les sortir des conventions traditionnelles, les rafraîchir par l'illusion de la chose vécue; lorsqu'il est sorti de l'histoire ou de la légende afin d'exprimer certains aspects de notre vie, procédant en sens inverse, il parvient, tout en conservant à ses personnages les détails de leurs vêtements contemporains les plus vulgaires, à donner à ses sujets l'aspect de scènes qui sont de tous les lieux et de tous les temps, de la vie et de l'humanité. Millet avait procédé de même, mais en opérant par simplification des formes et par élimination de détail inutile et pouvant diminuer et spécialiser l'objet. M. Cazin, tout en se préservant ici encore avec soin du genre et du particulier, a cherché à généraliser le costume moderne, à le placer hors des siècles et des pays, sans le déformer ni le styliser, mais par un choix significatif, des combinaisons un peu exceptionnelles, travestissant, si l'on peut employer ce terme, ses personnages, avec ingéniosité et non sans grandeur. Ainsi, dans la Journée faite, le costume de l'homme : un mouchoir de calicot autour d'une casquette vulgaire, un gilet sur une blouse serrée à la taille et faisant comme une fustanelle de palikare, des houseaux de cuir serrant les jambes; pour la jeune femme : la jupe relevée sur sa tête en forme de mante par une idée si heureuse et si sculpturale; de même dans les Voyageurs, l'habillement assez excentrique du jeune homme, donnent à ces figures un abord sans doute un peu exceptionnel, mais qui n'a rien de choquant ni d'invraisemblable et qui contribue certainement à élever la compréhension du sujet. Bien qu'il soit un homme du Nord, aux songeries profondes et un peu voilées, les conseils de Poussin, sa propre culture littéraire eussent pu, semble-t-il, pousser M. Cazin vers les jardins éternellement fleuris du rêve antique. Ce qui permet d'avancer cette conjecture et de proférer ce regret, c'est qu'à l'austérité du Poussin, à sa philosophie un peu triste ou du moins sérieuse, à la gravité qui accompagne le moindre sourire et, pour tout dire, à sa grâce janséniste, correspondent chez M. Cazin une certaine tendresse voluptueuse, un pâle et mystérieux sourire même dans ses mélancolies les plus tenaces, quelque chose de vaguement doux, de compatissant, de consolant qui répond jusque dans les spectacles les plus désolés, je ne sais quelle atmosphère caressante de volupté tiède et parfois de sensualité discrète. Il n'a guère, pourtant, composé comme sujets antiques qu'un Théocrite, vieillard songeur assis sur un tronc d'arbre renversé, dans un exquis paysage bucolique de fermes et de meules, sous un ciel opalin et rosé, que vient couronner, sans troubler sa rêverie profonde

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Jean-Charles Cazin et inconsciente, une figure allégorique sérieuse et attendrie, d'une grâce toute virgilienne. Mais cette sensualité délicate se manifeste spécialement dans un certain nombre de paysages animés de nudités. Ce sont des scènes de bain au milieu de très simples paysages : un coin de rivière calme traversant des landes ondulées ou bordant un faubourg de petite ville dont les maisons, à demi cachées sous les feuillages, ferment l'horizon à l'autre bord. De jeunes femmes aux formes amples, aux lignes harmonieuses, aux belles chairs blondes, s'ébattent dans l'eau agitée, s'essuient ou se rhabillent en des attitudes naturelles mais d'une élégance simple et sculpturale. Ce n'est point, pourtant, ni Diane ni Artémis, ni les Naiades ni les Nymphes, ni Suzanne ni aucune autre des célébrités de la Fable ou de l'Histoire sainte, mais tout bonnement des jeunes femmes d'aujourd'hui, d'hier ou de demain qui vont recevoir d'une servante, (nous pourrions dire une femme de chambre), des petits verres de vin réconfortant portés sur un plateau, ou qu'attend un fin déjeuner servi sur l'herbe, étalé au milieu d'une nappe blanche, au premier plan. Il semble même que M. Cazin ait voulu à dessein, par ces accessoires très précis, éloigner toute équivoque, fuir tout ressouvenir conventionnel qui pût refroidir et abstraire son sujet, pour chercher, au contraire, à exalter, sans souci des héros et des dieux, des lieux et des temps, la sainte et éternelle beauté de la femme. Il y a là comme un air de volupté chaste, grave et sérieuse, quelque chose vraiment de corrégien et d'antique. Dans la première partie de son œuvre, nous avons vu que M. Cazin s'était surtout servi des ressources du paysage comme d'un moyen particulièrement expressif pour développer ses sujets et les imposer à l'imagination. A partir de 1888, après cette absence de quatre années, nous le voyons, au contraire, plus exclusivement préoccupé de traduire le verbe obscur et profond de la Nature en la considérant devant sa propre grandeur et son isolement et non comme compagne, témoin ou décor des agitations humaines. De même que les grands paysagistes hollandais, ses maîtres de prédilection, Van Goyen, Ruysdael, Hobbéma qui, les premiers, avaient découvert la beauté intime de la campagne natale, il n'a point fallu à M. Cazin des spectacles exceptionnels, des sites romantiques, des accidents imprévus, des aspects grandioses et sauvages pour arriver jusqu'à notre âme et la toucher fortement. Comme eux, il ne sort guère de la région favorite où il a installé, pour lui et les siens, son centre d'études et d'observations, dans ce petit royaume de terres en friches, de landes, de dunes, de buissons sauvages, de plages soli- taires, où il trouve concentrées toutes les beautés naturelles qui parlent avec émotion à son cerveau de poète et d'artiste sensitif. Tout