Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LE COUTURIER DE BERLIN ET LA COUTURIÈRE DE LUNÉVILLE ECI ne sera pas un article de politique ; mais il est à peu près impossible, en ce temps plus que jamais, de séparer les arts de cette forme de la politique qu'est l'histoire, et de cette autre forme qu'est l'effort de deviner l'avenir. Il s'est donc passé récemment un fait qui, dans la gravité des événements actuels, n'est pas si petit ni si futile qu'il en a l'air. Lorsque, dès l'occupation de la Ruhr, les Berlinois au gouvernement jetèrent feux et flammes, flammes moins dévorantes que celles des incendies d'Arras, d'Ypres et de Reims, feux artificieux plutôt que feux d'artifice, les couturiers de Berlin firent entendre une sorte de protestation qui, si vite étouffée qu'elle fût, n'en parvint pas moins à nos oreilles. — C'est très joli, dirent-ils, de « boycotter » la France. Mais où nous procurerons-nous les modèles que nous avions recommencé d'acheter à Paris, et qui nous servaient à faire des affaires avec l'Amérique, l'Asie et l'Océanie ? Si l'Allemagne se mettait par trop « au-dessus de tout », ne serait-il pas à craindre que le résultat fût de nous mettre en dessous ? Ce langage était admirable sous plus d'un point de vue. D'abord c'était un aveu, involontaire sans doute, de la supériorité permanente de la France en matière d'industries de luxe, et en ce cas spécial, d'une des plus expressives de notre époque : celle de la mode. Puis, c'était encore moins volontaire, et par cela frisant le comique, un exemple de la candeur avec laquelle les Allemands nous empruntent, pour les exploiter fructueusement, les inépuisables inventions du goût parisien. Ils avaient recommencé à s'approvisionner d'idées, — un peu prématurément c'est vrai, — et voilà que, en croyant condamner une porte de communication qui leur est plus nécessaire qu'à nous, leur patrie se la ferme à elle-même au nez. Plus moyen de démarrer. Plus moyen de persuader l'Amérique que la Friedrich Strasse a autant de goût et d'élégance que la rue de la Paix. C'est, en vérité, désolant. Mais qu'est-ce qui pourra bien résulter de cela ? Il se pourrait que la Couturière de Lunéville, qui en cette affaire représenterait assez symboliquement la France, continuât de faire d'assez profitables voyages à New-York tandis que le couturier de Berlin en serait réduit à la patriotique fierté d'habiller les dames de l'état-major de Von Seeckt. La Couturière de Lunéville dut ressentir une assez vive inquiétude lorsque le premier Zeppelin en 1914, descendit par erreur sur les rives de la Vezouze. Elle s'aperçut, hélas ! que cette inquiétude était assez justifiée quand les incendies, les menaces perpétuelles de bombardement et la brève occupation, heureusement refoulée après la Marne, lui firent passer des heures cruelles, que le couturier de Berlin, alors visiteur casqué, armé et impitoyablement féroce, avait eu déjà, sept ans après, la magnanimité d'oublier. Mais la Couturière de Lunéville s'est remise à fabriquer d'admirables broderies qu'elle exécute pour sa sœur la couturière de Paris. Elles sont si bonnes filles toutes deux, qu'elles auraient été parfaitement capables, tout en demeurant sur leurs gardes — car une couturière avertie en vaut bien plus de deux — de ne pas demeurer fermées à toute avance du couturier de Berlin, si celui-ci leur faisait, mais sincèrement, les excuses nécessaires et oubliait définitivement que son grand-père avait en un clin d'œil changé son aiguille contre un fusil à aiguille et que lui-même avait dans sa poche, au printemps de 1914,

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE en même temps que son carnet de commandes, trop souvent carnet de copies, son ordre de mobilisation. Elles auraient eu tort, d'ailleurs, car le couturier de Berlin ne désarme jamais quand il s'agit de «s'inspirer». On voit donc que ceci n'est pas une excitation à la haine. Mais ce n'est pas davantage un appel à la faiblesse et à la veule crédulité. Nous avons, dans cette maison, dès les premières insinuations dans cette voie, protesté contre la trop grande facilité avec laquelle certains proposaient l'invitation empressée à l'Allemagne de participer à notre grande Exposition des Arts décoratifs. Nous avons tenu alors un langage qui pouvait se résumer dans la célèbre formule : « Que messieurs les assassins commencent. » Mais, s'ils voulaient commencer vraiment, ces messieurs les assassins, il n'eût pas été de bonne guerre, ou de bonne paix, de leur