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Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS TOME IX

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COULOMMIERS. - IMPRIMERIE P. BRODARD ET GALLOIS

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UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS --- REVUE DES ARTS DÉCORATIFS NEUVIÈME ANNÉE 1888-1889 Rédacteur en chef : VICTOR CHAMPIER PARIS PALAIS DE L'INDUSTRIE Porte VII.

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NOTES SUR QUELQUES DÉCORATEURS PIERRE PUVIS DE CHAVANNES. A près une carrière laborieuse, remplie de fiers travaux auxquels la sympathie de la foule a manqué longtemps, — jamais l'admi- ration des connaisseurs sans routine, — le peintre des musées d'Amiens, de Lyon et de Marseille, de l'hôtel de ville de Poitiers et du Panthéon de Paris, s'entend acclamer de toutes parts et célébrer à l'envi par tout le monde. Son triomphe a commencé le jour où les Parisiens ont pu admirer, en sa place définitive, le délicieux et magnifique ensemble de la Jeunesse de Sainte-Geneviève; il a éclaté, au Salon de 1882, alors que les exposants, dignement inspirés par extraordinaire, ou, plu- tôt, se dérobant une fois à de misérables questions d'ateliers, lui déceraient la médaille d'honneur; il vient d'être consacré, enfin, par le succès d'une exposition particulière d'œuvres du maître, organisée au mois de novembre 1887, dans la galerie de la rue Laffite. M. Puvis de Chavannes a-t-il changé de manière? — Aucunement; mais le mouvement par lui provoqué a donné à réfléchir et les murailles enrichies de sa peinture l'ont défendu contre ses détracteurs. Il a, en somme, cette position, déci- dément superbe, de l'homme supérieur qui, ayant eu le bonheur, aux heures de l'injustice publique, de s'affirmer en des édifices choisis, voit ses manifestations consacrées et sa gloire mise à jamais hors de cause. Que l'on discute, à présent, certaines tendances ou certaines œuvres, il importe assez peu : le but de l'artiste est et demeure atteint. Au total, je sais peu d'existences aussi belles de persévérance et d'aboutissement. Qu'est-ce donc que M. Puvis de Chavannes et quelle est son idée? Je répondrai en deux mots : d'abord, qu'il est, par essence et par excellence, un décorateur architectural, ensuite qu'il a affranchi la décoration des

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS traditions creuses du xvie siècle. Le propre de ses compositions, c'est le caractère monumental de leur ensemble et le naturalisme métaphysique de leurs parties. M. Puvis de Chavannes n'est pas un peintre qui pense, il est un penseur qui peint. Il part d'une abstraction morale condensée sous un titre : la Guerre, la Paix, l'Abondance, le Travail, Picardia mater, Ludus pro patria, Marseille porte de l'Orient, l'Inspiration chrétienne, et il cherche les figures et les milieux les plus favorables à l'incarnation de son sujet. Son plan est dressé dans son cerveau bien avant toute tentative de réalisation : aussi ne tire-t-il de la nature que des harmonies et des renseignements. Son observation est réflexe et se subordonne à ses intentions. Les formes ont pour lui la valeur de signes expressifs ; il ne les particularise qu'au degré utile pour obtenir l'expression juste. De là des simplifications extrêmes, plus sensibles encore en ses petites toiles, l'Enfant prodigue ou le Pauvre Pécheur, qu'en ses amples conceptions. Il prétend donner le sentiment de la réalité, non son aspect littéral. Il voit tout en lui, d'un œil rentré ; il crée, pour ainsi dire, des spectacles intérieurs, et ses tableaux ont cette harmonie égale et douce, poudroyante et visionnaire que prendraient les choses dans