Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LES ARTS N° 1 PARIS — LONDRES — BERLIN — NEW-YORK Janvier 1902 Cliché Brown, Clément & Co. J.-B. GREUZE. — LE BAISER ENVOYÉ (Collection de M. Alfred de Rothschild)

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DU BON USAGE des ŒUVRES D'ART On trouve dans les livres une définition de la propriété que les légistes approuvent, mais qui tout de même n'est pas sans blesser, comme toute affirmation brutale de la force, la conscience de ceux qui n'ont pas fait du Code leur étude de prédilection. Être propriétaire, c'est avoir le droit d'user et d'abuser : jus utendi et abutendi, et les commentateurs ont illustré cette dure formule romaine du singulier exemple que voici : un hobereau allemand, possesseur d'une Vénus de Titien, aurait fait peindre sur le chef-d'œuvre, par un Van Crouten quelconque, une Chasse au sanglier, qui était plus de son goût. Il était propriétaire : il usait de son droit et il en abusait selon sa fantaisie. Personne n'a rien à y voir. La qualité de cette « espèce » suffirait à rendre odieuse la définition qu'elle complète par l'absurde, et si jamais je deviens collectiviste, mes amis affligés n'auront pas à chercher ailleurs le principe de ma conversion. S'il est, en effet, un ordre de possession où le droit du propriétaire se trouve limité et dominé par des droits et devoirs supérieurs et, l'on peut dire, par la nature même de l'objet possédé, c'est celui qui régit ou devrait régir les œuvres d'art. Il n'est, en réalité, qu'une propriété primordiale, indélébile et imprescriptible, c'est celle de l'artiste lui-même. Aucune somme d'argent pourra-t-elle jamais être l'équivalent de cette paternité morale, de cette possession initiale et créatrice qui, du cœur aux doigts de l'ouvrier, fit naître l'émotion et la forme ? Un sentiment, plus facile à éprouver qu'à définir, nous avertit, en outre, que tout ce qui conserve et communique quelque chose du rêve d'un artiste, tout ce qui est d'ordre essentiellement humain, dépasse le droit de propriété et de jouissance individuelles pour tomber ou rentrer, en quelque mesure, dans le domaine commun de l'humanité. Un chef-d'œuvre, du jour où il est né, devient, à travers les âges, comme un rendez-vous d'âmes et, quel que soit le point de vue d'où on le considère, document pour l'histoire ou objet d'intime délectation, celui que les hasards de la vie en ont fait le détenteur, en prend devant la conscience universelle la pleine responsabilité ; il en est constitué par le privilège de sa fortune le gardien plutôt que le maître ; veut-il en abuser, par là même et aussitôt il se reconnaît indigne du dépôt qui lui est confié. Les lois n'ont pas encore consacré, mais l'intérêt supérieur de la civilisation réclame et la conscience promulgue un droit nouveau d'expropriation qui interviendrait ici pour protéger contre les attentats d'un barbare ce qui — pour avoir été le cher tourment, la « création » d'un maître — est entré et doit rester dans le patrimoine de tous. Les collectionneurs qui liront ces lignes en approuveront, j'en suis sûr, l'esprit, sinon la lettre. Ce n'est pas au lendemain de l'Exposition universelle, où, grâce à leur empressement libéral et presque unanime, la foule fut admise à participer pour quelques semaines à la copropriété spirituelle de leurs trésors les plus précieux, qu'on pourrait les accuser de jouissance égoïste ou de possession abusive. Ils ont compris que l'œuvre d'art, lorsqu'elle rentre dans le silence de leur cabinet après avoir servi de centre et d'objet à l'admiration de milliers et de milliers d'hommes, y revient parée en quelque sorte d'une consécration nouvelle et embellie, si l'on peut dire, de cette communion d'humanité. C'est à cette heure que leur rôle social de collectionneurs se révéla vraiment dans toute sa bienfaisance et son efficacité. Collaborateurs indispensables et, en quelque mesure, rabatteurs de l'histoire, bons « terre-neuve » sauveurs des chefs-d'œuvre menacés : on leur reconnaissait déjà tous ces mérites ; les voici maintenant dispensateurs de richesses morales, gardiens du trésor où la pauvre humanité vient chercher un peu de l'idéal dont elle a besoin pour vivre ! Faire connaître les collections, rendre de plus en plus

