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LE PALAIS DE L'INDUSTRIE. (1855.)
DU PALAIS DE L'INDUSTRIE AU PALAIS DE LA DISCORDE
L E Grand Palais dont nous voyons plus loin l’aspect familier est à la fois un des plus connus et des plus énigmatiques parmi les monuments de Paris.
Connu, il l’est certes de ceux et de celles qui s’intéressent à la peinture, à la sculpture, aux objets d’art, aux meubles, aux automobiles, aux avions, aux machines agricoles, aux poules, coqs, canards, lapins, bœufs, cochons, aux boissons et aux denrées alimentaires enfin à tout, sans même oublier le cubisme.
Et pourtant il demeure énigmatique, en ce moment, quant à son contenu artistique de demain. Il a toujours évolué par surprises, depuis son inauguration de près d’un quart de siècle. Qui aurait alors pu prévoir les merveilleuses machines roulantes et volantes qu’il devait abriter ? Quel prophète, de bon ou de mauvais augure aurait deviné les cinq mille numéros des Indépendants qui l’occuperaient et déborderaient, comme le fleuve voisin en 1910, submergeant toute espèce de bon sens et de conception d’art proprement dit, sous les flots désordonnés de leurs barbouillages et de leur amateurisme ?
Qui, en ce moment même, serait capable de nous faire entrevoir ce qu’il adviendra des Salons dans un très prochain avenir ?
En vérité les comédies et les tragi-comédies de ces vastes expositions sont, ou promettent d’être, plus bourrées d’incidents, de coups de théâtre et de changements à vue que les ciné-romans les plus mouvementés. Il n’est pas mauvais, pour fixer un peu nos pauvres idées qui s’en vont à la dérive en matière de Salons, de récapituler brièvement l’histoire du Salon passé et celle des Salons actuels.
Commençons par l’âge d’or. Le décor représente l’ancien Palais de l’Industrie, édifié pour l’exposition universelle de 1855. Cela paraît aux contemporains une chose énorme, babylonienne, au-delà de laquelle les besoins sont chimériques et l’imagination impuissante. Tout l’effort de la science humaine et toute la production annuelle de l’art français semblent pouvoir s’y produire au large. Pour ne nous en tenir qu’au Salon, une vaste exposition unique y rend les visiteurs effarés.
Nos souvenirs de collégien avide de voir des images peintes (nous en avons été bien puni depuis !) nous reportent aux dimanches gratuits où le bon public était admis à discuter devant Bouguereau et Manet, à vibrer devant Detaille et de Neuville, à palpiter d’aise devant la Sarah Bernhardt de Clairin, ou la Femme en rouge de Jacquet. Dire que c’était pourtant là aussi que nous avions la fortune, trop peu appréciée alors en général, de contempler la dernière peinture de Corot, la Biblis, et les premières grandes pages de Puvis de Chavannes! Comme c’est loin, et comme c’est différent de ce qui nous est assigné aujourd’hui et de ce qui nous menace pour demain ! Ce Palais de l’Industrie nous paraissait non seulement suffisant, mais encore inépuisable. Il n’était point laid. Il se présentait parallèlement aux Champs-Elysées. Il avait un Grand Escalier dont le palier était une des places enviées, une place d’honneur pour le tableau (généralement académique) à sensation de l’année. Les seules disputes entre personnalités qui pouvaient se produire alors étaient pour la
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possession de cet enviable escalier. Ici finit l'âge d'or.
L'âge de fer ne tarde pas à suivre. L'exposition universelle de 1889 amène la construction des Palais consacrés, sur le Champ de Mars, aux arts libéraux et, un an plus tard, aux arts libérés. Du moins on crut alors qu'ils l'étaient. La discorde souffle alors pour de bon, et en tempête, entre la race jusqu'alors agitée, mais dans une certaine mesure, unie, des artistes. Champ de Mars contre Champs Elysées ; Bouguereau, qui l'eût dit ? contre Meissonnier, qui l'eût cru ? C'est une levée de boucliers formidable, ou qui le paraît alors, et qui, à réfléchir, l'est en effet. Car dans le Palais fraîchement construit du quartier du Gros-Caillou, abondent les artistes les plus originaux et les plus discutés, de notre pays et des pays étrangers, tandis que le vieux Palais de l'Industrie apparaît soudain vermoulou, et son contenu guère plus neuf que le contenant. Il est grand temps de le démolir.
