Page 1

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

REVUE DES ARTS DÉCORATIFS TOME XIX
PARIS IMPRIMERIE GEORGES PETIT 12, RUE GODOT-DE-MAUROI, 12
L'ART DANS LA VIE CONTEMPORAINE REVUE DES ARTS DÉCORATIFS DIX-NEUVIÈME ANNÉE 1899 DIRECTEUR : VICTOR CHAMPIER PARIS SOCIÉTÉ FRANÇAISE D'ÉDITIONS D'ART L. HENRY MAY 9 ET 11, RUE SAINT-BENOIT Emil Causé
LE CASTEL BÉRANGER Hector Guimard Architecte Composition de H. Guimard, pour la couverture de l’album Le Castel Béranger. --- POT À TABAC EN GRÈS COUVERCLE EN BRONZE Parmi les architectes qui, depuis ces dernières années, rompent le plus audacieusement en visière avec les formules routinières et ne craignent pas de risquer quelques tentatives originales dans le décor de nos habitations modernes, il faut citer M. Hector Guimard. A coup sûr, celui-là n’est ni un timide, ni un indécis. Ce n’est pas lui qui transige avec ses convictions ou qui redoute d’effarer le public par la nouveauté de ses vues. Avec la belle confiance de la jeunesse, il marche droit devant lui, d’un pas pressé d’ambitieux ayant des airs d’apôtre, sans prendre garde qu’il piétine dédaigneusement les sacro-saints préjugés et sans s’inquiéter de savoir si les accros vigoureux qu’il donne aux vénérables traditions soulèvent autour de lui des murmures approbatifs ou des éclats de rire... Il a foi en lui. Cela suffit pour savoir oser; et, à travers épines et broussailles, hardiment il trace sa route. Hector Guimard apporte-t-il avec lui, comme il en paraît fermement persuadé, les éléments d’un style nouveau? Ce serait, en vérité, beaucoup dire. Mais qu’il soit un artiste chercheur et bien doué, et que même il possède certains des dons qui font les novateurs, cela est incontestable. Élevé à l’École des Arts décoratifs, sous la forte discipline de M. Génuys et nourri des solides principes chers à M. Vaudremer, il a puisé auprès de ces maîtres les bons exemples d’architecture
REVUE DES ARTS DÉCORATIFS rationaliste que préconisa Viollet-le-Duc et qui, au Moyen-âge, s'affirmèrent dans tant de chefs-d'œuvre. En passant par l'École des Beaux-Arts, il conquit son VUE GÉNÉRALE DU CASTEL BÉRANGER diplôme, sans se laisser distraire par l'appât du prix de Rome. Les restaurations des monuments antiques ne le tentaient point, et son esprit n'était pas fait pour comprendre les beautés abstraites d'une architecture idéale, enseignée comme un exercice de rhétorique. Tout débordant d'une vitalité impétueuse, c'est aux réalités
ENTRÉE PRINCIPALE DU CASTEL BÉRANGER
REVUE DES ARTS DÉCORATIFS terre-à-terre de la vie moderne qu'il bornait son rêve de constructeur. Élever des maisons agréables et commodes, pittoresques d'aspect, amusantes par le détail, VESTIBULE D'ENTRÉE (COTÉ DU GRAND ESCALIER ET CABINE TÉLÉPHONIQUE) sans le moindre souci des ordres classiques, mais répondant clairement à leur destination, avec des formes toujours appropriées aux matériaux employés, aux conditions du terrain, à l'ambiance extérieure, telle fut, dès le début, la grande préoccupation de cet ennemi déclaré des lieux communs. N'être point gêné par les incertitudes de doctrines compliquées et parfois contradictoires, c'est une force
LE CASTEL BÉRANGER ET M. HECTOR GUIMARD souvent ! Avoir toujours présents trois ou quatre principes directeurs, pas davantage, auxquels on reste aveuglément fidèle comme à des articles de foi, quelle utile recette pour écarter d'une âme d'artiste les douloureuses obsessions du doute ! ENCORBELLEMENT D'ANGLE En très peu d'années, M. Hector Guimard se fit une clientèle. Il éleva, dans le quartier d'Auteuil et de Passy, de charmants petits hôtels d'une originalité qui fut remarquée. Ses succès au Salon du Champ-de-Mars, auxquels contribua M. de Baudot, lui valurent une bourse de voyage, et le voici, maintenant, n'ayant guère plus de trente ans, devenu professeur à l'École nationale des Arts décoratifs. L'avenir s'ouvre devant lui plein de promesses. L'ouvrage qu'il vient de publier à