un miroir estompé d'une légère vapeur. Par tempérament, M. Puvis de Chavannes est métaphysicien et symboliste : il procède intellectuellement, au moyen d'opérations d'esprit successives, les unes d'invention, les autres d'appropriation, à telles enseignes que sa naïveté, loin de résider dans la conception et le développement, se concentre seulement dans l'exécution. Il ajoute la nature à la pensée comme un appui, de même que la plupart ajoutent la pensée à la nature comme une déduction. S'il ne savait pas peindre, il écrirait ; s'il ne savait pas écrire, il combinerait des hiéro-glyphes ; mais ses synthèses trouveraient à s'extérioriser en dépit de tout. Or, c'est ici que se rencontre, à mon avis, la véritable originalité du maître, et c'est en ceci qu'il a rendu à l'art décoratif ce service immense indiqué plus haut : au lieu de recourir au trésor suranné de la Renaissance, il a emprunté à l'humanité éternelle et au paysage les ressources d'interprétation que, jusque-là, la convention seule était admise à fournir. Il s'est souvenu, en décorateur, de l'homme de Millet et de l'atmosphère de Corot et il a peuplé de larges horizons d'êtres humains d'une vie essentielle, occupés à quelque action simple et significative. S'il dédaigne de peindre la réalité moderne, c'est qu'il est tenu par sa constitution cérébrale et son éducation ; mais il a, qu'on le veuille ou non et qu'il en ait ou non conscience, frayé la voie aux réalistes, lesquels ne sont pas nécessairement des énergumènes. Esthétiquement, il a ramené la décoration grave à la double notion de l'espace et de la vérité humaine ; pratiquement, il l'a soumise à un tel équilibre de silhouettes et de rapports de tons que tout en est expressif. Ce sont des résultats du premier ordre, assurant à celui qui les a conquis l'hommage de l'avenir. On peut définir ainsi le talent de M. de Chavannes : un talent austère même dans la grâce, mélancolique même dans la force, virgilien par le sentiment de l'infinie quiétude au sein de la nature, monacal par un esprit de renoncement presque inoui et qui se marque aux abréviations parfois excessives de sa manière. Sa peinture, transcendante et familière, vouée à des abstractions comme réalisées en rêve, transporte les corps dans le domaine de l'incorporel. Par le caractère intégrant de sa personnalité, le peintre de sainte Geneviève est un maître exceptionnel, très suggestif, très libre, très émancipateur, qu'il faut saluer avec une gratitude profonde et un profond respect, mais qu'on ne doit imiter à aucun prix. Quand on a vu et admiré ses chefs-d'œuvre, on n'a qu'à se jeter passionnément dans l'étude de la nature. Quiconque essaye de marcher dans sa voie se voit aussitôt emprisonné dans sa formule. M. Puvis de Chavannes fait fumer l'encens sur les hauteurs ; on ne perçoit plus, autour de lui, la beauté des choses qu'à travers le doux nuage monté de son encensoir.

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NOTES SUR QUELQUES DÉCORATEURS L'exposition ouverte à la galerie de M. Durand-Ruel a offert, incontestablement, un rare intérêt. Toutefois, elle avait le tort de n'être qu'une exhibition d'œuvres, et nous eussions de beaucoup préféré qu'elle nous montrât, par une suite de morceaux méthodiquement rapprochés, tout le chemin parcouru par l'artiste. Il eût été curieux de suivre M. Puvis de Chavannes de sa sortie de l'atelier de Henri Scheffer à son apogée d'aujourd'hui. On eût vu sa palette, bitumeuse et presque romantique à l'origine, s'éclaircir par degrés sous l'influence de Corot, son dessin s'alléger, son imagination se simplifier dans la forme et se compliquer dans la tendance. Mais, puisque la poétique décorative du Maître nous est connue, rien