Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS TOME XXII

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BORDEAUX IMPRIMERIES G. GOUNOUILHOU 9-11, RUE GUIRAUDE, 9-11

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L'ART DANS LA VIE CONTEMPORAINE REVUE DES ARTS DÉCORATIFS VINGT-DEUXIÈME ANNÉE 1902 DIRECTEUR : VICTOR CHAMPIER PARIS 14, RUE SAINT-LOUIS-EN-L'ILE, 14 Emil Causé

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L'ART APPLIQUÉ AUX MÉTIERS RÉSUMÉ DU COURS DE M. MAGNE AU CONSERVATOIRE DES ARTS ET MÉTIERS Fig. 10. — Le Style, interprétation moderne des Litanies de la Vierge. Mosaïque à Sainte-Croix de Bordeaux. Vase et décor d'Eillets. --- Le cours d’« Art appliqué aux Métiers » a déjà trois années d’existence, et c’est dans une période de trois ans qu’aura lieu désormais son évolution. La première année embrassera tout le travail artistique des métaux; la deuxième traitera des applications de l’art au travail du bois, aux tissus, à l’impression et à l’illustration du livre; dans la troisième, les études porteront sur la décoration des matériaux tirés du sol, pierre, marbre, porphyre, granit, etc., sur le décor de la terre et du verre. Les quatre premières leçons du cours de cette année comprennent, sous le titre Considérations générales : 1° L’énoncé des connaissances nécessaires à l’artiste ou à l’artisan et qui doivent être la base d’un Enseignement de l’art; 2° Les principes essentiels de composition et spécialement l’étude des oppositions par relief ou couleur, la détermination du décor des objets dans l’espace par la silhouette, du décor des surfaces par le contour; 3° La recherche de la concordance entre la forme et la destination de l’œuvre, et, comme conséquence, l’étude des proportions; 4° La définition du style comme interprétation de la nature à chaque époque, impliquant la nécessité de la création artistique et le néant de l’imitation. ---

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS PREMIÈRE LEÇON : ENSEIGNEMENT DE L'ART L'idée de l'art se confond avec l'idée de perfection dont toute œuvre humaine est capable. L'œuvre parfaite exprime si justement une idée, répond si exactement à une destination, utilise si bien les qualités d'une matière qu'on ne pourrait rien y ajouter, rien en retrancher. Cette perfection peut se manifester par les formes les plus simples : l'art n'est pas le luxe. Elle n'est d'ailleurs le privilège d'aucune profession, et, si l'on peut classer les œuvres suivant l'idée qui les a inspirées, on ne peut classer les arts. L'art, défini par l'idée de perfection, est aussi accessible à la ferronnerie qu'à la peinture, à la sculpture qu'à la céramique : il y a de mauvais tableaux qui ne seront jamais des œuvres d'art, et d'exquises serrures qui ont tous les caractères de la perfection artistique. L'idée de l'art est une idée nécessaire, elle s'est manifestée dès l'origine des sociétés humaines ; à toutes les époques où l'on tenta de la restreindre, elle s'est affirmée plus vivante et plus forte. C'est après la querelle des Iconoclastes que l'art byzantin fut le plus florissant, et la règle étroite de Citeaux n'a pas empêché les peintres-verriers de faire des chefs-d'œuvre dans les églises cisterciennes en dessinant, par la mise en plomb du verre blanc, les ornements les plus délicats. A l'idée de l'art est liée l'idée de la création artistique, résultant de la seule initiative de l'artiste qui conçoit son œuvre dans la plénitude de sa liberté. Cette liberté est-elle compatible avec un enseignement ? Si la conception de l'artiste est libre et libre aussi le choix de la matière, c'est dans cette matière que l'idée prendra forme : l'artiste devra donc en connaître les qualités pour en tirer parti, sinon il n'atteindrait point à la perfection artistique. D'ailleurs, comment naît le décor ? L'homme qui vit dans la nature a autour de lui tous les éléments du décor végétal, animal ou linéaire. A lui de les observer et de les interpréter pour son œuvre suivant les qualités de la matière qu'il a choisie. Si le thème décoratif est emprunté à la nature vivante, l'interprétation artistique devra conserver les caractères de la vie. Ces caractères subsistent dans une œuvre d'imagination telle que le Griffon assyrien, et si le Griffon des frises romaines, œuvre bâtarde comme toutes les œuvres d'imitation, ne nous intéresse pas, c'est que la vie en est absente. La nature, qui nous fournit les éléments de tout décor, obéit à certaines lois dont nous constatons l'existence : ce sont les lois d'évolution des êtres animés dont les organes se modifient durant le cours de la vie ; ce sont les lois de croissance des plantes, fixant pour chaque espèce non seulement les formes des tiges, des feuilles et des fleurs, mais encore la naissance du bourgeon, l'épanouissement du calice ; ce sont encore les lois de formation des cristaux suivant des formes géométriques, pour certains corps qui passent de l'état liquide à l'état solide. Ces lois physiques font partie des connaissances que l'artiste doit nécessairement acquérir et qui peuvent être enseignées. Un seul exemple peut être tiré de l'interprétation, dans l'art français, du bourgeon de fougère (fig. 1) à ses différents états de développement. Nous reconnaissons sa forme dans les crosses épiscopales d'ivoire ou de bronze (fig. 2), dans les crochets qui amortissent les angles des chapiteaux de pierre (fig. 3) ou de marbre, dans les folioles des frises, et l'interprétation varie nécessairement avec la matière. La constitution de cette matière, grenue ou fibreuse, malléable ou cassante, transparente ou opaque, influera évidemment sur l'interprétation décorative d'un même thème. Telle feuille, qui, exécutée en fer, sera suffisamment résistante à des dimensions à peine égales à celles que donne la nature, devra être interprétée en pierre à des épaisseurs qui puissent conserver la cohésion des grains calcaires.

