Extrait
Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.
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CL. BULLOZ.
NICOLAS POUSSIN. — APOLLON ET LA MUSE INSPIRENT LE POÈTE.
MUSÉE DU LOUVRE.
INVOCATION
AUX MAÎTRES DE FRANCE,
Vers le moment où ce numéro est publié, vous allez, maîtres de l'Art Français, enfin reparaitre dans votre gloire !
C'est sans doute en vertu d'une tradition analogue à celle qui veut que les chefs d'un vaisseau en péril le quittent les derniers, que vous ont été réservés les honneurs finals de la réouverture du Louvre.
La résurrection n'était pas complète tant que le pavillon national n'était pas hissé au faite de l'édifice, pour signaler la présence des souverains. Palais de la Beauté, Souverains de la nature et de l'imagination.
Nous saluons votre rentrée avec beaucoup plus de joie que les peuples n'ont pu acclamer le retour des monarques les plus célèbres, car ceux-ci n'ont jamais incarné que des idées de contrainte et d'égoïsme, tandis que vous régnez sur le plus pur de nos esprits par la persuasion magique de la forme et de la couleur dans le royaume de l'émotion, de la méditation et du rêve.
C'est pourquoi nous nous adressons à vous avec ferveur pour vous dire que nous nous sommes pénétrés des bienfaits que vous doivent déjà la pensée de France et la pensée du monde, et que nous en attendons de vous encore de plus larges et de plus décisifs.
Oui, c'est après les épreuves et les deuils que les temples offrent des recours plus augustes. C'est après la tempête que les phares brillent aux yeux plus sûrs et plus joyeux. Nous avons besoin de cette grande paix des sanctuaires. Les phares ne seront à présent jamais trop lumineux pour nous ramener aux rivages désappris.
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Nous avons été en grand péril matériel. Ces œuvres de vous qui nous rappellent les certitudes passées et qui nous doivent rendre l'espoir en l'avenir, elles ont failli être anéanties par les Barbares. S'il n'eût tenu qu'à eux, elles auraient subi le sort des cathédrales les plus admirées et des humbles joyaux de pierre de nos villages. S'ils étaient entrés, comme ils l'avaient longuement rêvé, en vainqueurs dans les galeries où vous allez de nouveau attester le génie ininterrompu de la race française à travers les siècles, vos ouvrages seraient devenus des trophées, des dépouilles opimes. Il a fallu, cependant, que ces ouvrages sans prix éprouvassent la tristesse et les dangers des exodes précipités et la longueur interminable des exils tandis que se décidaient les destinées de la Patrie.
Mais le péril moral n'a pas été moindre, et il subsiste encore à ce point que votre rentrée en maîtres, dans votre noble Palais du Louvre, est plus opportune et sera plus efficace que ne le furent vos plus longues années de règne paisible. Si les Barbares ont été mis en fuite, la barbarie qu'ils ont déchaînée sur le monde entier et qui a pris des forces de contagion intense et tenaces, doit être chassée et dissipée à son tour.
L'incertitude affaiblit les esprits les meilleurs. L'enseignement, depuis des années, est trop incertain pour laisser dans les esprits des racines assez vigoureuses et assez profondes. Les ainés n'exercent pas une autorité assez grande parce qu'ils n'ont peut-être pas donné des exemples assez hauts et assez fermes. Les jeunes, malgré leur désir de créer à leur tour, n'ont pas de discipline parce qu'on n'a pas su leur donner une foi en harmonie avec leurs aspirations, tout en se rattachant aux traditions de leurs pères. L'attrait de l'absurde, du difforme, la séduction du moindre effort, le mirage de l'incohérence sous le masque de la subtilité, ont exercé sur les plus rares natures leurs insidieux maléfices.
C'est de vous, maîtres de l'Art Français, que nous devons attendre l'apaisement de ces fièvres, et la guérison de ces maux.