ne nous empêche d'examiner, en quelques-unes de ses pages les plus typiques, de quelle sorte il la met en usage. Je distingue nettement trois veines différentes dans la production générale de M. Puvis de Chavannes. Ses compositions murales sont, d'abord, ou légendaires — comme l'histoire de sainte Geneviève, au Panthéon; les deux panneaux de Charles-Martel et de sainte Radegonde, au musée de Poitiers, et le panneau de l'Inspiration chrétienne au musée de Lyon, — ou purement allégoriques — comme les décorations du musée d'Amiens et de l'amphithéâtre de la Sorbonne. J'aime mieux, pour ma part, le grand artiste dans la légende que dans l'allégorie. Aux prises avec la réalité des faits, il a des inventions vraiment spontanées et touchantes; dans l'allégorie proprement dite, il lui arrive de tomber en des généralités d'Académie. La troisième veine du peintre est celle de ses petits tableaux : l'Espérance, le Pauvre Pêcheur, l'Enfant prodigue, la Douleur d'Orphée, etc., etc. Ce sont des œuvres qu'on ne saurait juger équitablement selon les points de vue ordinaires. En les regardant, il convient de s'abstraire de tout ce qu'on a coutume de voir et même de ce qu'on admire au meilleur escient. Ces tableaux répondent, avec évidence, à des émotions personnelles, à des pensées solitaires venues de la vie et traduites par M. Puvis de Chavannes, en ce langage de quintessence qui lui appartient. J'ai traité cette peinture d'écriture symbolique faisant concourir même des détails familiers à l'extériorisation d'idées transcendantes : c'est ici que cette parole se justifiera, mais nous verrons le symbolisme prendre tout d'un coup une intimité singulière. En fait, chacun des sujets que nous avons cités témoigne d'un certain courant d'impressions ou, si l'on veut, d'un certain état d'âme. S'ils n'ont pas été conçus sous l'action de douleurs individuelles ou de poignants souvenirs, c'est leur honneur de nous suggérer cette idée. Peut-on les appeler, d'ailleurs, de belles œuvres de peinture? Non; un autre mot se commande et nous les qualifierons d'œuvres d'art singulières et saisissantes, du mode primitif le plus inattendu. Cela dit, en guise d'exposition sommaire, tâchons de nous mieux expliquer par le moyen d'exemples. II Résumons premièrement, en quelques mots, la vie de notre grand artiste. Pierre Puvis de Chavannes naît à Lyon, le 14 décembre 1824, d'une ancienne famille de bonne bourgeoisie. Il reçoit simultanément une forte et saine éducation bourgeoise à la manière d'autrefois, et une éducation classique assez solide. Nous avons à tenir compte de tous ces faits originels qui impriment un caractère. Si l'on envisage l'esprit lyonnais, on le trouve raisonner, enclin à la métaphysique, porté à l'abstraction. Pas un peintre du pays de Lyon n'eut jamais le don de la couleur; tous ont été préoccupés de l'équilibre des compositions, de la grande synthèse par les lignes : voyez Stella, l'émule du Poussin, et, dans les temps nouveaux, voyez Hippolyte Flandrin et Chenavard. Rien d'étonnant à ce que M. Puvis de Chavannes, Lyonnais de race, soit naturellement abstracteur. Son instruction clas-

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS sique ne fait d'ailleurs que le pousser davantage en ce sens; mais son éducation de vieille bourgeoisie lui inspire, dans la métaphysique même, un désir d'intimité. Voilà les influences fondamentales qui régiront son développement. A Paris, il écoute successivement les conseils nébuleux de Henri Scheffer et suit les leçons tumultueuses de Couture : de là sa double tendance vers les sujets nuageux et poétiques et vers le coloris romantique sombre et rembranisé. J'ai vu un de ses tableaux les plus importants de cette