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Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS TOME VIII

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COULOMMIERS. - IMPRIMERIE P. BRODARD ET GALLOIS

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UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS --- REVUE DES ARTS DÉCORATIFS HUITIÈME ANNÉE 1887-1888 Rédacteur en chef : VICTOR CHAMPIER PARIS PALAIS DE L'INDUSTRIE Porte VII.

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DES ÉCOLES D'ART DÉCORATIF (Lu à la Sorbonne, le 2 juin 1887, au Congrès des Sociétés des Beaux-Arts.) Messieurs, LORSQUE la création de l’École nationale de Nice fut décidée en principe, et quoique son programme d’études fût exactement le même que celui des écoles dites des Beaux-Arts, je crus devoir insister auprès du Ministre pour que cette nouvelle école portât de préférence le titre d’École nationale d’Art décoratif. Ce sont les raisons qui ont motivé cette insistance que je vais vous exposer ici et sur lesquelles j’appelle toute votre attention, tant elles me semblent dignes d’intérêt. L’art est-il décoratif, et pourquoi? En vous citant quelques analogies qui donnent de la clarté et de la force à mon raisonnement, j’indique par elles la réponse à ma question. Si je vous dis, par exemple : Le gaz éclaire, le feu chauffe, il y a là des évidences de fait

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS devant lesquelles il faut bien s'incliner; si j'ajoute : Les mères aiment leurs enfants, quoique nous ayons vu tout dernièrement quelques exceptions à cette règle, vous me répondrez sûrement : Quoi de plus naturel ! Et enfin, si je m'écrie : Dieu est bon, votre réponse ne se fera pas attendre, et, sans hésiter, vous me direz : S'il n'était pas bon, il ne serait pas Dieu. Il en est de même de l'art, messieurs. L'art est décoratif, parce qu'il ne saurait être autrement. Qu'est-ce donc que l'art décoratif? C'est l'art, l'art tout entier, agissant dans sa plénitude, remplissant la fonction qui lui est dévolue, sa fonction enfin, qui est, de toutes les fonctions, il faut le dire, la plus louable et la plus glorieuse, étant la plus utile. Je le répète, la plus glorieuse et la plus utile, puisque l'art est non seulement l'agent le plus actif de la civilisation, mais encore la source la plus vive des richesses d'un pays. Voltaire a dit : « Tout peuple qui ne cultive pas les arts est condamné à rester inconnu. » C'est qu'en effet l'art est le complément de toutes choses; sans art, la matière reste ce qu'elle est : terre, bois, pierre ou marbre; or, argent ou plomb, matière précieuse ou sans valeur; que l'artiste y concentre son attention, qu'il lui communique l'art qui est en lui, la forme idéale qui est l'objet constant de ses recherches et de ses rêves, l'étincelle de vie enfin, et cette matière, quelque infime qu'elle puisse être, va acquérir par son seul souffle un prix inestimable. Le domaine de l'art est sans bornes; je ne saurais mieux, pour vous en indiquer le principe, l'étendue et aussi le mouvement constant, que de comparer l'art à cette échelle mystérieuse que Jacob vit en songe, échelle qui, de la terre, s'élevait jusqu'au ciel et que montaient ou descendaient les anges de Dieu. Ce n'est que lentement que l'art en gravit les échelons, animant d'abord les choses les plus usuelles; puis il va grandissant et se fortifiant, suivant pas à pas l'esprit humain dans sa marche, dans ses progrès et ses diverses évolutions. Si l'esprit se perfectionne, l'idéal de l'artiste s'élève et le perfectionnement de la forme et de l'idée en est la conséquence; si, au contraire, l'esprit s'en va, si la matière, si les intérêts dominent, l'art perd aussitôt ses ailes, rampe et s'obscurcit jusqu'à des temps meilleurs. Si nous examinons à quelles époques et dans quelles contrées l'art a brillé de son plus vif éclat, en tenant compte de la succession des temps et de la situation plus ou moins avancée où se trouvait alors l'art, nous sommes bien obligés de reconnaître que ce n'est qu'aux époques et dans les contrées où la nation s'était elle-même élevée dans la civilisation, quand la femme avait recouvré une partie de sa dignité, quand toutes les pensées convergeaient au même but, quand les âmes poursuivaient le même idéal. En vue de la vie future, de l'immortalité de l'âme qui était leur pensée constante, leur foi, les Égyptiens, pour conserver intacte cette précieuse momie dans laquelle l'âme, au terme de son voyage et de ses purifications, devait se