interdire de montrer comment ils entendent leur nouveau métier d'honnêtes gens. Il serait à souhaiter, beaucoup plutôt pour eux-mêmes que pour nous, qu'il ne coulât pas trop d'eau sous les ponts de la Ruhr, avant qu'ils prennent ce parti, le seul noble, le seul digne d'une importante nation. Alors l'Exposition de 1925 deviendrait beaucoup plus internationale qu'elle ne sembla devoir l'être en ces derniers temps. Chose curieuse, cette marche paraissait s'indiquer, il y a encore un peu auparavant. On se disait dans les milieux officiels qu'il semblait difficile, sinon d'inviter positivement, non seulement le couturier de Berlin, mais encore l'imprimeur de Leipzig, l'ébéniste de Stuttgart et autres, du moins de ne pas leur imposer un non possumus s'ils sollicitaient dans les formes voulues l'honneur d'être invités. La situation étant fort embarrassante, tout cela est remis provisoirement en question. Mais tout de même, le couturier de Berlin, louchant vers nos ateliers, reste, si faible qu'il soit, un parlementaire. Il n'est pas excessif de penser qu'il est l'interprète de plusieurs autres corps de métiers, qui sentent bien qu'il est beaucoup plus facile, en matière d'arts somptuaires et d'« industries de luxe », à la France de se passer de l'Allemagne, qu'à celle-ci de ne pas nous emprunter (ceci est le point délicat) les éléments nécessaires pour nous faire concurrence. Nous n'hésitons pas, on le remarquera, à dire les choses comme elles sont. Nous sommes et demeurons les maîtres de la situation dans cette circonstance. Mais il faut, pour que l'on ne se méprenne pas sur notre pensée, répéter que Berlin a singulièrement gâté les affaires de son couturier, et qu'il a si mal taillé qu'il y aura beaucoup à recoudre. Jusqu'à nouvel ordre, les grandes industries de luxe, en France, auront le devoir de se garder contre les « indiscrétions » traditionnelles du voisin. Avec beaucoup plus de raison que les hôtels allemands, magasins de nouveautés et autres, elles feront bien d'appliquer l'interdiction que là-bas on placarde contre les acheteurs français et belges. Ce sera de la simple prudence, et l'on verra plus tard. Il serait donc prématuré de supposer le problème résolu et les difficultés aplanies. Mais il n'est pas impossible de se représenter, puisqu'elle est déjà entrée dans la période des travaux préliminaires, ce que pourra être l'exposition des Arts Décoratifs et les résultats qu'elle apportera dans les relations du monde civilisé. Dans quelque mesure que ce soit, elle sera, d'abord internationale. Il est certain que la Belgique, l'Italie, les États-Unis, la Norvège, puis l'Espagne, la Tchéco-Slovaquie, la Roumanie, le Japon, la Chine, le Danemark, pour ne parler que des nations les plus créatrices, suffiraient pour offrir aux côtés de la France un magnifique spectacle d'art international. De toute façon, sous cette forme, l'entente existera également toujours avec l'Angleterre, et si l'actuelle Albion est plutôt littéraire et industrielle, elle peut et doit encore dans les domaines décoratifs, contribuer pour un bel et important effort. Quant à la Russie c'est encore le mystère. Quel rôle serait alors dévolu à l'Allemagne ? Son isolement, qui s'annonce comme nous venons de le dire, ne serait pas précisément splendide. De deux choses l'une, ou elle viendra à composition, et elle n'aura qu'à y gagner, ou elle se mettra elle-même en quarantaine et nous n'aurons rien à y perdre. Quoi qu'il en soit, grâce à l'exposition de 1925, la cause définitive de la paix fera un sensible progrès. On verra les arts remettant le monde dans la voie normale du travail, du bien-être, et de la beauté. On objectera qu'en 1900, il en paraissait ainsi, lorsque la France s'extasiait au Pavillon de l'Allemagne et ne se montrait pas trop sceptique à l'égard du geste de Guillaume II, envoyant pour le décorer les Watteau de Potsdam qui devraient être en ce moment au Louvre et à Reims. Mais 1900 n'était qu'à moitié chemin d'une nouvelle guerre, et ces sortes d'opérations sont devenues si terribles et si peu rémunératrices qu'on peut supposer, quelles que soient les intentions cachées du couturier de Berlin envers la Couturière de Lunéville, que 1925, serait tout au plus au dixième du chemin d'un nouveau cataclysme. C'est pourquoi, en attendant la fête admirable que la France prépare avec ou sans certaines participations, on peut donner acte à ce personnage de ce qu'il s'est montré le moins aveugle (pour parler poliment) de sa nation. ARSÈNE ALEXANDRE.

