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LES ARTS N° 115 Juillet 1911 EXPOSITION INGRES LE BAIN TURC 1859-1863 (Acquis par la Société des Amis du Louvre)

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LA NAISSANCE DES MUSES — Dessin aquarellé, 1856 (Collection Henry Lapauze) EXPOSITION INGRES INGRES Dessiné par lui-même, mine de plomb, 1804 (Musée du Louvre) De l'exposition qui vient de fermer ses portes après avoir attiré, en moins de quatre semaines, plus de vingt-cinq mille visiteurs, Ingres sort grandi parce que mieux connu. La cause, si belle, de cet admirable artiste, fut éloquemment plaidée par les compositions et les portraits peints ou dessinés que la bonne volonté des collectionneurs et des musées étrangers ou provinciaux avait permis de réunir. A notre époque d'intentions sans lendemain et d'engouements injustifiés, quelle leçon a donnée Ingres, ce chercheur qui ne croyait pouvoir obtenir le triomphe final qu'au prix du plus grand effort! Il connut cependant les souffrances du doute, la misère des injustes hostilités. Et néanmoins, tenacement, il édifia son œuvre, — une des plus colossales qui aient été produites dans le monde des arts. Curieuse a été la destinée d'Ingres. Il a, en son temps, occupé une situation prépondérante, il a été élevé aux plus hautes dignités et comblé de distinctions. Seule, cependant, une très faible élite le comprit. Les éloges qui lui furent adressés, comme les blâmes bien plus nombreux dont il souffrit, ne sont qu'une suite de malentendus. Pris, répudié, puis repris par les partis, tel est son sort. Les écrivains académiques l'accusent d'être « gothique » et traitent ses plus beaux portraits de caricatures; puis, ils l'applaudissent d'autant plus aveuglément, qu'au fond, leur sentiment reste le même. — Les bravos étouffent leurs scrupules. — L'Institut lui offre un fauteuil et fait une guerre de coups d'épingles au directeur de l'Académie de France à Rome. Entre temps, les romantiques l'adoptent, puis le vilipendent. On va jusqu'à lui dénier ses qualités de portraitiste, en lui reprochant une absence de conviction sociale entraînant une sorte d'impassibilité qui le rend inapte à

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J.-A.-D. INGRES l'observation des hommes! Impassibles, les portraits de M. Bertin, de Cherubini, de Mesdames de Tournon, Devauçay, de Rothschild et les centaines d'effigies dessinées, avec lesquelles tant de visiteurs ont conversé durant la dernière exposition, — allons donc! Le procès remonte à 1806, année où Ingres figura au Salon avec ses premières œuvres importantes : Portrait du Premier Consul, Portraits de M., Madame et Mademoiselle Rivière, Portrait de l'Artiste. Il fut critiqué de belle façon par ceux qu'il devait traiter de « chiens enragés » et qui, se relayant et changeant de nom en vue de causes variables, ne cessèrent, en effet, de le harceler pendant sa longue carrière. C'est qu'Ingres était bien fait pour dérouter les gens à courtes vues, les esprits absolus de tous les camps. Disciples de David ou amis de Delacroix, ils avaient un idéal limité. Or, leur adversaire, aux curiosités imprévues, cherchait la beauté là où eux ne la soupçonnaient pas; les manifestations de la vie, là où ils n'eussent rien remarqué; l'héroïsme dans la particularité d'un geste beau et non dans l'action simulée par un modèle ou inspirée d'une statue. De plus, très tôt, Ingres leur échappa : les Salons étaient prétextes à attaques, il s'abstint d'y paraître. Seules ses œuvres officielles restaient donc soumises aux critiques. Comme elles surgissaient tout à coup dans la mêlée, ainsi que de grandes étrangères, les juges étaient déroutés. Et puis, pour déconcerter davantage ceux qui n'avaient pas eu l'occasion de voir ses Baigneuses, ses Odalisques, de con- naitre ses portraits et surtout ses dessins, depuis Michel-Ange et Raphaël, le plus éloquent hommage