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Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

REVUE DES ARTS DÉCORATIFS TOME XXI
BORDEAUX IMPRIMERIES G. GOUNOUILHOU 9-11, RUE GUIRAUDE, 9-11
L'ART DANS LA VIE CONTEMPORAINE REVUE DES ARTS DÉCORATIFS VINGT ET UNIÈME ANNÉE 1901 DIRECTEUR : VICTOR CHAMPIER PARIS 14, RUE SAINT-LOUIS-EN-L'ILE, 14
PORTEFEUILLE DE LA REVUE DES ARTS DÉCORATIFS RENOUVEAU. — Meuble de salle à manger, d'après la clématite sauvage. (GALLÉ, 1900.)
AVANT-PROPOS L'ORIENTATION DE L'ART MODERNE Se proposer de définir l'orientation de l'Art moderne peut paraître une prétention bien osée; c'est d'abord admettre qu'il existe un art moderne, c'est aussi toucher à l'avenir, jeu dangereux où l'on risque, malgré les plus logiques déductions, d'être un jour démenti par les événements. La question est cependant toute d'actualité, à la suite de l'Exposition universelle qui vient de se clore, à la suite du mou-
REVUE DES ARTS DÉCORATIFS vement d'opinion qui est en train de se produire et des nombreux articles critiquant les efforts qui s'y sont manifestés, parus un peu partout. A l'aurore enfin du siècle nouveau, c'est un devoir, malgré les avis d'une sage prudence, de l'aborder dans cette Revue. Sur l'existence d'un art moderne, tous, il me semble, partisans ou adversaires, sont d'accord aujourd'hui. Passons sur ce qu'en disent ses partisans; leurs affirmations enthousiastes peuvent paraître suspectes ou tout au moins empreintes du parti pris résultant du désir assez commun parmi les hommes de voir les choses comme l'on voudrait qu'elles soient, et allons tout de suite à ses adversaires ou à ses plus tièdes amis. Parmi ceux-ci, M. Robert de la Sizeranne pose lui-même la question dans la Revue des Deux-Mondes: « Avons-nous un style moderne? » Et au travers de ses railleries et de ses négations, on trouve pourtant une affirmation quand il s'agit de Gallé, de nos verriers et de nos céramistes; aussi, pourrait-on tout au plus conclure d'après lui que ce style est incomplet. Ce ne serait donc qu'une question de patience et de temps. Ailleurs, M. Hanotaux est net. Pour lui, la décadence est certaine. A ce propos, l'art admirable des Grecs et des Romains, gens malheureusement morts depuis de longues années, étant fort en faveur à l'Institut de France, ne pourrait-on lui demander son opinion sur le Palais des Champs-Élysées? Que pense-t-il de ce monument sorti des doctrines académiques? En attendant, son sentiment sur l'art moderne est très simple: « Il eût fallu, dit-il, vingt ans pour en épuiser le dégoût; c'est fait en une fois, la cause est entendue. » Il est né, il est mort! Prédire l'avenir est un jeu dangereux, ai-je dit tout à l'heure; il l'est d'autant plus que l'on est trop clairement l'ami quand même du passé. Le dégoût chez M. André Hallays, dans les Débats, est de forme moins violente: « le modern style triomphe et meurt aussi à l'Exposition. » Espérons que cette triste fin n'atteindra pas l'auteur d'une chambre à coucher anglaise, puis Alexandre Charpentier, Gallé, l'Union centrale aussi, et quelques autres auxquels sont faits, dans le même article, de véritables éloges. Tout ne serait donc pas complètement perdu en France ni en Angleterre. Dans un autre journal, M. Paul Adam, à propos du « meuble français », tout en gardant ses préférences et son admiration pour la reconstitution des meubles du siècle français — lequel? — admet néanmoins les innovations de Charpentier, Baffier, Carabin et Dampt. Le reproche le plus dur pour l'art moderne est certainement celui-ci: « L'art nouveau manque d'un centre, d'un meuble type; » après tout, l'on peut peut-être arriver à s'entendre.