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LE BON BOCK MANET. — PORTRAIT DE M. THÉODORE DURET. — PEINTURE. — PETIT PALAIS. DON DE M. TH. DURET. Le Bon Bock, montré au Salon de 1873, est tout de suite devenu célèbre. En 1873, Manet, comme peintre rénovateur, concentrait sur lui l'attention publique. Ses envois aux Salons donnaient lieu à des commentaires à l'infini des artistes et des critiques. Le Bon Bock eut l'heureux destin de pacifier les combattants. Il reçut également les louanges de ceux qui s'étaient pris aux cheveux au sujet de Manet. C'est que le tableau se trouvait avoir le double mérite, le mérite rare, de plaire à ceux qui recherchent avant tout, dans une œuvre, la réussite de facture et de ceux qui, peu ou

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE point connaisseurs, s'attachent surtout à la nature du sujet montré ! Le Bon Bock présente, en effet, dans sa plénitude, la supériorité de facture qui a établi la position de Manet, comme l'un des grands maîtres de l'art moderne. Et le personnage, avec sa face réjouie, sa bonne humeur, amène tout de suite ceux qui le regardent à le trouver séduisant et à lui rendre, en bons sentiments, son accueil cordial. C'était le graveur Belot qui avait servi de modèle. Il était alors fort connu. Il avait du talent. Il a gravé les œuvres de nombreux peintres et, entre autres, a gravé pour Courbet les illustrations mises au livre Le Camp des Bourgeois. La popularité du Bon Bock fut immédiatement assurée. Le tableau fut décrit et reproduit, sous toutes les formes, dans les journaux et les revues et un diner, sous le nom du « Diner du Bon Bock », fut créé par une réunion d'artistes et d'hommes de lettres, qui appelèrent Belot à le présider. Le Bon Bock, depuis des années, avait comme disparu, tenu dans une collection particulière, à Berlin. Il revient et l'occasion est décisive, pour le juger définitivement, et décider en dernier ressort de sa valeur. Eh bien ! il n'y a pas de longs commentaires littéraires à faire. Le tableau est là. Regardez-le. Vous le regardez et immédiatement vous pouvez dire que les louanges, qui lui ont été prodiguées au Salon de 1873, n'avaient rien d'exagéré, qu'elles étaient justifiées. Le tableau a été dû à un travail prolongé. Belot a posé pendant de nombreuses et longues séances, et le travail n'y apparaît pas. Le commun des visiteurs au Salon a pu penser que Manet avait comme jeté son personnage sur la toile, qu'il l'y avait mis du premier coup. Mais les artistes, les connaisseurs ne pouvaient manquer de reconnaître, en le pénétrant, que la puissance du modelé, la force de l'exécution exprimant le caractère du personnage n'avaient pu venir que d'un effort persistant, dissimulé par la maîtrise du peintre. Les œuvres d'art parfaites ne doivent laisser voir aucun effort; en peinture et en poésie surtout elles doivent avoir cette souplesse, cette aisance qui permettent d'en jouir facilement. Les œuvres muries à côté des improvisations doivent en avoir la qualité de légèreté, de choses venues de jet. Oui, mais les improvisations, les œuvres légères venues de jet, arrivées du premier coup à la réussite, regardées d'un œil sûr, à côté des œuvres muries, restent superficielles, elles ne vous pénètrent pas; à mesure que vous y revenez vous n'y trouvez pas la profondeur, l'intensité de vie, la réelle perfection de forme qui peuvent résister à l'examen répété. Le grand artiste travaillera donc, il s'efforcera, il prendra de la peine, il remettra ses œuvres sur le chantier pour en établir définitivement les détails et l'ensemble et, dans sa supériorité, il saura faire disparaître, des œuvres achevées, les marques du travail et de l'application. Je le revois ce Bon Bock, ce jovial Belot. Je le revois après cinquante ans, avec un plaisir accru. Quand il s'agit d'œuvres de grands maîtres, d'artistes, comme