qui ait été adressé à la vie et à la beauté, il y avait les propos d'Ingres : affirmations souvent contradictoires, apostrophes grandiloquentes qui manquaient leur but par l'excès de leur injustice ; mépris d'un moment pour des choses qu'il adorait, qui étaient l'essence même de son art : la souffrance et l'ambition de son être. Parce que Delacroix, trente années après lui, conquiert un fauteuil à l'Institut, il s'écriera : « Aujourd'hui, je veux rompre avec mon siècle, tant je le trouve ignorant, stupide et brutal, qui n'encense plus que des idoles de Baal, et cela effrontément. » Lui, qui calquait, la veille de sa mort, une composition de Giotto, et qui, naguère, avait dit, de Giotto et de Masaccio : « C'est à genoux qu'il faudrait copier ces hommes-là », s'emporte entre temps à la nouvelle que certains de ses élèves s'attardent à l'étude des Primitifs : « Ces Messieurs sont à Florence, moi je suis à Rome... Vous entendez, je suis à Rome. Ils étudient le gothique... Je le connais aussi..., je le déteste... Il n'y a que les Grecs ! » Enfin, la situation académique, les dignités à lui décernées par les gouvernements, le M. Ingres dont il était salué par ses amis et que répétaient, sur un autre ton, il est vrai, ses adversaires, en isolant l'artiste, en faisaient un colosse sur lequel devaient naturellement se ruer les démolisseurs professionnels. Mais les temps de la suprême justice sont révolus. A l'exposition triomphale organisée à la Galerie Georges Petit, bien ordonnée et si sûrement composée grâce à INGRES PÈRE 1804 (Musée Ingres. - Montauban) PORTRAIT D'INGRES, PAR ROQUES vers l'an V (1797) (Musée Ingres. - Montauban)

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LES ARTS l'activité intelligente de son promoteur, M. Henry Lapauze, Ingres est apparu vraiment comme un génie simplement humain, émouvant par son labeur acharné, ses recherches diverses, son désir inlassable de serrer de plus près la beauté, enfin ses victoires heureuses. Et les échos admiratifs semblent devoir se prolonger dès lors à travers les siècles, aussi longtemps qu'on aura le culte du Beau, le sens de l'harmonie et la curiosité intelligente des hommes et des choses. Des grandes compositions ramenées temporairement à Paris en vue de la récente manifestation Ingres, la plus ancienne est le Jupiter et Thétis du musée d'Aix-en-Provence. Ingres conçut ce tableau peu après son arrivée à Rome, et mettait en lui tout son espoir : « Il devrait sentir l'ambroisie d'une lieue », écrivait-il. Et il ajoutait : « Il aurait une telle physionomie de beauté que tout le monde, même les chiens enragés qui veulent me mordre, en devraient être touchés. » Hélas ! lorsqu'il fut envoyé à Paris, Jupiter et Thétis resta incompris, non seulement des « chiens enragés », mais aussi des moutons, qui se repaisaient de formules académiques. Le sujet, inspiré sans doute par une composition admirée sur une coupe antique, mais où les adversaires affectèrent et affectent encore de voir un motif de dessus de pendule, était, de par la présentation arrêtée par Ingres, déjà déconcertant. Cependant on ne s'arrêta pas à cela. La critique porta surtout sur le caractère, très voulu, des figures. Et c'était moins le coude de Jupiter appuyé sur un nuage, et l'aigle qui coule un œil sentimental sur le dieu et sa compa- TH. CH. NAUDET, PRINTRE Gravure de Caroline Naudet, d'après une mine de plomb, 1806 gne, qui déroutaient les adversaires, que le corps ingénu et voluptueux de Thétis. Ah! ce long col qui se gonfle, qui ondule comme, au reste, tout le corps de la divinité!... On ne ménagea pas les reproches alors; on a critiqué depuis et jusqu'à ces derniers jours. Cependant, il convient de voir là non une maladresse, mais une exagération consciente et autorisée par la vue de quelque fragment grec qui dut avoir, en ce moment-là, son instant de vogue. Ingres, en effet, n'est pas le seul à avoir