Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

Page 1

LE POLYPTIQUE DE BEAUNE : LE JUGEMENT DERNIER. A LA GLOIRE DE L'ART BELGE QUEL spectacle admirable, et quelles réflexions propres à exciter l’enthousiasme, à entretenir le feu sacré, que cette exposition de la Belgique, près de s’ouvrir au Jeu de Paume, à l’heure où va paraître ce numéro ! Toujours unies, toujours pensant et ressentant d’un même esprit et d’un même cœur, la patrie de Rubens et de Constantin Meunier, celle de Poussin et de Puvis de Chavannes, en même temps qu’elles maintiennent la cause du droit sur le Rhin, manifestent pour l’idéal sur la rive de la Seine. Est-il rien de plus beau et de plus grand que cette simple vue sur le présent, cette noble revue du passé, cette sereine garantie de l’avenir ? L’an dernier Bruxelles, en ouvrant, parmi ses chefs-d’œuvre consacrés des âges révolus, une salle d’œuvres françaises encore récentes, avait été, suivant son habitude, suivant sa nature plutôt, à l’avant-garde de la pensée. Ce printemps la France a souhaité, et fût ce souhait exaucé sans retard et de la façon la plus libérale, d’être mise à même de faire comprendre au peuple de Paris et à ses hôtes du moment, la perfection du savoir, la richesse et la profondeur de l’inspiration, la dignité ardente de cet art de la Belgique, que nous n’avons jamais cessé de célébrer, et que l’on n’appréciera jamais trop pour l’émulation qu’il peut et doit perpétuer entre deux génies si complets en eux-mêmes et se complétant cependant si merveilleusement l’un par l’autre. Sans doute nous devons une reconnaissance infinie à notre mère latine, mais nous avons mêlé aussi notre sang à celui des Flandres et cela ne s’entend pas seulement de celui que la Germanie répandit, mais aussi de celui qui a longuement préparé et formé des parentés intellectuelles d’une qualité supérieure. Jamais la pensée française n’a laissé la Belgique indifférente. C’est donc un devoir sacré pour la France de rendre sans cesse hommage à la pensée des grands artistes et des grands écrivains belges, de pénétrer cette pensée, d’en connaître l’originalité, la vigueur, la diversité, les ressources, comme ils connaissent et recherchent les nôtres. Dans un prochain numéro, une plume admirablement qualifiée pour nous aider dans cette belle étude, traitera en détail de l’exposition en elle-même. M. Fierens-Gevaert, l’éminent directeur des Musées Royaux, sera une fois de plus ce révélateur. Pour aujourd’hui nous avons voulu seulement indiquer la portée de l’événement et faire comprendre par une simple énonciation historique la beauté du spectacle. Sans remonter à des origines bien faites pour passion-