époque : Un jeune homme jouant du violoncelle auprès du lit de sa mère morte. La peinture en est fort nourrie, mais rien, dans cette toile, n'annonce le décorateur. Du reste, cette crise de jeunesse se prolonge peu. Les visions antiques de Corot, ces rondes de nymphes ou de bergères qui se jouent fluidement en des brumes transparentes, s'imposent visiblement à ses réflexions. Bientôt sa complexion reprend le dessus : il ne s'inquiète plus que de verser la vie dans le symbole. Plus d'élégies pleurardes et plus de couleurs artificiellement réchauffées : il commence à évoquer des pensées et à rêver des formes et il encadre son rêve et sa pensée d'autant d'indications réelles qu'il en faut pour saisir l'imagination du spectateur. Sa couleur n'est plus qu'une recherche d'harmonie en vue de la suggestion. Tout est simplifié, apaisé, généralisé, mais tout parlera sur les murailles un langage profond et il y a là, sans contredit, l'attestation d'un art original. Puvis de Chavannes a trente-cinq ans : le voici en possession de son idéal et de son talent. En 1859, il expose au Salon un Retour de chasse dont je ne sais rien ; mais son premier coup d'éclat date du Salon de 1861, où il paraît avec deux compositions vastes et frappantes : la Guerre et la Paix, destinées à décorer le vestibule du musée d'Amiens. La critique est fort divisée touchant ses œuvres. Théophile Gautier les juge mieux que personne et caractérise ainsi l'auteur : « M. Puvis de Chavannes n'est pas un peintre de tableaux; il lui faut non pas le chevalet, mais l'échafaudage et de larges espaces de murailles à couvrir. Ce jeune artiste, dans un temps de prose et de réalisme, est naturellement héroïque, épique et monumental par une récurrence de génie bizarre. Il semble qu'il n'ait rien vu de la peinture contemporaine et qu'il sorte directement de l'atelier du Primatice et du Rosso. » Cette dernière phrase passera difficilement à nos yeux pour un éloge. Nous ne nous dissimulons pourtant pas qu'elle est fondée. Toutes les fois que M. Puvis de Chavannes partira d'une donnée absolument abstraite, il tombera, quoi qu'il en ait, dans le genre académique. Certainement, ses sonneurs de buccin montés sur des chevaux écumants, ses captifs hurlants ou affaissés ont grande allure, mais l'imprévu manque de cette grandeur. Les types de femmes, dans la Paix, relèvent du Primatice par l'allongement des formes et par le ton blafard; le peintre n'a pas encore mis au point sa palette grise, et il s'écoulera un peu de temps avant qu'il ait rompu avec les derniers préjugés décoratifs de l'École. A l'égard des paysages dont s'enveloppent les scènes, l'ampleur en est belle et ils témoignent d'un noble sentiment de la nature. En 1863, deux nouvelles compositions, destinées encore au musée d'Amiens et parallèles aux précédentes, sont montrées au public : le Travail et le Repos. Déjà le progrès est sensible : les hommes qui battent le fer sur la forge ou qui équarrissent les troncs d'arbres, dans le Travail, ont des poses naturelles, et le groupe des jeunes gens et des jeunes femmes, debout dans le Repos, devant le vieillard assis, qui raconte une légende du vieux temps, a de la vérité et du charme. M. Puvis de Chavannes poursuivra, à travers sa carrière, le cycle décoratif d'Amiens : il exposera en 1865 Ave Picardia nutrix et, en 1882, Ludus pro patria, sans parler des figures monumentales encadrant cet ensemble et exécutées sur ces entrefaites. Nous vous entretiendrons tout à l'heure avec quelques détails de Ludus pro patria, où s'ensuivent plusieurs des traits les plus caractéristiques de l'artiste. Il nous suffit de constater ici que cette immense décoration est comme le résumé du développement de l'auteur.

