Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

L'ART HOLLANDAIS A LA ROYAL ACADEMY par ARSÈNE ALEXANDRE FRANZ HALS. LE JOUEUR DE LUTH. COLLECTION JOHN R. THOMPSON, CHICAGO. « En vérité je vous le dis, le monde changera, mais les grands maîtres et leurs œuvres ne changeront pas. » Que l’on nous pardonne cette application de la parole évangélique, à l’évangile même des arts. N’est-ce pas, d’ailleurs, un livre sacré que celui dont chaque page porte la marque et les confidences, douloureuses ou triomphales, des grands créateurs d’images, spectacles de rêve, tableaux de la vie, effigies d’humanités humbles ou de gloire, sauvées de l’oubli par leur portrait, symboles enfin, drames et comédies ? Quand de tels feuillets du livre d’or épars dans l’uni- « I tell you in truth, the world shall pass away, but the great masters and their works shall not pass away. » Pardon us for this application of the words of the Gospel to the gospel of the arts. Is it not, moreover, a sacred book, every page of which carries the handwriting and the personal confidences, sad or triumphant, of the great creators of pictures, imaginary scenes, records of life, likenesses of lowly human beings, or of glories saved from oblivion by their portraits, symbols, dramas and comedies? When such leaves of the golden book scattered through

Page 2

LA RENAISSANCE vers, détachés momentanément des lieux privilégiés où ils avaient trouvé asile, sont réunis sur un seul point, et recomposent une galerie imprévée, on peut dire que c’est un événement important entre tous pour la pensée, une leçon inappréciable qui remet toutes choses en place, et qui procure les plus belles émotions que tout homme digne de ce nom puisse éprouver. Ému, comment ne le serait-on pas en passant en revue cette extraordinaire exposition des peintres hollandais que cette année 1929 se glorifiera d’avoir vu réunie à Londres, à la Royal Academy? Mais combien le monde a changé, comme je ne pouvais m’empêcher de l’écrire au moment de chercher à donner une faible idée d’une telle solennité, que l’on n’aurait pu concevoir, même il y a ce court espace d’un tiers de siècle! Mes souvenirs les plus chers me ramènent vers ces expositions des Old Masters à Burlington House, qui occasionnaient, chaque hiver, un pèlerinage sanctifiant. L’on ne se ruait pas alors sur les chefs-d’œuvre. Que les salles de la noble maison étaient invitéantes et paisibles! La majeure partie du public, même curieux des choses de l’esprit, ne se doutait pas de ce que cette traditionnelle manifestation avait d’auguste et de bienfaisant. Toutefois, il y eut dans l’air comme deux grands appels sonores avec les expositions, que l’on n’aurait pas auparavant osé concevoir, de Rembrandt en 1899, et de Van Dyck en 1900, coup sur coup à Londres, après les fêtes séculaires d’Amsterdam et d’Anvers. L’on commença alors d’entrevoir la possibilité de voyages pour des œuvres sans prix dont on n’aurait, jusqu’alors, envisagé le déplacement qu’en tremblant. Du moins les trésors que nous pouvions, par bonheur, contempler et étudier dans le grand silence des Galeries Académiques, nous en devions la joie aux seuls souverains, princes, grands seigneurs et grands collectionneurs des Iles Britanniques. Mais que l’Océan devint la route presque familière suivie, aller et retour, par les génies, cela eût semblé du domaine des rêves. Chose singulière, une des conséquences de la guerre, fut de faire de ce rêve une réalité. Rembrandt, Rubens, Vermeer, devinrent des consolateurs, et leurs œuvres semèrent des apaisements mystérieux, mais sûrs, quelles que pussent être occasionnellement les apparences. C’est ainsi que les Expositions de Londres et celles de Paris au Jeu de Paume nous ont, peu à peu, familiarisés avec les déplacements de l’immuable. Toutefois, ce qui fait l’exceptionnel caractère de celle de cette année, c’est que, pour la première fois, ce ne sont plus seulement les grands écrins d’Angleterre, voire d’Europe, qui se sont entr’ouverts. Les puissants conquérants américains des œuvres d’art du Vieux Monde, ont contribué à donner à celui-ci, — à lui prêter est plus exact, — cette joie magnifique. Lorsque l’on voit un être cher nous quitter, nous disons: « Si nous pouvions seulement the universe are taken for a time from the privileged places where they rested, are gathered in one centre and form a gallery, it may be called an important event for thought, a lesson beyond appreciation that puts everything in its place and that rouses the most beautiful emotions which any man worthy of the name can feel. How could one pass in review without emotion that extraordinary exhibition of Dutch paintings, the sight of which, brought together in London at the Royal Academy, glorifies this year of 1929? But how the world has changed, as I cannot keep from writing while I seek to convey some idea of such a solemn fact — what a change that could not have been imagined even a brief third of a century ago! My dearest memories take me back to those exhibitions of old masters at Burlington House that were the object of an uplifting pilgrimage every winter. How inviting and peaceful were the halls of the noble house! The greater part of the public, even those interested in things of the spirit, did not realize how majestic and beneficent that traditional custom was. The reverberations ever sound in the air, like two great sonorous chimes, of the exhibitions of Rembrandt in 1899 and of Van Dyck in 1900, stroke upon stroke, in London after the celebrations of Amsterdam and of Antwerp. One commenced to see, then, as it had not been seen before, without fear, the possibility of moving priceless works. As for the treasures that we were fortunate enough to contemplate and study in the great silence of academic galleries, we owe that joy to certain rulers, princes, great lords and great collectors of the British Isles. But it would have been considered a dream that the Ocean should become almost the regular route for the coming and going of genius. Strangely enough, one of the consequences of the war was to make a reality of that dream. Rembrandt, Rubens, Vermeer, become the consolers, and their works sow mysterious but certain seeds of comfort, when they were now and then to be seen. So the exhibitions of London and those of Paris in the Jeu de Paume accustomed us, little by little, to this moving of the immutable. The thing that gives the one of this year its amazing character is this: it is the first time that the great treasuries of England and of Europe have been opened. The powerful American conquerors of the Old World’s works of art have given her — loaned her, to be more exact, this magnificent joy. When we see a dear friend leave us, we say: “If we could only see thee once more, it would be worth the sacrifice we have made in losing thee.” That is what happens at this return of pictures, on a date to be remembered. We