essayé de traduire ce mouvement, forcé certes, mais souple et voluptueux, sans conteste. On le trouve dans les compositions gravées de Flaxman, alors dans toute sa célébrité, dans certains bas-reliefs de Lemot, il me semble, et, en 1820 encore, dans un bas-relief du sculpteur G. Seurre, l'un des successeurs d'Ingres à la Villa Médicis. Qu'il y ait ici subtilité, d'accord. Mais combien raffinée! Et puis, ce corps de Thétis n'est-il pas de la famille des Odalisques, qui, plus humaines, imposeront l'admiration? Ingres, au reste, quelques années après, dans le Vœu de Louis XIII, montra qu'il pouvait joindre, à la noblesse et à la grandeur, la simplicité. Œuvre éloquente, œuvre parfaite celle-ci, et qui assure enfin à Ingres — il avait alors quarante-quatre ans — l'unanime approbation. Œuvre bien personnelle, n'en déplaise aux pédants qui ont affecté de ne voir en elle qu'une répétition adroite d'un Raphaël : Madone de Saint-Sixte. Sur un thème qui réduisait au minimum la part d'invention, Ingres a fait une page moderne, clairement ordonnée et d'une distinction supérieure. Quoi de plus émouvant que le Mme DE MONTGOLFIER (Collection de Mme Lefebvre de Vieville)

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J.-A.-D. INGRES JEAN-PIERRE-FRANÇOIS GILIBERT, AVOCAT, AMI D'ENFANCE DU PEINTRE Vers 1805 (Collection de Mlle S. Montet-Noganets, Montauban)

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LES ARTS --- geste du roi, le mouvement des mains qui offrent avec une délicatesse supérieure, tendues qu'elles sont vers la rayonnante Vierge, si humainement adorable dans sa maternité fière? Et puis, ce sont les deux archanges, protégés par des draperies jaunes et vieux rose dont les tonalités délicates se fondent dans la lumière irradiée du groupe divin. Le bambino si vivant et les deux anges au cartel ne sont-ils pas aussi à Ingres, à Ingres seul? Ce n'est pas tout. Le Vœu de Louis XIII se revêt de tonalités harmonieuses et riches. Les couleurs sont vibrantes, bien équilibrées et se parent, quand il le faut, de somptuosité, comme le prouve le manteau royal, au velours souple et chatoyant, avec ses cassures où s'accroche la lumière, ses poches d'ombre aux bleus profonds. Des portraits contemporains ou légèrement plus anciens témoignent des mêmes très suffisantes qualités de peintre, sinon de coloriste. Ingres devait, il est vrai, avoir moins de bonheur plus tard, user, par esprit d'opposition, de tonalités dures. Mais après combien de compositions harmonieuses! L'auteur du Vœu de Louis XIII avait, dans cette œuvre, STRATONICE OU LA MALADIE D'ANTIOCHUS Mine de plomb, vers 1807 (Musée du Louvre) épuré son amour de la femme, idéalisée en une créature belle d'une beauté morale et toute rayonnante de maternité. Dans les Baigneuses et les Odalisques qui lui furent demandées un peu de tous les côtés, après l'envoi à Paris, en 1808, de la Baigneuse vue de dos, aujourd'hui au Louvre, il devait manifester toute sa sensualité, insistant sur la beauté charnelle de la femme, la lascivité de ses abandons. Cependant, l'Odalisque à l'Esclave, de la collection Gustave de Rothschild, qui a été exposée récemment, présente quelque chose de plus : la beauté formelle se voile, cette fois, d'un peu de mélancolie. Il y a comme un chant de regret dans cette page de voluptueuse passivité. Et l'impression perçue est d'autant plus forte. En un cabinet oriental, une délicieuse créature repose. Sa gorge est jeune, son corps est blanc et se découpe en une adorable saillie sur des coussins de prix. Tout respire le luxe; l'atmosphère est chargée de parfums. Un peu d'air frais vient cependant d'un jardin abrité par de hautes ramures qui mirent leur masse glauque dans l'eau d'un bassin où d'autres femmes s'ébattent. L'ennui de l'odalisque, à demi sommeillante, est bercé par le son grêle d'un instrument que touche une esclave noire qui nasille une triste mélopée dont la dormeuse mal éveillée semble comprendre, sinon