Page 2

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE ner non seulement les érudits, mais tous les esprits cultivés et attentifs à l'évolution de l'Occident, nous voyons le génie des Flandres se révéler complet, indépendant de toute influence germanique, dès ce xve siècle auquel nous devons ces Maîtres candidement éblouissants, si doucement émouvants, si finement persuasifs : les Van Eyck, Memling, Van der Weyden, Gérard David ! Ne cherchons pas à pousser les comparaisons que nous serions tentés de faire avec la plupart des Primitifs allemands. Mais quelle pureté véritable et non niaise dans les types de femmes, quelle énergie calme, et non brutale et grimaçante dans les personnages virils des saints, des chevaliers, des simples bourgeois ! Nous ne verrons pas au Jeu de Paume le capital Polyptyque de Gand, l'Agneau mystique, ce qui aurait été matériellement irréalisable. Mais nous aurons d'autres et magnifiques rapprochements à faire avec notre Vierge au Chancelier Rollin, de Van Eyck, bijou dont s'enorgueillit le Louvre. Nous n'aurons que quelques pas à faire pour aller de quelques-uns des plus beaux Memling, de Bruges à cette Vierge de la Famille Floreins qui est une des pièces les plus belles de notre Musée et du monde. Le polyptyque de Beaune, le Jugement dernier, sera côte à côte avec des Van der Weyden provenant des plus importantes collections royales. Peut-être cette juxtaposition permettra-t-elle de résoudre définitivement une attribution sur laquelle certains persistent à discuter, quelle que soit d'ailleurs la valeur considérable de l'œuvre que nous possédons. De toute façon cette partie du grandiose spectacle nous remet- LE POLYPTYQUE DE BEAUNE. DÉTAIL DE LA PARTIE CENTRALE. tra définitivement dans l'esprit, les attaches qui devaient se continuer si fécondes entre la Bourgogne, cette portion de la France à devenir, et les Flandres destinées à de si invincibles fraternités avec la France tout entière. À l'heure où nous écrivons ceci, nous ne savons pas encore si l'Ecole réputée décadente du xvie siècle, sera ou non copieusement représentée. Sans doute des difficultés pratiques se seront opposées au transport des vastes toiles des Floris et des Michel Coxcie. Mais nous tenons, quant à nous, à affirmer le goût très vif que nous ressentons pour ces soi-disant décadents. En partant du Maitre de transition Metsys, et en passant par les riches et intenses joailliers de peinture que sont les Mabuse, les Van Orley, tous ces grands peintres auraient encore bien des enseignements et des beautés à nous offrir si nous voulions nous y appliquer. Nous en donnons l'avis à ceux qui ne se laissent pas influencer par les opinions depuis si longtemps ressassées et qui aiment à reviser les jugements des plus ou moins clairvoyants cicerones. Il est certain que lorsqu'on arrive à ces géants que sont Rubens et Van Dyck, on atteint des sommets de niveau avec ceux qui sont et doivent être reconnus comme les plus grands en Italie, en France, en Espagne, et en Hollande. Ici, il sera intéressant de voir comment, par des spécimens forcément limités, on aura réussi à nous rappeler l'idée de l'immense. Mais quelles leçons, des artistes moins écrasants nous donnent encore, leçons que nous ne possédons qu'incomplètement, malgré notre connaissance de cette Ecole

Page 3

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE douée, ainsi que la nôtre propre, du privilège d'inces- sante Renaissance. Y a-t-il donc si longtemps que l'on s'est aperçu que le vieux Breughel n'était pas seulement le Drôle, mais encore que c'est un puissant peintre, et plus moderne que tous les prétendus modernes d'aujourd'hui ? Prétendons-nous que nous connaissons et apprécions à leur haute valeur des Maîtres tels que Jordaens, Crayer, Cornelis de Vos ? Ils ont encore pour les artistes d'à présent bien des sévères rappels, ou des fructueux avis. Et le ravissant Téniers ne doit-il pas définitivement passer du rang de producteur d'amusants bibelots à celui de parfait observateur et de toujours surprenant ouvrier ? C'est quand on croit le mieux connaître de tels artistes que l'on a le plus besoin de les étudier à nouveau. L'on pense les avoir classés et on les a seulement oubliés. Quant à l'Ecole Belge moderne, c'est, on ne saurait trop le redire, une des plus riches et des plus vigoureuses de l'Europe au xixe siècle. Toutes les tendances y sont admirablement développées ; toutes les techniques y sont approfondies et superbement pratiquées. Le savoir historique et pictural d'un baron Leys ne sauraient trop être de nouveau remis en honneur. Le réalisme profondément humain et plein de grandeur à la fois, d'un Charles de Groux, égale, s'il ne le dépasse pas maintes fois, notre grand Courbet. Léopold Stevens est maintenant en possession d'une gloire indiscutée, mais qui peut encore augmenter d'éclat. Ceux qui ont pu en ces dernières années admirer à Bruxelles les expositions de Brackelaer, de Stobbaerts, prédisent à coup sûr l'effet que leurs œuvres produiront dans l'Exposition actuelle. Ils ne sont pas inférieurs aux Hollandais de la grande époque. Des paysagistes comme de Knyff, Boulenger, le mariniste Artan, bien d'autres encore ne sont pas inférieurs à nos Daubigny, à nos Jules Dupré, à nos Rousseau. Plus près de nous encore, songeons à ces peintres de la vie que sont les Léon Frédéric, les Laermans, les Jacob Smits, et tant d'autres, parmi lesquels les Delaunoy, les Mellery, les Rasenfosse, les Henry de Groux, et ce grand homme à la fois peintre et sculpteur, Constantin Meunier ! Tandis que certains pays riches en génie picturaux comme la Hollande et l'Angleterre ont eu peu ou point de sculpteurs, la Belgique a encore de puissants statuaires comme Jef Lambeaux, Rousseau, Samuel, etc. Il aurait presque mieux valu ne pas citer de noms que de faire une énumération aussi sèche et aussi incomplète. Mais on nous la passera en faveur de la conclusion que nous avons cherché à dégager de cette manifestation si opportune. Oui, c'était l'heure à laquelle la Belgique et la France devaient s'affirmer solidaires dans leur lutte pour l'existence, comme dans le perpétuel combat pour l'idéal. Quoique très ouverte à toutes les recherches innovatrices, comme le prouve le succès extraordinaire qui a consacré la carrière prématurément interrompue de Rick Wauters, la Belgique est peut-être demeurée plus fortement attachée aux grandes traditions auxquelles il faut toujours revenir. Aussi cette Exposition donnera-t-elle non moins à réfléchir que celle des Hollandais, qui pourtant avait déjà singulièrement contribué à endiguer les folies. Elle offrira même peut-être plus vivantes, plus immédiates, parce que plus hardies, ces transitions du passé à l'avenir, sans lesquelles les générations artistiques s'égarent. Ce ne sera pas un des moins beaux parmi les phénomènes issus de la guerre et réparateurs des maux qu'elle menaça d'engendrer. ARSÈNE ALEXANDRE.

