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LES ARTS N° 111 Mars 1911 LA TOUR. — SON PORTRAIT (pastel) (Collection de M. Pierre Decourcelle)
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
LES ARTS N° 111 Mars 1911 LA TOUR. — SON PORTRAIT (pastel) (Collection de M. Pierre Decourcelle)
La Collection de M. Pierre Decourcelle NAGUÈRE encore, la collection de M. Pierre Decourcelle était disposée dans l'un des plus délicieux appartements de Paris; appartement à ce point adéquat que l'on pouvait se demander si la collection avait été faite pour le logis ou le logis pour la collection. Puisque les circonstances ont obligé M. Decourcelle à transporter ses charmants trésors dans une autre demeure, d'une plus spacieuse intimité, il ne nous semble pas superflu d'essayer de donner ici, en quelques lignes, le portrait ou plutôt l'esquisse du rez-de-chaussée de la rue Jean-Goujon où M. Decourcelle accueillait avec tant de bonne grâce ses amis et les amis de sa collection. Dans ce quartier de Paris, les maisons qui ont gardé le caractère du passé sont bien rares maintenant. Mais celle-là, qui s'élève toujours au coin de la rue Jean-Goujon et de la place François Ier, plaisait dès l'abord par l'aspect de sa façade sobre et nette, incurvée selon la forme circulaire de la place dont elle est le dernier et discret ornement. Une haute porte cochère à lourds vantaux ouvrait sur la cour dont le fond était occupé par des bâtiments bas. On sonnait sous la voûte, à gauche; puis l'on pénétrait dans une antichambre élevée et resserrée où, entre les moulures des boiseries, se disposaient des bouquets peints et des vases dans le goût de ceux que les décorateurs, vers 1850, exécutaient d'après les motifs du XVIIIe siècle. Le salon, inégalement séparé par deux colonnes supportant un gracieux petit arc, semblait n'avoir point connu d'autres visiteurs que ceux qui, à la fin du XVIIIe siècle, l'avaient vu dans sa nouveauté. L'impression restait la même dans le cabinet de travail, tout de guingois, où une grande alcôve recelait, sur ses trois murs, des gouaches et des sépias, des dessins de toute sorte. De jolies et adroites peintures de M. Walter Gay conservent le souvenir de ces pièces où il semblait que, depuis un siècle et demi, le temps se fût arrêté. Tout servait à l'illusion. Si l'on venait aux fenêtres, on ne découvrait pas une rue moderne, mais un morceau de jardin où trois grands arbres et une statue imitaient un parc, où une fontaine se cachait sous le lierre; un jardin où il y avait des fleurs, des oiseaux, une allée. Mais on quittait bien vite le spectacle de ce petit paysage, quels que fussent ses charmes inattendus, pour revenir interroger sur les murailles les portraits de La Touret et Perronneau, ou pour suivre par l'imagination, dans une Italie galante et poétique, Hubert Robert et Fragonard. Nous voudrions énumérer et étudier ici tous ces cadres, y joignant ensuite quelques bustes choisis parmi les meilleurs, et également dans ce dix-huitième français que M. Decourcelle aime d'un amour si heureux et si constant; car ce n'est point être infidèle à l'art de Boucher et de Fragonard que de HOIN. — LA POÉSIE PLEURANT SUR LE TOMBEAU DE DORAT (*) Nous avons, ci-devant, reproduit trois des pièces de la collection de M. Decourcelle qui avaient figuré à l'exposition de Cent pastels et de bustes du XVIIIe siècle «Les Arts, no 82, octobre 1908». Nous ne croyons pas moins devoir les représenter aujourd'hui à nos lecteurs afin de ne point déparer un ensemble dont elles forment des éléments essentiels. N. D. L. R.