réintégrer, pour lui constituer la demeure où elle pouvait de temps en temps se réunir à elle, en attendant la fin des pérégrinations, les Égyptiens, dis-je, ont édifié ces constructions immenses, ces pyramides colossales ou repose en paix le corps embaumé à l'abri de toutes profanations, tant les difficultés pour arriver au lieu sacré avaient été multipliées. L'art, quelque incomplet qu'il fût encore en Égypte, n'y a pas pris naissance. Quel peuple a précédé les Égyptiens? A quel degré l'art s'y était-il manifesté? Nous l'ignorons encore; ce que nous savons bien, c'est que tout s'enchaîne et s'enchevêtre, pour ainsi dire, et que ce n'est que lentement que se constitue le progrès. Toujours est-il que les

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DES ÉCOLES D'ART DÉCORATIF monuments qui sont arrivés jusqu'à nous font foi d'un art qui n'est pas sans intérêt. Les spécimens d'architecture et de sculpture que nous connaissons en donnent des preuves constantes. En effet, l'extérieur des monuments est couvert de bas-reliefs et d'incrustations remarquables taillés dans la pierre même; ils racontent les hauts faits du souverain auquel ils sont destinés, ses victoires et ses conquêtes, ainsi que les fêtes et les cérémonies populaires auxquelles ils donneront lieu. Sur les parois des salles se déroulent les peintures et les bas-reliefs qui nous disent la vie intime du mort, les usages et coutumes de son peuple, les travaux auxquels il se livrait, et enfin, tout près de lui, non seulement les images les plus fidèles de ce qui fut le souverain en son vivant, mais encore tous les objets d'art décoratif qu'il avait aimés, vases, bijoux, etc., etc. Mission admirable à tous les points de vue que celle de l'art; sans son concours, que saurions-nous, en effet, de ce grand peuple si artiste déjà et dont les travaux ont tant contribué, quoi qu'en disent les Grecs, à cet épanouissement de l'art dont ceux-ci voudraient posséder seuls toute la gloire, comme si ce n'était pas assez de l'avoir amené à la plus haute perfection qu'il ait jamais atteinte, d'être encore, tant de siècles après, le point de mire des artistes de toutes les nations et les seuls modèles offerts à la jeunesse? Peut-on nier que l'art égyptien fut essentiellement décoratif? Quel fut l'idéal du peuple grec? — La beauté. — La forme humaine lui semblant la plus belle et la plus digne pour représenter ses dieux, toutes ses institutions tendent à donner au corps sa forme la plus parfaite. Son climat, sa constitution, sa politique, l'éducation générale vont encore favoriser ce penchant. Le dessin est enseigné à tous dès le jeune âge, non le dessin dit art d'agrément, qui nous a retardé d'un siècle, mais le dessin créateur de toutes choses. Le peuple entier devient artiste; toutes ses aspirations se concentrent là. Qu'il paraisse une œuvre, le peuple, la nation, à bon droit, en est juge; et si le peuple en est satisfait, l'artiste est porté en triomphe; la mère montre à ses enfants le triomphateur, l'allégresse est générale. Que n'est-on pas, en effet, en droit d'espérer d'un dieu aussi bien représenté; et comment se pourrait-il faire qu'il fût défavorable? Et d'un autre côté, quels efforts n'est-on pas en droit d'attendre d'un artiste ainsi acclamé, fêté par tous et, de plus, loué et couronné par Périclès, leur chef aimé, protecteur si éclairé des arts. Ce fut sous son administration que vécurent ces sublimes artistes dont quelques-uns seulement sont connus : Polyclète, Scopas, Miron et le grand Phidias qui, tout en produisant ses admirables travaux du Parthénon, élevait à Minerve cette statue merveilleuse, œuvre d'art particulièrement décorative et je pourrais même dire industrielle, puisque l'or, l'argent et l'ivoire y furent employés. Le Parthénon n'est-il pas tout entier une œuvre décorative? et l'art n'a-t-il pas par cette œuvre gravi le dernier échelon de cette échelle mystérieuse dont je vous parlais plus haut? Et si nous considérons leurs arts décoratifs usuels, jusqu'où ne les ont-ils pas conduits ? Si, comme nous l'avons vu et comme nous allons le voir, l'art décoratif embrasse l'art dans sa plénitude, s'il est celui pour lequel l'artiste doit faire le plus d'efforts, qui demande l'instruction la plus complète, le plus vif sentiment du beau, la perception la plus intime, la plus profonde des sujets à traiter, si, de même que la femme complète l'homme, l'art doit compléter l'objet avec lequel il s'associe, quelle mission peut être plus noble, plus haute, plus utile à l'humanité?

