Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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LE SAINT FAUBOURG ANTOINE ARMoiries DE LA CORPORATION DES MENUISIERS-ÉBÉNISTES. D'AZUR A UNE VARLOPE D'OR POSÉE EN FASCE ACCOMPAGNÉE EN CHEF D'UN CISEAU D'ARGENT EMMANCHÉ D'OR ET EN POINTE D'UN MAILLET DE MÊME. LE BERCEAU Ainsi que nous en exprimions le vœu dans un de nos plus récents numéros, l'on s'est mis enfin résolument à envisager la mise en train de l'Exposition générale des Arts décoratifs, grande entreprise, la première des très grandes depuis la guerre. Espérons que cette fois l'exécution sera à la hauteur de l'intention. C'était, disions-nous, une des tâches principales de la nouvelle année. Mais précisons mieux notre pensée. Ce n'est pas seulement aux organisateurs qu'elle impose des devoirs. C'est aussi, pour ne pas dire principalement, à ceux qui prendront part à la manifestation. Les organisateurs, eux, ne peuvent et ne doivent être que des stimulateurs de nos énergies. Ils peuvent et doivent voir grand et simple. Ils sont chargés du cadre (et, pourrait-on dire sans jouer sur les mots, des cadres). Quant aux artistes, aux artisans et aux industriels français, c'est à eux de composer le tableau. Il ne saura être conçu trop fortement, exécuté avec trop de richesse, sans doute, mais aussi de diversité, de goût, d'originalité enfin, mais surtout d'originalité non forcée. Quelle qu'ait été la grandeur de l'esprit créateur et de l'influence de la France dans les temps antérieurs, il faut bien nous pénétrer que toute saignée à blanc qu'elle ait été, toute enviée qu'elle soit par des émules plus ou moins amis qui tout en l'embrassant cherchent à entraver sa marche, elle a, à l'heure actuelle, plus de prestige qu'elle n'en eut HUBERT ROBERT. — LA PROMENADE DE MADAME GEOFFRIN AU JARDIN DE L'ABBAYE SAINT-ANTOINE. COLLECTION DAVID-WEEILL.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE LA PLACE DE LA BASTILLE EN 1843. — A GAUCHE : L'AMORCE DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE. LITHOGRAPHIE DE BRY, D'APRÈS BENOIST — MUSÉE CARNAVALET. jamais. Or, prestige, de même que noblesse, oblige. Au début de la guerre, notre ami Georges Lecomte avait intitulé un de ses articles : Faisons-nous des âmes de vainqueurs. La formule était excellente, et, en la modifiant légèrement, nous dirons volontiers aux artistes et artisans : « Faites-vous des âmes de créateurs. » Créer n'est pas plus difficile que vaincre. Au reste, c'est la même chose. C'est aux époques où la France a vaincu, qu'elle a créé. L'histoire est là pour l'attester. Voyez les époques les plus originales de l'art français. C'est pourquoi nous ne saurions trop, au moment où l'on va se mettre à la tâche, recommander à la fois aux organisateurs de l'Exposition, aux participants, et au public lui-même, de méditer ces leçons des époques créatrices et victorieuses. Il est donc tout à fait naturel que nous présentions le curieux aspect d'un des centres de création qui, dans une ambiance si particulière, montra tant d'activité et acquit une célébrité, on peut le dire, universelle : le Faubourg Saint-Antoine. « ...Ah! oui! ce quartier de Paris où l'on reste fidèle au style Henri II, auquel on ne fait des infidélités que pour le style Louis XV? » Vous entendez d'ici l'ironie, et Dieu vous garde de n'avoir pas vous-même pris les devants. Le Faubourg Saint-Antoine, les styles, etc., c'est bien vite dit. Mais il y a quelque chose de mieux que de se montrer spirituel grâce aux clichés répétés par des mil- lions de personnes... qui, d'ailleurs, n'ont jamais vu le Faubourg, ou du moins n'en ont vu que les trottoirs. C'est de se rendre compte des qualités comme des défauts, de la vitalité intense comme de l'inévitable banalité, enfin des possibilités heureuses comme des erreurs dont le procès est depuis longtemps jugé. Ce serait vraiment trop vite juger le vieux Faubourg par ses immédiates apparences. Il faut toujours aller jusqu'au fond des choses quand il s'agit de la France, car si le clinquant et la camelote