L'Art Français ! Trop peu souvent, aux périodes heureuses, nous nous sommes rendu compte de ce que ces deux mots représentent de lumière, de vigueur, d'originalité, de bonté, de grâce et de parfaite noblesse !
Ne craignons pas de le redire, la bonté et la grâce sont parmi vos vertus dominantes, par lesquelles vous triomphez sur maintes autres Écoles. Car on peut emprunter à l'art d'un pays telle forme, telle ou telle gamme de couleurs, tel procédé de composition, mais on n'imite pas la grâce sans tomber dans l'affectation, témoins les extravagants pastiches de nos Trianons et de nos Versailles en Germanie. Quant à la bonté, qui émane de l'Art Français et qui éclate dans vos scènes de la vie humble, ô frères Le Nain, dans vos confidences attendries et robustes, Chardin, ainsi que dans tes poèmes infiniment suaves, toi, Corot, qui as su demeurer, comme peintre, le consolateur que tu avais à cœur d'être comme homme pendant ta vie, cette bonté n'a pas été plus grande ni plus diverse chez les meilleurs sous les autres cieux. Elle se fait épique avec Poussin, élégante et fantasque avec Watteau, mystérieuse et déchirante avec Prud'hon, grave et biblique avec Millet, lyrique et enflammée avec Delacroix, contenue et digne avec Ingres. Aussi ne saurait-elle, pas plus que la grâce, se contrefaire.
À part Rembrandt, qui a toutes les magies, y compris celle de l'humanité profonde, vous pouvez, maîtres de France, être fiers de l'action généreuse de votre œuvre sur l'univers. D'autres, comme les géants italiens,
CL. RENAISSANCE.
NICOLAS DE LARGILLIÈRE. — PORTRAIT DE CHARLES LE BRUN.
MUSÉE DU LOUVRE.
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peuvent être plus divins, comme les maîtres de Flandre et de Hollande plus somptueux ouvriers, comme les maîtres d'Espagne plus âpres, plus désinvoltes ou plus poignants. Mais aucun ne fait plus franchement que vous le don de soi-même, et l'on peut dire, sans aveugle complaisance de clochers, que l'Art Français est celui qui a le plus de cœur.
Il est aussi, par une faveur particulière, et comme au-
CL. BULLOZ.
NICOLAS POUSSIN. — PORTRAIT DE L'ARTISTE.
MUSÉE DU LOUVRE.
rait dit Renan, par un décret spécial de la Providence, celui qui a possédé la continuité la plus longue et la moins soumise aux fléchissements et aux alternances. Depuis les Primitifs français, à qui peu à peu est restituée leur véritable nationalité, et qu'il n'est plus nécessaire, pour les apprécier à leur valeur, de croire venus d'Anvers ou de Bruges, c'est une suite ininterrompue de Renaissances ! Foucquet, Nicolas Froment, Maître de Moulins, Enguerrand Charonton, qui avez déjà repris tous vos titres à l'admiration et de qui les travaux personnels ainsi que ceux de votre École, ont été lors des premières réouvertures partielles du Louvre, les avant-coureurs de la rentrée intégrale de vos dignes successeurs ; portraitistes du xvie siècle ; magnifiques classiques du xviie ; ensorcelants conteurs et psychologues du xviiie ; peintres aux visées innombrables du xixe ; quelle autre nation que la vôtre peut se vanter de cette prodigieuse durée d'un art se poursuivant pendant plus de cinq cents années ?
Ce n'est pas moins un acte de foi que presque une amende honorable que nous devons faire, en saluant votre réintégration au Louvre à côté des plus grands. Vous avez, on ne saurait trop s'en convaincre, une originalité supérieure, tout comme eux-mêmes, et cette originalité, nous l'avons parfois méconnue. Peut-être beaucoup de gens, de par le monde, soit par intérêt au dehors, soit par préjugé chez nous-mêmes, la méconnaissent-ils encore.