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L'ART APPLIQUE AUX MÉTIERS Ainsi, à la connaissance des lois physiques s’ajoute, pour l’artiste, l’obligation de connaître les propriétés de chaque matière et les méthodes de travail qui lui conviennent. Ces connaissances, l’artiste pourra les acquérir par l’observation directe des phénomènes naturels, mais il les complétera par la tradition, qui fait nécessairement partie d’un enseignement de l’art : sans la tradition, l’artiste s’épuiserait en vains efforts pour résoudre des problèmes déjà résolus. L’étude des œuvres anciennes ne risque point d’entraver son initiative. Au contraire, si cette étude est complète, si elle comprend la recherche du programme auquel l’œuvre a satisfait, si elle la fait revivre dans son milieu, si elle nous la montre comme l’expression des idées ou des mœurs d’un peuple à une époque précise, elle mettra l’artiste en garde contre le danger de l’imitation ; lui fera comprendre que la forme n’a de raison d’être que comme enveloppe d’une ossature dont elle ne peut être isolée et qui, répondant à des besoins ou à des idées d’un autre âge, ne peut, sans anachronisme, s’appliquer aux besoins et aux idées de notre temps. Il n’y a point d’art sans création artistique, et les pastiches les plus habiles ne seront jamais des œuvres d’art. DEUXIÈME LEÇON : PRINCIPES DE COMPOSITION L’art, défini par la perfection et applicable à toutes les œuvres humaines, peut être enseigné, mais les connaissances générales que l’artiste doit acquérir ne porteront leurs fruits que si le raisonnement, le bon sens, intervient constamment dans la création de l’œuvre. Le bon sens nous indique qu’une chose ne brille qu’à condition d’être à côté de choses qui ne brillent pas. Ainsi se justifie la loi des oppositions, sans laquelle il n’y a pas d’œuvre d’art. Cette loi peut être formulée différemment, suivant qu’elle s’applique aux objets dans l’espace ou aux surfaces. Si l’objet est isolé, c’est par l’enveloppe extérieure de ses formes, par la silhouette, qu’il frappe nos regards. C’est par le relief que s’établissent ensuite les relations de ses différentes parties. Si le décor (fig. 4) s’applique à une surface, ce n’est plus la silhouette, mais la projection de la silhouette sur la surface, le contour, qui détermine la forme, et si des tons de valeurs égales risquent de laisser la forme indéterminée, on cerne le contour par un large trait : c’est le serti, usité dans la peinture murale, la mosaïque (fig. 5) ou la tapisserie ; c’est la mise en plombs d’un vitrail dessinant par un trait sombre les figures ou les ornements, et isolant les verres de coloration différente.

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS Pour le décor des surfaces, c'est la couleur et non le relief qui, généralement, réalise l'opposition de valeurs. Parfois, cependant, la surface tire son décor des saillies : c'est le bas-relief, nécessitant une réduction proportionnelle des saillies à l'intérieur du contour qui définit la composition. Le décor des surfaces admet donc certaines conventions qui sont la conséquence nécessaire de la projection, sur une surface plane ou courbe, des objets de l'espace réduits à leur silhouette, et dont l'interprétation suppose une simplification de forme et de modèle, qu'il s'agisse de relief ou de couleur. Le décor des vases grecs fait bien connaître cette méthode de projection des silhouettes sur la surface à décorer : l'artisan qui redessinait par incision dans la terre les lignes principales accusant les mouvements des figures, a parfois commis de maladroites inversions pour le placement des bras et des jambes, inversions qui ont révélé le principe de la méthode. Le bas-relief égyptien procède de même par simplification des formes dans l'enveloppe d'un contour, tantôt saillant, tantôt en creux, obtenu dans ce cas par défoncement de la surface, la profondeur du trait gravé correspondant aux saillies réduites de la sculpture. Les conventions du bas-relief expliquent et justifient l'emploi de la couleur pour distinguer par la variété des tons les nus des draperies, ou rendre visibles certains détails de costume. C'est le principe de la polychromie dans l'art égyptien, dans l'art assyrien et dans l'art grec. La gamme des couleurs est très limitée : elles sont toujours posées à plat, les reliefs de la sculpture donnant seuls les modelés. Fig. 2. — Interprétation moderne d'un bourgeon de fougère. Crosse en cuivre.