AVANT-PROPOS Enfin, M. Arsène Alexandre, sans prendre parti dans le débat entre l'excentrique et le banal, préfère spirituellement s'abstenir; mais il semble bien que le décor «os de mouton», de même que le «ver solitaire», étant éloignés de sa vue, un art moderne, purifié, assaini, ne l'aurait pas pour ennemi. J'arrête les citations. Elles n'ont eu pour moi d'autre objet que de montrer la place que tient actuellement l'art moderne dans les préoccupations des écrivains et du public, et, par là, de prouver son existence, si elle était encore contestée. On le loue, le critique ou le raille : donc, il existe; on n'émet pas d'opinion sur le néant. Il est certain que l'effort colossal fait en ces dernières années dans tous les pays, l'émulation établie entre les peuples pour satisfaire à ce besoin de renouveau qui, en art comme ailleurs, se témoigne malgré toutes les entraves, ont abouti, lors de l'Exposition universelle, à la grandiose manifestation que l'on sait, sans idée de bataille, sans entente préalable, mais simplement parce qu'il devait en être ainsi. La question qui se pose aujourd'hui est donc celle-ci : Tous ces efforts, toutes ces tentatives seront-ils sans lendemain? Le seul fait d'avoir choqué quelques regards, à l'avance mal disposés, par des exagérations et des excentricités partielles, est-il suffisant pour laisser croire à un avortement, désiré par quelques-uns, sans doute, mais qui n'est pas dans la logique des choses? Les idées ne meurent pas; elles peuvent s'assagir, se modifier dans les détails pour, ensuite, s'incorporer dans la masse des idées admises, en en chassant quelques-unes au besoin : c'est le moins que l'on puisse espérer pour l'art moderne. Autrement, à quoi reviendrait-on? A la répétition des styles? Mais lequel? Louis XV, Louis XVI, Grec, Romain, Égyptien, Moyen-Age ou Renaissance? La cause est entendue au point de n'y plus pouvoir revenir. La solution serait, d'ailleurs, toute d'attente et ne ferait que retarder, par impuissance avouée, de dix, vingt ou cinquante ans celle que tous les gens clairvoyants jugent inévitable. L'impulsion est donnée : il importe à présent de ne pas la laisser s'affaiblir. Or, si l'art en formation, tout en se gardant jalousement des formules, ne s'impose pas quelques-uns des guides qu'à toutes les époques les styles passés ont observés, s'il n'élague sa floraison des excentricités de la seule et bruyante fantaisie, son avenir pourrait bien être incertain. Sans prendre l'allure dogmatique quelque peu démodée, il est permis de dire que cet art, pour subsister et se développer, devra, comme ses
REVUE DES ARTS DÉCORATIFS ancêtres respectés de l'Antiquité et du Moyen-Age, rester dans les limites d'une logique absolue quant à l'emploi des matériaux et à l'appropriation aux besoins imposés, tout en devenant clairement intéressant, varié et expressif. Pratiquement, l'application de ces peu nombreux principes se réduit, d'ailleurs, à ceci : Ne plus prétendre qu'il faut détruire les édifices et brûler les bibliothèques, c'est-à-dire revenir aux temps primitifs et sauvages, sous le prétexte que l'accumulation des documents est une entrave à l'essor de l'imagination. D'abord, n'est pas sauvage qui veut. D'autre part, l'expérience vient de prouver que cette entrave est des plus relatives; elle n'a généré aucune liberté ni même empêché aucun écart. Le mieux est de le bien connaître, ce passé, et même tous les passés, pour en discerner les principes et s'approprier ce qui doit en être retenu. Le respect des règles de la logique conduira à la modification, dans le sens rationnel, des formes qui ne se construisent pas ou se construisent mal. Lorsque chaque assemblage de bois, de pierre ou de fer aura été prévu et bien établi, combien de meubles dits modernes pourront-ils conserver leurs dispositions, dues uniquement à une fantaisie sans règle ? Appliqué à l'appropriation aux besoins, le même principe de logique réglera avantageusement aussi bien la bonne disposition d'un édifice que celle du plus modeste siège. Pénétrer, par exemple, le secret de la commodité des sièges du xvm^e siècle, et, partant, de la faveur dont ils jouissent auprès du public, n'est pas inutile. Quant au rôle expressif de l'art moderne, il dépendra naturellement aussi bien de l'artiste qui crée, que du milieu dans lequel il évolue; c'est question d'époque : l'essentiel est que l'artiste mérite ce nom, qu'il écarte l'insignifiant et le banal, et qu'il dégage lui-même sa propre personnalité. L'interprétation de la nature est fréquemment conseillée comme la seule source d'une saine invention; le conseil, peu nouveau, d'ailleurs, est excellent : il est né de la juste admiration de l'ornementation des monuments du Moyen-Age et des théories déjà anciennes de Viollet-le-Duc et de Ruprich-Robert. Toutefois, ne faut-il demander à la nature que ce qu'elle peut donner : des détails et non des ensembles; d'une feuille de marronnier, jamais l'on ne fera l'Opéra ni la Cathédrale de Paris, tandis que, dans l'ornementation des édifices, le choix approprié des plantes, des animaux, des figures, apportera le caractère intéressant et captivant pour le regard et la pensée. La combinaison des lignes qui sertissent la forme, leur choix, leur rectitude ou leurs courbures délicates ou robustes, si elles sont créées par de