LA COLLECTION DE M. PIERRE DECOURCELLE DUCREUX. — PORTRAIT
LES ARTS lui adjoindre les grâces malicieuses ou somptueuses de Guardi et de Tiepolo. Renonçant à flâner ici et là, ainsi qu'il aurait été plus agréable et plus juste de le faire, dans cette collection toute composée pour le plaisir du moment, nous adopterons un classement qui nous mènera des portraits peints aux œuvres de fantaisie, puis aux vignettes, et enfin aux sculptures. Nous terminerons par les œuvres des artistes étrangers. Trois artistes peints par eux-mêmes nous font, dès le seuil, les honneurs de cette collection. Voici François Boucher, déjà vieux, au visageruse et sensuel; voici l'élégant, fin, précis La Tour; voici Perronneau, la bouche gourmande, mais l'œil sérieux et recueilli. La première de ces toiles nous montre un Boucher assez analogue, mais postérieur sans doute à celui dont Roslin nous a laissé un portrait qui est actuellement à Versailles. Celui que Diderot nommait «le grand tapageur» était, à l'époque où ce portrait a été fait, un maître depuis longtemps accepté et déjà combattu. Il n'avait plus l'ardeur au travail de jadis et des préoccupations nouvelles le sollicitaient, puisque deux de ses dernières œuvres sont une Sagesse et une Présentation au Temple. Pourtant l'homme qui a tant aimé Vénus et ses nymphes se reconnaît encore aux contours d'une bouche brillante et voluptueuse, et, malgré ses œuvres de piété et de vertu, il ne renierait pas le délicieux Amour en embuscade et la Tête de Jeune Fille, qui figurent ici et qui sont, surtout le premier, deux excellents exemplaires de sa PAJOU. — LA COMTESSE DU BARRY
LA COLLECTION DE M. PIERRE DECOURCELLE SIMON-BERNARD LENOIR. — PORTRAIT
LES ARTS meilleure manière. Le La Tour en habit bleu est probablement antérieur de quelques années au portrait du musée d'Amiens, qui est de 1750. L'attitude est la même dans les deux œuvres, mais le pastel que possède M. Decourcelle, d'expression moins fortement ironique, est d'une tonalité plus pâle, plus élégante. Rien de plus vivant que ce visage, moins accusé d'expression que le célèbre portrait à la toque; le nez pointu aux ailes mobiles, l'œil actif, la bouche fine un peu relevée aux commissures, le menton pointu, tout semble y commenter le propos du pamphlétaire de l’École de l’Homme: «Prends ton temps pour te peindre; tu es en bonne humeur, tes yeux brillent, tu as le teint clair et vif. Saisis ce moment, peins-toi...» Il est de mise, à l'heure actuelle, de préférer Perronneau à La Tour. On dédaigne ce dernier: on dit qu'il est conventionnel, et qu'il n'a point le sentiment de la couleur. Il est tout naturel que l'on s'exalte sur Perronneau, longtemps mis de côté, et dont le talent a mille raisons pour séduire le goût actuel. Mais quel excès d'aller décrier pour cela La Tour! Celui-ci n'est-il pas un des premiers portraitistes du visage français? Pour son siècle il fait ce qu'avaient fait Corneille de Lyon et Clouet; il n'est préoccupé que de vérité intérieure. Il n'est pas, comme Perronneau, poète, mais il a le sang-froid psychologique d'un HOUDON. — JEAN-JACQUES ROUSSEAU
LA COLLECTION DE M. PIERRE DECOURCELLE SIMON-BERNARD LENOIR. — PORTRAIT (pastel)
LES ARTS Laclos et nous ne voyons guère quel autre portraitiste représente mieux que lui ce qu'on nomme de façon vague et commode « le goût français ». Même mesure, avec les différences d'époque, que celle qui plaît et rassure devant les figures de Chartres et les personnages de Fouquet. Cet art est absolument indigène. Il est presque impossible d'imaginer ce que La Tour aurait fait s'il n'avait pas été Français. Il n'en est pas de même de Perronneau qui, en Italie ou en Flandre, eût été un artiste également grand. Si l'on feuillette l'œuvre reproduite de Perronneau, par- fois l'on se dira, devant telle effigie : « Van Dyck... Goya... Gainsborough... » Jamais pareils rapprochements pour La Tour. Mais jamais, ou exceptionnellement, l'on n'aura devant un La Tour cette émotion passionnée que l'on éprouve devant certains Perronneau. Plus raisonner qu'artiste La Tour fait de ses modèles une critique sèche et pénétrante, merveilleusement vivante et exacte. Perronneau préfère une exagération devant laquelle on peut parler de romantisme. Tandis que les portraits de La Tour racontent assez exclusivement la société de son temps, ceux de Perronneau dépassent l'époque où ils ont été faits, et souvent certains de ses visages sont étonnamment modernes. Quelques