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DU BON USAGE DES ŒUVRES D'ART --- accessible au public toute la part de beauté qui lui reste encore fermée et inconnue, c'est donc, depuis que l'art a commencé de prendre dans l'éducation publique la place qui doit lui appartenir, la préoccupation de tous ceux qui croient à son rôle social. Quelques-uns ont rêvé, — en dehors des occasions exceptionnelles où, soit pour une Exposition universelle, soient faveur de quelque œuvre de bienfaisance, les tableaux, les statues, les objets d'art et les meubles précieux sortent des cabinets pour former un musée temporaire,—l'organisation, au moyen de prêts consentis par les collectionneurs, d'un système d'expositions sans cesse renouvelées, dans les salles mêmes du Louvre ou dans quelque autre musée... Il s'est même trouvé de doux utopistes, heureusement incorrigibles, qui voyaient déjà dans les « maisons du peuple » le lieu naturel de ces expositions. Du rêve à la réalité, la distance est, par malheur, plus grande que de la coupe aux lèvres, et, quels que soient la bonne volonté et le désintéressement des uns, l'impatience légitime des autres, nous ne sommes pas à la veille de voir ce beau projet prendre corps. A défaut des œuvres elles-mêmes, tâchons du moins d'en répandre de plus en plus des reproductions si fidèles que quelque chose de la vertu du chef-d'œuvre original puisse, par elles, se communiquer. Publier les collections particulières, c'est donc faire œuvre pie, et quand, pour l'accomplir, on peut mettre en œuvre des moyens aussi perfectionnés que ceux dont les fondateurs de cette Revue disposent; quand on a résolu, fût-ce au prix de quelques sacrifices, le problème de donner à des prix minimes des choses excellentes, le premier pas, et un pas décisif, a été fait dans la voie que nous indiquions. Pour se prêter, même à ce simple vœu, les collectionneurs ont sans doute à consentir leur part de sacrifice. « La curiosité, a dit La Bruyère, n'est pas un goût pour ce qui est bon et ce qui beau ; mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a et que les autres n'ont point... Ce n'est pas un amusement, mais une passion, et souvent si violente qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. » Sans doute, il entendait « la petitesse de l'objet » de ces collections de « curiosités » futiles et frivoles, comme il y en eut de tout temps. Lucien ne raillait-il pas déjà les chauves qui collectionnent les peignes, les aveugles qui achètent des miroirs, les sourds une flûte, les femmes galantes un eunuque..., et les bibliophiles, qui passent leur temps à « rouler leurs livres, à les coller et à les ébarber », mais qui restent ignorants du sens des mots, des beaux secrets et des finesses du langage. Il peut arriver aujourd'hui encore qu'on rencontre de ces « amateurs » improvisés et ignorants..., des gens dignes de foi assurent qu'il en existe. C'est leur affaire. En tout cas, noble ou mesquin, passion ou manie, l'instinct de tout collectionneur de jarretières, de buses de corsages, de boucles de souliers, fût-ce aussi bien que de bronzes, d'ivoires, de tableaux, est également impérieux et obsédant... Et il est presque inévitable, qu'au plaisir et à la passion de la recherche, vienne s'ajouter un désir subtil et tyrannique de possession unique et d'égoïste contemplation. Comme Louis, jadis roi en Bavière, voulait faire jouer pour soi seul Lohengrin ou Tristan, il en est donc pour qui la pensée qu'ils sont seuls à pouvoir savourer les nuances d'émotions infiniment variables qui, au cours changeant des journées et des heures, émanent d'une œuvre longtemps convoitée, chèrement acquise, jalousement gardée, ajoute au plaisir et à l'orgueil de la possession... Si délicate que puisse être leur culture, ils ont encore un degré d'initiation et de renoncement à franchir pour s'élever à l'éminente dignité des vraiment grands amateurs. L'amateur idéal, celui dont Millin disait qu'il devait posséder « l'érudition historique, des connaissances acquises dans une vie retirée et l'équilibre de l'âme », ne cédera pas aux mens, si aisément persuasives, de l'égoïsme même le plus raffiné. Plus il aura profité du commerce de ses chefs-d'œuvre, plus il deviendra conscient des puissances idéales dont il a le dépôt, plus aussi il sera séduit par l'attrait d'en faire rayonner sur d'autres hommes et sur les plus humbles l'action bienfaisante. C'est aux amateurs de cet ordre que nous pensons. Comme leurs grands prédécesseurs du xve siècle dont Leo Battista Alberti disait qu'à les voir au milieu de leurs trésors, c'était proprement un charme, « a vederlo... era una gentilezza », ils peuvent être les précurseurs et les ouvriers d'une grande œuvre... Pour prendre près de nous des exemples, ce que furent, au siècle dernier, les Du Sommerard, les de Luynes, les Davillier, ils peuvent l'être à leur tour. Si l'art est un grand moyen de communion entre les hommes, si c'est par lui que, de pays à pays, de siècle à siècle, d'âme à âme, s'échangent quelques-uns des grands secrets qui importent le plus à la dignité, au charme, à la douceur et à la noblesse de la vie, n'est-ce pas en vertu d'une loi morale plus encore qu'économique que la destinée véritable des chefs-d'œuvre est, après des fortunes diverses, de rentrer tôt ou tard dans le domaine commun. Les plus grands collectionneurs l'ont compris, et, à l'heure même où j'écris ces lignes, la nouvelle se répand, qu'à la liste déjà longue, un nouveau nom doit être ajouté — celui de M. Thomy-Thiéry. Après lui, et par sa volonté, les chefs-d'œuvre de l'art français au xixe siècle qu'il avait patiemment réunis, entreront à jamais dans les collections nationales et feront, pour le plus grand bien de tous, retour au peuple français... Le secrétaire de Mazarin, Brienne, nous a laissé, en quelques lignes, une inoubliable vision du cardinal moribond, « nu dans sa robe de chambre fourrée de petit-gris, son bonnet de nuit sur la tête, » errant à travers les galeries où il avait entassé ses trésors. « Il s'arrêtait à chaque pas, car il était fort faible, et se trainait tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et, jetant les yeux sur l'objet qui lui frappait la vue, il disait du profond du cœur : « Il faut quitter tout cela ; » et, se tournant, il ajoutait : « Et encore cela que j'ai eu tant de peine à acquérir; ces choses, je ne les verrai plus où je vais. » A ces vains regrets de la contemplation égoïste et solitaire, à cette douleur cuisante et presque grimaçante de l'inévitable séparation, combien il est meilleur et plus vrai d'opposer la vision de celui qui, sentant venir l'heure, caresse du regard une dernière fois les chers compagnons avec lesquels il a vécu et trouve dans la pensée du bien que, après lui et grâce à lui, beaucoup d'hommes pourront en recevoir, la plus efficace, la seule consolation au chagrin de les quitter. ANDRÉ MICHEL.