On élève pour 1900 le Grand Palais actuel. Tout de suite cette construction se prouve aussi incommode et mal conçue que la vieille bicoque de 1855 était souple et pratique. Il a un rez-de-chaussée qu'on n'atteint qu'en montant d'un côté, et en descendant de l'autre. Il possède du côté de l'avenue d'Antin un hall spacieux et somptueux (hum !) qui n'a qu'un défaut, celui d'être absolument obscur. Tout cela nous le savons depuis longtemps, mais nous y sommes faits, et cela ne nous gêne plus. Mais ce qu'il y a de tout particulier c'est que ce Palais se révèle propice à des phénomènes d'endosmose artistique et de dissensions personnelles inconnus aux temps même où les jurys refusaient (leur rendant en cela un inappréciable service qu'aucune polémique ne peut plus aujourd'hui procurer) certains des maîtres vers lesquels à présent l'admiration publique se rue.
En vertu de ce phénomène d'endosmose ou de pénétration entre les deux Sociétés ennemies, provenant peut-être de la cohabitation sous le même toit, ou de la suppression forcée des vieilles étiquettes Champ de Mars contre Champs Elysées, peu à peu les distinctions initiales s'effacent. La Société des Artistes Français, d'abord, imite la Société Nationale. Elle chipe les tentures vertes et les tapis épais de Guillaume Dubufe. Puis elle se rajeunit véritablement. De son côté la Nationale cesse de se renouveler. De très grands noms ont disparu. Des efforts de fusion sont tentés, qui n'aboutissent pas.
Cependant le Salon d'automne grandissait. Le voilà, à son tour, après des débuts difficiles, logé dans le palais de la Discorde. Puis ce nouveau Salon crée à son tour un nouveau genre d'académisme : l'académisme de la déformation et de l'ignorance technique ; mais il faut lui rendre cette justice qu'en même temps il apporte de multiples et importants éléments de renouvellement, qui finissent par essaimer jusque dans les deux autres sociétés : les Artistes français plus compacts, et qui ont la vie dure, et la Nationale qui finalement se trouve réfractaire à l'assimilation. Après avoir flirté avec les nouveaux sauvages, celle-ci est comprimée entre les deux principes plus ou moins brillamment représentés suivant les saisons — il y a des périodes d'un quart de siècle où l'on n'est pas en train — le principe conservateur qui veille aux barrières du Louvre ou d'ailleurs, et le principe négateur qui s'acharne à ébranler ces barrières, et s'imagine toujours les avoir renversées, ce qui est d'une héroïque naïveté.
Mais peu à peu la farandole du Grand Palais devient effroyable. Il y a sous le même toit de verre : la marée déferlante des Indépendants, le Salon d'hiver, le Salon d'automne, les Femmes peintres, les Artistes Français « gais et contents », la Nationale en proie finalement à des secousses qui deviennent celles de l'enfantement d'un nouveau Salon encore. Celui-ci va de Besnard à des producteurs de certains « je ne sais quoi qui n'ont aucun nom dans aucune langue » en passant par d'éminents rationalistes tels que M. Lucien Simon et de trépidants mystiques comme M. Desvalières, cependant que Bourdelle va mener la ronde des plâtres et des bronzes.
Un nouveau Salon encore, grands dieux !...
Or, le résultat et la morale de tout cela, c'est que le public en a plein le dos. L'expression est triviale ; mais nulle autre ne peut mieux rendre l'impression générale.
