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LES ARTS Octobre 1911 --- J.-E. LIOTARD. — L'IMPÉRATRICE MARIE-THERÈSE (1762) (Nouveau Musée de Genève)
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LES ARTS Octobre 1911 --- J.-E. LIOTARD. — L'IMPÉRATRICE MARIE-THERÈSE (1762) (Nouveau Musée de Genève)
J.-E. LIOTARD Il y avait au collège de Genève, en l'année 1712, un enfant d'un caractère vif, d'une figure originale, meilleur camarade que bon écolier, dont les cahiers offraient un mélange de figures tracées à la plume ou au crayon, et de thèmes ou de passages latins. » Parfois il s'amusait à crayonner les portraits de ses camarades et, « quand la ressemblance s'y trouvait, celui qui venait de poser obtenait, au moyen d'une pièce de trois sols, le chef-d'œuvre qu'il emportait ensuite dans sa famille ». Cet enfant s'appelait Jean-Étienne Liotard. Son père, chassé de France — de Montélimar — par la Révocation de l'Édit de Nantes, était venu se réfugier à Genève. Ce protestant fit grise mine aux crayonnages de son fils, puis il se laissa fléchir : il lui donna un maître de dessin, Gardelle, le frère du portraitiste, dont il y a beaucoup d'œuvres à Genève et dans les environs. Un séjour à Paris dans l'atelier du graveur Massé ; une tentative malheureuse pour obtenir le prix de l'Académie avec un tableau d'histoire, David au Temple ; puis, dit-on, suivant le conseil de Lemoine, la volonté de ne peindre désormais que d'après nature, la vocation bien déterminée de ce jeune artiste, Français par sa race, analyste par son éducation religieuse, précis par la nécessité de son métier de graveur, en un mot son goût désormais fixé pour la vérité et le portrait, art de vérité. L'occasion l'entraîne à la suite du marquis de Puysieux, ambassadeur de France à Naples, et fait de lui, comme de tant d'autres, un pèlerin de l'art antique. Une rencontre de hasard, à Florence, fait de lui le compagnon de jeunes Anglais, Lord Bessborough et d'autres, qui l'entrainent, sur leur yacht, en Orient... Un mois plus tard, ils s'embarquent à Naples, et le navire qui les emporte touche Caprée, Messine, Syracuse, Malte, les Cyclades, posées sur la mer comme de blanches mouettes, où abordèrent autrefois les héros de l'Odyssée et les Phéniciens hâbleurs et les portulants qui, aux mêmes heures, aux mêmes saisons, tendirent leurs voiles aux mêmes rythmes des vents. Mais Liotard préfère aux beaux contes la réalité précise et contemporaine. En cela il est bien de son pays, et il appartient à la race de ces Genevois dont parle Sainte-Beuve, et « qui ont finesse, modération, une certaine tempérance, l'analyse exacte, patiente, plus de savoir que d'effet, plus de fond que d'étalage, et qui excellent à observer, à décrire les mécanismes organiques, physiques, psychologiques dans un parfait détail ». De son crayon précis, il note, écrivant souvent en marge les indications complémentaires, le costume des habitants dans les terres que son bateau accoste. Il n'évoque pas Ulysse, Nausicaa, Achille, Pyrrhus, fils d'Hector; mais il croque sur son album, à Paros, la signora Lenetta Shepri, marchant au bord de la mer, comme une figure de printemps, avec son voile jeté sur la tête, son corselet brodé, sa mantille de mousseline et ses bas blancs aux jarretières rouges; à Chio, Madame Vestali et son énorme bonnet blanc; une autre femme, petite veste et jupe courte, grand bonnet tout uni; la signora Maroudia, avec son collier d'or, son tablier de dentelle, ses bas rouges brodés d'or et ses souliers d'argent. Il y a de la naïveté et de la transparence dans ces dessins. Ces petites personnes évoluent dans une ambiance de J.-E. LIOTARD. — L'IMPÉRATRICE MARIE-THERÈSE (1750) Email d'après le portrait de 1744 (Nouveau Musée de Genève)
J.-E. LIOTARD J.-E. LIOTARD. — SON PORTRAIT PAR LUI-MÊME (Pastel acheté par le duc de Richelieu à Lyon en 1747) (Musée de Dresde)