LA COLLECTION DE M. PIERRE DECOURCELLE LA TOUR. — L'ABBÉ POMMYER (pastel)
LES ARTS regards d'hommes, chez Perronneau, ont la même sombre mélancolie que certains regards d'homme chez Ricard. Ses modèles ne sont pas spirituels; souvent ils sont sombrement tourmentés; parfois ils «ont l'air bête», ce qui n'arrive jamais chez La Tour: celui-ci, devant le modèle le plus ingrat, reste railleur et même impertinent, comme dans ce portrait de l'abbé Pommyer, reproduit ici, qui montre un excellent ecclésiastique, aux joues tranquilles, au regard bon et animé. Cet agrément de la couleur que Perronneau ajoute à l'intérêt physionomique de ses pastels, estrangement aussi délicat et aussi heureux que dans le portrait que possède M. Decourcelle. Les roses et les lilas y dominent et donnent à l'œuvre l'éclat fragile et doux d'un bouquet d'hortensias. Exécuté en 1778, il y a toute raison pour que ce soit bien là le portrait de l'artiste en personne. Le portrait du musée de Tours, très antérieur à celui-ci, montre un Perronneau jeune et vif; le regard y a la même fièvre et une grave pénétration. Autant de charme dans la coloration, mais assurément moins de vie intérieure dans le rare et délicieux portrait de femme de Simon-Bernard Lenoir, devant lequel on est tenté de s'attarder longtemps. «Symphonie en rose» eût dit Théophile Gautier. Le corsage est d'une rose légèrement saumonée; la rose est carminée; la gorge est d'une nacre pâlement rosée, et rose aussi, mais plus vif, le fard des joues et de la bouche peinte. Dans tout ce rose, les yeux à large pupille sont noirs comme le jais et d'une grande malice. Deux boucles de la coiffure poudrée viennent par derrière encadrer le cou, tandis qu'au sommet de la tête un collier de grosses perles se mêle à deux plumes d'autruche. D'autres portraits de Lenoir, celui de Pothier au musée d'Orléans, par exemple, n'ont point cette séduction raffinée. Une étude qui réunirait les œuvres de ce peintre peu connu serait fort désirable. La si vivante inconnue de M. Decourcelle y figurerait à l'une des premières places. L'agrément est moindre dans un autre portrait de femme, un pastel, un peu lourd peut-être, mais très expressif, que l'on donne à Lenoir. Certains prétendent qu'il faut voir dans cette «Dame en rose» une œuvre de Madame Labille-Guiard. Pour notre part, nous y voyons plutôt l'œuvre du vieux professeur de dessin de l'Ecole de Besançon: Madame Labille-Guiard a rarement autant d'accent. Nous retrouvons mieux sa DEFERNEX. — LA PRINCESSE DE BÉTHUNE
LA COLLECTION DE M. PIERRE DECOURCELLE manière dans le très précieux pastel où elle a représenté le peintre Hubert Robert coiffé d'un chapeau haut de forme, vêtu d'une redingote à brandebourgs et serrant sur son cœur un rouleau de dessins. Avouons cependant que cette effigie est un peu inanimée et que, si elle décrit assez fidèlement les traits et l'attitude du personnage, elle manque du frémissement et du pittoresque dont le portrait qui est au Louvre, et que Madame Vigée-Le Brun fit du même artiste, est tout rempli. Mais, voici maintenant cette aimable artiste elle-même. BOUCHER. — PORTRAIT M. Decourcelle possède une minuscule et délicieuse esquisse que Madame Vigée-Le Brun exécuta pour ou d'après le portrait peint à Rome en 1790, où elle s'est représentée au travail, sous un charmant bonnet blanc, le cou nu et orné d'une collerette tombante, la taille confortable prise dans une ceinture à longues coques. L'esquisse ne laisse voir que la tête et la collerette. Jamais, peut-être, cette infatigable travailleuse n'a exprimé avec une fidélité aussi souple et libre, les jeux de la lumière sur la peau et sur les lingeries. Il nous reste à parler, avant de quitter les portraitistes,

Ce numéro de la collection « Les Arts » présente la collection de M. Pierre Decourcelle, un appartement parisien richement décoré et rempli d'œuvres d'art, principalement du XVIIIe siècle français. L'article détaille les portraits de peintres tels que Boucher, La Tour et Perronneau, ainsi que des œuvres de Tiepolo et Fragonard, en soulignant le goût du collectionneur pour l'art vénitien et le XVIIIe siècle.