Sans entrer dans le détail des divisions entre personnalités et des ambitions plus ou moins insatisfaites qui président à ces tiraillements, en dehors de la Société Nationale, et de ses membres tant ceux qui demeurent maîtres du terrain que ceux qui en ce moment ont déserté la maison-mère, qui fut, elle aussi autrefois, mais avec plus de raison et d'éclat, une maison-fille, diverses remarques peuvent leur être proposées par ceux qui, comme nous, sont tout à fait désintéressés dans la question et ne souhaiteraient que de voir concilier les intérêts, souvent contradictoires, de l'art et des artistes.
Tout d'abord il est évident que le groupe dissident est composé mi-partie d'éléments du Salon d'automne et d'éléments de la Nationale. Les premiers se retrouveront au Salon d'automne, ce qui fait que nous les reverrons au moins deux fois, et c'est trop ; les seconds ne se retrouveront pas à la Nationale ce qui est trop peu ; et finalement les uns et les autres, si ce n'est déjà fait, seront dans la difficulté de s'entendre, parce que ce n'est pas une raison d'art, une de ces raisons irrésistibles qui avaient déterminé naguère certaines scissions, qui les a réunis contre la société à laquelle ils doivent leur réputation.
Pendant ce temps, le public affolé, se désintéressera de ces criaileries et se fatiguera de cette pléthore. La
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curiosité qu'il apporte encore aux spectacles de peinture est devenue plus d'habitude que de passion. Il y a affluence, à notre époque, partout où il y a quelque chose à voir, fût-ce un cheval qui tombe, et l'on fait la queue dans tous les magasins même pour les objets les plus ordinaires. Mais cette badauderie générale n'est pas ce qui avive et entretient l'art, qui doit être un spectacle supérieur, et une consommation choisie. Le public avale, mais ne peut plus ni s'indigner, ni s'en- thousiasmer, parce qu'il n'y a plus de quoi, et ce n'est point sa faute.
Le remède à tout cela ? Il est possible, mais il y fau- drait de l'héroïsme.
Et encore faudrait-il tant d'effort que cela ? Non, puisque tout le monde commence à discuter cette solution, et se trouve à moitié chemin de l'admettre.
La guerre nous a appris le sens d'un mot formidable : le mot restriction. Mais ce qu'il y a de spécial en l'aventure c'est que les restrictions en temps de guerre furent exigées par le manque de certaines denrées, sucre ou céréales, tandis, que les restrictions picturales que l'on appelle à grands cris, et que la nécessité, à défaut d'entente entre les artistes, finira bien par leur imposer, ont pour cause le dérèglement, l'abondance anormale de la marchandise et le nombre fantastique de ceux qui se disent ou se croient peintres.
C'est pour cela que M. Sabatté qui a le premier mis cette idée en marche du retour à un Salon unique, avait vu clair, et que beaucoup commencent à reconnaître qu'il y a quelque chose à faire.
Ce qui est typique surtout, c'est que précisément ceux qui viennent de se séparer de la Société Nationale des Beaux Arts, MM. Besnard, Aman-Jean, Simon, Desvallières, Flandrin, Guérin, Bourdelle, etc., ont déclaré à tous les intervieweurs qu'ils sont partisans d'un seul Salon, comme au bon vieux temps, et que tous leurs efforts tendent à la réalisation de ce beau rêve.
Or, voici que par une manœuvre très intelligente et très habile, la Société Nationale vient de fusionner avec les Artistes Français, chaque groupe gardant son autonomie et son organisation. Ce qui fait qu'ils réalisent, pour le moment, le Salon Unique que les dissidents cherchaient à attirer à eux. Les difficultés se trouvent ainsi tout au moins ajournées.
Aussi, ceux qui s'intéressent à l'art pour lui-même, et non pour une vanité ou un intérêt, ceux qui le considèrent comme l'expression la plus haute d'un pays et la veulent la plus pure et la plus sincère, voient-ils avec un grand espoir l'approche de 1925, qui, pour cause de l'Exposition Universelle d'Art Décoratif, suspendra pour un an le torrent pictural.
