Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS TOME VI

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COULOMMIERS. - IMPRIMERIE P. BRODARD ET GALLOIS

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UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS REVUE DES ARTS DÉCORATIFS SIXIÈME ANNÉE 1885-1886 PARIS LIBRAIRIE CHARLES DELAGRAVE 15, RUE SOUFFLOT, 15

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS LES MAITRES DÉCORATEURS DU XVIIe SIÈCLE JEAN BERAIN LES PREMIÈRES ŒUVRES LORSQUE les dernières expositions rétrospectives ont remis sous nos yeux les chefs-d'œuvre de nos maîtres ornemanistes français, bien des esprits curieux, dont l'attention se trouvait éveillée, ont voulu approfondir le talent de ces artistes vraiment supérieurs dans leur genre, et qui possédaient une imagination si libre d'allures et une verve si ingénieuse. Mais, au milieu de ce mouvement d'études bien déterminé, ceux qui se sont livrés à quelques recherches pour élargir le cercle de leurs connaissances n'ont été servis que par un nombre très restreint de documents et de travaux littéraires. Ce sont des noms presque nouveaux encore, pour la critique d'art, que ceux de Jacques Androuet du Cerceau, Jean Lepautre, Jean Berain, Jean et Daniel Marot, et de tant d'autres qui viennent à côté ou à la suite. On s'est enquis, sans doute, de leur vie et de leurs œuvres ; on leur a consacré quelques appréciations sérieuses, quelques notices qu'il est utile de consulter; mais ils n'ont pas eu leurs historiens ; on n'a encore écrit aucune étude d'ensemble, aucun portrait distinct, pour nous présenter, sous un large aspect, ces hautes figures de l'art décoratif. Ces maîtres, vers lesquels s'accomplit un retour de faveur bien mérité, se ressentent encore de l'oubli auquel ils ont été longtemps condamnés. On rencontre, il faut l'avouer, certaines difficultés, en abordant de près ces artistes : il ne suffit pas de se livrer avec soin à l'examen de leurs œuvres et de comprendre le milieu et l'époque où ils ont vécu ; le principal obstacle auquel on se heurte vient de la rareté des renseignements biographiques. Il nous faut suppléer au petit nombre des détails, en recueillant avec soin les documents authentiques qui nous sont révélés par le classement de nos archives, ou par des recherches heureuses entreprises par quelques érudits. Si j'ai choisi Jean Berain, pour essayer de faire revivre son image, c'est qu'il m'a paru

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS. répondre davantage à une tendance moderne de notre goût. Il a exercé une influence considérable sur ses contemporains; il a traversé le grand siècle tout en conservant une partie des conceptions de ces devanciers; il est, par certains côtés, très personnel, un des initiateurs des maîtres du xvme siècle; la fantaisie de cette époque vient, en grande partie, de son œuvre. Artiste gracieux et abondant plutôt que créateur puissant, esprit fertile en idées délicates, il possède la vivacité, l'aisance, la légèreté. Il a reçu, comme un don précieux, cette faculté brillante d'improvisation qu'on doit rencontrer chez un décorateur. Sorti d'une époque d'indécision, on le voit peu à peu s'affirmer, en suivant les progrès d'un art nouveau; il demeure pourtant original et indépendant, même quand il est appelé par Lebrun à le servir dans ses travaux. Nous le verrons prendre part aux embellissements des bâtiments royaux et jouer un rôle actif dans la préparation des solennités et des fêtes de la cour. Il mène, dans chacune de ses compositions, l'art de la décoration à son apogée. Il déploie des ressources infinies pour semer dans son œuvre les caprices les plus divers. Ici il dispose de gracieux ornements sur des trumeaux et des dessus de porte; là, il anime des tentures en les peuplant de grotesques. Il fait des dessins de costumes pour les ballets et les opéras de Lulli; il compose des panneaux arabesques; il donne des modèles de meubles, de lustres, de torchères. Dans le monde joyeux qu'il évoque, il transporte une sorte de fantastique des temps classiques, imaginé et retrouvé par les artistes de la Renaissance et qui charme par je ne sais quoi d'étrange et d'énigmatique. Plus on examine les sujets qu'il a traités, plus on y retrouve de variété; on y sent quelquefois un peu de subtilité, de la bizarrerie et quelques incohérences; mais, même dans ces écarts, il s'inspire toujours très nettement de la tradition française; sa nature contient, en outre, une note provinciale que j'indiquerai plus loin. Berain, en somme, tient sa place à un haut degré dans l'expression de notre génie artistique, et aujourd'hui encore, on peut l'offrir à notre enseignement comme un maître profondément national. Comment cet artiste s'est-il formé? Comment a-t-il été conduit à devenir l'habile décorateur, le créateur délicat que nous connaissons? Voilà la première question qui s'offre à nous. Nous allons prendre Jean Berain à ses débuts et étudier les origines de son talent et les influences qu'il a subies. Nous verrons peu à peu son œuvre se dégager sous une forme plus accusée, et l'artiste, qui s'était arrêté à divers essais, se tourner vers les travaux de décoration et d'ornement. Pour fixer quelques points essentiels de la biographie de Jean Berain, il faut s'appuyer sur des extraits de notices provinciales qui composent une sorte de première tradition. Nous savons que Jean Berain est né à Saint-Mihiel, par les historiens de la Lorraine qui ont retenu son nom et qui ont revendiqué le décorateur de Louis XIV, le dessinateur de la chambre et du cabinet du roi, comme un des hommes illustres de leur province. Un de ces écrivains, Chevrier, nous donne, pour la naissance de Berain, la date du 26 octobre 16371; nous devons l'accepter, sous toutes réserves, en admettant qu'elle puisse se trouver --- 1. Chevrier. Mémoires des hommes illustres de Lorraine, Bruxelles, 1754. Dom Calmet consacre aussi quelques lignes à Berain dans sa Bibliothèque lorraine, Nancy, 1751. Mariette a commis une erreur dans son Abecedario, en nous donnant Berain comme né à Paris. Berain mourut en janvier 1711; il aurait eu soixante-douze ans d'après son acte mortuaire; on pourrait donc présumer qu'il est né, tout au moins, en 1638.