attirent immédiatement l'attention, il y a, derrière les murs, des vertus cachées, des efforts réfléchis, qui, lorsqu'une grande circonstance éclate, passent alors au premier rang. Sans doute le Faubourg Saint-Antoine a, comme toute ancienne institution (ce n'est pas moins qu'une institution en effet), conservé, pendant trop longtemps quelquefois, des formules séculaires. Mais croit-on que ces formules ne tombent pas peu à peu d'elles-mêmes ? Croit-on que les fabricants ignorent les révolutions du goût actuel ? On dira que cela ne suffit pas et qu'il vaut mieux inventer que suivre. Mais « produire », est également une grande force et le Faubourg la possède. L'Exposition des Arts Décoratifs montrera s'il l'a bien appliquée. En attendant, il est sage de ne pas juger d'après des idées toutes faites, et si l'on ne peut pas entreprendre soi-même une pareille enquête, pour laquelle il faut beaucoup de temps et de discernement, on aura grand intérêt à s'en rapporter à un guide tel que celui qui va

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE vous conduire aujourd'hui dans ce quartier qui fut et peut demeurer encore le berceau d'une de nos plus importantes industries d'art, et de ce qui s'y rattache. M. Émile Sedeyn a fait cette exploration. Vous verrez les éléments d'information qu'il en a rapporté, et vous trouverez profit et plaisir à les contrôler. Pour moi, infatigable flâneur de Paris, et depuis pas mal d'années, je n'ai jamais été conduit par quelque circonstance dans le vieux Faubourg sans y ressentir je ne sais quelle excitation joyeuse, quelle allégresse communicative du labeur environnant. Il me rappelle invinciblement la dernière partie du XVIIIe siècle, sans que j'aie besoin d'examiner les quelques fers forgés ou les quelques mascarons que peuvent garder encore ses façades ou ses cours. Non, c'est dans l'air même. Il me semble que je suis redevenu le contemporain des Jacob, des Riesener, des Ravrio et de leurs émules, qu'ils aient ou non habité ce quartier précisément. En même temps, c'est bien de la vie d'aujourd'hui que je me sens imprégné quand j'entre dans une de ces cours immenses, une de ces ruches où le cri de la scie n'est pas du tout antimusical, où la bonne odeur des copeaux et des vernis ne me plaît pas moins, dans un autre genre, que celles du goudron et du sel dans les ports de mer. Cela ne me déplait nullement même, de pénétrer dans ces grands magasins où s'alignent les meubles luisants — non polis par les ans, ce qui n'en vaut pas plus mal, car le poli des ans s'imite parfois merveilleusement bien, ailleurs qu'au Faubourg. Enfin, vous le dirai-je, dès que la déclaration de guerre eut sonné, un des premiers quartiers de Paris dont j'eus l'impulsion de connaître la physionomie, ce fut encore celui-là. Songez que de vastes maisons autrichiennes ou allemandes se vidaient tout d'un coup ; qu'une population considérable d'artisans était loin maintenant et sous les armes... dans les deux camps ! Et ce qui rendait la situation encore plus émouvante pour ceux qui réfléchissaient aux choses, c'est qu'un grand nombre de ceux qui étaient partis étaient d'origine ou de naissance alsacienne. Car on n'ignore pas que la terre reconquise a fourni au Faubourg depuis des siècles un considérable contingent. Ah ! il était singulièrement dramatique dans son silence et dans son vide, ces jours-là, le Faubourg... Aujourd'hui il a repris son animation, et française, et on compte bien qu'il la gardera. Mais une simple réflexion ressort de ce petit tableau rétrospectif. Si le Faubourg Saint-Antoine n'était pas quelque chose de très important, de très fécond et de très puissant, pourquoi les industries d'art étrangères avaient-elles fait tant d'efforts (efforts qui furent bien près de réussir) pour s'en emparer ? C'est sur cette question que je laisse le public à son attente, et les industriels d'art à leurs devoirs. ARSÈNE ALEXANDRE. MUSÉE CARNAVALET.

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LE FAUBOURG SAINT-ANTOINE AU XVIIIe SIECLE — RÉDUCTION DU PLAN DE TURGOT.