Pendant ce temps on aura le loisir de se recueillir, des fusions s'opéreront, des concessions de local pourront être supprimées, un nouveau régime s'établir.
Hélas ! nous savons bien que cette perspective trouble et inquiète beaucoup de bons artistes qui ont besoin d'exposer pour vivre, et de vivre pour exposer. Mais ce n'est pas ceux-là que le Salon unique menace. Si le nouveau régime attendu amenait l'extinction de toute une race de parasites de l'art, d'amateurs millionnaires qui ont la prétention de vendre leurs barbouillages, de petits bourgeois en retraite devenus paysagistes, de douaniers que la légende de Rousseau a rendus mégalomanes, et enfin d'une invasion avide d'étrangers qui viennent se faire consacrer dans notre pays et s'en vont nous faire concurrence dans le leur, on s'apercevrait qu'un Salon unique n'est pas irréalisable, et le Palais voisin de la place de la Concorde cesserait d'abriter la Discorde dans ses flancs.
ARSÈNE ALEXANDRE.
LE GRAND PALAIS. (1900.)
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CL. E. BRUET
SOINS MATERNELS
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UN GRAND MORALISTE
Jean Louis Forain
CL. VIZZAVONA
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L'inculpée.
Le peintre Forain est entré à l’Institut.
Peut-être le maître humoriste se moquera-t-il quelque jour de cette compagnie. Il ressemble à M. Bergeret. Ce digne universitaire, on le sait, méprisait les honneurs, mais il sentait qu’il était plus opportun de les mépriser après les avoir reçus. Aussi les briguait-il.
Au surplus, dans cette élection, c’est l’Institut qui est le plus honoré. Il a fait un heureux choix. Cela arrive de temps à autre.
Si la consécration officielle a tardé pour Forain, la faute n’en est pas tout à fait d’ailleurs à ceux qui la décernèrent.
Le grand mérite de cet artiste est, en somme, assez mal connu. Certes, ses dessins publiés par les journaux ont popularisé son nom et fait éclater son immense talent. Mais ses gravures et ses lithographies n’ont été tirées qu’à un très petit nombre d’épreuves. Ses peintures n’ont été que rarement exposées et sont jalousement gardées dans des collections particulières.
Pour la joie de ses admirateurs, beaucoup de ses estampes et de ses tableaux sont rassemblés cette année au Salon de la Société nationale. Il sort définitivement de ce demi-secret où ses qualités si diverses
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n'étaient appréciées pleinement que par des privilégiés.
La biographie de Forain tient en quelques lignes.
Tout jeune, à partir d'une douzaine d'années, il fit son apprentissage de dessinateur au Louvre. Il copiait les dessins de Maîtres.
Un jour, tandis qu'il s'efforçait de reproduire la Tête de Satyre de Michel-Ange, cet extraordinaire faciès hircin, au nez busqué, à la bouche lippue, quelqu'un s'arrêta derrière lui et le complimenta. Puis ce passant tirant de sa poche un crayon de sanguine, fit d'un trait volontaire la correction du profil et remettant sa carte à l'enfant, il lui conseilla de venir le voir. C'était Carpeaux.
Forain, gamin tout à fait dénué de ressources, reçut donc quelque temps les leçons de celui qui était le professeur de dessin du Prince Impérial. Il apprit à modeler : les connaissances qu'il acquit en sculpture, il les utilisa depuis pour donner à ses croquis et à ses peintures un saisissant relief.
Mais la statuaire était un art trop lent pour l'impatience d'un tempérament si prompt et si mobile. C'était le trait rapide sur la feuille de papier ou le vif coup de brosse sur la toile qui lui convenait le mieux.
Forain se lia d'amitié avec les artistes révolutionnaires : Edouard Manet, Edgar Degas, Marcellin Desboutin. Il les rencontrait Place Pigalle, au café de la Nouvelle Athènes.