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La Collection de M. Alfred de Rothschild On a dit, non sans raison, que si toutes les galeries de tableaux de l'Europe continentale venaient à être détruites, on trouverait en Angleterre, dans les collections particulières, assez d'éléments pour reconstituer l'histoire de l'art européen. On ne sait pas, en effet, tous les trésors artistiques que contiennent les châteaux et les hôtels des grands seigneurs et des amateurs anglais. Voilà maintenant trente-trois ans que l'Académie royale consacre ses expositions d'hiver aux œuvres des maîtres anciens, expositions composées uniquement d'œuvres prêtées par des particuliers, et les richesses artistiques du pays ne sont pas encore épuisées. Si certaines œuvres ont été vues deux fois, en revanche, à chaque exposition, on en voit surgir qui étaient oubliées ou inconnues, ou bien d'autres encore que l'on croyait perdues. Tous les hivers ce sont, pour les critiques, pour les amateurs, de nouvelles et agréables surprises. Et que d'étonnement, si certains amateurs et collectionneurs qui n'exposent jamais et qui ne laissent pas visiter leurs galeries, se décidaient à prêter leurs tableaux à l'Académie royale! Je connais, pour ma part, un pair d'Angleterre qui possède, entre autres merveilles, des tableaux du XVIIIe siècle que le public n'a jamais été admis à voir, qui n'ont jamais quitté son hôtel ou celui de ses ancêtres; l'un d'eux a acheté directement aux meilleurs peintres français de l'époque de Louis XVI destoilesquises, dont une ou deux ont été gravées, mais dont les autres ne sont pas connues. Et ce n'est pas seulement en tableaux qu'est riche le grand seigneur dont je parle. Il possède aussi des porcelaines françaises. N. LANGRET. — LA PÊCHE