Page 3

FRANZ HALS. PORTRAIT DE CLAES DUYST VAN VOORHOUT. COLLECTION JULES S. BACHE. — NEW YORK.

Page 4

LA RENAISSANCE REMBRANDT. — LA FIANCÉE JUIVE. COLLECTION DU RIJKSMUSEUM. — AMSTERDAM. te revoir une fois, nous trouverions le sacrifice payé. » C’est ce qui est arrivé à l’occasion de cette réunion qui marquera une date. Nous avons revu, et nous avons pu méditer un long moment devant ces témoins de nos affections anciennes. Les grands Musées des États-Unis, les irrésistibles collectionneurs de New-York, de Philadelphie, de Washington, permettent à leurs Rembrandt, leurs Ter Borch, leurs Franz Hals, leurs Vermeer, leurs Metsus, de nous revenir, un moment, et de se retrouver côte à côte, au milieu des ouvrages demeurés en la possession du roi d’Angleterre et des plus illustres personnages de l’Ile. La Hollande, l’Allemagne, tiennent à honneur de les escorter et de souhaiter la bienvenue à ces héros dont les voyages sont comme les rappels modernes de l’Odyssée et des Argonautes. Et de la réunion jaillit une éblouissante lumière — dont nous aurons bien de la peine à capter quelques rayons dans un espace aussi restreint que cet article de notre Revue. Ces déplacements, en effet, et ces échanges, sont les véritables épreuves de la valeur des œuvres et de la grandeur des maîtres. D’être éclairés d’une autre façon et dans un autre édifice, de ne plus profiter d’un voisinage behold once more, for a moment, these witnesses of our old affections. The great museums of the United States ; the irresistible collectors of New York, of Philadelphia, of Washington, permit their Rembrandts, their Ter Borches, their Franz Halses, their Vermeers, their Metsus, to return to us for a moment, and to rest side by side in the midst of works that have remained in possession of the King of England and of the most illustrious personages of the Isles. Holland, Germany consider it an honour to escort them and to wish for the welcome of these heroes whose voyages are like modern versions of the Odyssey and of the tales of the Argonauts. And from this gathering radiates a gleaming light — of which we shall find it hard to capture a few rays in so limited a space as this article of our review. This moving about, these exchanges, are the veritable proofs of the value of works of the greatness of masters. To be lighted in another way and in another building, to be no longer held in a certain location by a private owner, confirms one glory or brings another to a revised judgment, renders

Page 5

GÉRARD TER BORCH. " CURIOSITÉ " COLLECTION JULES S. BACHE. — NEW-YORK.