Une de ses premières eaux-fortes représente leur lieu de réunion et, dès le début, on voit dans quel sens s'orientera son talent : une observation aiguë, une sincérité intransigeante.
A des tables de marbre, des consommateurs en chapeau haut de forme, lisent les journaux fixés aux raquettes de bois. Une fille passe en quête d'amoureux. Un serveur, à la trogne hilare et basse, s'apprête à lui donner communication de quelque rendez-vous.
A PERPÉTUITE.
Auprès de Manet et de Degas, Forain apprit l'intérêt des documents recueillis au milieu de la vie artificielle et faisandée des grandes villes.
C'est aussi dans ce cercle de relations qu'il connut Huysmans dont la fraternité éclairée fut si efficace pour le développement de ses dons.
Il grava des eaux-fortes pour illustrer des œuvres de ce maître naturaliste.
L'estampe dont il voulait d'abord faire le frontispice du volume intitulé Marthe fut d'ailleurs refusée : car l'éditeur fut effarouché par l'audace de la composition. C'était une courtisane toute nue, debout sur un trottoir. Elle n'avait pour ajustement qu'un chapeau et des bas et elle tenait un parapluie : accoutrement bizarre.
Forain remplaça cette vignette par une autre. La femme était habillée cette fois et caressait une bouteille qu'elle s'apprêtait à vider sous la lueur falote de ballons lumineux accrochés à des arbres autour d'elle.
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Huysmans exerça sur son ami une influence durable. L'écrivain fut le premier à vanter dans la presse, les mérites de Forain. Comme il l'avait poussé vers le réalisme des milieux les plus dégradés, il devait plus tard, l'entrainer avec lui vers la piété et le mysticisme.
Dans ces directions si contraires, la personnalité de Forain ne fit que s'enrichir.
L'artiste, suivant l'exemple de Manet, exposa au Salon officiel. Il y fut reçu une fois. Il fit ensuite des envois aux Indépendants ; mais ce n'était pas comme peintre qu'il devait d'abord parvenir à la notoriété ; ce fut comme dessinateur de journaux.
Il collabora successivement à la Vie Moderne, au Monde Parisien, au Chat Noir, au Courrier Français, à l'Echo de Paris, à la Revue Illustrée, au Journal, au Rire, au Figaro, au Gaulois, au Journal amusant.
Sa fantaisie se répandit avec une abondance inépuisable. Un moment, il créa lui-même un journal, le Fitré qu'il alimenta de sa seule inspiration. Il fonda aussi avec Caran d'Ache un illustré intitulé : Psst !
S'imposant de plus en plus par la clairvoyance de ses notations, par sa finesse à saisir l'actualité, par sa vigueur satirique, par la concision acérée de ses légendes, il devint en peu de temps dans les gazettes le souverain de l'image.
Les badauds qui aiment à étiqueter leurs contemporains l'ont classé parmi les caricaturistes.
C'est, pensent-ils, un homme qui fait rire. A vrai dire, il ferait quelquefois pleurer.
Forain est beaucoup mieux qu'un caricaturiste.
On voudrait l'appeler un journaliste, si le terme répondait toujours à la noblesse de la mission que la Presse peut remplir. Forain est certainement un grand journaliste. Il l'a été par le crayon, au lieu de l'être par la plume.
Mais pourquoi ne pas lui donner le titre que les écrivains d'un esprit parent du sien portaient au XVIIe siècle? Forain est un moraliste. Il a étudié, jugé les mœurs de son temps avec autant de perspicacité et de profondeur qu'un La Rochefoucauld ou un La Bruyère. Ses dessins sont de véritables Maximes. Ce sont aussi des Caractères.
Un philosophe, tel il apparaît chez lui, devant son chevalet ou à sa table de travail.