Page 4

FLACONS REPRÉSENTANT DES ANIMAUX, EN PORCELAINE CHELSEA (XVIIIe SIÈCLE). LA POULE. — LE CYGNE. — UNE FABLE DE LA FONTAINE. — GUENON ET SON PETIT. UNE COLLECTION DE FLACONS A PARFUMS ANCIENS DANS un de ses contes délicats et qui sont d'un poète, dont Xanthis ou La Vitrine Sentimentale, Albert Samain anime des statuettes voisinant dans la même cage de verre, une danseuse de Tanagra, un marquis de vieux Saxe, un faune de bronze, un magot. Pouvais-je faire autrement que d'y songer, le jour que j'examinais dans la vitrine d'un collectionneur parisien toute une série de petits personnages en porcelaine du XVIIIe siècle. Quels contes suaves, tendres comme la pâte dans quoi ils sont façonnés, quels ballets pittoresques inspireraient toutes ces figurines au gai coloriage, et pourtant pas plus grands que le petit doigt. Toute la vie de cette époque délectable de Louis XV et de Louis XVI se retrouvait, sur l'étagère de verre, avec ses costumes, ses habits, ses goûts, son âme. Une élégante petite maîtresse en paniers, et coiffée d'un tricorne était faite pour s'accorder avec un jeune gentilhomme à la perruque poudrée à queue, debout et svelte dans un habit blanc orné de fleurettes. L'officier portant ici aussi l'habit et la perruque semblait attacher ses regards sur la joueuse de mandoline, un peu plus loin, gracieuse et énamourée. Un Arlequin, aux lignes élancées sous les losanges de son costume, au demi-masque, au petit chapeau, servait de pendant à un autre Arlequin également bigarré et masqué, mais accablé d'un chapeau plus large. A côté de ces personnages de la Comédie Italienne, il y avait ceux des turqueries. Ici, un enfant jouait avec une chèvre ; là, de petits bambinos prenaient leurs ébats, et élevaient des grappes mûres, d'un violet rougeâtre. Les animaux se mêlaient à cette comédie humaine. Les fables du génial bonhomme Lafontaine étaient reproduites dans ces bibelots, de même que sur les couvercles des clavecins et des épinettes. Ne voyait-on pas, dans la porcelaine, le Renard et le Corbeau ? Une poule claire marquetée de sombre paraissait aussi naturelle que dans la bassecour. La guenon brunâtre gardait son petit sur son dos à la manière d'une négresse. Un bouquet rassemblait des fleurs variées, dont les pétales, les tiges se montraient détaillées avec une finesse incomparable. De poétiques symboles se devinaient dans ce sujet de l'horloge, où l'austère vieillard, le Temps revêt l'aspect séduisant d'une jeune femme. Et, les dominant