LES ARTS --- J.-E. LIOTARD — SON PORTRAIT PAR LUI-MÊME Pastel vers 1749 (Nouveau Musée de Genève) lumière qui vibre, vive et légère comme l'air marin. Elles se caractérisent dans un geste, une attitude précieuse, comme il doit en être de femmes qui meurent d'envie d'être vues et qui, ayant quitté leurs voiles, sont offusquées et un peu inquiètes de l'être. J'admire la souplesse avec laquelle Liotard suit la forme, note la gaucherie de ces costumes faits pour le repos du harem plus que pour la démarche, et le ruissellement des satins, des soies et des mousselines d'or au soleil. Tandis que dans certains croquis de paysannes suisses, vues dans un jour plus brutal, moins chatoyant, son crayon se fait robuste, précis, ici la sanguine semble trembler comme une vague lumineuse, elle s'amuse, se délecte à effleurer les damasquins, s'écrase dans les plis d'ombre, se fait subtile pour exprimer la trame aérienne d'une gaze lamée d'or, molle pour la caresse d'une fourrure, coruscante pour l'éclat d'une boucle métallique, toujours suit de près ou de loin le corps de la femme, l'enveloppe de vêtements trop somptueux pour qu'on y pense, et cependant montre que le peintre y pense, suggère plus qu'elle ne définit, évoque plus qu'elle ne souligne l'abandon de l'Orient, des félicités de houris, dans un rien de démarche, une ébauche de geste, un morceau de nu avivé d'un bijou, l'échancrure d'un col, un rang de perles rouges, un ruban noir posé à même sur la fleur de la peau, le galbe d'une culotte ample conduisant les regards et les retenant au luxe d'un soulier brodé, d'une babouche que l'on quitte d'un petit coup nerveux, pour danser sur les tapis ou s'allonger sur un divan. Ce qui amuse visiblement Liotard, c'est le costume, ses attaches, ses patrons, le libre jeu d'une tunique sur une jupe, le flottement d'une écharpe, plus que le corps qu'ils recouvrent. Ces petites Orientales, ces êtres où il y a tout à la fois la naïveté et la ruse d'Agnès, qui tiennent de l'enfant et de la femme, dont l'ingénuité perverse promet toutes les surprises à moins qu'elle ne réserve toutes les déceptions, il les a vues avec humour, empêtrées dans leurs vêtements; le visage émerge avec des traits poupins, presque toujours les mêmes, qui feraient croire que l'artiste n'a pu voir ce visage habituellement dissimulé sous les voiles. Peut-être a-t-il voulu indiquer que là-bas le visage ne s'éclairait presque jamais de cette translucidité que la culture de l'esprit semble prêter au masque humain, que jamais il ne s'illuminait du feu d'une lampe intérieure, que l'essentiel pour ces femmes n'était pas de paraître intelligentes, mais belles, d'une beauté placide, animale. Cependant, il en est deux qui m'alarment davantage, comme on eût dit au XVIIIe siècle : Madame Péleran et une « dame de Constantinople ». Chez la première, il y a un je ne sais quoi de piquant qui trouble et qui agace, et dont on ne se rend pas compte au premier instant. A bien regarder, je crois que cela tient à des contrastes qui nous paraissent étranges aujourd'hui, mais qui étaient approuvés par la mode autrefois. Imaginez une amazone... en vertugadin, une robe à panier qui semble plus faite pour la révérence que pour le galop rythmé ; un stick souple pour cingler la bête qui se cabre ; au-dessous du panier, des jambes que l'on devine souples, sveltes, nerveuses, malgré l'abondance de l'étoffe qui les recouvre ; planté là-dessus, un beau buste, avec les trois étages du parfait contentement, les manches laissant à découvert les bras un peu maigres et gantés, le fichu menteur croisé, l'échancrure du col laissée nue, la chair du cou qu'un ruban noir rend plus précieuse et, tout au sommet de cette --- J.-E. LIOTARD — SON PORTRAIT PAR LUI-MÊME Pastel vers 1756 (Nouveau Musée de Genève)
J.-E. LIOTARD Photo Hanfstrangl (Munich). J.-E. LIOTARD. — LA BELLE CHOCOLATIÈRE Pastel (1745) (Musée de Dresde)