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J.-A.-D. INGRES STRATONICE OU LA MALADIE D'ANTIOCHUS 1850 (Musée Condé. — Chantilly) les paroles, du moins la signification. Et cela suffit, car les confidences précises seraient ici dangereuses. Un eunuque est là, qui surveille. Peut-il permettre seulement à la belle créature de rejoindre ses compagnes du jardin ? La couleur?— Elle existe, mais amortie, car le soleil est bas et les grands arbres du jardin interceptent la lumière, comme l'eunuque, le libre amour. D'autres auraient peint la scène autrement, faisant scintiller le soleil, vibrer les perles et les gemmes; la fête aurait été belle, certes, mais sans la lancinante tristesse qui fait le charme de cette scène, l'empreint de poésie baudelairesque. Sur l'un de ses carnets de Venise, Ziem, croquant une belle ennuyée tapie derrière une jalousie, surprit et nota ce souhait puéril : « Si j'avais un oiseau, j'aurais un ami. » — Oui, si l'Odalisque avait un oiseau ! La sensualité d'Ingres devait intégralement s'épanouir dans la réunion de nudités qu'il a titrées : Le Bain turc. Turques, elles le sont fort peu les créatures qui, groupées autour d'une piscine, sont occupées aux mille choses qui peuvent mettre en valeur la beauté de la Femme. Ingres a réuni seulement, dans une harmonieuse ordonnance, tous les types féminins qui l'avaient frappé, les corps que, parfois, il avait seulement devinés. On y retrouve, en effet, des ressemblances ou simplement des parentés avec des personnes de son entourage. Le visage de la créature très en chair, qui est bien en vue, à droite, rappelle, par certains côtés, celui de cette Madame de Lauréal, dont la beauté l'avait à tel point séduit qu'il avait accepté d'épouser, de confiance, sa parente, Madeleine Chapelle, que Madame de Lauréal assurait être une autre elle-même. Ingres travailla longtemps à cette œuvre. Il la laissa et la reprit, ajoutant un nouveau corps, précisant tel visage, la particularité d'une poitrine. Cependant il atténua l'importance des figures du premier plan par suite de la transformation de la toile qui, rectangulaire d'abord, devint ronde plus tard. Plus adéquate lui semblait cette forme, car elle donnait à son œuvre une préciosité de grand camée. Telle quelle, elle est bien typique des recherches du maître, des libertés qu'il se permettait parfois dans le dessin des figures. Elle révèle aussi les ressources limitées, mais suffisantes, de sa touche régulière mais non monotone.— Il y a des gris exquis dans les demi-lumières, et les prunelles des belles baigneuses ont une limpidité, des douceurs qui valent bien de fulgurants éclairs. Il n'est pas jusqu'aux menus ustensiles du premier plan qui, avec leur préciosité de décor, n'acquièrent un réel intérêt. Le Bain turc va au Louvre. Tant mieux ! Sans être le chef-d'œuvre d'Ingres, il est une des plus personnelles manifestations de sa volonté. Le chef-d'œuvre d'Ingres! Ce devait être non les deux Stratonice qu'il signa dans sa maturité, après avoir esquissé le sujet, lors de son arrivée à Rome, dans un dessin digne d'être gravé sur une pierre du Parthénon, ni même la Vénus Anadyromène, nila Source, si belle, mais bien les deux décorations que le duc de Luynes lui avait commandées pour le château de Dampierre. Il projetait de symboliser ces deux vastes pages où l'héroïsme formel des hommes et des femmes serait magnifié, l'Age d'Or et l'Age de Fer. Combien de dessins il exécuta en vue de réaliser ces deux poèmes, combien d'études de bras, de cuisses, de torsos aux seins adorables! Et, après chaque effort, des groupes naissaient d'une beauté sereine, comme celui des danseuses, ou d'une émouvante grandeur comme celui de l'homme qui enserre le corps de sa compagne et élève, de l'autre bras, STRATONICE OU LA MALADIE D'ANTIOCHUS 1866 (Musée de Montpellier)