Page 5

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 223 FLACONS A PERSONNAGES EN PORCELAINE CHELSEA (XVIIIe SIÈCLE). ARLEQUIN. — L'HORLOGE. — L'ÉLÉGANT OFFICIER. tous, comme s'il eût régné sur eux, le petit tyran l'Amour, attisait le feu, en maniant son soufflet. La devise courant sur le petit bibelot parlait pour Cupidon : « Mon feu durera toujours » promettait celui-ci. Les petits personnages coloriés de façon pimpante n'exhalaien pas d'ailleurs que pour nos imaginations un parfum grisant du passé. Des odeurs tenaces persistaient en eux. Ils avaient contenu jadis des parfums. En les considérant avec attention, on découvrait que leurs têtes se séparaient de leurs minces corps, et formaient des bouchons, reliés par des chainettes d'or. Tous ces personnages étaient des flacons de parfumerie. Ils constituent une partie importante de la rare collection de la maison Houbigant, réunie avec une ferveur patiente par M. Fernand Javal. Je ne les ai pas tous mentionnés, d'ailleurs, quoique aucun d'entre eux ne laisse indifférent. Exécutés en porcelaine anglaise de chelsea, à la fin du XVIIIe siècle, sous Louis XVI, ils se présentent également vivants, campés non sans beaucoup de nerf, colorés avec une vérité pleine d'éclat. Cette collection, extrêmement variée, affirme le goût très sûr de celui qui l'a composée, et, qui, toujours à la recherche d'une curiosité nouvelle et ignorée, demeure disposé à augmenter le nombre des objets de prix qu'il possède. En outre de ces flacons figurant des personnages humains ou des animaux, il s'en trouve d'autres, en matières diverses et non moins précieuses. Voici, par exemple, un minuscule fuseau à filer, s'ouvrant à chacun des deux bouts. Il est en porcelaine de Sèvres et comporte, se détachant en blanc sur un fond bleu, une scène enjouée, avec une femme entourée d'amours, révélant tous des lignes exquises de grâce et vraiment surprenants par le souci de perfection dans les détails. En voici deux, plus ventrus, avec des émaux de couleur, le premier en émail Battersea, retraçant une fête galante à la Watteau, le second, d'une inspiration plus bourgeoise avec des couples roses et joufflus accoudés à une fenêtre. Par contre, un flacon FLACONS A PERSONNAGES EN PORCELAINE CHELSEA (XVIIIe SIÈCLE). L'AMOUR ENTRETENANT LE FEU. — FEMME À LA CORBEILLE. — PERSONNAGE TURC.

Page 6

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE FLACON EN PORCELAINE CHELSEA. BOUQUET DE FLEURS. XVIIIe SIÈCLE. se distingue par sa petite dimension qui semble inférieure même à celle d'un dé à coudre.Pourtant, il y avait assez de placepour qu'on y ait mis une inscription : « Don d'amitié ».Quelparfum singulièrement concentré contenait ce minuscule objet ? Une autre pièce se décèle des plus curieuses à cause qu'elle reste bien significative de l'esprit de l'époque. Elle rappelle un peu les sujets pervers d'un Fragonard, d'un Boulhy, des estampes galantes. Il s'agit d'un flacon en pâte tendre affectant la forme d'une jambe féminine d'un modelé ferme et sans défaut. Au dessus du genou, sur la blancheur de la cuisse, se précise et s'anime la petite tache noire d'une puce. Et, autour de la jarretière, on lit ces mots, qui achèvent de suggérer des idées troublantes : « Son sort, j'envie ». Tous ces flacons, avec leurs bouchons et leurs chainettes, devaient être assez fragiles. Et c'est presque miracle qu'ils nous soient parvenus à travers des siècles dont l'un a été singulièrement bouleversé par les événements de la Révolution. Il est à présumer que ces petites figurines à parfumerie étaient plutôt traitées comme des bibelots. On ne les emportait pas sur soi. On les laissait sur la coiffeuse ou sur un petit meuble, Ils jouaient dans les intérieurs d'alors le rôle que tiennent dans nos appartements modernes les objets d'art appliqué en porcelaine de Limoges imaginés par un E. M. Sandoz, par exemple, ses oiseaux, ses grenouilles, ses poissons, ses singes,ses blancs Pierrots. Mais il existait au contraire des flacons à parfums que les gaines de cuir dont ils étaient protégés destinaient à être portés avec soi. On pouvait aisément les mettre dans une chaise à porteurs, ou les garder dans un sac à mains. La grande dame ne se séparait pas plus de son flaconnier d'odeur que l'honnête homme n'abandonnait sa tabatière. Comme pour les tabatières, on employait pour les flaconniers, en plus du cuir, des matières assez précieuses : l'écaillle, l'onyx. La collection Houbigant compte évidemment une pièce de ce genre, en écaille blonde ; une autre en écaille blanche ; une troisième en onyx avec des applications florales en or. La plupart de ces flaconniers enfermaient deux flacons jumeaux et presque toujours le petit tuyau d'argent qui permettait de mêler les parfums. Car au xviiie et au xviiiie siècle les raffinés aimant les odeurs, se UN BRULE-PARFUMS A DÉCOR CHINOIS. UN FLACON A DEUX BOUCHONS. PORCELAINE DE SEVRES. XVIIIe SIÈCLE. BOÎTE À MOUCHES, AVEC DES AMOURS. XVIIIe SIÈCLE.

