Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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DAVID. — JOSEPH BARA. — MUSÉE D'AVIGNON. J.-R. PULLOZ, ÉDIT. A LA FRANCE MAINTENANT! CENT EXPOSITIONS IDÉALES (1) CONTINUONS à feuilleter le catalogue — ou à dresser le plan — de nos «Cent expositions idéales». Nous sommes arrivés, avec Greuze, aux confins du XVIIIe siècle et du XIXe. Et combien de grands artistes nous avons omis, fascinés par les plus grands Nous avons parlé de Watteau, et nous n'avons pas dit que Lancret ferait merveille dans une des expositions. N'exposât-on que les Lancret de Compiègne sur les (1) V. La Renaissance de l'Art Français, août 1921. Contes de La Fontaine, ce serait un intermède ravissant. Nous avons eu les yeux fixés sur les plus grands portraitistes et nous avons passé sous silence Tocqué, Trinquesse, Vestier et Nattier, délicieusement monotone, vertu de plus chez ce peintre à la charmante bonhomie. Que de chefs-d’œuvre de Vien, de Desportes, de Duplessis, — sans compter ces mille inconnus, dont souvent un morceau rencontré dans un Musée lointain ou dans la plus modeste vieille famille nous plonge dans les heureuses perplexités de la méditation et de l’éénigme. La continuité dans la qualité de tout cela tient vérifi-

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J.-F. BULLOZ, ÉDIT. DELACROIX. — DERNIERS MOMENTS DE MARC-AURÈLE. MUSÉE DE LYON. tablement du prodige, même aux époques réputées stériles ou fléchissantes, et chez les artistes considérés comme très secondaires. N'est-on pas, depuis longtemps, aperçu qu'après les dessins de Watteau il y avait ceux de Portail ; après les grâces de Boucher il y avait les aguichements de Baudoin, après ceux-là, encore, des légions de fantaisistes, d'observateurs, d'intimistes ? — et il a suffi qu'un ou deux amateurs levassent le petit doigt pour que, lors d'une saison récente, à l'hôtel du syndicat de la rue de la Ville-l'Evêque, on vit accourir la troupe légère, gaie, tendre, de quelques-uns de ces très petits maîtres qui sont tous de grands artistes. Et qui mieux est, c'est que leurs noms sont sortis inopinément de l'ignorance ou de l'oubli. Ce n'est qu'une minime proposition de résurrection possible. Telle est cette continuité que des procès sont à reviser en grand nombre. N'était-il pas entendu qu'Évariste Fragonard était presque une disgrâce pour le nom ? Or, voici que la dernière exposition de Sèvres, époque napoléonienne, a révélé qu'Évariste était un dessinateur de tout premier ordre, composant de grand style, et exécutant avec une sûreté de main des plus rares. Il s'agissait seulement de lui accorder licence d'être différent (vivant en un temps différent) du capiteux Honoré. A peine le xixe siècle commence-t-il que de véritables géants apparaissent comparables aux plus grands des époques et des nations que nos études et les traditions nous ont appris à vénérer entre toutes. Voici Prud'hon. Le Louvre a été embarrassé lorsqu'il s'est agi de le classer dans les salles nouvellement réorganisées. Était-il de la fin du xviiie siècle, ou du commencement du xixe par ses tendances et son apport ? Ce n'est qu'une question de local. Mais si la chronologie n'était pas forcément observée autant que possible dans un musée, qui pourrait prétendre que l'Enlèvement de Psyché ne soutiendrait pas le voisinage avec l'Antiope du Corrège ? Quelle époque nous a laissé des œuvres plus grandioses que la Bataille d'Eylau de Gros, et le Bonaparte à Arcole du même maître, le Buste de Cuirassier, ne sont-ils pas