Page 6

LA RENAISSANCE REMBRANDT. VIEILLARD AU BÉRET ROUGE. COLLECTION JACOB EPSTEIN. ou d'en être délivré, confirme une gloire ou en revise une autre, rend définitif le bienfait ou dissipe l'engouement. Or, à cette Exposition, sans que nous ayons la place d'étudier beaucoup de pages honorables qui jouent leur rôle dans la symphonie, nous voyons nettement où sont les sommets de la pensée et de la mise en œuvre. Nous en mesurons l'effarante altitude. Ces sommets sont et demeurent, avec la diversité de leurs qualités et de leur portée, Rembrandt, Vermeer, Pieter de Hoch, Ter Borch, Metsu, Jan Steen, Franz Hals, et Cuyp. Ne protestez pas contre de pareils rapprochements. Il y a en art, tant de façons d'être grand! Si Rembrandt est Moïse, Jan Steen est Molière. La finesse de Terborch et de Metsu, dans leurs meilleures scènes de mœurs ne le cèdent guère à l'incroyable acuité, à l'aristocratie à la fois gracieuse et hautaine de Vermeer de Delft. Heureux est le public anglais, j'entends ceux qui sont definite the acceptance or dispels the infatuation. Now at this exhibition, without seeking to criticise admirable features, which play their part in the symphony, we see clearly where are the mountain peaks of thought and of its expression. We will measure the astounding heights. These summits are and remain, with the diversity of their qualities and of their range, Rembrandt, Vermeer, Pieter de Hoch, Ter Borch, Metsu, Jan Steen, Franz Hals, and Cuyp. Do not protest against such comradeship. In art, there are so many ways of being great! If Rembrandt is Moses, Jan Steen is Molière. The fine quality of Ter Borch and of Metsu, in their best folk scenes yields nothing to the incredible keenness, to the aristocratic air, at once gracious and lofty, of Vermeer of Delft. Happy is the English public, I mean those who were unable to make the trip but who may now see that

Page 7

REMBRANDT. — LE CHRIST. COLLECTION JULES S. BACHE. — NEW-YORK.