Page 7

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE plaisaient à les mélanger eux-mêmes. Souvent, les bouchons de ces doubles flacons sont sculptés avec un art fouillé qui apparente ces sculptures à des miniatures en peinture. Il en est ainsi d'un chien de chasse et de deux colombes se becquetant. Certains flaconniers complétant la série d'Houbigant revêtent l'aspect de petits livres, plus longs que larges. Le goût du temps pour les devises de tendresse devait se manifester tout naturellement sur le plat de ces petits livres, on déchiffre La Fidélité nous unit, sur le dos de celui-ci, Etrenne de sentiment, cependant que sur celui-là on devine une charade « Elle sait charmer ». Enfin la même série ancienne de la parfumerie Houbigant nous montre que la paille tressée sert aussi à confectionner d'intéressants étuis pour des paires de flacons. Il y en a un notamment avec des roses et des œillets aux tons les plus vifs. Mais qu'est-ce donc que cette petite boîte ovale toute en ivoire, avec des Amours dorés, et faisant voir, lorsqu'elle est ouverte, plusieurs cases avec un petit pinceau dans l'une d'elles ? C'est une boîte à mouches, c'est le petit pinceau servant à les fixer sur le visage. Et nous rêvons à la coquetterie féminine du XVIIIe siècle, des reines, des marquises et des Manons. Nous revoyons ces jolies figures auxquelles les mouches, aux diverses appellations si évocatrices prétaient tant de piquant en avivant l'expression du regard ou du sourire. Il y avait également ainsi que l'indique la collection de M. Javal, des boîtes à mouches, carrées, en laque rouge avec des silhouettes de paysages en or. Il y en avait aussi en paille, et l'une de ces pièces, en cette matière délicate, porte les armes de la maison de France. Je tiens maintenant entre mes mains une petite boîte ronde, ou plutôt un petit pot, en porcelaine, et qui contenait une pâte. La valeur artistique de cet objet, au couvercle décoré d'une rose incarnat d'un style agréable, se double de l'intérêt de son origine. Il provient de l'ancienne maison Houbigant. Cette maison a, en effet, à peu près le même âge que la plupart des flacons à parfums rassemblés dans la vitrine de M. Javal. Mais est-il possible vraiment de donner un âge à tout ce qui vient de ce XVIIIe siècle toujours jeune sous sa perruque et sous ses habits pimpants, toujours alerte, toujours tendre comme un amoureux de comédie ? La parfumerie Houbigant, elle aussi, ne vieillit pas, quoique fort ancienne. Elle a été fondée en 1775, dans cette même UNE FACTURE DE L'ANCIENNE MAISON HOUBIGANT. ÉPOQUE DE LA RÉVOLUTION.