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE J.-F. BULLOZ, ÉDIT. COROT. — FÊTE ANTIQUE. MUSÉE DE LILLE. des portraits aussi forts et plus profonds que beaucoup d'autres que nous admirons à Rome, à Florence, à Bergame ? Quelle École nous offre une œuvre analogue au Radeau de la Méduse ? Sans le respect des maîtres qui nous demeure une salutaire loi, serait-il si exagéré de dire que les morceaux de cette œuvre capitale sont aussi puissants, et plus profonds que ceux de Michel-Ange à la Chapelle Sixtine ? Mettons qu'il y ait une distance, elle est la même en tout cas, de Gros et de Géricault à la plupart des plus puissants modernes des écoles étrangères. Reprenons cependant, à côté de ces grands émancipés, les hauts classiques comme David, et même comme Girodet, pour ne pas parler de Gérard qui redevient un maître de la vie dès qu'il portraitise. On a suffisamment rendu hommage ici à Ingres. Mais David réserverait encore bien des surprises, si nos musées et nos collections faisaient sortir des portraits, des études, des recherches comme ce Bara d'Avignon, reproduit ici, qui peut soutenir la comparaison avec les meilleurs modèles de n'importe quand et de n'importe où. Et voici le plus grand poète de la peinture ! Quand rendra-t-on à Delacroix la pleine justice qui lui est encore incomplètement accordée ? Voici le Sardanapale au Louvre, et c'est bien. C'est une œuvre grandiose de la peinture française en plus, et cela, en l'année forte qui a permis de mieux comprendre, parce que de mieux comparer, le peintre des Massacres de Scio, des Femmes d'Alger, de la Barricade, — sans compter le reste ! Mais imaginons que l'une de nos « Cent expositions idéales » soit en partie consacrée à Delacroix. Quelle salle foudroyante que celle où l'on verrait réunis le profond tableau de Lyon, les Derniers moments de Marc-Aurèle, dont vous pouvez avoir ici une idée, le Muley Abder-Rhaman de Toulouse, la Justice de Trajan de Rouen qui ne craindrait pas le rapprochement avec le plus fier Rubens, et la Grèce expirante de Bordeaux, et les tableaux de Montpellier ! Hélas ! depuis la très lointaine exposition de son œuvre à l'École des Beaux-Arts, on n'a jamais eu l'occasion de revoir un ensemble de ce maître qui a devancé non seulement son temps, mais encore, semble-t-il, le nôtre. Est-ce à dire que nous connaissions si bien les autres peintres romantiques, parmi lesquels les Nanteuil, les Johannot, les Devéria, les Louis Boulanger, les Deroy, et tant d'autres, que nous ne trouvions pas les éléments de mainte exposition saisissante, en dehors bien entendu, des grandes pages demeurées assez célèbres de ces artistes, qui, du reste, ne sont pas les meilleures de leur œuvre ? Non, il s'agit surtout de ces morceaux ignorés, inattendus, savoureux, qui cesseraient de se cacher dès qu'on aurait commencé de découvrir, de redécouvrir l'École française. J.-F. BULLOZ, ÉDIT. F. MILLET. — LA BECQUÉE. MUSÉE DE LILLE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE PRUD'HON. — LE RÊVE DE BONHEUR MUSÉE DE LILLE. Il en est de même de ces élèves d'Ingres que Maurice Denis, autrefois, avec son érudition et sa sensibilité, au prix des plus louables efforts, a cherché à nous faire connaître. Mais ce que les meilleurs écrits ne peuvent obtenir, un tableau, un dessin, une simple étude, montrés à propos et dans les conditions voulues, l'accomplissent avec soudaineté. Ainsi nous retrouverions quantité de beaux portraits, et d'idées supérieures, des Jeannot, des Amaury-Duval, et autres, sans pour cela que les peintres intermédiaires ou à part comme Champmartin, Papety, offrissent moins d'intérêt ni de curiosité. Rien que les miniatures de Jeannot sont des délices. Inutile de parler de Chassériau, qui lui, grâce à la piété de son descendant, s'est vu enfin apprécier comme il convient. Lorsque nous arrivons à la grande, à l'unique phalange des maîtres de Fontainebleau, nous trouvons avec Corot, Rousseau, Daubigny, des maîtres égaux, sinon supérieurs, à Crome, à Turner, à Constable eux-mêmes. Ce sont des hommes que l'on croit toujours connaître et qui vous révèlent toujours des aspects inattendus. Puisque l'exposition d'Ingres a pu être deux fois, à dix ans de distance, un succès considérable, que serait celle de Millet, répétée au bout d'au moins une trentaine d'années (je