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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS TOME X
COULOMMIERS. - IMPRIMERIE P. BRODARD ET GALLOIS
UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS --- REVUE DES ARTS DÉCORATIFS DIXIÈME ANNÉE 1889-1890 Rédacteur en chef : VICTOR CHAMPIER PARIS PALAIS DE L'INDUSTRIE Porte VII.
--- EXPOSITION UNIVERSELLE --- DE 1889 --- ORFÈVRERIE ET BIJOUTERIE --- AUTREFOIS la corporation des orfèvres avait dans les cérémonies publiques le pas sur les autres corps de métiers. Il semble qu’on ait encore aujourd’hui attribué la première place à l’orfèvrerie. Si les exigences du catalogue ont scindé en deux groupes les joailliers et les argentiers, ils sont néanmoins les premiers dans la grande galerie centrale; dès qu’on a dépassé le dôme, on trouve à droite l’exposition des orfèvres, à gauche celle des bijoutiers, et le premier objet qui dans la nef s’offre aux regards, c’est un autel, œuvre colossale d’orfèvrerie, destiné à l’église Saint-Ouen, de Rouen. Enfin dans la belle exposition rétrospective qui occupe toute une aile du Trocadéro, ce sont encore les merveilles anciennes de l’orfèvrerie qui ont la première et la plus grande place. — Ainsi reste honoré celui de nos métiers qui est le plus voisin de l’art et qui, à toutes les époques et chez tous les peuples, jouit d’une faveur plus grande. Ce n’est pas seulement parce qu’il met en œuvre les métaux précieux et les pierres les plus rares que l’art de l’orfèvre tient ce haut rang, c’est parce qu’il répond à certaines affinités de notre nature et qu’il est, dans le mobilier religieux et civil autant que dans l’ornement des personnes, le luxe suprême, le complément de toute parure. Vase ou joyau, ornement d’église, ustensile de table, bijou de femme, aucun n’a perdu l’attrait qu’il a toujours eu et notre ---
REVUE DES ARTS DÉCORATIFS société moderne, en dépit des théories utilitaires, revient à cet amour de l'orfèvrerie avec autant, sinon plus d'entraînement, que les générations passées. Le luxe n'est plus à une classe privilégiée, il s'est étendu au plus grand nombre; il n'est ni femme, ni fille d'humble condition, qui n'aît quelques paillettes de cet or. Son chaud rayon console, c'est un talisman d'espoirance, un symbole de richesse et de possession. Nous n'avons ni le temps ni la place de rendre compte de l'Exposition des bijoux et des argenteries, mais nous voudrions faire une rapide revue des conditions où est aujourd'hui Vue d'une partie de l'installation des œuvres d'orfèvrerie de MM. Christofle, à l'Exposition universelle. l'orfèvrerie comparées à celles qui lui étaient faites en 1789, et des phases qu'elle a traversées depuis cent ans. — La Révolution, qui supprimait les jurandes et les maîtrises, émancipait les travailleurs, mais elle ne rendait pas à l'orfèvre toute sa liberté, l'État se substituait à ses syndics et l'enfermait dans une loi de surveillance étroite. Ses clients naturels étaient frappés, ses œuvres les plus précieuses détruites, les sources de sa prospérité semblaient taries et, dans ces années de crise, il semble que tous les ateliers ont dû rester clos et déserts. C'était le bouleversement, la saisie, la dispersion, la fonte irraisonnée et hâtive des ustensiles d'or et d'argent. Tout ce que possédaient la noblesse et le clergé était éparpillé. Ceux qui émigraient emportaient leurs objets les plus précieux et, pour vivre, ils les vendaient à l'étranger; ceux qui restaient voyaient saisir leurs biens et leurs meubles. L'Église n'a sauvé de ses trésors d'art et d'orfèvrerie qu'une bien faible part et nous en voyons
ORFÈVRERIE XVIIe SIÈCLE BOITE EN ÉCAILLE PIQUÉE D'OR PHOTOTYPE A. QUINBAC & G. BAQUIÉ. RUE CLAUDE-BERNARD, PARIS. (Collection du Musée des Arts Décoratifs).
EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889. — ORFÈVRERIE ET BIJOUTERIE aujourd'hui, pour la première fois, les débris rassemblés dans l'exposition rétrospective. L'État confisque tout ce qu'il trouve, les joyaux de la couronne, le cabinet du roi, le trésor de Saint-Denis, il organise à Paris et à Versailles des ventes, où viennent les Anglais, les Allemands et les Russes, et c'est à bas prix que l'étranger devient possesseur de nos plus beaux meubles et de nos plus merveilleuses orfèvreries. Ce qu'on ne vend pas on le
REVUE DES ARTS DÉCORATIFS détruit, on brûle les tapisseries anciennes pour en extraire les fils d'or et d'argent, on jette au creuset les vases sacrés et les vaisselles rares. C'est le propre des révolutions de tout détruire; d'autres malheurs avaient sous la monarchie envoyé aux fourneaux de la Monnaie bien d'autres richesses. Donc l'orfèvre assista à cette destruction, il vit disparaître ce qu'avaient produit de longues générations d'orfèvres et peut-être désespérait-il de travailler encore quand une société Vidrecome en argent (prix de course), exposé par M. Froment-Meurice (sculpture de M. Isidore Bonheur). nouvelle vint frapper à ses volets et lui demander sa forge. C'était Barras d'abord et ses amis du Directoire, — ce fut bientôt un César. Il fallait pour l'Empereur et les maréchaux rétablir les insignes du pouvoir et de la noblesse; l'Église rouvrait ses temples, on refit les ornements de l'autel. La France avait besoin de luxe, on tira les lingots de leurs cachettes, le marteau sonna joyeux sur l'enclume, les vieux ouvriers apprirent aux jeunes apprentis le métier qu'on croyait perdu; mais quel effort! leurs doigts n'ont plus de souplesse, l'argent a la dureté du fer, l'esprit français s'en est allé, le crayon du dessinateur a perdu sa grâce, le ciselet sa douceur. Si le travail est excellent, irréprochable au sens matériel du métier, c'est une autre pensée qui le dirige; l'orfèvrerie reflète l'histoire du temps; on veut ressusciter
EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889. — ORFÈVRERIE ET BIJOUTERIE Rome et l'imitation maladroite de l'antique sèche les contours, raidit les courbes; mais le commerce de l'orfèvre et du joaillier prospèrent, le luxe devient inoui, l'Empereur s'est fait sacrer à Notre-Dame et dans les entr'actes de la guerre on danse aux Tuileries; on n'y voyait pas tant de diamants et de perles au temps du roi. L'Empire s'écroule, les émigrés reviennent avec des écrins vides qu'il faut remplir; ils essayent de ressusciter les goûts et les modes de l'ancienne cour, mais en vain, tout a subi un changement profond; le luxe, en dépit d'eux, porte la marque de la République et de l'Empire autant que des pays étrangers où ils ont vécu. C'est une époque bâtarde et rien tant que l'orfèvrerie, les bronzes et les bijoux, n'en accuse plus la prétention et l'orgueil. C'est une ostentation de richesse, une pauvreté de forme et d'idée où rien n'a subsisté des élégances d'autrefois; il est grand temps que surgisse une poussée de génie, une invention d'artiste. C'est la littérature qui créera le mouvement. Le romantisme détermine dans tous les arts un superbe réveil : l'orfèvre croit à une renaissance, il s'y donne avec une ambition un peu hâtive et tout ciseleur pense être un Cellini. Nous nous amusons aujourd'hui de ces Horloge en argent ciselé, ornée d'émaux de basse taille, exposée par MM. Bapst et Falize.

Dixième volume annuel, dominé par l'Exposition universelle de 1889 : l'orfèvrerie et la bijouterie par Lucien Falize, les instruments de musique par Arthur Pougin, l'éventail moderne en trois articles par Antony Valabrègue, le vitrail depuis cent ans par Édouard Didron, « la décoration et le rationalisme architecturaux » par Frantz Jourdain, et « l'architecture du siècle » par Lucien Magne. 445 pages.