Page 8

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE maison du faubourg Saint-Honoré où elle se trouve à l'heure actuelle. Elle possède d'ailleurs de rares documents de son passé, dans ses vieux livres de compte. J'ai feuilleté non sans émotion le plus ancien, allant de 1777 à 1782, au papier jauni, à la reliure de parchemin. On y découvre les noms de tous les grands personnages de la cour et de la ville, qui s'y fournissaient de poudre à la maréchale, et de pâte de concombres, de parfums variés et de bibelots dans le goût de ceux que nous retrouvons aujourd'hui dans sa collection. D'ailleurs, ces quelques bibelots, conservant la marque d'Houbigant ne demeurent pas que des

Page 9

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE témoins d'autrefois ; ils deviennent souvent des sources d'inspiration pour la création des modèles actuels. C'est ainsi qu'une boîte à poudre en marqueterie de paille agrémentée d'un gai panier de fleurs aux colorations fraîches, enrubanné de bleu à l'anse, vient d'être étonnamment reproduite en carton pour enclore une poudre de riz subtile : tout l'art du présent, allié au charme du passé ! Nous n'aurions pas donné une idée complète de l'im- portante collection de M. Javal, si nous avions laissé de côté les plus grosses pièces. Celles-ci consistent en des nécessaires de toilette. L'un des plus curieux date du début du XVIIIe siècle. Un autre, du temps de Louis XV, allie le vernis Martin et le galuchat. On sait que cette matière est de la peau d'un certain poisson qu'un nommé Galuchat a préparée avec une telle réussite que son nom s'est transmis, associé à sa découverte. Nous apprécions encore de la main, la souplesse du galuchat recouvrant un coffret à accessoires de toilette, tandis qu'un autre coffret est en laque avec des images rap- portées. Les accessoires de toilette contenus dans les nécessaires ressemblent à ceux que nous connaissons. Toutefois, il s'en trouve un qu'on n'utilise plus de nos jours, le petit instrument grâce à quoi on passait, sous Louis XV et sous Louis XVI, les rubans dans les per- ruques. Enfin, un grand flaconnier en paille, illustré d'un sujet de paysannerie, un brûle-parfums en porcelaine, à motifs chinois, du Directoire, et une cassolette, en forme de lanterne, alternant sur les quatre faces, des portraits de généraux et de femmes dont les costumes indiquent une époque postérieure, sont également ca- ractéristiques quoique différents. Tous ces objets rares, bien qu'ils ne s'adressent qu'aux spécialistes de la parfumerie, offrent beau- coup d'intérêt pour les artistes et les amateurs de curiosités. Autant que les images, ils nous rensei- gnent sur les mœurs et les préoccupations artistiques des gens du XVIIIe siècle. La collection Houbigant prouve une fois de plus le goût de l'époque, où les objets usuels se revêtaient toujours d'art et elle nous montre la place qu'avaient prise les parfums dans l'exis- tence des hommes et des femmes de ce temps, très soucieux de se parer et de se pomponner. Dans son fer- vent Essai sur les Parfums, M. Sansot qui a écrit l'historie du penchant de l'humanité à se parfumer, nous l'avait bien dit. Tous ces flacons, toutes ces boîtes, ces registres, ces factures aussi, avec leur jolie vignette de la corbeille de fleurs, enseigne d'Houbigant, nous le répètent. Et nous apprenons qu'à la veille du voyage qui allait se terminer à Varennes, pendant que Fersen combinait son plan, s'occupait de la berline et de son déguisement de cocher, la reine Marie-Antoinette faisait acheter chez Houbigant, le parfumeur réputé, des parfums de Paris. PIERRE LHORTE. BOÎTE A POUDRE EN PAILLE, XVIIIe SIÈCLE. MODÈLE REPRIS ACTUELLEMENT EN CARTON.