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LE FAUBOURG SAINT-ANTOINE L'ASPECT ET L'AME DU FAUBOURG Il est légendaire au même titre que le Louvre, Saint-Germain l'Auxerrois et la Tour de Nesle, ce vieux Faubourg balayé sous Mazarin par un terrible vent de fronde, et depuis, à quatre reprises, par le souffle brutal des révolutions. Son nom évocateur d'images tumultueuses n'attire pourtant guère les chercheurs de souvenirs historiques. Peu de voyageurs songent à l'explorer après la place Royale et le Marais, tout proches cependant. Et combien de Parisiens, de ceux-là même pour qui la colonne des Trois Glorieuses ne marque pas le bout du monde civilisé, l'ont parcouru à d'autres fins que choisir un lit nuptial ou gagner au plus court les divertissements de la Foire au Pain d'Épice ? Certes, ce n'est pas en vain qu'il prodigue aux nations voisines ou lointaines, encore assoupies sous le joug de la tyrannie ou déjà rompues au dur apprentissage de la liberté, les buffets Henri II, les fauteuils Louis XVI et les exemples d'un civisme farouche : comme foyer d'agitation populaire aussi bien que comme centre des industries de l'ameublement, sa réputation double et contradictoire s'étend sur l'univers. Mais de sa topographie et de son ethnographie, l'univers ignore tout. C'est presque le quartier le plus célèbre et c'est sans doute le moins connu de Paris. Son apparence, il faut le reconnaître, n'offre rien de ce qui peut séduire le tout-venant des curieux. On a eu beau le relier au voisinage par de nombreuses communications aériennes ou souterraines, le trouer de boulevards et d'avenues, répartir ses tronçons entre deux arrondissements et quatre quartiers (1), il est resté à l'écart et il est resté le Faubourg : une ville en marge de la Ville, misérable d'aspect dans la plus grande partie de son étendue, mais riche d'une abondance extraordinaire d'usages et de types locaux ; un lieu qui ne fut jamais beau, ni somptueusement bâti, mais qui toujours fut le siège d'une force, et, ce qui est mieux, d'une force persévérante. Des façades badigeonnées de couleurs tristes, des cours immenses, parfois impressionnantes, parce que l'on y sent encore la présence du passé, mais le plus souvent encadrées de constructions délabrées et sordides, des boutiques étroites d'où déborde sur le trottoir une pacotille insensée de faux luxe et de faux style. Des relents mêlés de vernis, de brou de noix, d'encaustique et de friture. Des enseignes, des enseignes et encore des enseignes, une circulation intense et beaucoup de bruit. On s'étonne qu'une description du Faubourg n'ait point tenté Huysmans, qui a si bien su voir la couleur locale dans Paris, surtout la couleur locale attristante. Il eût insisté sur les odeurs et sur les couleurs, sur le désordre et le charivari. La rue de Picpus, (1) XIe et XIIe arrondissements, Quartiers des Quinze-Vingts, Sainte-Marguerite, la Roquette et Picpus.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE à la paix toujours monacale, et les restes de l'Abbaye avaient tout de même de quoi l'attirer. Mais sur le chemin, peut-être n'eût-il pas osé résister aux avances du Monsieur obséquieux qui, croyant discerner en vous un vague souci d'installation ménagère, surgit tout à coup d'une boutique en couloir et vous entraîne avec éloquence vers des chefs-d'œuvre en noyer frisé. Telle grille de bistro agréablement façonnée par un ferronnier du XVIIIe siècle eut arrêté un moment ses sarcasmes, bientôt renouvelés à la vue d'une vieille fontaine inju- triomphe en bois ou en plâtre, fragiles comme la gloire elle-même, et qu'il faut bientôt démolir sous peine de les voir tomber en poussière. De ce côté de Paris, le drame historique s'est toujours joué en plein air, avec des accessoires de rencontre. Et la première fois que le Faubourg sortit de ses murs avec un peu de mise en scène, le 14 juillet 1789, ce fut précisément pour abattre un lourd monument qui gênait ses perspectives. Mais au lendemain de ce geste symbolique, rien ne changea dans ses manières d'être, car si l'esprit du Faubourg est VUE DE L'ABBAYE SAINT-ANTOINE ET DE SES DÉPENDANCES AU XVe SIÈCLE, D'APRÈS UN DESSIN SUR PARCHEMIN CONSERVÉ AUX ARCHIVES NATIONALES. riée d'affiches ou d'inscriptions administratives. Puis il serait allé savourer avec