LES ARTS longue figure, un petit visage aux yeux bien arqués, au nez frémissant, aux lèvres rouges, enfin un chapeau chinois abritant à peine la vue directe, à la fois timide et provocatrice : telle est Madame Péleran, la femme du consul de France à Smyrne, qui s'habille encore à l'euro péenne, mais regarde déjà à l'orientale, comme si son visage était voilé, et la mobilité des yeux l'unique manière de traduire la vivacité de ses impressions. Au contraire, une « Dame de Constantinople » n'est-elle pas, des pieds à la tête, la Dame de Constantinople, dans le costume somptueux et souple, dans les babouches, dans la ceinture à disques de métal, dans la jupe de gaze, dans l'opulence accordée du manteau de velours, des bijoux et des formes épanouies où l'on pressent l'empattement, dans la pose nonchalante, la main pendant au long des coussins, l'autre mollement repliée dans la ceinture, les genoux que l'on devine croisés l'un sur l'autre, et le regard oblique, prometteur et inquiet ? Les petites Chypriotes, les femmes de Chio, avaient amusé Liotard. Celles de Constantinople l'ont visiblement séduit. Le costume l'intéressait, il veut maintenant révéler le corps humain ; il y a plus de sensualité dans sa manière d'appuyer le crayon. Ce n'est plus un élève qui s'attache à la nature, mais un petit-maître qui s'attendrit, un homme qui, au cours de ses voyages, ayant rencontré une terre de prédilection, s'y arrête, s'y attarde et veut y rester. Lord Ponsonby, ses compagnons de route s'embarquent et reviennent en Europe, et lui, Liotard, s'établit dans sa petite chambre de Péra, et il ne désespère pas, lui protestant, dont la religion est hostile à l'art qu'il pratique, de faire le portrait de tous ces bons mahométans, à qui le Koran interdit toute image de l'homme et de la femme. Il s'habille à la turque, il porte le turban, la longue robe; connaissant mieux les usages de cette société, familier de ceux qu'elle a séduits comme lui, il atteint les palais fermés en passant par les consulats, les dignitaires en entrant dans l'intimité des banquiers ; protégé par M. Levet, un négociant établi à Constantinople, par le consul anglais, par le comte de Bonneval ; prêt à aller, si l'on veut, « le vendredi à la mosquée, le dimanche à l'église », il évolue librement parmi les gardiens du sérial — que n'y est-il entré ? — il croque sur son album les nains, les jardiniers impérieux, les janissaires, tantôt écroulés sur les ottomanes, les jambes croisées, la lippe pendante devant les pipes d'opium, tantôt se réveillant tout à coup de leur ennui, redressés, majestueux, prêts à conquérir le monde, la botte éperonnée sortant du manteau pour monter à l'étrier ; il pénètre dans les boutiques d'Arméniens et de Juifs, chez des Circassienne, des brodeuses penchées sur la toile blanche du métier, qu'elles piquent de leurs laines de couleur ; il dévoile les Turques, il est même sur le point d'épouser l'une d'elles, la charmante Mimica. C'est alors que le prince de Moldavie le fait venir à Jassy... Ainsi la vie de Liotard s'arrange comme une comédie, avec de jolis costumes, des péripéties, des revirements, de brusques départs où la vraisemblance n'a que faire. Le hasard tient en apparence les fils de cette destinée qui se déroule au gré des rencontres comme la trame d'une fantaisie composée par un maître de ballet. Et Liotard n'en apparaît-il pas, avec sa longue barbe et son turban, comme le héros chimérique, un peu ridicule tant il est heureux, tant il est flatté par la fortune, tant les événements ont de bonne grâce à ne pas le secouer? Genève, Paris, les rues de Florence, rencontre fortuite du chevalier Ponsonby à la terrasse d'un café; projets formulés devant un sorbet à la vanille, départ sur une blanche caravelle, à travers la mer bleue; les Cyclades l'appellent, l'Orient le retient ; et voilà qu'au moment précis où l'Orient exquis des confitures et des falzars menace de se transformer pour lui en un Orient lamentable de misère et de vieille femme, un prince de Moldavie, le prince d'un de ces pays de fantaisie qui essaient, parfois avec bonheur, de concilier la nonchalance et l'astuce, un prince d'opérette l'appelle et lui demande son portrait. La vie s'arrange comme une féerie : pourquoi ne pas la considérer ainsi et ne pas garder dans la réalité les costumes, les rêverences, les salamalecs qui font si bien, détachés en couleur sur la toile de fond d'un théâtre ?... Il traverse la Transylvanie et la Hongrie, il arrive à Vienne. L'imperatrice Marie-Thérèse lui demande son portrait : elle s'y montre dans la beauté opulente et déjà lourde de ses vingt-sept ans, où l'on pressent l'empattement du portrait de 1762 ; un bout de modestie, un rang de fourrure donnent un éclat piquant à la chair savoureuse ; les cheveux, peu abondants, mais poudrés et floconneux, encadrent à merveille le teint rose du visage, le regard direct, les lèvres bien dessinées et rouges. Toute la cour est séduite : Liotard a fait le portrait de Sa Majesté ! La Cour veut son portrait par Liotard; entre temps, il se représente lui-même, habillé à la turque, dans le pastel qui est au Musée des Offices ; il représente aussi la Belle Chocolatière, cette soubrette qui deviendra la comtesse Dietrichstein, et, dans une échappée à Venise, le comte Algarotti, qui écrira de lui : « C'est un Holbein en pastel. » Peut-être est-ce en souvenir de Venise qu'en 1746, de passage à Genève, il habillera Madame Boëre, qui posa devant son chevalet, comme une Vénitienne de Longhi, ayant jeté sur ses cheveux un petit tricorne et sur le mantel de taffetas blanc un zendaletto de dentelle noire. Mais Venise n'est qu'une fugue ; voici Liotard de nouveau à Vienne. Il a dû reproduire ses pastels en miniatures ; c'est ainsi qu'il a répété le portrait de Marie-Thérèse; c'est alors ou dans ses voyages de 1762 et de 1774 à la cour d'Autriche qu'il a dû exécuter toutes les miniatures qui se trouvent encore dans les demeures impériales et que M. Alfred Windt énumère dans son catalogue. A les étudier en détail, on retrouvera le signalement exact de beaucoup de grands portraits disparus ; on y verra également que Liotard s'estimait heureux, non pas seulement de se répéter lui-même, mais de copier les originaux d'autres artistes, et l'on y relèvera entre autres le nom d'Anna Boleyn, d'après Holbein. Après Vienne, la Hesse, et après Darmstadt, Lyon, où il dessine avec ses crayons de pastel un portrait charmant de sa nièce, Mademoiselle Lavergne, cette jolie jeune fille pour qui la lecture n'est qu'un prétexte à maintiens ; une courte apparition à Genève et puis Paris de nouveau, où il revient en maître, non plus en élève. Il a dans son bagage les dessins de Turquie, des pastels, des miniatures en émail. Il garde la longue barbe et le turban qui lui ont si bien réussi à Vienne. Pourquoi ne ferait-il pas la conquête de Paris ? Les historiographes genevois exaltent le triomphe de leur compatriote à Paris. A les en croire, la Reine, le Roi, la Cour, bourgeois, nobles, mondains et demi-mondains, gens de toute catégorie, de toute condition, font un pont d'or à Liotard ; les jolies femmes se déploient autour de lui comme un éventail de couleurs vives et font l'assaut de son atelier dans la rue de la Corderie : il ne peut sortir, comme le Rica des Lettres persanes, sans que les gens ne se mettent aux fenêtres pour le voir passer ; il entretient une couturière à la mode, Raymond, dont il aura une fille. Tout le monde chuchote : « Liotard, avez-vous vu Liotard, a-t-il fait votre portrait ? » On assure qu'il mène grand train, qu'il gagne trente mille livres par an, qu'il refuse d'aller chez ses modèles, bref qu'il tache par ses exigences de ressembler à La Tour, le pastelliste à la mode. Le maréchal de Saxe pose devant le