Page 10

FANTIN-LATOUR. — LA TENTATION DE SAINT HILARION. LA COLLECTION DE Léon Orosdi était complexe, d’un abord difficile, se tenant sur la réserve, distant, muet comme une carpe, avec un soupçon d’ironie dans l’œil… Il était tel pour ceux qui le rencontraient une fois. Mais dès qu’on savait le prendre, l’homme se transformait vite, d’une cordialité franche, le rire sonore, la main chaleureuse. Et si l’on persistait, si l’on devenait l’ami de la rue Cimarosa, alors l’accueil était significatif : le Temps, toujours consulté dès son arrivée, disparaissait dans le large fauteuil de cuir, la pipe s’allumait, et les souvenirs s’évoquaient sans une défaillance… Léon Orosdi adorait raconter ses histoires d’ama- teur de beaux tableaux. Et il en avait plein sa mémoire. L’hôtel de la rue Cimarosa, qu’il avait fait construire pour lui et les siens, était rempli d’excellente peinture, et même de la meilleure. Le seuil franchi, on était sollicité par Sisley, car Sisley, plus que tout autre, était le Maître d’élection de cette demeure qu’il embellissait de son charmant génie. De la collection d’œuvres modernes que Léon Orosdi avait assemblée au cours de trente années, c’était Sisley qui en constituait le noyau. Il retenait ici un Claude Monet, là un Pissarro, par ailleurs un Courbet, un Ribot, un Forain, mais le Maître de Moret restait son idéal. Ce n’était point certes par spéculation. Sisley apportait à ce grand homme d’affaires son doux frémissement intérieur. Mieux qu’aucun de ses cama-

Page 11

LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 229 rades illustres de l'impressionnisme, il le touchait au cœur — et il en avait, — il allait droit à sa sensibilité, — et il n'en manquait point. Parce qu'un homme manie des chiffres d'un bout de l'an à l'autre, dresse des bilans, achète et vend on ne sait quoi et à on ne sait qui, parce que cet homme est un homme d'affaires, et de grosses affaires, on suppose aisément qu'il ne doit pas avoir autre chose en tête. J'imaginais ainsi Léon Orosdi. Quand je le connus bien, je m'aperçus que c'était différent. D'abord, parmi les siens, avec ses amis les plus chers, je ne l'entendis jamais parler ni de politique, ni d'affaires. Visiblement, il se délassait au milieu d'eux, tout à l'esprit de ses convives, lançant par instants une forte boutade, interpellant les uns avec sa belle humeur, bousculant affectueusement les autres. Et l'essentiel pour lui paraissait être de trouver une bien bonne histoire à raconter ou à entendre. Si, dans la conversation, surgissait l'occasion de préciser un souvenir sur les impressionnistes, sur Sisley principalement, alors il partait. Dieu me pardonne, il en aurait oublié un coup d'audace au poker ou une nuance essentielle au sans atout du bridge reposant. Sisley avait opéré sur lui dans sa jeunesse. Il opérait toujours et Léon Orosdi lui aura dû, à coup sûr, le meilleur de ses heures de délassement. Pendant une dizaine d'années, de 1897 à 1907, de nombreux amateurs de tableaux avaient l'habitude de se réunir dans la galerie Bernheim Jeune de l'avenue de l'Opéra, alors dirigée par Jos. Hessel. Chaque jour, vers 4 heures, on pouvait y rencontrer Louis Sarlin, Antony Roux, Baillehache, le baron Blanquet, Crosnier, Fabre, Fayet, Gallice et Léon Orosdi. C'étaient des discussions sans fin sur la valeur des artistes modernes : alors que les premiers soutenaient mordicus que le plus grand peintre était Gustave Moreau, Fabre et Fayet déclaraient que les têtes de colonne étaient Eugène Delacroix, Corot, Cézanne et Renoir. Ils mettaient une telle fougue à défendre les œuvres de ces maîtres qu'ils finirent par convaincre Louis Sarlin pour Corot et Delacroix. Il fallait entendre les éclats de voix, quand Fabre et Fayet faisaient de Cézanne un peintre aussi grand que Rembrandt et de Renoir un artiste autrement important que Fragonard et Boucher. Léon Orosdi s'amusait fort. Il écoutait les uns et les autres mais déjà ne voulait entendre parler que d'un seul peintre : Sisley. Dans un de ces moments où la discorde allait aux pires extrêmes, le baron Blanquet, Sarlin, Antony Roux et Baillehache signèrent une déclaration où ils s'engagèrent à ne jamais permettre qu'une œuvre de Paul Cézanne figurât jamais dans leurs collections. Vers 1904, intervint un jeune élève de l'École de GUILLAUMIN. — LE QUAI SAINT-BERNARD, EFFET DE NEIGE.