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS Nos grands artistes d'autrefois, peintres ou sculpteurs, en comprenaient si bien la portée que c'étaient à ces grands travaux décoratifs que tendait toute leur ambition. Décorer le temple, glorifier le dieu, entrer en communion avec l'architecte pour compléter son œuvre en rendant plus saisissante et plus expressive la haute signification qu'il y avait attachée, tel était le but, telle était la gloire qu'ils poursuivaient. Et ces grands artistes ne croyaient pas remplir toute leur mission s'ils ne pouvaient dépenser sur le travail entrepris tout ce qu'ils possédaient en eux de science, d'habileté et d'art ; aussi ne considéraient-ils leurs travaux de chevalet, ou ils n'avaient d'autre préoccupation que leur caprice, leur fantaisie, que comme un délassement de leurs travaux de prédilection. « Je me repose, je m'amuse », disait Raphaël en créant ces adorables vierges que nous connaissons et admirons tous. C'est qu'en effet autre chose est de répondre à des exigences multiples imposées tant par la splendeur du temple que par la hauteur de l'idéal à atteindre, autre chose d'obéir simplement à sa pensée du moment et sans autre préoccupation. Je veux bien admirer avec vous les œuvres de ces peintres capricieux, soucieux de confort et n'obéissant qu'à eux-mêmes, chaque fois que sortiront de leurs mains des œuvres de mérite; mais je ne saurais les comparer à ces artistes courageux qui, regardant l'art comme une mission sociale, le poursuivaient dans sa sphère la plus élevée et y concentraient toute leur âme. Ainsi fut toute cette pléiade d'artistes de la Renaissance, pléiade que dominaient Raphaël et Michel-Ange, ces deux grands décorateurs du Vatican. Vous les citer tous demanderait beaucoup de temps; mais on peut dire qu'ils ont tous suivi la même voie. On peut affirmer aussi qu'aucun d'eux ne croyait déroger à l'art, comme la plupart de nos artistes actuels, en consacrant une partie de leur talent à des choses d'une utilité plus générale. Sanzio lui-même, le divin artiste si recherché et si fêté de son temps, n'a-t-il pas, de la hauteur de son génie, répandu sur nos industries les mêmes trésors d'habileté, de richesse de composition, d'harmonie et de grâce qu'il avait dépensés dans ses sublimes travaux? Les vingt-deux cartons qu'il a dessinés et peints pour les manufactures de tapis d'Arras, les nombreuses compositions qu'il a faites ou dirigées, tant pour les émaux de Faenza que pour les marqueteries de Vérone et les vitraux de Marseille; les dessins nombreux qu'il a livrés aux orfèvres et aux fabricants de meubles de Rome en sont la preuve la plus évidente. Au fur et à mesure que Raphaël s'élève et comprend mieux les devoirs qui incombent à l'artiste, c'est-à-dire, répandre l'art et civiliser par l'art, vous le voyez encourager les efforts de tous les artistes, devinant les penchants de chacun, leur créant le travail qui convient le mieux à leurs facultés et où il sait qu'ils pourront se rendre le plus utiles. C'est ainsi qu'il envoie à Arras von Orley et Coxie, de Malines, pour surveiller, aider au besoin à l'exécution en tapisserie de ses cartons, et qu'il invente, crée, pour ses nombreux élèves et amis, cette ornementation dite « les Grotesques », qui a été depuis la source, le principe de tant de décorations variées et charmantes. Heureux temps, où l'éducation artistique se trouvait complète, où tous étaient prêts à la lutte, où chacun était digne et capable d'incarner l'idéal. Pour ces artistes géants, aucun moyen n'était dédaigné; ils savaient bien que, comme le soleil, d'une guenille, peut faire un manteau de roi, l'art, d'un peu de boue, peut créer un chef-d'œuvre. Ces géants ont disparu, et, depuis, l'art est allé s'amoindrissant, s'émiétant, chacun de nous en poursuivant une parcelle qui va s'émiétant encore.