amertume le charme et la misère de la provinciale petite place d'Aligre, où se voit encore une Auberge du Cheval-Noir, derrière le burlesque édifice du « Poids Public ». L'Étoile d'Or, le Nom-de-Jésus, la Forge Royale, les Trois-Frères, la Maison Brûlée, — ces vieux noms de cours et d'impasses l'eussent charmé. Il eût décrit avec passion la crasseuse vieillesse du décor, comme il eût probablement détesté le piètre modernisme qui, chaque jour un peu plus, s'efforce à le défigurer. Mais qui n'observera du premier coup dans l'antagonisme des classes et des époques l'origine de la vraie personnalité du Faubourg Saint-Antoine ? Au temps où la Cour était au Marais, il ne gagnait à ce voisinage brillant que le fracas et la poussière des cortèges ; on n'y édifiait point de belles demeures à frontons sculptés, mais, tout au plus, de ces arcs de vif et bouillonne aisément, son âme fidèle et modérée se montre en toutes circonstances plutôt conservatrice. Chaque journée de révolte ou de barricade eut là son lendemain d'adresses pacifiques et de protestations respectueuses. Aucune population n'a vu au cours du XIXe siècle une transformation aussi radicale et aussi rapide de sa vie et de ses moyens de vivre ; mais les usines et les machines-outils se dissimulent pour la plupart derrière d'anciennes façades, au fond de cours ou de passages dont les murs n'ont guère changé en deux ou trois siècles ; et si les ouvriers occupent encore en très grand nombre les logements de leurs aieux, ce n'est point que ces logements soient commodes, sains et spacieux, mais seulement que l'habitude en est chère aux habitants. De même pour les rares édifices d'autrefois : l'hôpital est à l'Abbaye, les aveugles sont chez les Mousquetaires noirs, mais on y a respecté autant que possible l'aspect et les dispositions de jadis. Et au fond

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE L'ABBAYE SAINT-ANTOINE Un dessin sur parchemin exécuté sous le règne de Louis XI (1) offre la plus ancienne image connue du Faubourg. C'est une vue cavalière de l'Abbaye fondée aux premières années du XIIIe siècle. Dès 1198, Foulques, curé de Neuilly-sur-Marne, avait transformé en asile pour les filles repenties de Paris une sorte de refuge situé là, en pleine campagne, auprès d'une pauvre chapelle dédiée à Saint-Antoine, patriarche des cénobites d'Orient. Cet asile prospéra, et les religieuses embrassèrent en 1204 la règle de Citeaux. C'est alors qu'il fut érigé en Abbaye par Odon de Sully, HAUT DAIS, OU TRONE ROYAL, ÉDIFIÉ EN 1660, À L'ENTRÉE DU FAUBOURG SAINT-ANTOINE, POUR LA RÉCEPTION DE LOUIS XIV ET DE MARIE-THERÈSE. GR. DE JEAN MAROT, BIBLIOTHÈQUE NATIONALE. de la place où fut la Bastille, à l'ombre grêle de ce Génie de la Liberté qui règne sur les souvenirs de la tyrannie, le Faubourgne montre encore aujourd'hui que « sa vaste embouchure » selon Victor Hugo, plus exactement l'amorce rechignée de ses trois artères principales, la rue de Charenton qui descend vers le sud, la rue de la Roquette qui s'en va vers le nord, enfin, entre les deux autres, la vieille route de Chelles des Romains, la route qui, du cœur de l'ancien Paris, s'allongea la première vers l'Orient, la rue du Faubourg-Saint-Antoine. (1) Aux Archives Nationales, comme tous les papiers de l'Abbaye Saint-Antoine qui ont pu être recueillis après la Révolution. ARC. DE TRIOMPHE DE CHARLES PERRAULT, ÉDIFIÉ EN 1679 SUR L'EMPLACEMENT DU MONUMENT CI-DESSUS (ACTUELLEMENT PLACE DE LA NATION). GR. DE SÉBASTIEN LE CLERC, BIBLIOTHÈQUE NATIONALE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE évêque de Paris. Datée de 1481, notre vue est d'un dessin naïf, mais non point inhabile, et l'on voit que l'auteur a tenu à représenter fidèlement ce qu'il avait sous les yeux, avec un visible souci du détail plaisant ou pittoresque. L'entrée est un porche vouté, sous un bâtiment d'aspect rural ; on pénètre par là dans une avant-cour où se voient plusieurs granges et corps de logis, un pigeonnier, deux bassins où s'ébattent des canards, et au fond une église en forme de croix latine. C'est celle qui, vers 1220, avait été édifiée par les soins du Seigneur de Saint-Mandé, dont Du Breuil, dans son Théâtre des Antiquitez de Paris nous conte l'ingénieuse bienfaisance. Ayant dans son trésor sept mille mailles