Manet, le sujet d'une œuvre donnée passe, d'une certaine manière, au second plan. La valeur de l'exécution, la maîtrise de la facture doivent captiver avant tout. C'est là une vérité certaine. Mais il ne faut pas cependant la pousser à l'extrême. Elle aura des atténuations, lorsque le sujet sera réellement exceptionnel, lorsqu'il mettra sous les yeux quelque trait saillant de la nature humaine. Tel est le cas du Bon Bock. Il vous donne certes le portrait d'un certain homme. Manet était un réaliste, mais un réaliste doué d'une telle supériorité, que lorsqu'il rendait un côté saillant individuel, il l'accentuait et l'idéalisaît. Il élevait le trait individuel à la hauteur de type général. Ce Bon Bock d'aspect réjoui, représente, dans sa plénitude, la joie de vivre. On y trouve l'expression naïve du plaisir d'exister. Le Bon Bock a toujours porté la joie avec lui. Il vous sourit, et on lui sourit. On lui sait gré de vous amener un moment à oublier que la vie est remplie d'amertume. THÉODORE DURET.

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ÉVOCATION ARTISTIQUE DE NOS MAITRES D'ŒUVRE DES XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES GABRIEL. — UNE DES GUÉRITES DE LA PLACE LOUIS XV. ARCHIVES DES BATIMENTS CIVILS. L'Exposition des Châteaux, jardins, églises aux XVIIe et XVIIIe siècles, — tel fut son dernier titre officiel, au Pavillon de Marsan — a provoqué déjà d'utiles réflexions. Les voix autorisées ont, lors de son ouverture à Strasbourg, signalé la tendance perpétuelle de notre pays d'équilibre, à rendre harmonieux les apports de toutes provenances. Nourriture de l'antiquité ou piments de l'étranger, toujours assimilés chez nous, ne firent qu'alimenter notre génie national. On s'est aussi gaussé des envieux qui, dans l'obligation de reconnaître le goût français, feignaient d'ignorer la tradition pratique de nos constructeurs, le bon sens de la race, si nettement exprimé par Philibert de l'Orme : > « Mieux vaudrait ne savoir faire ornements ni enrichissements de murailles ou autres et entendre bien ce qu'il faut pour la santé et conservation des personnes et des biens. » Espérons, en outre, que la présentation de documents originaux, signés d'une centaine de nos anciens architectes, encouragera l'historien à multiplier ses recherches et l'éditeur à publier l'étude d'ensemble qui nous manque. Louis Levau, Jules-Hardouin Mansart n'auront bientôt plus de mystère ; Robert de Cotte, Jacques-François Blondel laissèrent des traces nombreuses et contrôlées ; de sérieux ouvrages ont vanté Jacques-Ange Gabriel, Jacques-Germain Soufflot et Victor Louis ; l'importante publication des procès-verbaux de l'Académie royale suit son cours ; on a réédité des recueils de planches, publié d'excellents albums de photographies avec ou sans texte. Mais que de lacunes encore ! Il faudra grouper d'après les influences identiques, distribuer d'après les divers tempéraments, souligner le rôle de Perrault, de Libéral Bruand, se montrer aussi impartial envers Boffrand, Jean-Cailleteau dit L'Assurance que pour Marie-Joseph Peyre, de Wailly, Mique, Antoine, Jacques Gondouin. Et les petits hôtels de Chalgrin, Brongniart, Bélanger, Le Doux devront trouver bonne place aux côtés de leurs conceptions plus ambitieuses. * Tandis que j'étais chargé, par la Direction Alsacienne et Lorraine, de choisir les documents privés, puis de collaborer à leur mise en place, je fus frappé, non pas seulement de leur valeur historique ou technique, mais de GABRIEL. — PROJET DE DÉCORATION DE LA BIBLIOTHÈQUE DE LOUIS XVI. CHATEAU DE VERSAILLES. — COLLECTION GROSSEUVRE