La bouche et le menton ras lui donnent quelque ressemblance avec un prêtre. Et à vrai dire, c'est le confesseur de la société. Le masque, au premier aspect, est d'une fixité impassible : c'est celui d'un homme réfléchi qui est habitué à scruter les âmes. Le regard est direct et pénétrant. Mais on découvre vite la causticité sous cette raideur apparente. Les lèvres minces ont des frémissements railleurs ; les paupières, derrière les grosses lunettes d'écaillle, ont des clignements malicieux. Les boutades, lancées le plus souvent d'un ton froid et avec un sérieux de pince sans rire, décèlent d'ailleurs l'acuité de son esprit.
Éternellement coiffé d'un chapeau de feutre dont le rebord joue sans doute pour lui le rôle de cette visière qui protégeait les yeux de Chardin, toujours vêtu dans sa demeure d'une blouse presque aussi longue qu'une robe de chambre, il se plaît dans cet équipement parce que c'est son costume de travail.
Par sa maîtrise, il s'est acquis l'aisance.
Il habite, près du Bois, un joli petit hôtel qui est à lui. Il y goûte l'indépendance qui est le premier bien d'un artiste.
Il a orné ce logis de belles œuvres d'art. Elles le rassèrent et l'enchantent. Il a de merveilleux dessins de Daumier, entre autres, une Parade de lutteurs et un paysage, un crépuscule où un arbre noir semble torturé comme une âme souffrante. Il est fier de montrer un des plus vivants croquis de Rembrandt, un vieux juif qui feuillette un livre.
Il ne parle pas facilement de lui-même et détoure promptement la conversation quand on veut le mettre sur ce chapitre. Mais il ne tarit pas sur les Maîtres qu'il admire.
Ce grand ironiste est plein de dévotion vis-à-vis des génies dont il est le frère cadet.
Il s'incline volontiers devant le vrai mérite.
N'avons-nous pas eu raison de louer sa haute sagesse ?
*
Quand nous appelons Forain moraliste, nous n'ignorons pas que ses admirateurs vont nous reprocher de ne pas mettre chez lui l'artiste au premier plan de sa personnalité.
Mais pourquoi séparer dans l'art, la pensée des moyens d'expression ? Ces moyens ne sont passionnants que s'ils traduisent des vérités captivantes et la pensée elle-même n'acquiert toute son éloquence que si elle est secondée par une interprétation digne d'elle.
Nous savons bien que Forain est un des artistes les mieux doués, les plus habiles d'aujourd'hui. Nous savons qu'il possède toutes les ressources de son métier, qu'il excelle à la fois comme dessinateur, comme lithographe, comme aquafortiste, comme pastelliste, comme peintre. Nous savons qu'il a raffiné sur toutes les modalités de son art et que le jaillissement de son trait, la chanson de ses noirs mystérieux, de ses blancs nacrés, de ses gris veloutés, suffisent à charmer les connaisseurs.
Nous ne manquerons pas, tout à l'heure, de célébrer les prouesses de sa technique. Mais d'abord nous voudrions analyser sa conception du monde moderne. Nous désirons le prendre pour guide à travers cette société dont il a si âprement dénoncé les tares.
Et si l'on nous blâme d'attacher trop d'importance
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L'OCCUPATION ALLEMANDE. — LES DÉPORTATIONS.
CL. VIZZAVONA
aux sujets qu'il a traités, nous répondrons qu'il est vain assurément de prendre plaisir aux anecdotes contées par des artistes médiocres, mais que les grands artistes élèvent toujours leurs sujets et que leur âme s'y reflète. Rubens s'épanouit dans la Kermesse. Rembrandt médite dans la soupente du Philosophe. Delacroix chevauche avec les Croisés. Millet peine avec les Glaneuses.
Et Forain n'est vraiment Forain que sous les traits d'Asmodée soulevant les toits de Paris pour découvrir les secrets de chaque demeure.
*
Laissons-nous donc emporter sur son manteau magique au-dessus des logis de la grande ville.
Nous avons cité à propos de Forain le nom de La Rochefoucauld. C'est que le dessinateur rappelle assez souvent l'écrivain.