d'or, il les partagea entre quatre clercs qu'il envoya en divers lieux acheter et vendre marchandises. Et ces clercs firent si bon trafic que l'église s'éleva en quatre ans, et le pieux seigneur revit son argent «ce qui est chose admirable» juge l'honnête historien. L'église est entourée au Midi de parterres qui rejoignent un grand verger et au Nord d'un assez vaste enclos. En arrière, vers l'Est, une allée d'arbres conduit à une belle cour de ferme possédant aussi sa mare aux canards, d'où s'échappe un ruisseau. L'artiste nous montre en outre un peu de la région avoisinante. On aperçoit sur son dessin plusieurs autres clos, deux ou trois maisonnettes, des chemins qui se rejoignent avec, à chaque carrefour, un calvaire, et sur ces chemins des artisans, un cavalier, des mendiants clopinant sous leur besace plus ou moins gonflée, bref une campagne déjà mise en valeur et organisée, mais qui paraît presque déserte. Le plan de Jouvin de Rochefort (1675) et celui de Turgot (1739) permettent d'apprécier les enrichissements successifs de l'Abbaye Saint-Antoine dans son ancien état, avant sa transformation au XVIIIe siècle. C'est de 1767 à 1770, que Goupil, sur les dessins de Samson-Nicolas Lenoir, dit Le Romain, reconstruisit les bâtiments abbatiaux et y ajouta plusieurs maisons d'habitation en façade sur le Faubourg. Outre ces immeubles, que les religieuses louaient à des bourgeois ou à des commerçants, il y avait à l'intérieur du couvent plusieurs appartements assez somptueusement aménagés, où des personnes de qualité pouvaient s'établir pour une retraite plus ou moins longue. Il faut croire que ces intermèdes de vie conventuelle ne manquaient point de charme, puisque la grande bourgeoisie des temps monarchiques, Mme Geoffrin, ayant séjourné chez les dames du Faubourg Saint-Antoine une première fois en 1772, voulut en conserver un souvenir durable et commanda à Hubert Robert les trois admirables tableaux que nous reproduisons (1). Dans l'iconographie (1) Ces peintures ornèrent le salon de Mme Geoffrin jusqu'à sa mort, puis devinrent la propriété de sa fille, la marquise de la Ferté-Imbault. Celle-ci les légua au marquis de Mauny. Elles passèrent ensuite dans la famille de La Bédoyère et furent transférées au Château de Raray. Elles ont été vendues récemment. (Voir La Renaissance, 1921 p. 395.) assez pauvre du vieux Faubourg, ces trois vues joignent à leur haut intérêt artistique une valeur documentaire inappréciable. Elles sont en effet seules à nous renseigner sur l'aspect de ces vastes jardins de l'Abbaye, qui, dès le commencement du XIXe siècle, avaient disparu pour faire place à des rues populaires. On voit, par exemple dans le tableau des Cygnes, qu'il leur restait encore sous Louis XVI un peu de leur rusticité ancienne, agréablement mariée à des perspectives pleines de noblesse. De tout ce qui rappelait l'origine du couvent, son ancienneté, sa gloire passée, ses visiteurs illustres, son influence et sa prospérité, rien n'est demeuré, sauf quelques vestiges informes. L'Église et la Chapelle Saint-Pierre furent rasées en 1796. Le 17 juillet 1798 on vendit en cinq lots les anciens jardins de l'Abbaye, déjà sensiblement diminués à l'époque par la cession des terrains nécessaires à la construction du marché de la place d'Aligre et des cinq rues avoisinantes. Au 184 du Faubourg, au fond d'une placette étroite, la grille de l'Hôpital Saint-Antoine ne précède plus que les bâtiments de Lenoir, dont l'appellation actuelle date du 28 nivose, an III. LE FAUBOURG AU XVIIe SIÈCLE Le Faubourg est né de l'Abbaye. Dès la fin du xve siècle une agglomération d'une certaine importance s'était sûrement déjà constituée autour du couvent ; avec celle plus ancienne de Ruilly ou Reuilly, elle formait une localité active, prospère, et qui avait dès lors les meilleures raisons de s'accroître. Dès l'origine, Louis IX avait en effet assuré par des mesures efficaces l'avenir du domaine abbatial. En même temps qu'il accordait à l'Abbesse, le droit de haute, basse et moyenne justice, et que l'affranchissant de l'autorité épiscopale, il lui donnait le titre de Dame du Faubourg Saint-Antoine, il accordait aux gens de métier qui viendraient s'y établir l'autorisation d'exercer leur industrie sans faire partie d'aucune corporation. Ainsi, bien avant