Il est vrai qu'il y a, sinon une excuse, du moins une explication à cette insuffisante clairvoyance. Votre originalité est faite de deux sortes de dons que l'on apprécie le moins, encore qu'ils soient les plus rares, et qui passent le plus inaperçus parce qu'ils sont la condition la plus parfaite de l'équilibre.
Et ces dons sont : la clarté et la simplicité. Faiblesse
CL. GIRAUDON.
PHILIPPE DE CHAMPAIGNE. — PORTRAIT DE L'AUTEUR.
MUSÉE DU LOUVRE.
humaine ! L'étrange nous semble toujours d'abord plus passionné ; le brutal et le boursouflé, plus puissant ; le compliqué, plus génial. Mais être absolument simple dans l'expression ! Dire seulement et absolument, en pleine lumière, ce que l'on veut dire, lorsque, comme nous venons de le proclamer en vous, ce sont la grâce, la bonté et l'héroïsme, qui le dictent ! N'est-ce pas là la véritable, la plus haute originalité ?
Sans doute, nous avons été abusés sur ce point, à cause même de notre bienveillance, à cause de l'ancien-
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En haut :
EUGÈNE DELACROIX. — PORTRAIT DE L'AUR EUR.
MUSÉE DU LOUVRE.
En bas :
GUSTAVE COURBET.
L'HOMME À LA CEINTURE DE CUIR.
MUSÉE DU LOUVRE.
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Et si vous-mêmes, maîtres, avez parfois connu les doutes et éprouvé les influences, vous en avez triomphé et profité, de par vos vertus d'intelligence, de simplicité et de clarté. C'est pourquoi votre reprise de possession du Louvre doit être aussi lumineuse et aussi efficace que sereine. Vous pouvez occuper de nouveau en toute certitude vos places à côté des colosses à qui furent faits les premiers honneurs du retour à Paris, à côté de Véronèse, de Rubens eux-mêmes. Vos leçons ne seront pas moins utiles à ceux qui veulent, par leurs créations, ou seulement, ce qui est également important, par leurs compréhension, que la pensée française refléterisse dans toute sa richesse et toute sa force.
C'est pourquoi, à l'occasion de la dernière et non la moindre phase de l'éclipse du Louvre, nous avons cru devoir prendre à votre égard cette forme un peu solennelle de l'invocation, et que nous engageons à se joindre à nous, pour la rendre encore plus grave et plus propice, tous ceux qui ont à cœur la beauté et la bonté de France, tous ceux qui ont l'enthousiasme et la foi, tous ceux qui, au souvenir de ceux qui sont tombés, allient la confiance en ceux qui succèdent.
Adressons-nous donc fraternellement, en nous efforçant de comprendre leurs luttes et leurs ouvrages, à ceux de qui l'action doit être joyeuse et salutaire !
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neté même de vos titres de noblesse, et aussi parce que, nos qualités ne se révélant que dans les périls soudains et mortels, nous sommes, par fatalité, versatiles, séduits par tout ce qui est « les autres », dédaigneux ou ignorants de nous-mêmes.
Nous avons été chercher bien trop souvent au dehors des fétiches ou des fantoches. Nous nous sommes, dans notre propre domaine, engoués des singes et avons négligé les grands hommes, parce que les singes sont amusants et que les grands hommes ne sont qu'exemplaires.
De là tant de toquades, d'injustices et d'erreurs. Nous devons, dans notre invocation, nous montrer humbles et reconnaître ces torts, où nous ne manquerons probablement pas de retomber, dès que nous en serons corrigés... Mais, heureusement, des erreurs mêmes, les maîtres français ont tiré des leçons. Les injustices ont donné lieu à des réhabilitations si belles ! Les toquades se sont tournées en assimilations.
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CL. GIRAUDON.
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Grands devanciers, de qui, hélas ! les conceptions naïves et grandioses, se reliant à la majesté et à la somptuosité byzantines, n'ont laissé sur les murailles de nos cathédrales romanes que des traces presque évanouies, enseignez aux jeunes artistes le recueillement et la sincérité.