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PORTEFEUILLE DE LA REVUE DES ARTS DÉCORATIFS DÉCORATION DES APPARTEMENTS (XVIIe SIÈCLE) COMPOSÉS PAR JEAN BERAIN A. Quantin, imprimeur.

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JEAN BERAIN. modifiée par la découverte d'un acte de baptême, inconnu jusqu'à présent à Saint-Mihiel. La ville natale de Berain avait déjà donné le jour à un artiste, un des statuaires les plus élégants et les plus expressifs de la Renaissance française, Ligier Richier. L'église Saint-Étienne possède encore aujourd'hui un de ses chefs-d'œuvre, le Ségulcre, admirable composition religieuse ou un art exquis, une observation intense et matérielle de la vie s'unissent à la naïveté et au charme des primitifs. On voyait autrefois, dans le chœur de l'église, d'autres œuvres de Richier, des sculptures en bois colorié qui formaient aussi une vaste composition et dont il ne subsiste plus qu'un groupe, morceau séparé d'un monument en partie détruit. Ligier Richier avait décoré, à Saint-Mihiel et dans les environs, quelques maisons de riches bourgeois; il avait composé, en «imagier» sincère et passionné, quelques figures religieuses, quelques groupes funéraires conçus dans le style du mausolée qu'on peut voir à Bar-le-Duc. Le terrain était donc favorable aux arts, dans cette petite ville lorraine. Jean Berain y était né à une époque troublée; la guerre qui avait éclaté entre le duc et la France, venait d'amener l'occupation de la ville par l'armée de Louis XIII. Nous ne savons de quelle famille il était sorti; l'obscurité qui l'entoure lui et les siens est peut-être due, en quelque sorte, aux malheurs et à l'agitation dont avait souffert le pays. Jean Berain avait un frère aîné qui montra de bonne heure les mêmes dispositions que lui, ou chez lequel la vocation d'artiste se déclara tout d'abord. Nature un peu froide, esprit sobre et qui ne possédait pas ces dons heureux, l'invention, la fantaisie et la grâce, Claude Berain devait devenir un graveur assez habile d'armoiries, d'écussons, d'emblèmes héraldiques; il a produit aussi quelques suites de pièces d'ornements, des dessins pour des dessus de boîtes et pour des panneaux; je présume qu'il a travaillé avec son frère, comme un collaborateur qui lui était naturellement offert, et l'on pourrait même reconnaître sa manière dans certaines compositions que Jean Berain a signées; mais celui-ci devait le dépasser bien vite par l'abondance de ses œuvres et la facilité de son génie. On ne saurait dire que Claude Berain ait laissé une trace fort originale; je constate qu'on peut relever sa signature au bas de quelques planches dont l'exécution est ferme et soignée, mais il ne m'arrivera guère de parler de lui qu'incidemment dans le cours de cette étude. Les succès de Callot avaient eu un retentissement prolongé dans toute la Lorraine; sa mort était survenue en 1635, et cet événement n'avait fait qu'accroître sa renommée. Cet artiste jouissait d'une popularité extraordinaire pour cette époque; ses œuvres passaient de main en main, propagées par leur format facile et par une publication incessante. Le monde de fantaisie qu'il avait créé parlait à l'imagination égayée ou excitée par la vue de ces mille personnages dont les dehors étaient si bizarres; Callot avait mis au jour des types autrement légers que les graveurs allemands qui l'avaient précédé. Parmi les jeunes gens qui feuilletaient les recueils du maître et qui se laissaient séduire par l'attrait de ses créations, plus d'un se trouvait poussé à prendre le crayon ou le burin, pour évoquer des idées semblables. Ces Lorrains, qui se destinaient aux arts, étaient naturellement, pour la plupart, des fantaisistes; ils étaient bien les enfants d'un pays où l'esprit est élégant et raffiné. Ne se trouvaient-ils pas aussi quelque peu portés à devenir décorateurs? Les ducs aimaient les fêtes, les joutes, les représentations fastueuses; Callot, à son retour de Florence, avait gravé quelques-uns de ces divertissements, entre autres le brillant carrouse imaginé pour le duc Charles IV en 1627. Cette Lorraine du XVIIe siècle était vraiment un pays de magnificences, de joie et de frivolités; elle jouissait avec ardeur de son indépendance, mise en péril plus d'une fois par les intrigues et la turbulence du prince qui la gouvernait, et par les entreprises du roi de France. La cour qui y régnait aurait pu rivaliser avec une petite cour italienne : Nancy ressemblait de loin à Florence; c'était le