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DES ÉCOLES D'ART DÉCORATIF Jusqu'où irons-nous dans cette voie d'amusettes ? Chose bizarre, inexplicable; comment a-t-il pu se faire que ces exemples, partis de si haut, suivis avec tant de succès et si longtemps en France, succès qui ont acquis à notre pays cette supériorité notoire, cette suprématie avouée par toutes les nations et qu'elles nous envient tant aujourd'hui; comment s'est-il fait, dis-je, que ces exemples aient été si vite oubliés? et comment a pu naître cette déconsidération générale pour des travaux qui ont illustré l'époque de la Renaissance, qui pendant tant d'années ont fait notre gloire et dont le prestige est resté assez brillant, quoique amoindri, pour suffire encore à faire rechercher nos produits sur tous les marchés du monde? Nos bouleversements si souvent répétés, nos révolutions en ont sans doute été une des causes; mais l'État, mais la direction des Beaux-Arts a-t-elle fait le nécessaire pour entretenir les saines traditions et maintenir l'art dans cette voie féconde ? Qu'a-t-elle tenté depuis un siècle pour empêcher cette désertion de l'art décoratif, des arts décoratifs ? Je ne sais qui, le premier, a prôné, préconisé la fameuse devise de l'art pour l'art, de l'art pour lui-même et pour lui seul, devise qui est encore dans tout son éclat, parmi nos artistes et dans nos écoles des Beaux-Arts, quoiqu'un cours d'art décoratif y ait été introduit. Ce penseur, ce philosophe a émis là une idée fatale à son pays et à l'art même. L'État, en lui donnant une double consécration, tant par la création de ses écoles dites des Beaux-Arts que par la création du Salon annuel pour lequel il réserve toutes ses tendresses, toutes ses générosités, toutes ses récompenses, y compris ses titres honorifiques, etc., etc., a donné à l'art décoratif le coup de grâce. En effet, quel est aujourd'hui l'idéal de tout étudiant en art? Quelle est sa plus douce perspective? — Etre reçu au Salon et vivre à Paris. A peine a-t-il touché un pinceau, qu'il essaye d'en forcer la porte. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'une fois la porte ouverte, et elle se franchit facilement, l'étudiant se hâte de quitter l'école et même toute étude autre que celle qui lui a réussi. A partir de ce jour, cet artiste breveté, enrégimenté dans la compagnie de l'art pur, professe un souverain mépris pour tout collègue qui se laisse aller à des travaux utiles; et cela s'explique : le Salon ne recevant parmi ses élues que les œuvres d'art qui ne portent pas le moindre cachet d'utilité. Il se gardera donc bien de manquer à cette consigne de l'art pour l'art, et cela d'autant plus qu'il sait que désormais une part du budget des Beaux-Arts lui appartient et qu'en la réclamant chaque année il ne fait qu'user de son droit. A chaque exposition, espérance nouvelle. Si, malheureux aujourd'hui, peut-être sera-t-il heureux demain; et, avec l'aide de quelques amis se prêtant mutuellement main forte, pourquoi n'arriverait-il pas aux honneurs, et par suite à la fortune? Allez donc, devant cet avenir si brillant et si facile que l'État fait ainsi miroiter à leurs yeux, parler à ces jeunes gens des trois arts et des fortes études nécessaires pour devenir un artiste sachant utilement tirer parti de ses études au point de vue décoratif! Vive l'art pur, pur de toute mésalliance, qui se contente de peu et qui a sur l'art décoratif cet avantage précieux, qu'il peut être cultivé chez soi, au coin de son feu ou en se promenant et sans autre préoccupation que celle d'abonder dans le goût du jour et de trouver un sujet assez excentrique, soit par sa composition, soit par son effet, pour attirer à soi l'attention du public : travail qu'il peut quitter et reprendre à son gré, suivant son désir et suivant que la Muse de l'inspiration semble plus ou moins lui sourire. Et que résulte-t-il de ceci? C'est que nous manquons totalement le but que nos nouvelles institutions cherchent à atteindre. Il n'y a de changé que le programme; tout se passe