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE leur beauté. Ils supportaient victorieusement la juxtaposition des toiles de maître anciens. Habileté, souci de facture avantageuse, effet un peu sentimental que produisent d’ordinaire les vieilles choses fanées ? non pas. Ces Maîtres d’œuvre étaient vraiment des Maîtres, tout court. Experts à construire scientifiquement, ils excellaient aussi à diriger leur création dans les moindres détails du décor. Artistes, ils le restaient jusque dans leurs dessins, leurs aquarelles, avec la fermeté qui compose et la grâce qui dispose. Admirons donc quelques-unes de leurs pensées, traduites par eux-mêmes avec tant de charme, sans oublier que la plupart d’entre eux surent s’imposer comme directeurs de style. Car, en étudiant de mieux en mieux les virtuoses du bronze et du marbre, du bois et du fer, on s’aperçoit vite qu’après Lebrun, c’est l’architecte qui groupe leur élite, la conduit, tel un chef d’orchestre. Trois dessins de la collection Grosseuvre, — signalés autrefois par une remarquable conférence de M. Gaston Brière — en sont une des meilleures preuves : la main tremblante de Gabriel vieillissant y signe tous les motifs des lambris de la Bibliothèque de Louis XVI, au château de Versailles. Les Rousseau n’eurent qu’à les interpréter pour réaliser un ensemble des plus purs et des plus intacts. Nouvel exemple de l’heureuse influence de Gabriel : sur l’un des mêmes projets, figure la cheminée aux enfants frileux exécutée, avec la collaboration de Boizot, par Gouthière pour le salon de Diane à Fontainebleau, puis transférée en cet emplacement. Le fameux ciseleur m’entraîne à noter l’empreinte bien spéciale qu’il reçut de deux autres architectes : Bélanger et Le Doux. Le premier donna les dessins, suivit l’exécution des bronzes destinés au service des Menus, au comte d’Artois, à la duchesse de Mazarin et, sans doute, au duc d’Aumont. Ses modèles affirment une tenue qui assagit la fougue de l’interprète, livrant aux ciselets les têtes de béliers, les trépieds à cassolettes, les souples enroulements de rinceaux — Le Doux inspira Gouthière pour les travaux de Louveciennes, le gra-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 125 GABRIEL. — ÉCOLE MILITAIRE, ÉLEVATION ORIGINALE. MUSÉE CARNAVALET. tifiant d'une fantaisie déjà riche, mais très éloignée du déséquilibre qu'on peut reprocher quelquefois à ses conceptions romaines. Si les grands artisans du décor nous ramènent aux Maîtres d’œuvre, une juste réciproque doit conduire les historiens d’architecture à signaler le rôle des Maîtres d’œuvre vis-à-vis des artisans les mieux connus. N’est-ce pas la meilleure façon de célébrer le génie, la culture artistique des uns et des autres, la plus saine méthode pour étudier l’origine des styles ? --- L’heureuse mise en valeur de tels documents d’art, au Pavillon de Marsan comme au Palais du Rhin, a permis d’éviter au public la froideur rébarbative d’une exposition technique. En leur accordant un souvenir de pure esthétique, gardons-nous de troubler ce régal par l’évocation des conflits de doctrines. L’opinion s’en trouva presque aussi mal que les hommes du métier. Pardonnons aux classiques du XVIIIe siècle d’avoir jugé « grotesques » les « colifichets » gothiques et abracadabrante la rocaille française ; n’avons-nous pas, nous-mêmes, trop médit de ces mêmes classiques, en leur reprochant Vitruve ou Vignole, Winckelmann ou Piranesi ? Heureusement les réactions, bien souvent légitimes, mais trop intransigeantes, prennent de l’âge à leur tour ; le temps en use l’apre brusquerie et l’œil peut admirer les résultats de toutes ces évolutions pour leurs seules merveilles. --- Les élévations du château de Fouquet, mises très obligeamment à notre disposition pour un temps limité, avaient fait comprendre au public de Strasbourg l’acheminement de Le Vau vers l’équilibre des concepts nationaux. Au Pavillon de Marsan, s’offrait un bon tableau lumineux du peintre Patel ; le Château de Versailles y échelonnait son fer à cheval accosté de pylônes et la clôture d’arcades à claire-voie qui barrait alors la cour de marbre.