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REVUE DES ARTS DECORATIFS. même luxe et les mêmes habitudes; Callot, allant de l'un à l'autre pays, ne devait pas y trouver beaucoup de changements. Je m'imagine que Jean Berain songeait, dès le début, à se faire graveur; excité par l'exemple de son frère Claude, il se proposait, tout l'indique, de publier des suites de figures, des recueils de modes ou de costumes, dans le genre de ceux qui avaient valu une si grande réputation à Callot. Un artiste devient décorateur par nécessité ou grâce à des circonstances favorables ; mais ce n'est point dans les premiers temps qu'il peut compter, surtout dans une petite ville, sur d'heureuses rencontres, et il est naturellement tenu à choisir entre le pinceau et le burin. Jean Berain et son frère Claude quittèrent Saint-Mihiel et vinrent à Paris, en se promettant certainement tous deux de vivre du métier de graveur. A Paris, ils retrouvaient plusieurs de leurs compatriotes; Callot avait laissé derrière lui tout un groupe d'élèves et d'amis qui répandaient ses œuvres, les reproduisaient, et travaillaient à perpétuer sa tradition. Israel Henriet s'était établi éditeur d'estampes après avoir manié, lui aussi, la pointe; il débitait les ouvrages de l'immortel fantaisiste; les dernières planches de celui-ci lui appartenaient, et Callot les lui avait réservées peu de temps avant sa mort. Le neveu d'Henriet, Israel Silvestre, né aussi à Nancy, dessinait et gravait à l'eau-forte, s'inspirant de Callot et s'exerçant aussi à retracer des vues de villes et des paysages; il allait bientôt recevoir le titre de graveur et de dessinateur du roi. Un autre Lorrain, Nocret, fort apprécié à la cour comme portraitiste, était peintre et « valet de chambre du roi »; il avait été appelé à cette dernière charge en 1649 $^{1}$ . Sébastien Le Clerc, né à Metz, n'allait pas tarder à se joindre à ce groupe d'artistes auxquels l'unissaient bien des affinités, et il devait recevoir aussi avec eux sa part des faveurs royales. Je ne parle pas ici de quelques maîtres très secondaires, et je ne veux pas relever tous les noms que l'abbé de Marolles cite pèle-mêle, dans les éloges rimés de son Livre des Peintres, en commençant sa nomenclature par ce vers : Ceux que je vais nommer honorent la Lorraine... Je me représente volontiers Jean Berain, comme s'étant attaché tout d'abord à ses compatriotes; ils formaient, à Paris, une sorte de « nation » distincte, qui conservait, avec ses souvenirs d'indépendance, un esprit de corps plus étroit et une confraternité plus intime. Nul doute que Berain n'ait beaucoup fréquenté les artistes lorrains, puisque nous le retrouverons plus tard en relations d'amitié et de travail avec quelques-uns d'entre eux, notamment avec Israel Silvestre. Dans cette période de sa vie qui demeure obscure pour nous, il leur dut beaucoup, cela est probable, il reçut leurs conseils et peut-être même leurs leçons; on peut présumer qu'il s'inspira de leurs œuvres. Qui sait s'il n'obtint point par eux l'accès d'un atelier de graveur ou de décorateur, et s'il ne fut pas conduit ainsi à entrer plus vite dans la voie où il devait rencontrer plus tard bien des succès? Les essais de Berain qui datent de cette époque ne nous sont point parvenus; je ne trouve pas, dans ses œuvres, de gravure détachée qu'on puisse considérer avec certitude comme une production du commencement. Je me borne à signaler quelques croquis, quelques essais qui, par la gaucherie et l'inégalité du dessin, semblent des compositions de débutant. Je me garderai bien cependant d'affirmer que ces gravures soient antérieures $^{1}$ Mémoires inédits sur la vie et les ouvrages des membres de l'Académie royale de peinture, publiés par L. Dussieux, Ph. de Chennevières, E. Soulié, etc.

