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ART D'AUJOURD'HUI REVUE MENSUELLE JANVIER 1950 - 100 FRANCS N° 6

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L’AFFICHE Reproduite à des milliers d’exemplaires, collée n’importe où, son sort est d’être exposée à toutes les intempéries, décolorée par la pluie, déchirée par le vent, et quelquefois lacérée par les hommes avant de disparaître sous une nouvelle venue. Ceci n’est pas une charade. Notre civilisation, a-t-on dit, est la civilisation de l’image. La vitesse croissante permise par le progrès, devenant un impératif vital, l’homme moderne ne lit plus. Il parcourt ses journaux et ne connaît plus que l’illustration. Qui me contredira ? Pas le « lecteur » (?) de cette revue ou le cliché (ceci soit dit sans amertume), à la meilleure part... Ainsi, l’Affiche tend à être à notre époque, toute distance respectée, ce que la statuaire fut à l’antiquité et au moyen-âge. Ce qui n’est peut-être pas à notre honneur... mais la vérité est notre seul souci. Si l’Affiche ne compte pas encore de nombreux chefs-d’œuvre à son actif, cela ne l’empêche pas d’être un art... au sens même où on l’entend de la médecine. Comme celle de la médecine, sa tâche est des plus ardues. Mais elle n’en ignore aucune des difficultés et met tous les atouts dans son jeu... quand elle ne triche pas ! La passion et l’ingéniosité qu’elle inspire, tiennent sans doute à la multiplicité et à la diversité des problèmes qu’elle propose à la sagacité de ses techniciens. --- VILLEMOT Villemot NATHAN J B

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PHILIPS SAVIGNAC Guy GEORGET --- Son but, comme souvent celui du médecin, est au premier chef psychologique. Il s'agit d'attirer le regard le plus distrait par l'éclat et la violence de la tache de couleur, de forcer l'attention la plus indifférente par l'effet de surprise ou de curiosité, d'incruster dans la mémoire la plus rétive un nom encore inconnu, par la devise ou le slogan, de mettre en branle, s'il le faut, le souci de l'intérêt ou de l'économie, de provoquer même, au besoin, les ressorts les plus secrets de la vanité humaine. Sa fin peut être aussi bien commerciale ou idéologique qu'humanitaire. Elle est ce qu'on la veut, ce qu'on la fait. Elle est ignoble ou sublime. Elle appartient simultanément ou successivement aux puissances économiques, aux partis ou à la philanthropie, aux plus riches et aux plus faibles ! Comme la langue, elle est la meilleure et la pire des choses. La comparaison ne s'arrête pas là. Comme la médecine utilise la chimie, la physique, la biologie, que sais-je encore ? la publicité a su détourner à son profit, tous les arts, toutes les techniques (typographiques, lithographiques ou de mise en page), toutes les énergies et toutes les inventions. Tous les moyens lui sont bons. La beauté est sa couleur forte. Comme la médecine s'essaie à soulager les déchéances physiques, l'affiche se propose de remédier et de parer à tous les besoins matériels ou moraux des hommes. Si elle n'y parvient pas, elle trouve au moins une justification dans ce qui n'est pour elle qu'une condition facultative : la jouissance oculaire. On l'accuse d'enlaidir nos sites, mais elle est la parure de nos cités modernes. Car elle est l'incarnation la plus vivace et la plus prospère de l'art mural. Parce qu'elle n'a perdu ni le contact quotidien avec le grand public, ni le souci d'efficacité qui est la condition sine qua non de son existence, elle est peut-être une des formes les plus valables de l'Art d'Aujourd'hui... une des plus représentative de notre civilisation. Georges BOUDAILLE --- SAVIGNAC

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FRANCIS PICABIA (EXPOSITION GALERIE DES DEUX ILES - 12-31 DÉC. 49) Francis Picabia est un Christophe Colomb de l'art. Personne n'atteint son « indifférence » philosophique, sa facilité créatrice, son sang-froid d'artisan. Il navigue sans boussole. C'est lui qui a découvert les « îles Concrètes » où les messieurs abstraits se dévorent. Aux confins du monde, au point le plus avancé de notre civilisation effrénée et saugrenue, au bord du grand désert du vide où s'évanouit même l'agaçante girouette de la vanité, il a entendu bourdonner la quenouille d'airain filant avec une furie toujours croissante le fil flambant d'un feu noir et irréel, le fil de l'existence humaine. Dans ces lieux de « mélancolie » moderne il fait la connaissance d'un nu, reculant éfaré devant son image que le miroir lui reflète. Ce nu, secoué de dégoût