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NOTES SUR QUELQUES DÉCORATEURS Une commande d'importance a été faite au peintre pour l'escalier d'honneur du nouveau musée de Marseille : au Salon de 1869 figurent deux peintures d'un aspect vraiment neuf : Massilie, colonie grecque, et Marseille, porte de l'Orient. La colonie grecque aux blanches constructions, éparse dans les pâles verdures, s'aperçoit en perspective du haut d'une terrasse, mais nous découvrons Marseille « porte de l'Orient », de l'avant d'un navire, chargé d'Orientaux habillés de couleurs voyantes, qui fait voile sur la mer bleue. L'effet est le plus pittoresque et le plus charmant du monde. On ne

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS saurait citer, par surcroît, un plus pur exemple de décoration locale, empruntant ses ressources à la situation, à la nature, aux ressources et aux souvenirs d'une ville. En 1874, M. Puvis de Chavannes achevait pour l'hôtel de ville de Poitiers deux panneaux d'ordre légendaire et de la plus haute portée : Charles-Martel sauvant la Chrétienté par sa victoire sur les Sarrasins et Sainte Radegonde donnant audience aux poètes, au monastère de Sainte-Croix. J'ai souvenir de la fierté du vainqueur d'Abdérame, armé, casqué, sa francisque à la main, avec laquelle il a tant martelé les infidèles, arrêtant son cheval gris de fer entre le groupe des captifs, qui se tord à ses pieds, et le groupe de l'évêque entouré de ses moines, représentant la religion du Christ. Je me rappelle aussi la sérénité du cloître ou sainte Radegonde, assise et pensive en ses longs voiles, prête l'oreille au discours des lettrés et au chant des poètes. Il me paraît impossible d'atteindre à moins de frais des impressions plus solennelles. Presque pas de couleur; des contours décou- pés dans une brume lumineuse; un effet certainement arbitraire, mais quelque chose d'intime, d'humain, de « légendaire » et de français répandu partout. On ne pense plus à l'art de peindre; on se laisse aller à une rêverie émue et l'on entend chanter en sa mémoire les sublimes vers de nos plus vieilles épopées. Que ne pourrions-nous attendre d'un tel évocateur s'il faisait surgir des parois des édifices quelques-uns des épisodes si naïvement héroïques du cycle de Charles à la barbe fleurie, de Girard de Viane, de Guillaume au court nez? Il tirerait de nos chansons de geste les significances éternelles, humaines, françaises, et nul ne fut jamais si bien préparé à les faire apparaître aux yeux de tous grandement et rêveusement. De 1876 à 1888, le maître a exécuté les peintures du Panthéon, qui sont du mode légendaire, et celles du musée de Lyon, qui sont principalement du mode allégorique, puis la vaste composition pour l'hémicycle de la Sorbonne : la Sorbonne présidant aux sciences, qui nous est connue depuis le Salon de 1887. Si nous faisons compte aussi de certaines toiles décoratives peintes sans destination locale immédiate, comme le Sommeil (1867) et l'Été (1870), ou pour des hôtels particuliers, comme le Doux Pays, qui orne l'escalier de M. Bonnat, et de divers tableaux de chevalet d'une portée spéciale et d'un style à part, nous aurons noté d'ensemble l'œuvre de M. Puvis de Chavannes. Mais il s'agit, à présent, de nous expliquer plus au long. Si nous nous acharnions à tout analyser, à tout décrire, nous dépasserions de beaucoup les limites assignées à ce travail. Le mieux sera donc que nous prenions nos exemples dans les compositions exposées par l'artiste depuis dix ans, pour ce double motif qu'elles sont les plus personnelles et les plus familières au public. Essayons en premier lieu de caractériser face à face la légende et l'allégorie, telles qu'elles ressortent des conceptions de M. de Chavannes. Nous l'allons voir d'autant plus fort, d'autant plus clair et plus fier qu'il s'adresse à des sujets plus humains et plus concentrés en un fait. Ce qui distingue proprement le caractère légendaire de l'allégorique git en ceci : la légende exprime des sentiments par des faits d'humanité, tandis que l'allégorie incarne des idées en des formes générales. Lisez des recueils de contes populaires : un sens profond s'y enferme souvent, mais avec toute évidence et dans un récit d'action absolument simple. Ces contes doivent être compris et sont compris de tout le monde. Ils sont touchants, parce qu'ils sont de quintessence humaine, dégagées des inutiles complications d'intrigue aussi bien que des subtilités morales excessives. Par la forme et par le fond, ils sont définis et concrets. Or remarquez que telles sont les tendances de tout art primitif. Je viens de faire appel à la littérature populaire; il ne tiendrait qu'à moi de me tourner également vers la