ne me rappelle plus exactement la date), c'est-à-dire au bout d'un temps qui a grandi ce maître dans des proportions insoupçonnées. Le dessin que nous rappelons de lui dans notre illustration est cependant pris entre une foule, et tout à fait au hasard. Mais fixez un instant votre attention, — ce qu'on ne fait presque jamais assez — et tâchez de dire où vous trouvez, fût-ce en Hollande et dans les Flandres, l'équivalent de cette humanité et de cette force de dessin. Si l'on consacrait à Millet une de nos cent expositions, vous croyez peut-être que l'on aurait peine à en trouver d'inédits, et de peu prévus, surtout après toutes les notes qu'offrent les collections Thomy-Thierry et Chauchard. Eh bien ! il y aurait encore à montrer ceux de Cherbourg, cette extraordinaire collection de portraits de jeunesse, qu'une municipalité plus extraordinaire encore (mais dans un autre sens) s'obstine à ne pas exposer dans le musée, et à exposer, au contraire, à tous les dangers de destruction. Ces portraits aussi beaux que des Rembrandt de jeunesse (nous répétons que nous parlons sans hyperboles et en énonçant seulement des faits) feraient peut-être, par leur gloire, le miracle que toutes les mesures administratives n'ont pu opérer : donner aux Cherbourgeois une idée de leur trésor. Mais le résultat plus beau encore serait de donner au monde entier et à la France elle-même une opinion plus adéquate de notre place artistique. Pour Courbet, depuis quelques années la justice brille. Cette année, avec le rapprochement dans la Salle des États, de l'Atelier et de l'Enterrement à Ornans, la découverte, au Petit Palais, des Pompiers au feu, ont été pour l'art français, plus encore, si l'on peut dire, que pour Courbet lui-même, des victoires. Mais si une de nos cent expositions se trouvait en rappel de celle d'après la guerre de 1870 et qui fut si mal appréciée, quel triomphe! Il y faudrait montrer le magnifique Hallali de Besançon, reproduit ici, et le tableau de Lons-le-Saunier, qui ne lui cède guère, et l'A près-midi à Ornans, du musée de Lille, à qui M. Théodore, par un judicieux nettoyage (un nettoyage seulement, pas un récurage à l'allemande, vous entendez bien) a rendu une étonnante énergie.

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J.-E. BULLOZ, ÉDIT. COURBET. — L’HALLALI. MUSÉE DE BESANÇON. Il faut s’arrêter ici, bien que nous ne soyons déjà plus, avec Manet, sur le seuil de notre propre temps, qu’il faut laisser apprécier à ceux qui viendront après nous. Toutefois, il est bon de se dire que Manet, lui aussi, n’est peut-être pas considéré par beaucoup de gens comme le maître qu’il est, malgré la célébrité de l’Olympia, du Fifre de la collection Camondo, des tableaux du Luxembourg, du Déjeuner de la salle Moreau-Nélaton. En effet, peu de gens se rappellent la Centennale de 1900, où l’on commença à peine de le comprendre, et moins de gens encore celle de l’École des Beaux-Arts — et pour cause — au lendemain de la mort de Manet. Par le magnifique portrait d’Eva Gonzalès qui est autre chose, mais non moins de chose, que le plus beau Goya et le plus beau Gainsborough, jugez de ce que serait une de nos expositions où quelques pages de ce genre se retrouveraient. Concluons. La conclusion n’a pas besoin d’être bien longue. Nous venons de dire que les expositions futures consacrées à l’art de notre propre temps ne doivent même pas être, de notre part, l’objet d’appréciations ni de pronostics. Mais ce dont nous pouvons du moins être assurés, c’est que nos « Cent expositions idéales » contribueraient à rendre les expositions à venir plus belles et plus fortes, en remettant nos artistes sur la vraie route, la route sûre, large, lumineuse, magnifique, qui part d’un passé incomparable, et sur laquelle l’École ne se serait jamais égarée. Que l’on ne dise pas que c’est un projet impraticable. A Londres, pendant près d’un siècle, les Anglais ont eu chaque année, à l’Académie