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L'ART APPLIQUÉ AUX MÉTIERS Dans l'antiquité, l'usage de la couleur n'était pas restreint au décor des surfaces : la polychromie, soit qu'elle résultât de la coloration des matériaux, soit qu'elle fût obtenue par application d'une couche de peinture sur des matières non colorées, fut générale. Elle était toujours conventionnelle. La raison intervient encore dans la composition artistique pour l'équilibre de l'œuvre à créer, et les lois de stabilité, différemment interprétées suivant les qualités de chaque matière, s'appliquent nécessairement à la décoration des objets ayant un volume, comme les lois de pondération s'appliquent au décor des surfaces. Cela est évident pour la statuaire : suivant le choix du marbre, du bois ou du métal, l'artiste réalisera l'équilibre par des moyens différents, pouvant développer plus ou moins le mouvement de sa figure, augmenter ou diminuer les ajourages, etc. L'équilibre d'un meuble est lié à la constitution fibreuse et aux assemblages du bois : la matière se prête par sa légèreté et sa résistance à des combinaisons de cadres ajoutés qui assurent la rigidité en même temps que la mobilité de l'ouvrage. Pour le décor des surfaces, la pondération, qu'il ne faut pas confondre avec la symétrie, suppose une répartition des éléments du décor sur la surface, de telle sorte qu'il n'y ait point confusion pour le spectateur, et que, tout en demeurant claire, la composition occupe bien la surface à décorer. Là encore interviendra la technique particulière à chaque matière. L'interprétation d'un même thème changera nécessairement, suivant qu'il sera réalisé par la tapisserie ou la céramique. Pour une même matière, pour le verre par exemple, l'interprétation changera suivant que la surface sera éclairée par réflexion comme l'est une mosaïque, ou par transparence comme l'est un vitrail.

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REVUE DES ARTS DECORATIFS Fig. 4. — DÉCOR PAR SILHOUETTE ET OPPOSITION DE RELIEF. Rose de Noël, interprétée pour une crête en plomb. C'est une erreur que de confondre le décor d'une surface avec un tableau qui, pour un point de vue déterminé, employant toutes les ressources de la perspective, tend à donner l'illusion d'un paysage ou d'une scène. Tout autre est le but d'un décor occupant une place dans un monument et devant remplir son office, quelle que soit la position du spectateur. L'harmonie dans le décor des surfaces doit naître de l'opposition des tons francs et du contraste résultant de la valeur de ces tons. Ce n'est point par la décoloration qu'on doit chercher l'harmonie. TROISIÈME LEÇON : LA FORME ET LA DESTINATION DE L'ŒUVRE ÉTUDE DES PROPORTIONS Toute œuvre d'art étant l'expression d'une idée a une destination qui n'est pas nécessairement utilitaire. La destination la plus haute de l'art, c'est assurément l'éducation morale du peuple. N'est-ce pas ainsi qu'au Moyen-Age la religion chrétienne inspirait aux peintres ou aux sculpteurs ces compositions expressives et magnifiques où se développaient, comme les manifestations vivantes de la foi, les mystères et les légendes? N'est-ce pas ainsi que, de nos jours, le sculpteur Rude a symbolisé par une œuvre immortelle la France armée pour la défense de son sol? Si la destination d'un objet mobilier est plus modeste, elle n'est pas moins précise: c'est l'accommodation à l'usage de l'homme qui détermine la hauteur et la largeur d'un siège, l'inclinaison de son dossier, et, suivant les progrès du bien-être, la forme se modifie avec la destination. Si l'on évite pour un meuble les angles vifs, pour une rampe en fer les pointes saillantes qui risqueraient de blesser le corps; si, dans les stalles anciennes provenant de la chapelle du château de Gaillon, les sièges et les dossiers sont décorés en marqueterie de bois aux couleurs variées, les reliefs de la sculpture étant réservés aux dais qui couronnent les stalles ou aux culs-de-lampe placés sous les miséricordes, c'est

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L'ART APPLIQUÉ AUX MÉTIERS Fig. 5. — DÉCOR PAR CONTOUR ET OPPOSITION DE COULEURS. Rose de Noël, interprétée pour une mosaïque de verre.