J.-E. LIOTARD Photo Rauftarz (Munich). J.-E. LIOTARD. — LE MARÉCHAL DE SAXE (Pastel acheté à Lyon en 1745 par le duc de Richelieu) (Musée de Dresde)
LES ARTS peintre genevois, qui obtient par lui d'être présenté à la cour. « Le Roi, écrit le duc de Luynes dans ses Mémoires, en octobre 1749, le Roi alla le jeudi à Versailles, comme je l'ai déjà marqué ; il y arriva à une heure après-midi, avec M. le Dauphin. Madame la Dauphine alla le recevoir à la descente de son carrosse. Sa Majesté entra chez Madame la Dauphine, où on lui fit voir les portraits faits par le nommé Liotard, peintre habile ; c'est un François (sic) qui a été à Rome et dans plusieurs cours étrangères, et entre autres à Constantinople; il a conservé l'habillement turc et la barbe. Il a peint Madame Infante, Mesdames toutes trois et l'in-fante Isabelle. Tous ces portraits sont fort bien, excepté celui de Madame Victoire, dont le Roi ne fut pas aussi content ; il a fait aussi un portrait de Madame la Dauphine, mais qui n'a pas réussi. C'était dans le temps qu'elle partit pour Forges qu'il commença à la peindre. » Les Mémoires de Luynes ne sont donc pas affirmatifs sur le succès de Liotard. J'ai voulu savoir si le prix qu'on mettait à ses œuvres était aussi élevé que celui des pastels de La Tour, et j'ai consulté la Correspondance générale de la Maison du Roi et les Comptes des Menus-Plaisirs. Il y a une disproportion entre les on-dit et la réalité. Vraiment, ce Genevois excelle à jeter de la poudre aux yeux. On y voit que le prix moyen de Liotard est de 360 livres : ce n'est pas le prix d'un La Tour, mais celui qu'on avait coutume d'accorder aux artisans modestes, aux Mérelle, aux Vincent, aux Le Brun, qui voisinent avec Liotard dans les papiers des Menus-Plaisirs; et c'est la mesure exacte de l'estime qu'on avait alors de son talent. D'autres papiers nous montrent Liotard se copiant lui-même, soit en pastel, soit en peinture, soit en miniature ou copié par d'autres, par exemple Le Brun, Mérelle et Vincent. Il faut considérer dans ces documents (1) une nouvelle preuve de ce que Courajod disait dans son Introduction au Livre-Journal de Lazare Duvaux: « Les portraits de la Famille royale étaient si souvent demandés et donnés par le Roi à tant de personnes, que les artistes précédemment nommés ne pouvaient parvenir à en produire une quantité suffi-sante. On avait, en outre, recours à une légion de copistes. Il faut dire un mot des auteurs de ces innombrables copies qui circulent actuellement dans le commerce. Bien des tableaux perdront peut-être, devant nos indications, des attributions illustres, mais, en revanche, en acquerront de cer-taines. » D'autre part, il est intéressant de remarquer avec quelle désinvolture les copistes, par ordre, en usaient avec les (1) Les relevés de la Correspondance générale et des Papiers des Menus-Plaisirs m'ont été obligamment communiqués par M. René-Jean, conservateur, et M. Deville, bibliothécaire de cette admirable bibliothèque Jacques Doucet, à qui tous les travail-leurs ont tant de reconnaissance. J.-E. LIOTARD. — UN HABITANT DE SMYRNE FUMANT SA PIPE, ET SA FEMME JOUANT DE LA GUITARE Dessin (contre-épreuve). — Entre 1737 et 1740 (Musée du Louvre)
J.-E. LIOTARD Photo Brown & Cie. J.-E. LIOTARD. — LA BELLE LISEUSE (Mlle LAVERGNE, NIÈCE DE LIOTARD) Pastel. — Lyon, 1746 (Musée d'Amsterdam)