royale, l’exposition des Old Masters, de ces vieux maîtres nationaux (répartis sur un siècle et demi d’École nationale) qui, à côté des vieux maîtres de la Renaissance et des temps modernes, faisaient assez fière figure pour qu’un Reynolds ne fût pas déplacé près d’un Van Dyck, ni un Hogarth près d’un Téniers. Malheureusement notre Académie des Beaux-Arts n’est pas à la hauteur de sa réputation ni de son rôle. Sans cela, elle entreprendrait, sans plus tarder, de se mettre à la tête de cette série des « Cent expositions françaises ». Pendant tout ce temps, ou la plus grande partie pour commencer, le Louvre suffirait pour entretenir le culte des maîtres anciens étrangers et on décli-

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MANET. — ÉVA GONZALÈS. J.-F. BULLOZ, ÉDIT. nerait courtoisement les propositions de révélations autres que celles que notre prodigieux pays a, jusqu’ici, tenues vainement en réserve. Si l’Institut ne le fait pas, que l’État le fasse avec, pour commencer, le concours d’un comité de Français avertis et passionnés. Le Jeu de Paume ne saurait avoir de meilleure destination, l’Orangerie pouvant être laissée à l’annexe étrangère contemporaine du Luxembourg. Au bout de la cinquième ou sixième de ces expositions, ce serait une inimaginable nuée de triomphe. A l’œuvre ! et que nos « Cent expositions idéales » dont l’heure est venue ne demeurent pas seulement dans le domaine de l’idéal ! ARSÈNE ALEXANDRE.

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DAMIETTE (S.-ET-O.). 1884. — COLLECTION PERSONNAZ. Les quatre-vingts ans DU PEINTRE GUILLAUMIN O vient de fêter les jeunes quatre-vingts ans d'Armand Guillaumin. Car il paraît que ce vigoureux peintre qui, avec Claude Monet, est un des survivants de l'héroïque et glorieuse phalange impressionniste, serait octogénaire. L'état civil, qui a toutes les prétentions, peut l'attester, mais personne ne voudra le croire et peut-être que Guillaumin, lui-même, si sûr de sa force intacte, est complètement insensible à cette rumeur invraisemblable. Cet anniversaire, nous l'avons célébré à notre façon, en allant revoir au Musée du Luxembourg et au Petit Palais les toiles radieuses, limpides et nuancées, mais trop peu nombreuses, dont s'honorent nos deux Musées des artistes contemporains et, dans quelques célèbres collections particulières, — où ne figurent que les œuvres des grands artistes originaux — les tableaux, d'une couleur rayonnante, d'une si puissante construction et d'une si fine lumière, qui, au milieu d'autres chefs-d'œuvre modernes, attestent le beau talent de Guillaumin. Et il nous plaît de prolonger pour notre plaisir cette petite fête, en évoquant dans cette étude la physionomie artistique, la vie et l'œuvre de ce vigoureux peintre qui est en pleine activité créatrice et qu'une curiosité admirative désigne à notre étude.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE Voici bientôt soixante ans que Guillaumin, le contemporain, l'ami, l'émele des autres grands impressionnistes fameux, Camille Pissarro,Cézanne, Renoir, Sisley, Degas, Claude Monet, travaille avec l'allégresse et la charmante sérénité d'esprit, avec la joyeuse ferveur d'art, avec l'exclusif souci du beau et du vrai, qui caractérisent tous ces ancêtres, depuis longtemps illustres. Pourquoi son nom, vénéré de l'élite, pourquoi son talent, fêté par elle avec une admiration égale, ne sont-ils pas encore tout à fait aussi populaires que le nom et le talent de tels autres artistes de la brillante phalange ? C'est sans doute parce que Guillaumin, tout au bonheur de vivre et de créer dans les paysages de lumière, de grâce ou de magnifique rudesse qui l'enchantent, s'est presque toujours tenu à l'écart de Paris où il ne fit jamais que de brefs séjours, entre deux séries d'études dans la Creuse, la Provence, la Normandie ou la Hollande, et que, s'il lui arrive d'y passer quelques semaines, c'est bien plus en sauvage