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LES ARTS --- PHILÉMON ET BAUCIS Lavis (vers l'an IX) (Musée du Pay) à la hauteur de sa tête, l'enfant rieur, fruit de leur amour. Seul l'Age d'Or devait développer son thème sur la paroi préparée au château de Dampierre. Mais sa destinée était de rester inachevé, par la volonté d'Ingres. Pourtant, le maître avait mis là toute sa volonté, son amour de beauté, et si impérieux était son désir de voir onduler les figures rêvées, qu'il exécuta une répétition réduite, achevée celle-là, mais tard dans sa vie. On l'a vue à la Galerie Georges Petit; l'intérêt de curiosité primait ici, il faut l'avouer, la jouissance d'art. Car, ainsi qu'il était arrivé pour le Bain ture dernière manière, les groupes prototypes — ceux du château de Dampierre — étaient noyés dans une abondance de nudités n'ayant plus la nerveuse précision dont, peu de temps auparavant, il avait encore fait preuve dans une page adorable, la maquette d'une Naissance des Muses, destinée à décorer le posticum du modèle de temple grec édifié, sous la direction d'Hittorff, à l'intention du prince Napoléon. C'est une œuvre exquise, digne, il semble, des plus admirables productions de la peinture grecque. Elle joint, en effet, la clarté des bas-reliefs attiques à l'élégance des plus exquis maîtres italiens de l'avant-Renaissance. Ingres a choisi le moment où Mnemosyne donne naissance à Érato, la neuvième Muse. La scène est rendue avec une exquise discrétion. Mnemosyne enfante, à demi étendue, dans un abandon charmant. Et avec quelle grâce se présente la nouvelle venue, avec quelle douceur elle est accueillie par ses sœurs, toutes belles et rayonnantes d'une intellectuelle vie! — Une feuille de papier, un crayon, des rehauts d'aquarelle qui ont des douceurs de fresque, ont suffi pour mener à bien cette page supérieure, d'une inattaquable beauté. Il y a encore un autre Ingres, celui des « Chapelle Sixtine », qui l'eussent montré ordonnateur merveilleux et peintre compréhensif de l'atmosphère et des splendeurs vaticanes; celui, aussi, des épisodes historiques et anecdotiques qui le firent enrôler un moment parmi les romantiques. Mais on ne pouvait, sans risquer l'entassement, tout placer dans les Galeries Georges Petit. Toutefois, l'Entrée de Charles V à Paris, le Paolo et Francesca prouvèrent avec quelle attention Ingres, insoucieux du discrédit dont les vieux manuscrits des maîtres français souffraient à son époque, les avaient étudiés, interrogés. Il aimait l'ingénuité de leurs attitudes, leurs fonds précieux, tout ce qu'il y avait en eux d'observation sincère et de puérilité savante. Durant la première moitié de sa carrière, ces « gothiques » exercèrent, beaucoup plus que ne le croyait Ingres, une influence continue sur son art, une influence égale à celle des Quattrocentisti, ses maîtres de cœur, si les grands Italiens furent ses maîtres de raison. * Il faut parler maintenant de la partie la plus passionnante de son œuvre, c'est-à-dire des portraits peints et dessinés. La Galerie Georges Petit en a présenté, au reste, le plus bel ensemble qui ait été encore réuni, et typique, car les diverses périodes de la carrière du grand artiste s'y trouvaient accusées. Toutes ces effigies témoignent qu'Ingres, pris par la réalité, la voulant serrer et rendre son caractère ou ses beautés, s'était livré entier, oubliant systèmes et théories. Son désir de bien faire, d'être vrai, révélé par les toutes premières représentations d'amis, de condisciples, reste aussi vif dans les portraits de la maturité et de la gloire. Effort touchant, qui seul lui a permis de produire ces effigies d'hommes, de femmes qui font l'admiration de Rome (1807) (Collection de M. Léon Bonnat)