devant la figure humaine qui lui rappelle une méduse, se retire, trébuchant, dans un fauteuil et agite bras et jambes comme des tentacules. Entêt, il persévère dans ces mouvements. Le non-sens de l'existence l'étrangle. Il agite convulsivement ses tentacules. Veut-il s'agripper au vide, veut-il brosser son dégoût sur une toile ? Le nu se décide pour le dégoût de la peinture, et Picabia s'en réjouit, car il méprise la tragédie. Je fis la connaissance de Francis Picabia lors de sa visite, en 1917, à Zurich. Il venait, en émissaire des dadaistes américains, saluer ses confrères à Zurich. Tristan Tzara et moi, curieux et émus, nous rendîmes à son hôtel. Nous le trouvâmes, diséquant, affairé, un réveil-matin. J'ai dû penser à « l'Anatomie » de Rembrandt qui se trouve au musée d'Amsterdam. On avait quand même fait un bon pas en avant vers l'abs-trait ! Sans pitié il tailladait son réveil-matin jusqu'au ressort qu'il retirait triomphalement. Interrompant pour un court moment sa besogne, il nous salua, et sans tarder, se servant des roues, du ressort, des aiguilles et d'autres parties secrètes de l'horloge, il les estampait sur des feuilles de papier. Il relaît ces empreintes entre elles par des lignes et accompagnait le dessin de phrases d'un esprit rare et éloigné du monde de la stupidité mécanique. Il créait des machines antimécaniques. A cet époque il avait une prédiction sans bornes pour les roues, les vis, les moteurs, les cylindres, les canalisations électriques. Se servant de ces formes il dessinait, il peignait des machines aux secrets inconscients. Il faisait pulluler une flore de ces machines gratuites. « La fille née sans mère », une plaquette de poésie qui nous bouleversait, fut écrite à cette époque-là. Dans ce livre il n'y a plus aucune trace des éponges desséchées de la rhétorique, plus aucune phrase miroitante, plus aucun trompe-l'œil dans un soutien-gorge. Mais Picabia ne joue pas sur une seule corde. Je connais de lui des mélodies qui chantent la blancheur sensible et les mouvements du cygne. Des signes dessinés par un cygne. Des nuages à la voix de mythe se forment, s'amplifient, passent. Parfois le siroco devient un sirococo et Picabia l'approuve. Comment énumérer toutes ses trouvailles, ses découvertes innombrables ? Je lui connais des toiles faites de chalumeaux, de confettis, des toiles pour harems, des toiles pour nains. Il a peint des bouquets d'ailes fanées, des bouquets d'Yeux vides, des bouquets de cœurs tournant à vide, des couples couverts de myosotis, des écorces de baisers. Ses défis et boutades en peinture sont sans nombre. Que Picabia observe des métamorphoses ou qu'il écrit une toile pour répondre à une lettre, toujours ses documents sont des palimpsestes centuples. Picabia est un cas désespéré. Des sa plus tendre jeunesse, il fut atteint par la peinture fureuse. Il peint jour et nuit, à tour de bras et à tour de jam-bes. Il recouvre la nuit la toile qu'il a peinte le jour et le jour la toile qu'il a peinte la nuit. Ses toiles grossissent sans cesse. Le besoin de peindre sans interruption s'explique par un intérêt fanatique, possédée, qui va à l'encontre de son ironie dadaiste. Cet intérêt ne connaît ni la plaisanterie ni cet esprit fin de siècle où le blasphème est de rigueur. C'est l'acte de la création dans lequel il est perdu corps et âme. Ce n'est pas le tableau bien fini et bien encadré qu'il recherche. Contraire à toute vraisemblance, il s'approche de l'acte premier de l'origine, et de l'absolu, et tous les « Jésus Rasta-quovière » ne le sauvent pas. Ascona 1949. Jean ARP. ASPECTS DE L'ART D'AUJOURD'HUI (GALERIE DENISE RENÉ) Une exposition d'ensemble groupant peintres et sculpteurs contemporains, vient de s'ouvrir à la Galerie Denise René. Au nombre des exposants, on relève les noms de Magnelli, Estève, dont on n'a rien vu depuis si longtemps, Lapicque, Vasarely, Mortensen, Cicero Dias, Pillet, Villon, Herbin, Poliakoff, Dewasne, Deyrolle, Piaubert, Fernand Léger, Le Corbusier pour la peinture, Arp, Pevsner, Bloc, Schnabel, Jacobsen, Gilioli, Giacometti pour la sculpture. Nous rendrons compte de cette exposition dans notre prochain numéro. Dès à présent nous avons voulu signaler l'importance de cette confrontation, exceptionnellement étendue, qui doit permettre d'apprécier la variété et peut-être de faire pressentir l'unité profonde des tendances actuelles. J.A. EXPOSITION ART ET ARCHITECTURE PARIS - Porte Mailhot - Juin 1950 Cette exposition due à l'initiative de l'Architecture d'Aujourd'hui, placée