Page 8

LA RENAISSANCE dans l'impossibilité de faire le voyage, qui a pu voir cette œuvre sublime d'Amsterdam, la Fiancée juive. Pareille bonne fortune n'a pas été accordée à notre pays. Dans cet extraordinaire tableau, Rembrandt s'est élevé à une puissance de sentiment que, peut-être, égale notre Bethsabée, mais qui est étayée sur un métier encore plus complexe, robuste, indéfinissable. L'or et la pourpre broyés ensemble revêtent le couple d'une richesse qui rend dramatique leur tendresse et leur trouble. D'autre part, l'Amérique est favorisée, en la personne de M. Jules S. Bache, possesseur de ces joyaux : la Porte-étendard d'Amsterdam si somptueux et si digne, d'une facture si simple et si forte ; puis aussi le Christ, d'une conception qui n'a d'analogie dans aucun art. Ce Christ ironique et bienveillant, malicieux presque, et cependant qui attire à lui non pas seulement les petits enfants, mais toute personne qui ressent le besoin de croire encore à la douceur dans ce monde, c'est sans doute un jeune rabbin du quartier juif avec qui le peintre se lia de sympathie. Pour nous, il nous semble que c'est Celui qui invita les impitoyables à jeter la première pierre. Non moins admirable est le Jeune homme, si sévère et si digne, de la collection Andrew Mellon, morceau d'une haute et aristocratique tenue. Mais je suis obligé d'abrégérer le choix entre quelques autres œuvres importantes du Maître. Il n'y a pas encore si longtemps on avait l'habitude de nommer « les petits maîtres » ces pénétrants observateurs des mœurs tels que Ter Borch, Steen et Pieter de Hooch, Vermeer étant alors presque inconnu. Cette appellation avait quelque chose d'un peu dédaigneux. Nous voyons maintenant mieux, non seulement leur perfection matérielle, mais leur esprit et leur jugement qui valent ceux de notre La Bruyère. Pour en prendre un exemple, voici ce ravissant Ter Borch (encore de la collection Jules S. Bache!) qui porte le titre, à notre avis, incomplet, de Curiosité. Laissons-le lui si c'est la tradition. Mais notre explication est toute différente. La jeune fille qui se penche au-dessus de celle qui écrit ne fait pas acte d'une indiscretion qui serait vite aperçue et réprimée. Elle contrôle, au besoin en suggérant un avis, la lettre que dicte le personnage principal. C'est quelque Conspiration amoureuse, et c'est le titre que je donnerais volontiers ; le chien de la maison lui-même semble y prendre part, et je ne sais si on doit envier ou plaindre celui qui en est l'objet. Quoi qu'il en soit, c'est un des plus merveilleux tableaux de Ter Borch. Divers autres chefs-d'œuvre du même Maître prêteraient ainsi à maintes analyses. Il nous faut parler — et trop sommairement, — de tant d'autres grands soi-disant « petits maîtres ». Pieter de Hooch, par exemple ! Celui-ci nous promène sublime Amsterdam's work, the Fiancée Juive. Such good fortune has not been given to our country. In that extraordinary picture, Rembrandt rises to a power of feeling which equals our Bethsabée, but which is upheld by a craftsmanship complex, forceful, undefinable. The gold and embroidered purple clothe the pair in a richness that makes their tenderness and their unrest dramatic. On the other hand, America is favored in the person of Mr. Jules S. Bache, possessor of those treasures : the Porte-étendard d'Amsterdam so sumptuous and so worthy, of workmanship so simple and strong ; then also the Christ, of a conception that has nothing like it in any art. That Christ ironic and benevolent, almost malicious and yet one who attracts not only little children, but everybody who feels the need of believing still in the sweetness of life, is doubtless a young rabbi of the Jewish quarter with whom the painter had formed sympathetic relations. For us, it seems that he is the one who asked the pitiless accusers to cast the first stone. Not less admirable is the Jeune homme, so severe and so worthy, of the Andrew Mellon collection, a piece of high and aristocratic bearing. But I must cut short the choice among other important works of the master. Not long ago, it was the custom to name “little masters” such penetrating observers of manners as Ter Borch, Steen and Pieter de Hooch, Vermeer being then almost unknown. That name has something more or less disdainful about it. We see more clearly now, not only their material perfection, but their spirit and their judgment which are worth as much as those of our La Bruyère. For example, here is that ravishing Ter Borch (of the Jules S. Bache collection) which bears the title, in our view incomplete, of Curiosité. Leave it unchanged, if that is the tradition. But our explanation is quite different. The young girl that leans over the one who is writing does not commit an indiscretion that would be soon perceived and repressed. She helps to compose and at need gives her advice as to the letter dictated by the chief personage. It is a kind of Love Conspiracy and that is the title I would gladly give it ; the very dog of the house seems to take part himself, and I don't know whether one should envy or pity the man who is the object of it all. Whatever be the fact, it is one of the most marvelous pictures by Ter Borch. A number of other great paintings by the same master would lend themselves to analysis. We must refer — and too briefly — to so many other so called “little masters”. Pieter de Hooch, for one! He leads us into an intimacy with the best bourgeoisie, little gardens, comfortable interiors without

Page 9

FRANZ HALS PORTRAIT D'HOMME COLLECTION FRANK P. WOOD — TORONTO, CANADA. GÉRARD TER BORCH LA LEÇON DE GUITARE COLLECTION CHATEAU ROHONEZ — HONGRIE.

Page 10

ALBERT CUYP. LA MEUSE A DORDRECHT. COLLECTION SIR JOSEPH DUVEEN.

Page 11

REMBRANDT. — JEUNE HOMME. COLLECTION ANDREW MELLON. — WASHINGTON.