la fin du moyen âge, le Faubourg existe, non point comme une sorte de petite colonie monastique, mais comme un quartier d'artisans libres. Entre la Bastille toute neuve, le bois de Vincennes, les hauteurs de Ménilmontant et la rivière de la Seine, alors grande voie commerciale, une population travaille, commerce et se multiplie. Ne voit-on pas le Faubourg Saint-Antoine prendre part au mouvement populaire suscité par Étienne Marcel, et dater fièrement du 19 janvier 1357 sa première émeute, sa première prise d'armes contre l'injustice et les abus du Pouvoir ? Toutefois, on manque de documents précis sur sa physionomie d'ensemble antérieurement à 1675. Cette

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HUBERT ROBERT. — LA RETRAITE DE MADAME GEOFFRIN A L'ABBAYE SAINT-ANTOINE. COLLECTION DAVID-WEILL.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE année-là paraît le grand plan de Paris de Jouvin de Rochefort, le premier qui comprenne dans son champ un certain nombre de localités alors en dehors des limites de la Ville, le seul qui permette par conséquent de comparer dans presque toute son étendue le Paris d'aujourd'hui à celui de Louis XIV. Entre le vieux dessin examiné plus haut et le curieux plan de Jouvin de Rochefort, il y a deux siècles, et c'est pendant ces deux siècles-là qu'en réalité le Faubourg Saint-Antoine s'est de garde du XVIIIe siècle s'accroche à la fontaine de la Petite Halle, qui, comme celle de la rue de Charonne, date de la Régence. Reprenons le plan de Rochefort. L'ancien manoir de Reuilly, qui était d'origine mérovingienne, y est encore représenté par deux corps de bâtiments avec une tour ou un pigeonnier au milieu. Une manufacture de glaces avait été créée là par Colbert dès 1634, mais ce ne fut qu'en 1666 qu'on l'installa dans les bâtiments appro- PHOT. DU CASIER ARCHÉOLOGIQUE DE LA VILLE DE PARIS. construit. Félix et Louis Lazare assurent qu'en 1635 on avait édifié dans la rue principale cent cinquante maisons, et qu'elle était presque achevée en 1637. La voici, vue à vol d'oiseau dans toute son étendue. A gauche sont déjà tracées les rues de la Roquette, de Charonne, Sainte-Marguerite et Saint-Bernard; à droite celles de Charenton, Saint-Nicolas, Traversière et de Reuilly. On distingue, outre l'Abbaye Saint-Antoine, l'église Sainte-Marguerite, « aide à Saint-Paul », et plusieurs édifices importants : une verrerie royale, à droite et à l'entrée du Faubourg, un hospice pour les enfants trouvés, dont l'emplacement est occupé aujourd'hui par le square Trousseau. Un peu plus haut, se voit la Boucherie où les Dames de l'Abbaye exerçaient leur privilège de vendre la viande aux habitants du Faubourg. Elle comprenait dix étaux, et rapportait par an trente mille livres. Cet édifice existe encore, quoique fort délabré, sur le terre-plein qui, à la hauteur de l'hôpital, sépare la rue du Faubourg-Saint-Antoine de la rue de Montreuil. On l'appelle maintenant « La Petite Halle ». A côté, sur le même terre-plein, un ancien corps priés. Deux cents années durant, on y polit et façonna les glaces coulées à Tourlaville, près de Cherbourg, et à Saint-Gobain. Qu'on se souvienne du nombre de palais et d'hôtels construits en France durant ces deux siècles, et qu'il fallut pourvoir de glaces, sans regarder au prix, le plus souvent. Après la Révolution, quand la clientèle transformée montra des goûts moins fastueux et un sens plus cultivé de l'économie, il apparut que les frais de transport grevaient lourdement cette industrie ; alors, les ateliers de Reuilly furent réunis à la fabrique de Saint-Gobain. La plupart des historiens de Paris assignent à ce transfert la date de 1846, mais A.-S.-M. Bonneville, dans ses Considérations sur l'Administration politique et municipale du VIIIe arrondissement de Paris, parues en 1834, énumérant les causes de l'appauvrissement du Faubourg Saint-Antoine, y comprend déjà la fermeture de la Manufacture des Glaces, qui occupait, dit-il, mille ouvriers. 1846 est donc plus probablement la date de l'aménagement des bâtiments en caserne d'infanterie, destination qu'ils ont gardée depuis. Plus au sud, s'étendaient entre les rues de Charenton

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HUBERT ROBERT. — LES CYGNES DE L'ABBAYE SAINT-ANTOINE. COLLECTION DAVID-WEILL.