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NOTES SUR QUELQUES DECORATEURS littérature des chansons épiques, entre le xi° et le xiv° siècle, vers la sculpture française de la même époque et vers notre peinture nationale jusqu'à la Renaissance. L'esprit français, bourgeois et positif au sens noble de ces deux mots, répugne aux spéculations idéales trop extérieures à la vie. Que si nous nous reportons à ce qui a été dit plus haut des origines et de l'éducation de M. Puvis de Chavannes, nous ne nous étonnerons pas que les divers éléments de sa personnalité d'artiste se marquent ainsi dans ses œuvres : homme de bourgeoisie, d'intelligence pratique et de cœur simple, il a raconté en toute simplicité et populièrement la jeunesse de sainte Geneviève ; cerveau cultivé, hanté de ressouvenirs, il a fixé certaines impressions abstraites de lettré en des tableaux qui appellent un commentaire : tels la Vision antique, l'Inspiration chrétienne, le Bois sacré cher aux Muses; métaphysicien linéiste, pur Lyonnais, s'oubliant en des raisonnements subtils jusqu'à être confus, il a célébré la science, la Sorbonne en traits un peu vagues; enfin, poète retiré en soi-même, il lui est arrivé de traduire emblématiquement ses rêves ou ses douleurs, et il nous a donné l'Espérance, au lendemain de l'invasion, et, tour à tour, à des dates diverses, obéissant à des mobiles ignorés, l'Enfant prodigue, le Pauvre Pécheur, la Douleur d'Orphée, etc., etc. Quelques-uns de ses ouvrages, notamment Charles-Martel, sauveur de la Chrétienté, l'Inspiration chrétienne et Ludus pro patria, témoignent d'un combat entre le désir de généraliser et le désir de préciser par le milieu ou les détails. En tout cas, dans l'abstraction même, la recherche de l'expression est visible. M. Puvis de Chavannes n'est point de ceux qui parlent sans raison. Alors même qu'il ne se fait pas parfaitement comprendre, il se fait toujours écouter. Il a la bonne foi et l'autorité d'un grand talent. J'ajoute, pour ne manquer en rien à la justice, que ce mélange d'éléments relevés en lui se retrouve fréquemment chez les auteurs de ces épopées du moyen âge auxquelles je faisais allusion ci-dessus avec une admiration bien légitime. En somme, qualités et défauts, le peintre de sainte Geneviève est français. L'Italie du Primatice n'a eu qu'un instant d'influence sur lui, et, s'il a été préoccupé de l'antique, il l'a vu bien plus à travers ses souvenirs littéraires qu'à travers les monuments. Je regrette, quant à moi, que le primitif ait un peu trop hanté les philosophes sous les portiques, mais je le prends, au demeurant, comme il est. Primitif! personne ne l'a été davantage et plus délicieusement que lui dans ses deux toiles du Panthéon. Qu'avait-il à représenter? En premier lieu, la petite sainte, à l'âge de dix ans, priant Dieu en gardant ses troupeaux et touchant par sa piété tous ceux qui la voyaient; en second lieu, saint Germain et saint Loup, traversant la campagne de Nanterre, bénissant au passage la jeune fille prédestinée rencontrée par hasard et que Dieu leur fait reconnaître. Et comment le maître a-t-il présenté ces deux scènes? Exactement comme elles pourraient se passer aujourd'hui. Imaginez, dans un village, en une atmosphère de foi comme il s'en peut trouver encore, une bergère si angéliquement candide, si pénétrée d'amour de Dieu, que la prière éclate naturellement sur ses lèvres dans les solitudes : tous ceux qui l'aperçoivent en sont émerveillés et l'envisagent avec respect, ainsi qu'un être de race supérieure. Voilà le premier tableau. D'autre part, deux évêques, deux personnages éminents, d'un caractère vénérable et officiel, poursuivant un voyage, distinguent sur leur chemin une jeune fille avenante et modeste à ravir. Ils ont peut-être commencé par lui demander leur route : elle leur a répondu d'une voix si douce, d'un charme si pur qu'ils sont pris de sympathie pour elle, qu'ils l'interrogent sur sa position, sur sa famille, et voici que tous les paysans accourent.... Quoi de plus vrai? Quoi de plus humain? Mais arrêtons-nous aux dispositions particulières de l'œuvre. L'humble pastoure de Nanterre, vêtue de blanc, s'est prosternée, au bord de la prairie, devant un chêne dont le tronc porte une branchette arrangée en croix par l'enfant. C'est une invention exquise. Au fond, la vie des champs se mène comme à l'ordinaire. Voyez,