AVANT-PROPOS véritables artistes, n'en restent pas moins, malgré et peut-être même en raison de l'abstraction de leur langage, le mode d'expression le plus simple d'abord et aussi le plus élevé. Encore, donc, sur ce point, se méfier des idées toutes faites et acceptées sans réflexion suffisante. Dans ces limites peu gênantes, aussi éloignées d'une doctrine étroite que d'une liberté aventureuse et sans guide, l'ART MODERNE, — sans titres, sans épithètes, débarrassé de l'ivraie qui lui nuit, — pourra, selon mon désir et ma pensée, vivre et se développer. Le gigantesque et généreux effort de l'Exposition de 1900 n'aura pas été perdu. Contribuer dans ce sens et avec cette mesure à l'évolution qui s'opère, voilà la tâche, à l'heure actuelle, d'une Revue comme celle-ci. Éclairer le présent à la lumière du passé, montrer la route à suivre en indiquant avec vigilance les écueils dont elle est semée, grouper vaillamment tous les libres esprits, les talents de franche allure, les artistes de bonne volonté, dans un effort commun contre la routine, c'est là une œuvre saine, une besogne nécessaire. Bien mieux! Avant tout, il faut ramener l'ordre dans les esprits troublés à la fois par les exclusifs qui ne veulent admettre que l'art ancien, et par les audacieux qui, dans la poursuite de la nouveauté, vont jusqu'à l'incohérence et aux billevesées. Trop de snobs, en France, accueillent de l'étranger des modèles sans grâce, en contradiction avec l'esprit de notre race. Il est temps, il est grand temps de réagir. Sachons marcher de l'avant, tout en restant nous-mêmes. Ce programme est celui de la Revue des Arts décoratifs. Nul doute qu'elle saura le remplir. --- CH. GENUYS, Professeur à l'École nationale des Arts décoratifs.
--- EXPOSITION UNIVERSELLE. Pavillon de l'Union centrale des Arts décoratifs. Salon du Bois. --- LE MOBILIER MODERNE A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1900 --- EPUIS un demi-siècle, quelques artistes, comprenant qu'il n'y a point d'art sans création, tentaient de réagir contre la manie des pastiches, contre cette passion mal raisonnée pour les œuvres anciennes qui substituait l'imitation à l'initiative, condamnant d'avance tout ce qui semblait ne pouvoir se rattacher à un style connu. L'entreprise était d'autant plus ardue que, faute d'enseignement, le public, n'ayant plus de base d'appréciation pour ses jugements, suivait à l'aventure les caprices de la mode, allant du style Louis XV au style japonais du dernier siècle, et poussant l'électisme jusqu'à varier le style des meubles suivant la destination des pièces dans une seule demeure. Si le mobilier a profité le dernier de l'évolution artistique qui tendait à la formation d'un style, il semble qu'il se soit hâté depuis dix ans de regagner le temps perdu. A la dernière Exposition universelle, les œuvres d'un caractère original étaient rares. Les copies de meubles faites d'après les objets conservés dans les musées ou les palais nationaux étaient encore en faveur. On reproduisait surtout les canapés et les fauteuils du château de Versailles ou du Petit-Trianon, les commodes et les consoles du garde-meuble; on imitait jusqu'aux ornements de cuivre de Gouthière et de Tomire, mais avec une parcimonie de moyens qui ne permettait guère de confondre la copie avec l'original. On considérait comme une audace l'adaptation à notre mobilier du décor japonais, l'utilisation de la nacre et de l'ivoire en incrustations dans le bois. Si quelques fabricants s'essayaient à une interprétation nouvelle des formes convenant au bois, les critiques décourageaient leur initiative, et la foule n'accordait son admiration qu'aux copies. Cette année encore des copies figuraient à l'Exposition, mais le public ne s'y arrêtait guère, car c'est le public épris de nouveauté qui, par son bon sens naturel, a combattu les erreurs où se complaisaient les artisans, les forçant à réfléchir, à mettre d'accord les formes des meubles avec les habitudes de la vie moderne, et à trouver ainsi pour la disposition générale du mobilier et pour sa décoration des combinaisons nouvelles.

Vingt et unième volume annuel. « L'orientation de l'art moderne » par Charles Genuys, le mobilier moderne à l'Exposition de 1900 par Lucien Magne, la bijouterie et la joaillerie par Charles Saunier, la céramique d'architecture par Camille Leymarie, une visite à l'hôtel Païva par Victor Champier, et l'installation du musée des Arts décoratifs au pavillon de Marsan. 459 pages.