laborieux, épris des quais de la Seine, de notre banlieue riante et sévère, de nos jardins tout radieux de fleurs et d'enfants, qu'en homme soucieux de débattre ses intérêts et d'établir sa gloire. Même lorsqu'il est à Paris, il travaille solitairement. Si, certains jours, sa parole sonne plus joyeuse et s'il y a plus de clarté dans son regard bleu, soyez bien sûr que ce n'est pas pour un éloge ou quelque plaisir d'orgueil, c'est uniquement parce que la lumière fut délicate et donna de jolis effets, et que notre beau vieux peintre, toujours jeune, plus exigeant pour lui-même que pour les autres, est satisfait de son travail de la journée. Noble façon, n'est-ce pas ? de comprendre la vie artistique, mais peu favorable à la gloire, par ces temps de bluff, d'attitudes cabotines et de réclames commerciales ! A part ses vieux amis, qui lui rendent pleine justice, à part une élite d'amateurs sûrs de son originalité, de sa puissance et de sa délicatesse, conscients de tout ce qu'il apporte de neuf et de fort en art, il n'a pas de relations. On ne le voit nulle part et il ne connaît personne. Et, comme jamais personne non plus n'aguicha la curiosité badaude en insistant sur les détails pittoresques dont peut s'agrémenter une telle existence, simple, discrète, heureuse, elle n'est pas devenue une de ces légendes qui séduisent les snobs. Mais tout cela ne trouble guère Guillaumin. Pourvu qu'il travaille avec entrain dans les paysages de beau caractère où chaque saison il s'installe, pourvu que les gelées blanches scintillent sous le soleil d'hiver, que la neige profonde ait de subtils reflets bleus, que les arbres en fleurs dressent leurs panaches blancs et roses sur de fins ciels où voguent de légers nuages, pourvu que sur la forêt lointaine les gammes de l'automne soient somptueuses et nuancées, pourvu que le vert de l'Atlantique s'éclaire d'une lumière limpide et que le bleu de la Méditerranée chatoië dans son décor de rochers rouges et de pins, Armand Guillaumin est le plus content des hommes. Il trouve sa récompense et sa joie dans son effort même, dans sa tranquille vie de liberté et de travail. Et s'il éprouve de la satisfaction à savoir qu'il n'est plus aujourd'hui une galerie d'art moderne qui ne s'emblisse d'une ou de plusieurs de ses œuvres et que, après notre Luxembourg et notre Petit Palais, les autres grands Musées de France se les disputent, c'est le contentement de l'homme sincère et simple, ravi de voir son travail apprécié, et qui déteste la fausse modestie théâtrale des vaniteux. Tous ces succès si légitimes ne l'empêchent pas d'être debout au petit jour pour surprendre la fraîcheur radieuse de l'aurore, ou de s'attarder devant les suprêmes flamboiements du crépuscule. * Les débuts d'Armand Guillaumin furent particulièrement difficiles. Contraint, pour vivre et faire de la peinture, à d'attristantes besognes, longtemps il ne put CL. RENAISSANCE. PAULIN — BUSTE DU PEINTRE GUILLAUMIN. PETIT PALAIS.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 457 SANNOIS (S.-ET-M.). — AVRIL 1902. se mêler autant qu'il l'eût souhaité, à l'existence batailleuse et fervente des camarades dont les croyances et l'effort s'accordaient avec ses propres idées. Il consacrait passionnément au travail tout le temps — toujours trop bref à son gré — que lui laissait la lutte pour le pain quotidien et pouvait ainsi, moins que ses camarades, se donner le plaisir des conversations enfièvrantes qui soutenaient leur foi. Mais la sienne restait imperturbable et ardente dans cette solitude relative. Son ferme caractère le défendait contre le doute et le découragement. Avant de raconter cette période difficile de sa carrière, il faut préciser ses origines et sa formation dont les historiens de l'Art n'ont jusqu'à présent guère parlé et à propos desquelles certains informateurs, très peu nombreux du reste, dont les intentions valaient mieux que les renseignements, ont publié pas