originaux, comment des toiles de 12 deviennent des toiles de $7 \frac{1}{2}$ , des portraits en buste des portraits en pied, où la tête seule est respectée, où le reste est une improvisation de fantaisie, sans doute pour des obligations décoratives, pour remplir des panneaux ménagés par les architectes dans les galeries et les appartements... Il ne manque à Liotard, peintre turc, pour être peintre français, que la consécration de l'Académie royale de Peinture et de Sculpture. Il est venu à Paris, pour la deuxième fois, en 1748; il en est reparti en 1753. Sa candidature a donc dû se produire entre ces deux dates extrêmes. Si l'on consulte les procès-verbaux de l'ancienne Académie royale, aux années comprises entre 1748 et 1753, on ne trouve pas une seule fois mentionné le nom de Liotard. Cela n'est pas étonnant, si l'on connaît la procédure employée pour les élections des agrégés: procédure extrêmement discrète, qui tendait à sauvegarder les droits et l'amour-propre du candidat. Il est probable que, suivant l'usage, Liotard aura sollicité un peintre, officier de l'Académie royale, nous ne savons pas lequel; que cet officier aura proposé Liotard à l'Académie sans déclarer son nom; qu'une délégation de l'Académie, après examen de ses ouvrages, aura décliné sa candidature. C'est ce qui semble ressortir d'un passage de l'Abecedario de Mariette: or Mariette, qui fut élu associé libre de l'Académie le 19 octobre 1750, devait être bien renseigné sur ce qui se passait et ce que l'on pensait à l'Académie. Écoutons-le. Il résume la vie de Liotard, ses origines, ses voyages en Italie, en Orient, à Vienne, et il ajoute: «Il ne tarda pas à revenir à Paris, dans l'espoirance de n'y être pas moins accueilli qu'il l'avait été dans tous les endroits où il s'était présenté; mais il lui en fallut bien rabattre. On estimait ses pastels pour ce qu'ils valaient; on les trouva secs et faits avec peine; la couleur tirait presque toujours sur celle des pains d'épice; de plus, ses têtes parurent plates et sans rondeur, et, si la ressemblance y parut assez bien saisie, on crut reconnaître que cela ne venait que de ce qu'il avait plutôt pris la charge que la véritable forme des traits qu'il imitait. L'Académie royale, dans laquelle il aurait fort désiré d'être admis, lui fit sentir qu'elle n'y était pas disposée. Il prit sur cela son parti et se fit recevoir dans l'Académie des maîtres peintres, et, après un séjour de quatre années à Paris, il passa en Angleterre...» Voilà qui est dur, mais qui concorde malheureusement avec d'autres témoignages. On n'estimait pas le talent de Liotard à Paris autant qu'à Genève. Ce sont des choses qui arrivent. On objectera sans doute que les protestants étaient exclus des charges et des honneurs publics, qu'on a repoussé Liotard pour une misérable question de religion, que c'est là une preuve d'intolérance, etc., etc. Plus on connait l'ancien régime, plus on s'aperçoit combien alors on était d'une extrême largeur d'idées, et que l'on pénétrait à Versailles plus facilement qu'aujourd'hui à l'Élysée. Roslin, peintre suédois, de la religion luthérienne, fut agréé de l'Académie royale en 1753, ainsi que Lundberg et Rouquet, peintre en émail, «de religion prétendue réformée». Si Liotard avait occupé, à la cour de France, la situation que l'on veut bien dire, si l'estime qu'on y avait de lui n'avait pas été inférieure à celle qu'il avait de lui-même, nul doute que le Roi ne se fût pas arrêté à des considérations confessionnelles et eût consenti, de bon gré, à lever pour Liotard l'interdiction levée en faveur de Lundberg, Rouquet et Roslin. En tout cas, il est fort amusant qu'à plusieurs reprises le peintre turc se soit trouvé en compétition avec Roslin; et nous verrons plus tard, à Vienne, l'impératrice Marie-Thérèse, de même que l'Académie royale de France, préférer Roslin à Liotard. Liotard se retourne du côté de l'Académie de Saint-Luc. A l'exposition qui s'ouvrit le 2 février 1751, dans une des salles des Grands-Augustins, il envoie sept morceaux en pastel, sur des toiles de 12. 75. Le portrait du Roi.—76. Le portrait de Madame la Dauphine.—77. Le portrait de Madame Adélaïde.—78. Le portrait de Madame Victoire.—79. Une tête pour l'Académie.—80. Une figure turque.