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE COUPE AQUARELLÉE DE L'OPÉRA DE VERSAILLES. LA SALLE DE GABRIEL, DÉSSINÉE PAR PARIS POUR UN PROJET DE TRANSFORMATION. ARCHIVES DE BÉSANÇON. L'escalier des Ambassadeurs revivait, lui aussi, grâce aux sanguines précises de l'architecte Chevotet (collection Grosseuvre). Rien n'y manquait, pas même le carrosse des diplomates. Et les splendeurs de Mansart, de Le Nôtre se déroulaient, brossées sans doute bien souvent par les Martin (Musée de Versailles), mais signées, plus souvent encore, de leurs propres créateurs. Aux toiles si respectueuses de l'exacte symétrie des fabriques, les verts patinés des plans du parc semblaient s'ajouter tout naturellement. Œuvres originales de l'architecte des Bâtiments du Roi, ces façades des pavillons de Marly, empreintes d'un italiennisme discipliné — et cette coupe, dont le monogramme et le soleil de Louis XIV paraissent approuver l'ordonnance plus sobre et plus française. D'un architecte, toujours, la sépia de Heurtier (collection Grosseuvre), où s'étaient, noyés de blondeurs, les deux grilles, la chapelle, les toits aux crêtes de plombs dentelés du XVIIIe siècle et le corps central, pieusement niché au creux des ailes latérales. De Cotte ne pouvait être qu'insuffisamment représenté puisque la Bibliothèque Nationale garde ses trésors, mais les harmonieux projets d'Oppenordt pour l'Hôtel Gaudion témoignaient bien d'un rythme inconnu de ses rivaux étrangers. Je pense qu'il est inutile de célébrer la richesse d'invention, la spontanéité charmante, la facture savoureuse de tels décorateurs, mérites à ce point évidents, qu'ils nous entraînent parfois à la méconnaissance d'instincts traditionnels. Germain Boffrand sembla quelque peu sacrifié ; deux gravures parlaient seules du constructeur de tant d'hôtels parisiens. Après Pineau, dont le riche portefeuille des Arts Décoratifs signale le souci consciencieux des profils, — un des raffinements de nos devanciers — après Héré, surtout rappelé par son recueil gravé des merveilles de Nancy, il me reste à vanter l'intérêt des nombreuses pièces de la collection Decour, si riche en chefs-d'œuvre des Maîtres du décor. Challe aux souples accents, le fantastique et robuste Delafosse et tant d'autres rêveurs de lignes égayaient ainsi de leur imagination spéculative. * J'ai hâte de faire à Jacques-Ange Gabriel, dans VICTOR LOUIS. — LA SCÈNE DU THÉÂTRE DE BORDEAUX. COLLECTION DECOUR.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE BRONGNIART. — PROJET POUR BAGATELLE — AQUARELLE — COLLECTION HARTMANN. le rapide compte rendu d'un salon de nos architectes-artistes, la place qu'a su lui réserver cette exposition. Type achevé du Maître d'œuvre et tellement raffiné, tellement français, il sut ajouter la grâce spontanée à un classicisme encore bien superficiel. On tâtonnait parmi des formules éparpillées, oui, certes ! les savants n'avaient pas encore mis au point leurs enquêtes sur l'an-tiquité. Raison de plus pour célébrer l'artiste exceptionnel qui, de son clair génie, réalisa toutes les harmonies de l'édifice, au dehors comme au dedans. Les Bâtiments Civils, Carnavalet ont donné des élévations rehaussées, simples, mais ex-quises, des palais de l'ex-place Louis XV, l'un des plus purs joyaux de la Capitale. Et, fort à propos, les aquarelles plus poussées de Pierre Adrien Paris sont venues, de Besançon, révéler les projets de décors intérieurs à l'Hôtel d'Aumont. Comme ils nous apparaissent encore élégants ! (un peu trop de draperies peut-être, mais Gabriel avait choisi Trouard, l'architecte-gérant qui s'était confié à Paris pour les menus détails). Les bronzes de Gouthière étaient bien logés dans ce cadre, en partie conservé. — Le souvenir qu'en avait fixé Walter Gay dans une de ses aqua-relles, remarquée à Strasbourg, m'en-gage à citer d'autres œuvres de Lobre, Le Sidaner, etc... L'idée était fort intéressante de juxtaposer ainsi la pensée originale de l'architecte-artiste et l'impression qu'elle avait éveil- CHALGRIN. — SAINT-PHILIPPE DU ROULE — SÉPIA. COLLECTION BOURDARIAT.