mal d'inexactitudes. Fils de parents qui étaient venus du Centre de la France travailler et vivre à Paris, Armand Guillaumin y est né le 16 février 1841, au no 10 de la rue de Rivoli, qui, d'après le numérotage des maisons à cette époque, se trouvait en face des « guichets » du Carrousel. C'est donc sur les toits du Louvre, le Palais des Tuileries et la belle ordonnance de leurs jardins, que ce robuste et harmonieux constructeur de paysages commença de regarder les formes et la lumière qui les baigne. Puis, c'est à Moulins-sur-Allier, où son père s'installa déjà beaucoup le dessin, n'avait, pour s'adonner à son plaisir, que ses trop courtes soirées (à cette époque les magasins fermaient tard) et ses journées du dimanche, dont il passait avec bonheur une partie dans les Musées. Pendant la semaine, tous les soirs, il allait dessiner à l'école municipale de la rue des Petits-Carreaux, où il reçut les leçons d'un ancien Grand Prix de Rome, le sculpteur Caillouët qui a, paraît-il, plusieurs statues dans Paris. Elles ne sont évidemment pas parmi les plus célèbres, mais ce ne sont peut-être pas les plus mauvaises. Tout en continuant à travailler avec autant de joie que de persévérance, Armand Guillaumin, qui, sans doute, trouvait son travail rémunéré chez « l'oncle Bénard » avec une parcimonie exagérément familiale, était entré avec des appointements plus raisonnables dans une maison de blanc en gros de la rue du Sentier. Mais, s'il y était un peu mieux payé, il n'y jouissait pas d'une liberté plus grande pour ses études et travaux d'art. Et, à mesure qu'il conquérait le moyen d'exprimer ses sensations devant la nature, il souffrait davantage d'avoir si peu de temps pour dessiner et pour peindre. Déjà grand liseur de tous les livres qu'il trouvait autour de lui et qu'il dévorait aux moindres minutes de répit, il avait, d'après les Employés de Balzac, imaginé que l'existence bureaucratique, délicieuse de fantaisie, pour y exercer son métier de tailleur, qu'il reçut sa première instruction. Il fut élève à l'école communale de cette ville d'où il partit, vers sa quinzième année, pour venir gagner sa vie chez son oncle Bénard, propriétaire du magasin de blanc « Les Mille et une Nuits », où l'on vendait spécialement des trousseaux, des layettes et des articles pour dames. La journée de huit heures et la semaine anglaise n'étant pas dans les conceptions commerciales de cette époque, notre jeune employé de magasin, qui aimait

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE était la seule qui pût lui assurer, avec un modeste gagne-pain, les loisirs nécessaires pour qu'il pût plus commodément se vouer à la peinture. Donc, avec l'espoirance d'être un peu plus libre, il ambitionne une chaise et un pupitre dans le monde des « cartons verts ». Bientôt le voici titulaire d'un emploi à la Direction des Chemins de Fer de Paris-Orléans, service des Titres. Dès le premier jour, ce lecteur échauffé de Balzac a une désillusion. Il s'aperçoit avec un peu de mélancolie que, contrairement aux drôlatiques et ingénieuses licences des employés balzaciens, il ne suffira pas qu'il vienne toucher ses appointements à la fin de chaque mois ! Du moins sera-t-il moins enchaîné qu'à ses divers comptoirs de layettes et trousseaux. Les heures de présence sont bien moins nombreuses. En se levant le matin de bonne heure, et, le soir, après son bureau, en bûchant jusqu'à la nuit, il a beaucoup plus de temps pour peindre d'après nature. Pour avoir à sa porte la campagne — ou du moins quelque chose qui tant soit peu y ressemble — il s'installe à Montmartre, encore un peu agreste en ces temps lointains, tout au moins pittoresque avec ses arbres, ses guinguettes, ses pavillons au milieu des jardins. Le soir, il travaille sur les quais et les berges de la Seine ; le dimanche, il gagne par le bateau-mouche les coteaux de Meudon. Il se tient le plus qu'il peut en contact intime avec la nature. Il