Toutes les vertus, disait La Rochefoucauld, se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves dans la mer.
Forain contresignerait volontiers cette maxime.
Il est amèrement désenchanté. Notre vie sociale n'est qu'une hideuse mêlée d'égoïsmes. L'argent, pour les basses jouissances qu'il procure, est presque le seul mobile de l'humanité. La sainteté du foyer, la justice, l'amour ne sont que de grands mots. Forain au milieu de notre civilisation ressemble à un malin fardadet qui, dans un palais splendide en apparence, s'amuserait à déplacer les canapés dorés pour montrer dessous des crapauds et des scorpions, à arracher les tapisseries fastueuses pour mettre à découvert un grouillement affreux d'araignées et de cloportes.
Commençons par ses études sur la famille.
Le grand Puvis de Chavannes un matin que nous étions monté le voir à son atelier de la place Pigalle, était en train de regarder un dessin de Forain paru dans le Figaro : une femme en visite qui, d'un air dégagé, disait :
— Mon beau-père est à la mort, ma belle-mère est très malade : nous ne savons plus sur quel pied danser.
— Comme c'est ça ! disait l'illustre décorateur en riant. Car ce noble idéaliste adorait la verve incisive de Forain.
Pourtant ce dessin n'est certes pas le plus mordant
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LE RETOUR AU PAYS.
CL. VIZZAYONA
de ceux que notre moraliste a consacrés à la famille moderne.
En voici un où l'on voit un jeune homme entrer en coup de vent dans la chambrette de sa maîtresse encore au lit et brandir triomphalement vers elle au bout de sa canne son haut de forme gainé d'un crêpe :
— Tu ne devines pas ? Mon pauvre oncle !
En voici un autre. Ce sont deux jeunes mariés. Le mari dit :
— Hortense, nous sommes ruinés.
— Ton père va mieux ? demande-t-elle, anxieuse.
Et puis, c'est le cynisme, la muflerie du mâle qui, au besoin, provoquerait les plaintes de ses victimes pour avoir un prétexte de suivre ses sales instincts :
— Si vous continuez à me raser, ta mère et toi, je vous plaque pour aller vivre maritalement avec ma maîtresse.
Ce sont les rancœurs exhalées entre époux qui se haissent :
— Si je t'ai trompé ? Je t'écoute que je t'ai trompé, sans douleur.
Ou bien ce bout de dialogue pris sur le vif, paraît-il,
dans le ménage d'un auteur dramatique célèbre :
— Espèce de... Sganarelle ! crie la femme déjà fort mûre.
— Plus maintenant ! répond plus durement encore le mari.
Mais ces sortes de gentillesses causent certainement moins de dégoût que les honteuses complaisances des femmes ambitieuses et des maris arrivistes :
Une mère dit à sa fille :
— Je vois bien que si nous ne nous en mêlons pas, ton père va encore rester sous-chef.
Un fonctionnaire qui aide sa femme à remettre sa fourrure en sortant d'une réception dans un ministère, murmure :
— Te voilà bien heureuse d'avoir montré ton dos toute la soirée : si demain, je ne suis pas chef de division, me voilà révoqué.
Et il faut voir la bassesse des visages où émergent ces pensées immondes, comme des reptiles à la surface d'une mare ! Car si vigoureuse que soit la légende, elle n'est jamais chez Forain que le reflet du dessin où se concentre toute la puissance de la satire.
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Voulez-vous maintenant connaître le monde ?
Dans un salon, quelques jolies jeunes filles assises au premier plan restent isolées, négligées par les beaux jeunes gens. Au fond, l'on distingue une cohue de gaillards qui frétillent autour d'une petite demoiselle toute menue. Cela s'intitule simplement : Deux millions de dot.
Au jour de l'an, une famille reçoit des sacs de bonbons. L'on discute sur tel de ces envois. Et la mère de dire au père et à la fille :
LES PIÈCES À CONVICTION.
— Je vous trouve épatants vous autres. Si vous croyez que ça représente les vingt-cinq diners qu'il a pris chez nous !