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE lée, par l’édifice réalisé, sur les plus subtils de ses admirateurs. Impression analogue mais celle-ci, d’un contemporain de Gabriel : J.-B. Le Prince, dans une des plus belles toiles de l’exposition. La place s’y développe, du côté des jardins, (légèrement déformée par une fantaisie de perspective,) ornée déjà des premiers chevaux de Marly, ceux de Coysevox, dont les cavaliers tournent le dos, comme pour rendre hommage aux Tuileries. Un projet de Gabriel esquisse même une des guérites de pierre que surmontaient des Victoires. Parmi les villes qui les remplacent maintenant, Locataire si discret, le Sénat ne manquera pas, un jour, d’agréer une restauration à double effet : une fois débarrassée de ses pupitres, de sa tribune d’acajou historique, mais discordante, la salle se prêtera du même coup à des fêtes rémunératrices. Les pourboires au gardien seront remplacés par de grosses sommes nécessaires à la bonne cause que plaide la Renaissance de l’Art Français. Lulli et Rameau aideront Gabriel et Pajou à secourir leur propre asile. Une élévation à l’École Militaire, signée et datée de 1769, prouve encore le soin qu’apportait le Maître à BÉLANGER. — LE PARC DE LA FOLIE SAINTE-JAMES. — GOUACHE. (1) COLLECTION JACQUES LEBEL. n’est-elle pas un symbole plus glorieux encore : Strasbourg retrouvée ! Quant au « grand projet » XVIIIe siècle de reconstruction du Château de Versailles, non exécuté par bonheur, faute d’argent, n’en disons rien ; ce serait toucher là, au côté faible des plus grands architectes. Avides de créer, ils furent trop souvent les derniers à savoir conserver. L’État-Major entraîné des protecteurs de nos Monuments Historiques peut s’enorgueillir d’avoir réagi contre une tendance de métier aussi malfaisante, jusqu’à la génération précédente, que le vandalisme des guerres et des révolutions. Mieux vaut admirer la coupe aquarellée de l’Opéra, pure merveille aux proportions idéales, au luxe sans lourdeur, d’une polychromie à la fois souriante et très noble. Elle porte le cachet de Paris, la signature du dessinateur Jallier, et, malgré son but de transformation, elle rend fidèlement l’harmonie de tons décrits par ailleurs. Pourra-t-on bientôt échantillonner sur cet admirable document les verts tendres, les bleus veinés, après nettoyage du badigeon déshonorant ? distribuer les éléments de son décor ; s’il prescrivait à Rousseau de sculpter les lambris, à Boucher de peindre un plafond, il notait, en marge de ce dessin : « M. Pigalle, du côté du Champ-de-Mars. M. Le Moyne, du côté de la cour » et, certes, ces artistes durent lui soumettre bien des projets, tels que ceux de Pajou pour le balcon et le foyer de l’Opéra de Versailles, prêtés par le Musée des Arts Décoratifs et M. Grosseuvre. Richard Mique semble bien grêle, après un tel tenant de la même charge de Premier Architecte et, pourtant, les tracés du hameau de Marie-Antoinette ne le trahissent pas davantage que l’album précieux de la Collection Grosseuvre, où nous avons trouvé tous les aspects de l’actuel lycée Hoche. Le savant Soufflot, qu’on lui sacrifia pour la succession de Gabriel, était évoqué par les plans vigoureux de l’église Sainte-Geneviève. Ses lavis de la maison du Marquis de Marigny, son ami, le révèlent sous un jour (1) Voir notre N° de Septembre 1922 : Jean-Gabriel Lemoine. — La Folie Sainte-James.

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BÉLANGER. — PROJET POUR L'EMBELLISSEMENT DU PONT-NEUF. — AQUARELLE. COLLECTION RAHIR BÉLANGER. — PROJET POUR UN THÉÂTRE DES ARTS. — AQUARELLE. COLLECTION DECOUR.