interroge ses secrets. Il la comprend. Il l'aime. Son talent se développe et se caractérise. * En attendant un emploi dans les bureaux de l'Hôtel de Ville, où il espère avoir plus de loisirs encore pour son labeur de peintre, il accepte d'autres besognes qui, si éloignées qu'elles soient encore de son art, s'en rap- HOLLANDE. — AVRIL 1904. prochent tout de même un peu. Seul, puis, à certain moment, en compagnie du noble et grand artiste Camille Pissarro, son ainé, qui poursuivait à travers les pires difficultés son œuvre si délicatement originale, il peignit des stores. Et c'est en souriant qu'il parle d'une esquisse — dont il ne connaît pas le propriétaire actuel — où, entre deux séances d'enluminures pour stores, il représente Camille Pissarro en train d'accomplir cette besogne plutôt fastidieuse, qui pourtant ne rebutait pas ces artistes si courageux. Puis, en 1868, arrive cet emploi de l'Hôtel de Ville, qui lui vaut la sécurité matérielle et, en même temps, plus d'heures de liberté pour le seul travail qu'il aime. Afin de ne pas gaspiller en vaines courses ses loisirs si précieux, il se fixe dans l'île Saint-Louis, c'est-à-dire le plus près possible des motifs de la Seine, de Charenton, des environs immédiats de Paris. Cette contrainte administrative, et cette obligation de toujours peindre à proximité des parages où il avait sa chaîne, nous expliquent pourquoi, pendant si longtemps, Armand Guillaumin ne représente que les bords de la Seine à Paris et dans la banlieue, le Bas-Meudon, le Mont-Valérien et les autres coteaux les plus proches. La plupart de ces toiles sont d'ailleurs un enchantement par la finesse de la lumière, le délicat nuancé des ciels, la franchise et l'éclat de la couleur.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 459 Certains portraits peints au cours des mêmes années dans l'en-tourage du peintre, et de très nombreuses natures mortes, d'une construction solide et d'une sobriété vigoureuse, attestent que, dès cette époque, cet artiste, obligé de conquérir si durement le droit au travail, avait une forte personnalité. Mais, dans cette servitude, cette obscurité, cet isolement, que d'obstacles à vaincre pour qu'on la reconnut ! Quelle force morale aussi était nécessaire pour lutter contre l'indifférence et les risques d'enlisement ! Les autres héros de l'impressionnisme se débattaient tous contre les sarcasmes et, la plupart d'entre eux, contre la misère. Du moins, tout en travaillant beaucoup, ils pouvaient se voir, causer ensemble, se soutenir les uns les autres en échangeant des paroles de foi et d'enthousiasme, en confrontant leurs réflexions et les résultats de leurs recherches. Mais, vivant à l'attache et n'ayant guère de loisirs que pour son effort solitaire, Armand Guillaumin eut d'autant plus de mérite à le poursuivre sans con- CROZANT. — GELÉE BLANCHE. — 1906. COLLECTION A. BECO. cessions ni fléchissements. * Cette vie en partie double — que des charges de famille, charmantes, mais lourdes, ne tardèrent pas à compliquer encore — se prolongea ainsi pendant dix-huit années. Du moins un hasard heureux rendit-il la tâche administrative aussi agréable qu'elle pouvait l'être, pour un employé qui se double d'un peintre. Dans les bureaux de l'Hôtel de Ville, on créa un service de contrôle pour des opérations d'hygiène qui s'exécutaient pendant la nuit. À condition de se résigner à ces heures nocturnes de service, les fonctionnaires qui, trois ou quatre jours par semaine, en avaient la charge, jouissaient, toute la semaine, d'une entière liberté pendant le jour. Quelle tentation et quelle aubaine pour un impressionniste ne rêvant que de représenter les êtres et les choses dans les subtils enveloppements de la lumière, épris des joies nuancées de la couleur et la féerie changeante des atmosphères ! Guillaumin n'hésita point. Il troqua son CROZANT. — ROUTE DANS LE BROUILLARD ET GELÉE BLANCHE. — 1910. COLLECTION EUGÈNE BLOT.