Des hôtes accompagnent à la gare les invités qu'ils ont accueillis pendant quelques jours dans leur maison de campagne. En agitant leur mouchoir, le mari et la femme se disent entre eux :
— Enfin ! On va pouvoir être tranquille.
L'égoïsme, l'intérêt, tels sont pour Forain les principes de la vie mondaine, comme aussi de toutes les relations entre les mortels.
Un petit tour chez les financiers qui sont les rois de notre époque. Forain leur témoigne peu d'indulgence,
La femme de l'un d'eux lui demande, tandis que très soigneusement il range son linge dans sa malle :
— Quand on viendra pour t'arrêter, qu'est-ce qu'il faudra que je réponde ?
Et ce conseil donné par un avocat à un banquier, son client, est non moins significatif :
— Nous venons d'obtenir la remise à huitaine. Filez !
Suivons le moraliste chez les courtisanes. Il a com-
posé sur elles des centaines de charges qui valent bien les dialogues de Lucien.
Par une estampe, il traduit toute l'horreur de la prostitution. Un individu entre dans un hôtel avec une femme. Elle est vaguement inquiète. Lui, a une figure bestiale, ignoble, homicide. Point de texte. Seulement un titre, mais terriblement suggestif : L'inconnu.
L'ignominie des courtisanes est dépassée par celle de leur famille.
Dans une chambre d'ouvrier, la mère admoneste sa fille qui rentre après une absence. Mais le père rabroue sa femme. :
— F... lui la paix ! Regarde cette belle pipe d'écume. Une fille prononce cette phrase où chavire toute morale:
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Maman, ma petite maman, pleure plus. Dis à papa que je retournerai chez le vieux.
Une autre qui, elle, n'a pas la bosse de la piété filiale, adresse à sa mère ce propos effarant :
— Que je te donne de l'argent ? Mais, maman, tu es encore jolie !
À noter que le mot a été prononcé, on l'assure du moins, par une charmante actrice. Forain n'aurait fait que le lui emprunter.
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Abordons le chapitre de la politique.
Il est brûlant. Forain n'a pas eu l'heur de plaire à tout le monde. Dire qu'il ait toujours été impartial dans ses jugements sur les institutions contemporaines, ce serait aventureux. Mais quoi ? Il est de l'opposition, comme tout grand satirique. Daumier était républicain sous la monarchie. Forain, sous la République, est sévère pour la démocratie.
Avouons d'ailleurs que ses attaques si injustes
CL. VIZZAVONA
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Que devient l'amour dans tout cela ?
L'amour ? Il n'est plus. Sur la couverture d'un de ses albums, l'artiste a mis en scène la mort du petit dieu, Un gentleman l'a attrapé et l'étrangle en le serrant contre un arbre. Cet assassin est vêtu à la dernière mode. Mais il a des cornes et des pieds fourchus. C'est un satyre.
Car les hommes paraissent à Forain plus coupables que les femmes dans la profanation de la tendresse. Si les femmes sont intéressées, les hommes sont lubriques.
Ce sont des boucs ou des singes.
Passant devant la cage des macaques, au Jardin des Plantes, une courtisane dit à une autre :
— C'est épatant, tu trouves pas ? Il ne leur manque que de l'argent.
Après cette réflexion, il faut tirer l'échelle,
qu'elles soient assez souvent, contiennent un fond de vérité dont le régime qu'il critique pourrait tenir compte.
— Où est le cireur de bottes ? demande un voyageur qui arrive dans une petite ville.
— On vient de le nommer sous-préfet, lui répond quelqu'un.
Un agitateur populaire appréhendé par un « cipal » lui dit :
— Pas la peine de me regarder comme ça. Je serai peut-être ministre avant que tu sois brigadier.
La femme d'un ministre est en train de régler avec son mari le protocole d'un grand diner et elle demande élégamment :
— Mon ami, où f...tons-nous le nonce ?