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS comme ci-devant, dans nos écoles; les élèves qui n'aspirent pas aux récompenses se dispensent volontiers d'en suivre les cours; ceux qui sont plus ambitieux se contentent d'y faire acte de présence; et il en sera ainsi tant que les aspirations de la jeunesse resteront les mêmes, c'est-à-dire n'auront d'autre visée que l'art pour l'art et le Salon annuel, qui en est le sanctuaire. A mon sens, rien de plus fatal, car nos écoles, qui devaient, pour réaliser les intentions des fondateurs, donner à la France un certain nombre d'artistes capables d'aider à l'expansion de l'art, de relever nos industries et de contribuer ainsi et en même temps à la richesse du pays, ne font et ne feront que centupler sans autre profit pour lui les parasites ordinaires du budget des Beaux-Arts. Les écoles sont organisées aujourd'hui dans les meilleures conditions, c'est donc un grand pas de fait; elles doivent, elles peuvent produire des sujets capables; mais il faudrait, pour cela, aviser aux moyens de les y retenir et non de les en éloigner. Le Salon annuel, protégé, encouragé par l'État, comme le poulpe aux cent tentacules, attire à lui, sans espoir de retour, les élèves les mieux doués de nos écoles, et ne laisse à l'industrie que les fruits secs et les pauvres diables qui, pressés de gagner leur pain, ne peuvent faire que des études incomplètes. Qui veut la fin veut les moyens. Les moyens, nous les avons; sachons avoir la fin. Et que faudrait-il, en somme, pour cela? Désabuser le public de cette opinion fausse, que l'artiste ne peut venir à bout de créer une œuvre excellente s'il n'est dégagé de tout lien terrestre. Car c'est là un préjugé menteur; l'artiste a besoin au contraire d'un stimulant qui le surexcite. Le génie n'est-il pas fait de difficultés vaincues? N'est-ce pas alors qu'il a rencontré le plus d'obstacles à surmonter que Raphaël s'est élevé le plus haut dans son art? et ne serait-ce pas faire injure au génie que d'admettre que, en lui assignant une mission morale et sociale, on puisse mettre un obstacle à son développement? C'est le contraire qui est vrai; et je suis sur ce point d'accord avec deux hommes dont l'opinion est à considérer: Avec M. Delaborde quand il dit: « En appliquant son art à l'industrie humaine, l'artiste, loin d'abaisser sa mission, la grandit. » Et avec le savant Littré, dont voici les propres paroles: « La devise de l'art pour l'art est l'expression désespérée de natures artistes qui n'entendent plus l'écho leur répondre. » J'ai montré quelle était la raison d'être de l'art, quelle était son essence, sa véritable fonction. Disons que l'organisation nouvelle de nos écoles prouve non moins péremptoirement que l'État a entrevu que l'art pour l'art ne donnerait jamais les résultats espérés. Qu'attend-il donc pour agir? S'arrêter en si bon chemin, ne pas donner à l'enseignement nouveau toutes les conséquences qu'on est en droit d'en attendre, serait un crime de lésenation. Couronner l'œuvre si bien commencée s'impose donc. Les artistes, depuis quelques années, ont prouvé que, tout en cultivant l'art pour l'art, en produisant des œuvres fort aimables, ils s'entendaient très bien à gérer leurs intérêts. Nul moment ne serait donc plus propice pour leur dire: « Les portes de nos écoles et de nos musées vous resteront ouvertes à tous et vous pourrez en user à votre convenance; liberté complète vous sera laissée désormais; le Gouvernement vous a suivi longtemps avec le plus vif intérêt, et il ne le regrette pas, puisqu'il a aidé vos talents à éclore; mais il a compris qu'il y avait mieux à faire.