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JEAN BERAIN. à d'autres productions originales de notre artiste. Les pièces dont je m'occuperai d'abord portent une date, en même temps que le nom de leur auteur, et l'on ne rencontre aucune difficulté pour les classer aux premières pages de son œuvre. En 1659, c'est-à-dire à vingt-deux ans, si je m'en rapporte à la date de la naissance, que j'ai donnée précédemment, Jean Berain publie un recueil gravé dont je reproduis le titre, Diverses pièces très utiles pour les arquebuzières, nouvellement inventés et gravés par Jean Berain le Jeune, et se vendent chez l'auteur. A Paris, avec Privilège du Roi, 1659. Une autre édition de ce recueil a paru en 1667, publiée cette fois « chez Leblond, rue Saint-Jacques, à la Cloche d'Argent ». Berain avait alors trouvé un éditeur, un des marchands d'estampes les plus connus de ce temps. Cette première suite de Berain se compose de dix pages, y compris le frontispice; chaque pièce est signée Berain F. Il faut remarquer le nom qui figure sur le titre : Jean Berain le Jeune. Notre artiste avait voulu se distinguer de son frère ainé; la date de ces compositions suffit pour démontrer que cette explication est la seule plausible. Berain ne s'est servi de cette appellation que dans une seule circonstance, et il y a renoncé plus tard; personne ne s'y est trompé parmi ceux qui ont relevé, dans les manuels à l'usage des amateurs d'estampes, les principales suites de gravures de Berain. C'est vraiment, en un moment d'inattention, que Jal, dans son Dictionnaire de biographie et d'histoire, a pu se prévaloir de cette signature, pour attribuer ces pièces au fils de Jean Berain, dont j'aurai à parler plus loin et qui porte le même prénom que son père. Voilà donc les origines du talent de Berain bien établies; il débute par un recueil de modèles à l'usage des armuriers. Les publications de ce genre étaient nécessaires à chaque corps de métier, et celle-ci contenait des pièces nouvellement inventées; elle représentait les recherches, les hardiesses d'un novateur. Si l'on feuillete cette suite, on y trouve toute la verve des débuts, une verdeur d'imagination vraiment juvénile, beaucoup d'exubérance et de fougue. C'est bien, dans chaque détail, le style qui a caractérisé le règne de Louis XIII, avec ses exagérations, son désordre, ses réminiscences des œuvres étrangères. Vous remarquerez comme Berain est de son temps, quand il entre dans la carrière d'artiste. Son goût doit s'épurer plus tard; il rejettera ce qu'il a en lui de pesant et de heurté; mais, avant d'arriver à cette transformation, il a toute la vigueur du premier essor; les idées et les images se choquent en lui pèle-mêle, et il les exprime dans leur confusion et leur force. La décoration des armes était devenue, à ce moment du xvu° siècle, fort savante et fort compliquée: les armes à feu recevaient une ornementation appropriée à des formes nouvelles et à l'usage élégant que pouvait en faire un gentilhomme, à la ville, à la parade, à la chasse ou à la guerre. L'arquebuserie avait adopté un luxe un peu criard; ce n'était point la finesse ni l'élégance qui y dominait. Les armuriers qui fabriquaient un mousquet ou une arquebuse de luxe, en cette année 1659 où Berain venait leur offrir son recueil, y répandaient à profusion des plaques de métal gravé ou ciselé, d'ivoire et de nacre, sur la crosse, sur le fût et sous la sous-garde; la platine laissait voir de nombreuses incrustations, des arabesques, des mosaïques, des nielles. La visière portait une décoration du même genre; on appliquait de menus ornements richement travaillés, partout où il fallait fixer ou entourer quelque partie essentielle de l'arme. Les pièces de la batterie étaient ciselées avec soin; le chien, le bassinet, les ressorts extérieurs affectaient les formes les plus bizarres; le bois était sculpté, fouillé et découpé; on décorait enfin le canon en le taillant, en le ciselant même en ronde bosse. Voici comment Berain procède dans ces dessins de pièces à l'usage des arquebusiers; il dispose, à chaque page, une série de petits croquis qui constituent une décomposition