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J.-A.-D. INGRES tout ce qui pense et s'émeut au contact de la vérité et de la beauté. Quelques portraits exécutés à la pierre noire ou à l'huile montrent d'où Ingres était parti. Un portrait peint de son père est enlevé dans une pâte souple, aisée, qui se ressent de la technique du XVIIIe siècle, celle de ses premiers maîtres GRANET, PEINTRE Rome 1807 (Musée d'Aix-en-Provence)

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LES ARTS de l'École de Toulouse. Mais, après quelques mois passés chez David, et plus encore, peut-être, au Louvre, la transformation est complète. C'est qu'Ingres s'est trouvé en contact avec Holbein, qui devient pour lui un second maître. Le peintre de Bâle a toutes les qualités qu'ambitionne Ingres, dont il sent l'acquisition indispensable : il dessine impeccablement, son crayon dit tout; sa palette restreinte, tout en ayant de l'intensité, ne fait que souligner les accents admirables de la ligne. Ingres l'interroge avec passion, et le fruit des conseils d'Holbein apparaît dans les portraits de Belvège-Foulon, du graveur Desmarais, ce vieillard chauve, si parlant, de Jean-Pierre-François Gilibert. Il ose même davantage dans certain portrait de jeune garçon, — le sien? — où le dessin, de grand caractère, est soutenu par une coloration rousse et chaude. De l'atelier d'Ingres, ce petit portrait passa dans celui de Ricard, qui le conserva jusqu'à sa mort. — Tout ce qu'a voulu celui-ci est en effet dans cette pochade de l'auteur de l'Apothéose d'Homère. Des hommes, avec l'accentuation forte de leur physionomie, c'est bien ; mais, pour Ingres, combien des modèles féminins seraient souhaitables ! Enfin, voici qu'on le sollicite, et c'est pour une femme ! Qui? — Madame Aymon, dite la Belle Zélie, puis Madame Rivière et sa fille aux grands yeux d'amande. Avec quel enthousiasme il exprime la féminité de ses modèles, la beauté de chair ou l'attrait moral de chacune d'elles. Il veut tout révéler, tout expliquer, et il y réussit. Aussi, les portraits de la famille Rivière iront-ils au Salon de 1806 ; ils accompagneront sa propre effigie et l'important portrait du Premier Consul, présenté dans son beau costume rouge, avec, comme fond, le faubourg nou- GUSTAVE JAL Mine de plomb (Rome 1811) (Collection de M. François Flameng) veau de Liège, où la peinture doit aller. Ingres a fait un Bonaparte à lui : tête jeune et pâle, presque poupine, mais volontaire et intelligente. Sur ce, convaincu de la valeur de son effort, il part confiant pour Rome. Mais quelles nouvelles lui parviennent là-bas ! Ces œuvres, dont l'une, le Premier Consul, a été revue à la Galerie Georges Petit, où elle a conquis les visiteurs, dont les autres sont l'honneur du Louvre, ne trouvent pas grâce devant la critique. On les traita de bizarres, de gothiques ; on accusa leur signataire d'enlaidir systématiquement ses modèles. Laide, la belle Zélie ; laide, la délicieuse Madame Rivière! Critiques sottes, incompréhensibles, dont l'insignifiance révolte le bon sens. Heureusement, elles n'eurent pas de force devant l'évidence. Très vite, les femmes viennent au jeune peintre. Elles lui apportent leur sourire, lui révèlent la ligne ondulante de leurs épaules, l'opulente fête de leur poitrine. En revanche, que de soin il met à ne point les trahir, à exprimer la grâce de leurs attitudes familières ! Avant que de prendre ses brosses et de couvrir la toile, il multiplie les croquis, cherche le geste naturel et, fixé sur celui-ci, étudie une épaule, un bras, une main pendante. « C'est tout et ce n'est rien, qu'une main qui s'abandonne », a-t-on dit. Et qui le sait mieux qu'Ingres ? Les dessins du musée de Montauban, ramenés temporairement à Paris, offrent de précieux témoignages de ses recherches, presque religieuses. L'un, entre autres, montre une gracieuse jeune femme étendue sur une chaise longue. C'est une première idée SIMON PILS Pierre noire (Au XI) (Musée d'Orléans)

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J.-A.-D. INGRES Photo Giraudon. JUPITER ET THÉTIS 1811 (Musée d'Aix-en-Provence)