REVUE DES ARTS DÉCORATIFS la librairie Rouam, composé de quatre-vingts planches, qui sont des merveilles de reproduction en couleurs, et qui est intitulé Le Castel Béranger¹, va achever d'attirer définitivement l'attention sur lui. Qu'est-ce donc ce « Castel Béranger »? C'est tout simplement une maison de rapport, construite par Hector Guimard, près de la gare de Passy, au n° 16 de la rue La Fontaine. Mais la singularité de la conception de l'architecte, qui n'a suivi aucune des formules courantes adoptées pour ce genre de maisons, son effort remarquable d'invention dans la disposition et le décor des trente-six appartements qui s'y trouvent aménagés, en un mot la nouveauté et la recherche dont témoignent les moindres détails de cet immeuble, ont paru au directeur de la librairie Rouam, CHEMINÉE DE SALON EN GRÈS FLAMMÉ, EXÉCUTÉE PAR BIGOT (BRONZE ET PANNEAUX DE LAVE ÉMAILLÉE) M. d’Hostingue, offrir un intérêt artistique capable de piquer la curiosité du public, et il a demandé l’autorisation d’en constituer l’album qu’il publie aujourd’hui. Hector Guimard qui, comme tous les architectes, se défie un peu des procédés graphiques pour la traduction de ses œuvres, après quelques hésitations, s’est laissé néanmoins faire une douce violence : il a lui-même présidé à l’exécution des planches en couleurs, et a mis quelque coquetterie à en pousser aussi bien que possible la perfection. Voilà comment est né cet ouvrage où s’affirment, avec une franchise intransigeante, les efforts du jeune architecte pour atteindre quand même à l’originalité et pour trouver, par des combinaisons bizarres de lignes et de couleurs, les éléments d’une esthétique nouvelle. ¹ Le Castel Béranger, œuvre de Hector Guimard, architecte, professeur à l’École nationale des Arts décoratifs, album composé de 80 planches en couleurs, précédé d’une préface de M. G. d’Hostingue (Librairie Rouam, d’Hostingue, directeur, 14, rue du Helder).
LE CASTEL BÉRANGER ET M. HECTOR GUIMARD Disons-le tout de suite : son œuvre va soulever les plus vives critiques et provoquera de violentes résistances. N'est-ce pas le sort commun de toutes les nouveautés en art ? Il faut du temps à la foule pour que ses yeux s'habituent à des formes qui contrastent avec ce qu'elle est accoutumée de voir. Quant aux professionnels, ils sont d'instinct opposés à tout ce qui les dérange de la quiétude de leur besogne journalière et de l'idéal auquel les a attachés l'éducation reçue. Ce sont là des obstacles inévitables et qui se dressent toujours en pareille occurrence. Il s'agit donc, avant tout, quand un artiste apporte avec lui une idée neuve, d'examiner si elle est juste, si elle procède de la logique et principalement si elle arrive au bon moment, c'est-à-dire au milieu de circonstances qui ont préparé le public à la comprendre et à l'accueillir. C'est là le point important. N'est-il pas évident, par exemple, que le style Régence, dont les folies spirituelles n'ont pas grand'chose de commun avec la logique, n'a dû son développement qu'au besoin de réaction contre les sévérités du décor Louis XIV? A l'heure présente, nous sommes arrivés, en art, à la période de la cacophonie, qui correspond assez à l'espèce d'anarchie morale et intellectuelle au milieu de laquelle notre société individualiste contemporaine cherche sa voie. Ne nous étonnons donc pas trop de l'affolement des artistes en quête de formules inédites : il n'est que la conséquence de cette anarchie. Sachons gré, du moins, à ceux qui, dans leurs frénétiques recherches du nouveau, montrent quelque sens commun et un peu de cet esprit de méthode qui trahit la préoccupation d'un plan d'ensemble et d'un programme. Dans son « Castel Béranger », Hector Guimard ne s'est pas borné à appliquer, avec la verve souvent heureuse de ses débuts, les principes qu'il tenait de ses VITRAIL

Dix-neuvième volume annuel. Victor Champier consacre son ouverture au Castel Béranger. Suivent la décoration des escaliers de l'Hôtel de Ville et de l'Opéra-Comique par Luc-Olivier Merson, l'école et le musée de bijouterie de Pforzheim par Antony Valabrègue, l'hôtel Champs-Élysées Palace par Joseph Balmont, et les premiers comptes rendus des préparatifs de l'Exposition universelle de 1900. 450 pages.