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REVUE DES ARTS DÉCORATIFS. méthodique des détails d'une arme. Il dessine côte à côte les pièces de l'armature et les applications de fantaisie, qui se superposent à n'importe quelle partie; il trace sur la platine des arabesques, des sujets mythologiques, Hercule combattant l'hydre de Lerne, des scènes de chasse, un soldat tenant son arme sur l'épaule, un trompette assis au pied d'un arbre; il ajoute même à ses croquis quelques petites figures en silhouette, pour offrir plus de choix à ceux qui pourront s'inspirer de ce recueil. Il pose sur le chien un oiseau fabuleux, une tête d'aigle, une figure humaine vue en partie et plus ou moins fantastique. Il trace çà et là, sur des plaques, des médaillons, des mufles, des mascarons; il nous offre, comme dans de petites découpures, des figurines mêlées à une composition de fantaisie. Berain nous charme et nous surprend par ces tours de force successifs qui consistent à couvrir d'ornements variés des objets de petite dimension, et il ne faut pas oublier que souvent ces objets, par leur forme matérielle et leur substance, semblaient rebelles à toute sorte de décoration. Il a seulement donné un dessin de mousquet vu en entier. L'arme est légère et délicate, elle n'est point chargée de détails trop voyants. Dans la partie inférieure de la crosse est figuré un mascaron : au-dessus, un médaillon représente un paysage en miniature, un de ces paysages comme nos artistes classiques savaient souvent en retracer, en s'inspirant, il est vrai, quelque peu des petits maîtres flamands. L'ornementation continue par des arabesques et des entrelacs courant sur le fût de l'arme, et jusqu'au bord du canon que supporte une colonne terminée par un chapiteau. Dans les sujets qu'il a traités, Berain a semé plus d'une idée folâtre qui devait amuser un officier pendant les ennuis d'une campagne. Il a représenté d'un trait délicat un soldat buvant rasade; il a placé, sur un pommeau de crosse, des personnages grotesques qui se balancent au-dessus d'une tête cornue; il a retracé l'enlèvement d'une nymphe surprise par deux satyres; plus loin, dans un autre motif, c'est un faune pressant une femme dans ses bras. Un militaire ne pouvait que prendre plaisir à ces images libertines, à ces allusions grivoises. Au moment où Berain dessinait ces ingénieuses compositions, n'était-ce pas le règne du burlesque? L'art décoratif traduisait à sa façon les facéties qu'on applaudissait dans les farces de d'Assoucy et de Tabarin; on retrouvait, même dans un modèle d'arme, je ne sais quoi qui rappelait les poésies licencieuses de Saint-Amant. Berain, tout en se laissant entraîner par le goût de son époque, subissait à un très haut degré l'influence de Callot; il était bien clairement l'élève de l'auteur des Gueux et des Misères de la guerre, lorsqu'il esquissait ces figures de grotesques, lorsqu'il reproduisait ces portraits de soldats, de trompettes ou de capitans. Un recueil de ce genre, rempli de croquis faciles, était bien fait pour mettre en lumière un jeune artiste qui annonçait ainsi son talent et sa verve. Comparez, si vous voulez, ces dessins à quelques autres suites du même temps qui ont été conservées; feuillez les modèles d'arquebuserie de Thuraine et Le Hollandais datés de 1660, les pièces de François Marcou publiées en 1657, vous trouverez dans ces œuvres un goût équivoque, des inventions un peu barbares, des détails trop chargés; on n'y découvre pas l'esprit incisif de Berain, ni cette note fantasque qui se mêle chez lui à tant de vivacité. Parmi les œuvres de début de Jean Berain, il faut placer un autre recueil, publié en 1663, Diverses pièces de serruriers inventées par Hugues Brisville, maître serrurier à Paris, et gravez par Jean Berain à Paris chez M. Langlois, rue Saint-Jacques à la