sous le haut patronage du Président de la République, est organisée par l'Association pour une Synthèse des Arts Plastiques, dont le Comité est ainsi constitué : Henri MATISSE, Président. LE CORBUSIER et André BLOC, Vice-Présidents. Paul BRETON, Trésorier. Marcel ROUX, Secrétaire Général. Renée DIAMANT-BERGER, Secrétaire. Marie CUTTOLI, Léon DEGAND, Andry Farcy, François LE LIONNAIS, Membres. MONDRIAN M. Michel SEUPHOR nous écrit : Très importante est la question des études pour le losangique 24 ». Ces quatre dessins sont des analyses géométriques faites par Georges Vantorgerloo d'après le tableau de Mondrian. Tels que vous les présentez le lecteur inaverti doit nécessairement penser que Mondrian préparait ses toiles par de laborieuses analyses mathématiques. Il n'en est rien et Georges Vantorgerloo ne me contredira pas : Mondrian n'a jamais fait usage de géométrie ou de chiffres en vue d'aucune de ses œuvres. Les seuls instruments qu'il utilisait sont une règle, une équerre et un ruban de papier blanc sur lequel il faisait, au crayon, des petits traits qui marquaient les distances. Georges Vantorgerloo, très épris de mathématiques comme chacun sait, s'est pendant un certain temps fait un plaisir raffiné de démontrer après-coup la justesse mathématique de ces œuvres dues uniquement à l'intuition de l'artiste. --- BAZAINE A l'occasion de son exposition à la Galerie Maeght j'ai lu avec attention les Notes sur la peinture d'aujourd'hui que Jean Bazaine publiait l'an dernier. J'y ai trouvé une plume bien élevée, un tour d'esprit éminemment français où ne manquent ni le sens critique ni le don de synthèse. Les remarques sur le cubisme, l'impressionnisme, le surrealisme sont d'une frappe aiguë, résultat évident de longues réflexions et d'une profonde pénétration analytique. Mais la confusion n'y manque pas non plus. Ainsi de l'opposition spécieuse entre les termes « abstrait » et « non-figuratif » tout du cru de Bazaine. Des sophismes comme celui de prétendre que « Kandinsky est beaucoup moins abstrait que Brueghel ou Vermeer » sont d'irritantes introductions à des querelles de mois, qui n'auraient pas de fin si on ne tranchaît pas la question une fois pour toutes à l'aide des documents devenus historiques. J'entends les écrits de Kandinsky, de Mondrian, de Van Doesburg, de quelques autres, tous vieux de plus de trente ans. « Abstrait » est le nom donné par ces auteurs à un art tout nouveau qui ne contient plus aucun rappel de la réalité objective, traditionnellement représentée par l'art de peindre, jusques et y compris le cubisme. Et c'est précisément sur cette voie que nous rencontrons aujourd'hui Bazaine lui-même. Ou veut-il, en raison de son aversion pour l'art abstrait, que je lui trouve quand même des attaches avec le monde visuel ? Ce qui étonne de la part d'un médiatif si raffiné c'est que toute inquiétude lui fait défaut. Ces toiles sont de calmes harmonies qui répartissent à chaque décimètre carré une égale joie de peindre, une égale intensité de couleur, une égale continuité de la composition. Tout cela est infiniment aimable, rituellement sobre, pas le moins du monde révoltant — bref, c'est bien là la voie par laquelle un grand nombre de personnes qui aiment la bonne peinture traditionnelle, peuvent être amenées à la compréhension de l'art abstrait. Bazaine écrit que « la peinture n'est pas un moyen d'orner sa vie ou d'en distraire la part du jeu, mais bien de lui donner une forme et un sens. Et ce n'est pas, encore une fois, par la tranquille illusion d'une possession que nous retrouvons cette forme, mais par le sentiment tragique, constant, de son absence ». Je cherche en vain ce sentiment tragique dans les œuvres récentes de Bazaine. Personnellement, cela ne me gêne nullement, car j'aime par dessus tout les reflets en ce monde du calme d'au delà des sommets. Mais Bazaine, dans son livre récent dont il a fait reproduire des extraits significatifs dans le numéro-catalogue de « Derrière le Miroir », formule d'autres exigences. Il prône l'art des primitifs, voudrait par eux retrouver les traces du Sacré, de l'unité homme-dieu. Mais est-il lui-même assez hanté de ce drame ? Ne pourrait-on pas retourner contre ce peintre sincère et sérieux le grief même qu'il porte contre ses contemporains, à savoir qu'il n'est pas assez perdu dans l'énorme présence des choses ? Oui, oui, mon cher Bazaine, la peinture a besoin d'hommes qui se noient ! Michel SEUPHOR.

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SADIE BAZAIN 49