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DES ÉCOLES D'ART DÉCORATIF « Perdre sa suprématie artistique menacée et que vous ne savez pas défendre serait l'anéantissement de la France; c'est à la maintenir que vont tendre désormais tous nos efforts; et c'est à ce but, qui nous touche particulièrement tous, que les sommes affectées aux Beaux-Arts seront, à partir de ce jour, employées. L'éducation publique est à faire, et ce n'est pas peu de chose; nous avons des monuments à construire et à décorer, nos manufactures à entretenir, à accroître et à faire prospérer de façon qu'elles puissent servir d'exemple à l'industrie; nous avons des fêtes à organiser et même des encouragements à donner aux artistes qui voudront nous venir en aide dans la voie nouvelle que nous allons inaugurer. Organisez-vous à votre aise, messieurs; nous, Gouvernement, dont le devoir est d'être à tous et non à quelques-uns, nous sommes disposés à admettre désormais, dans les expositions que nous comptons faire, toutes les manifestations de l'art, quelles qu'elles soient, manifestations qui seront soumises à des jurés compétents et récompensées suivant leur mérite. » Ces expositions, suffisamment éloignées pour donner aux artistes le temps de mûrir leur œuvre, seront partielles ou générales, suivant ce que l'expérience nous dictera. Ainsi cesserait, soyez-en persuadés, messieurs, ce préjugé qui a été si funeste et à l'art et à nos industries artistiques, en même temps que cesserait cette injustice criante, qui a duré trop longtemps, de ne favoriser que certains artistes et de laisser de côté certains autres dont les œuvres ne sont pas moins estimables pour être plus utiles à la nation. Est-ce à dire que l'incarnation du beau sera moins recherchée, que la poursuite de l'idéal sera moins vive? Non, assurément, car c'est un besoin qui s'impose à certaines âmes. Ouvrir à ces privilégiés le champ si vaste de l'art décoratif, en prolonger indéfiniment les horizons, en exalter la puissance, ne sera-ce pas, au contraire, seconder leur imagination et susciter les occasions de déployer leur génie? Raphaël fut-il moins sublime dans ses cartons destinés à être reproduits en tapisserie? Mantegna fut-il moins admirable dans cette série de cartons qu'il a faits pour le même but et auxquels il a consacré plusieurs années? ne les considérait-il pas lui-même comme son œuvre la plus aimée et l'une des plus importantes? Ghiberti ne poursuivait-il pas l'idéal et n'en a-t-il pas donné la preuve dans ses portes du baptistère de Florence? Lucca della Robbia, dans ses faïences, etc. ? Et parmi les artistes français, nos contemporains, Rude et Etex furent-ils inférieurs à eux-mêmes lorsqu'ils exécutèrent leurs splendides bas-reliefs de l'Arc de l'Étoile? Pensez-vous que le peintre Delacroix se soit amoindri par son plafond de la galerie d'Apollon, Flandrin par ses peintures de Saint-Germain-des-Prés, Baudry par sa décoration de l'Opéra, Lehmann par celle du palais du Luxembourg, Léon Cogniet par ses panneaux de l'Hôtel de Ville? Barye, dont la plupart des travaux étaient destinés à diverses industries, n'est-il pas considéré comme un de nos plus grands sculpteurs? La plus belle fontaine de Paris, je parle de celle de la place Louvois, n'est-elle pas l'œuvre du sculpteur Klagmann? Le dessinateur Liénard n'est-il pas l'auteur des splendides grilles du parc Monceau? J'en pourrais citer bien d'autres. Ainsi cesserait cet assaut du Salon, qui a cet inconvénient particulièrement grave, qu'il détoure toute la jeunesse des études sérieuses et nécessaires, et qui, se répétant chaque année, entretient d'espérances folles nos jeunes artistes; je dis folles, car, parmi les aspirants, combien peu d'élus! Et alors que faire? Pendant cette poursuite d'un succès au Salon, tant qu'a duré l'espérance, ces aspirants se sont de plus en plus écartés des études qui conduisent à l'art décoratif, à l'art appliqué à l'industrie, où ils auraient pu rendre des services; ils s'en