—81. Une liseuse. J'ignore où se trouve le portrait du Roi. Celui de la Dauphine, c'est-à-dire, en 1751, de Marie-Josèphe de Saxe, deuxième femme du Dauphin de France, existe au musée d'Amsterdam, dans la collection Liotard; il est probable d'ailleurs que c'est là une réplique du portrait original, puisque Liotard avait l'habitude de conserver une réplique de chacun de ses portraits; ceux de Madame Adélaïde et de Madame Victoire nous sont inconnus; la tête pour l'Académie, la figure turque, ce sont là des indications vagues; enfin, la liseuse, c'est le portrait de Mademoiselle Lavergne, sa nièce, exécutée à Lyon en 1746, en double: un exemplaire se retrouve actuellement à la Galerie de Dresde; l'autre appartient au Musée d'Amsterdam. Il faut, pour retrouver le signalement exact de portraits disparus, s'aider des estampes, des miniatures et des textes. Le portrait du Roi a été gravé par Petit et par Vispré; dans la première gravure, Louis XV porte une armure avec la décoration du Saint-Esprit; dans l'autre, il porte un habit et un tricorne passé sous le bras gauche. Cela nous ferait supposer qu'il y a eu deux portraits du Roi par Liotard. Aucun dépouillement sérieux des miniatures n'a été tenté jusqu'à ce jour. Enfin, les textes nous donnent l'opinion des contemporains sur ces portraits, mais non pas une indication précise. A part le fragment des Mémoires du duc de Luynes, que j'ai cité plus haut, voici un passage du Journal économique mars-avril, 1751, p. 85-100), relatif à l'envoi de Liotard à l'Académie de Saint-Luc en 1751: «Les pastels ont été admirés, et l'on a été surtout charmé d'une Liseuse et d'une Sultane, qui sont des morceaux achevés pour l'expression et le fini.» D'autre part, l'auteur d'une Lettre sur les tableaux de l'Académie de Saint-Luc exposés aux Grands-Augustins en 1751, s'exprime ainsi: «mais ce qui frappe le plus, ce sont les portraits du Roi et de Madame la Dauphine, de Madame Adélaïde et de Madame Victoire; on y admire, avec un plaisir mêlé de respect, les traits de Sa Majesté, la grandeur et la bonté, ses principaux attributs et ceux de son auguste famille. Ces respectables portraits sont de M. Liotard, de même que la Charmante Liseuse.» L'article, en somme, est aussi élogieux. A l'exposition de l'Académie de Saint-Luc, qui s'ouvrit le 15 mai 1752, dans une salle de l'Arsenal, cour du Grand-Maître, Liotard, «peintre du Roi, conseiller de l'Académie», nous dit le catalogue, envoyait: 57. Le portrait du Roi.—58. Madame la Dauphine.—59. Madame Infante.—60. Madame Henriette—61. Madame Sophie.—62. Madame Louise.—63. L'infante Isabelle.—64. Le marchal comte de Saxe.—65. M. le marchal D. L. F.—66. M. de S. S.—67. M. le marquis de S.—68. Mademoiselle de Pauly.—69. Le portrait de l'Auteur, en grand.—70. Mademoiselle Jaquet.—71. Une tête de Vierge.—72. Une Vénitiennne.—73. Un petit tableau qui représente une dispute pour des marrons.—74. Un portrait en miniature et son pendant dessiné. (Ces deux tableaux sont sous le même numéro.)—75. Le portrait de l'Auteur en email.—76. Dix dessins faits en Turquie.—263. Un portrait d'une Dame prenant du chocolat. Liotard se prodiguait. Il se répétait même. Nous retrouvons dans cette énumération au moins deux numéros déjà exposés en 1751. Le catalogue ne précise pas, comme en 1750, s'il s'agit de peintures ou de pastels. Du moins, dans le compte rendu du Journal économique (1752), on trouve
J.-E. LIOTARD Photo Hoffstaege (Munich). J.-E. LIOTARD. — MADAME BOÈRE, DE GENÈVE Pastel (1746) (Rijksmuseum. — Amsterdam)

Cet article explore la vie et l'œuvre du peintre genevois Jean-Étienne Liotard. Il détaille son parcours artistique, de ses débuts à Genève à ses voyages en Orient et en Europe, en passant par son séjour à Paris. L'auteur analyse son style, notamment sa précision dans le portrait et son intérêt pour les costumes, ainsi que sa réception critique à son époque, notamment lors de sa présentation à la cour de France.