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LA COLLECTION DE M. ALFRED DE ROTHSCHILD Cliché Brown, Clément & Co. F. BOUCHER. — TRIOMPHE DE VÉNUS

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LES ARTS çaises d'une valeur inestimable, dont on connaissait si peu le mérite qu'il a découvert un jour que ses domestiques mangeaient dans un superbe service de Vincennes! Il s'empressa de sauver les dernières pièces de ce service, qui font l'ornement d'un de ses salons, où elles occupent une vitrine spéciale soigneusement fermée. Aujourd'hui encore, je suis convaincu que l'on trouverait, dans les chambres de débarras et dans les offices de bien des châteaux anglais, des tableaux, des porcelaines, des bronzes des meilleures époques, oubliés ou mis au rebut depuis longtemps. Fort heureusement, les collectionneurs anglais ne sont pas, d'ordinaire, aussi exclusifs ou égoïstes que ceux dont je viens de parler. La plupart d'entre eux ouvrent largement aux amateurs, aux artistes et aux critiques, les portes de leurs galeries, et ils mettent le plus louable empressement à prêter leurs œuvres d'art à l'Académie royale, où le public peut en jouir pendant quelques semaines et voir des chefs-d'œuvre qui ne lui sont connus que par la gravure ou la photographie. Parmi les collectionneurs anglais, il n'en est pas de J.-B. PATER. — LA DANSE plus accueillant, de plus prêt à ouvrir ses galeries à tous les curieux d'art que M. Alfred de Rothschild. Que ce soit dans son hôtel du Mayfair, à Londres, ou dans son superbe château de Halton, dans le comté de Buckingham, il est toujours heureux de recevoir, avec une courtoisie, une amabilité à laquelle on ne saurait trop rendre hommage et dont on ne saurait trop lui être reconnaissant, tous ceux qu'intéressent les choses de l'art. Amateur passionné autant qu'éclairé, il fait les honneurs de ses chefs-d'œuvre avec la plus parfaite bonne grâce, et c'est un plaisir que d'admirer, en l'écoutant, les trésors de sa collection. M. Alfred de Rothschild est essentiellement un fervent du XVIIIe siècle, anglais et français : Reynolds, Gainsborough, Romney, Greuze, Pater, Lancret, Boucher, Drouais, sont ses peintres préférés. Mais il est éclectique, et, à côté de ces maîtres, il sait faire une large place aux meilleurs représentants des autres écoles. Il a des Teniers de toute beauté, des Wouwermans sans rivaux, des Terburg, des Rubens, que sais-je encore ! L'objet de cet article, cependant, n'est pas de parler de

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LA COLLECTION DE M. ALFRED DE ROTHSCHILD Cliché Brown, Clément & Cie. F. BOUCHER. — VÉNUS A SA TOILETTE

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LES ARTS toute cette collection, dont la description demanderait un volume, mais de donner un rapide aperçu de quelques-unes des principales œuvres des écoles française, anglaise et hollandaise réunies à Seamore Place et à Halton. C'est à Halton, dans un élégant salon, que sont les tableaux de Boucher, au nombre de quatre, parmi lesquels ces trois admirables toiles : Vénus à sa toilette, Cupidon désarmé par Vénus et le Triomphe de Vénus. Jamais, peut-être, François Boucher n'a été mieux inspiré que dans ces trois tableaux, d'un art un peu libre, sans doute, mais si fin, si spirituel, d'une si franche et si gracieuse allure, et d'un dessin si pur et si élégant. Admirablement conservées, d'une fraîcheur extraordinaire, ces peintures sont exquises. Le coloris en est d'un J.-B. PATER. — LES AMANTS BEUREUX éclat merveilleux, la composition d'une recherche étudiée et d'un effet irrésistible. On ne peut rêver rien de plus élégant que cette Vénus triomphante, rien de plus gracieux ni, comme on dit aujourd'hui, de plus suggestif. Mais, admirez l'habileté avec laquelle l'artiste sait s'arrêter juste où il faut, l'agencement des draperies, l'ordonnance savante des Amours qui encadrent le personnage principal et qui, chacun bien à sa place, concourent à l'effet général du tableau. Art libertin, si l'on veut, mais de libertinage de bonne compagnie, licence qui a cependant des bornes et qui se sauve toujours par la puissance de l'art et le tour ingénieux donné au sujet. Bien certainement les déesses de Boucher sont parisiennes, mais elles ont aussi toutes les séductions, toutes les grâces et tout l'esprit des Parisiennes. Cette Vénus à sa toilette, par exemple, est certainement accoutumée à recevoir les hommages et l'encens des seigneurs de Versailles et des fermiers généraux, et son Olympe n'est pas sans avoir quelques points de ressemblance avec

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LA COLLECTION DE M. ALFRED DE ROTHSCHILD Glick Braun, Clément & Co. TH. GAINSBOROUGH. — PORTRAIT DE MRS. VILLEBOIS

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l'Opéra et les boudoirs parfumés des petites maisons. Mais c'est bien, sans doute, ce que nous demandons à Boucher, ce que nous attendons de lui. Il est de son époque, et sa mythologie aimable a une saveur bien française et bien xviie siècle. C'est une déesse d'un autre genre que cette délicieuse Duthé dont Drouais nous a laissé le portrait. L'artiste nous l'a bien représentée telle que la décrivent les mémoires du temps : sa figure est d'une fraîcheur exquise, et elle a bien cet « air angélique » qui séduisit tant de ses contemporains. Ses yeux superbes, son opulente chevelure couronnant un ravissant visage, Drouais a reproduit toutes les beautés de son modèle d'un pinceau doux comme une caresse. Il est probable que ce portrait a été apporté en Angleterre par la célèbre courtisane elle-même, quand, à la Révolution, elle passa la Manche pour venir se fixer à Londres, qu'elle ne quitte qu'à la chute de l'Empire, en 1815. Cette amie du duc de Chartres et du comte d'Artois a peut-être jugé qu'il ne convenait pas à son ancienne quasi-royauté de vivre en France sous le régime républicain et impérial. Ne nous attardons pas à regarder Mademoiselle Duthé et donnons un coup d'œil à la Pêche, une des plus jolies œuvres de Lancret. Dans un paysage gracieux, près d'un moulin, un homme tend son filet, une jeune fille pêche à la ligne, un garçon, accroupi, compte les poissons qu'il a pris dans son épervier. Derrière, un paysan regarde cette scène. C'est une œuvre agréable, un peu artificielle et maniérée, mais d'un charme incontestable. Lancret avait une façon à lui de contempler et de reproduire la nature; il l'arrangeait pour la rendre plus aimable. A cette époque, tout le monde était un peu de Versailles, même les paysagistes. Pater, le contemporain de Lancret, est représenté dans la galerie de M. Alfred de Rothschild par plusieurs œuvres d'un très grand mérite, la Danse et les Amants heureux entre autres. Dans la première, au milieu d'un paysage qu'ornent quelques motifs d'architecture, un homme et une femme, se détachant des autres groupes, dansent au premier plan. A gauche, un autre groupe fait pendant au premier. Les attitudes sont pleines de grâce et de mouvement, et l'ensemble a un très grand charme. Dans la seconde, les Amants heureux, nous voyons une femme qui écoute, avec un plaisir évident, la déclaration que lui fait un cavalier. Derrière les amoureux un jeune homme sourit d'un sourire qui donnerait à penser que ce n'est pas la première fois qu'il entend cette déclaration ou bien qu'il n'est pas sans savoir à quoi s'en tenir sur l'accueil que la belle fera à son galant. D'autres groupes d'amoureux et d'enfants complètent ceravissant tableau, qui, avec le paysage clair, avec les arbres se silhouettant sur le ciel, avec ce bout d'architecture demi-ruinée, donne vraiment la sensation du tableau social, du tableau de salon, du tableau qui agrée à une société d'êtres polis, aimables et galants. Parmiles grands peintres anglais du xvie siècle, il en est trois dont le nom brille d'un éclat tout particulier, ce sont: Reynolds, Gainsborough et Romney. La collection de M. Alfred de Rothschild contient de superbes toiles de ces maîtres illustres. Contemporains, vivant dans le même milieu, ces artistes ont souvent peint les mêmes mo- F. DROUAIS. — PORTRAIT DE MADEMOISELLE DUTHÉ Click'd Brown, Clement & Co.

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LA COLLECTION DE M. ALFRED DE ROTHSCHILD Cliché Brown, Clément S' Cie. TH. GAINSBOROUGH. — PORTRAIT DE MRS. MEARS