Foucquet, Froment, et vos frères anonymes ou destinés à retrouver un nom glorieux, montrez, à l'observateur patient des techniques, l'opulence raffinée de vos peintures, précieuses comme des miniatures, et de vos miniatures, grandes comme des peintures !
Claude Lorrain livre à leurs investigations l'art de rendre la lumière d'argent des soleils matinaux, la lumière d'or des méridiennes, l'émouvante pourpre des soirs incendiés !
Poussin, noble et austère entre tous, redis-leur ta grande parole : « Je n'ai jamais rien négligé. » Ramène leur esprit vers les grands mythes religieux ou païens puisque tu sentis si bien les uns et les autres ; tu ne les induiras pas, pour cela, en pastiches académiques, mais au contraire, tu leur conseilleras d'appliquer leurs facultés aux grandes conceptions humaines de l'esprit moderne.
Le Brun, Mignard, décorateurs imposants, mais aussi merveilleux créateurs d'œuvres, révélez-vous enfin à des yeux plus attentifs comme maîtres du style, sachant quand il leur plaît exécuter un morceau sans rival !
Le Sueur, communique ta foi suave et ta délicate tendresse aux artistes capables de méditation, par la contemplation de tes ascètes comme de tes Muses !
Superbes metteurs en scène de théâtre, De Troy, Coypel, inspirez la verve de ceux qui n'ont que de la verve, ce qui est déjà beaucoup, mais donnez-leur en même temps des leçons de goût.
Puissants portraitistes, Rigaud et Largillière, égaux, sinon supérieurs, aux plus grands portraitistes de tous les temps, livrez généreusement vos secrets pour donner du caractère à une effigie richement peinte.
Et vous, quatuor subtil, aux harmonies envirantes,
JEAN-AUGUSTE-DOMINIQUE INGRES
PORTRAIT DE L'AUTEUR.
MUSÉE DU LOUVRE.
violon éthéré de Watteau, second violon prestigieux de Boucher, alto sensuel de Fragonard, basse large et profonde de Chardin, prodiguez, multipliez vos harmonies. Dites, l'un, l'attrait du romanesque, les autres, le lyrisme fleuri de la volupté, le dernier, l'autorité convaincante de la bonhomie !
Nous avons déjà célébré votre grandeur, Gros et Géricault, peintres épiques, lorsque vos places furent reprises naguère ; mais ce nous est une heureuse occasion de la redire.
Et toi, Prudhon, le premier, par le sentiment et par l'intensité, de ce que nous appelons les peintres « modernes », c'est-à-dire de ceux du bouillonnant XIXe siècle, étudiera-t-on jamais trop ta grâce passionnée, actuelle si l'on veut, et antique pourtant ?
Bientôt après, vous, Delacroix et Ingres, jadis rivaux acharnés, aujourd'hui rapprochés en Homère et en Shakespeare, vous propagerez, l'un, votre conviction opiniâtre, l'autre, votre fièvre féconde. Les sages peuvent encore devoir à l'un bien des vertus, à l'autre bien des inspirations.
Enfin, terminons l'invocation par ces grands noms de Corot, de Millet, de Rousseau, de Courbet et de Manet, disciples d'abord incompris de tous les maîtres que nous venons d'invoquer, et devenus maîtres à leur tour. Plus près de nous, c'est encore la lutte des éléments et des forces, même lorsque les consécration sont commencées.
Vous tous, vous ne pouvez, s'ils vous invoquent, manquer de transmettre, à ceux qui entrent dans la carrière, tout ce par quoi vous êtes si beaux et vous méritez à si haut point notre culte.
Quant à nous, simples passants convaincus, ou dévoués stimulateurs des énergies, ou étudiants jeunes ou vieux de cette Beauté qui ennoblit et console, allons pieusement au Louvre, et entendons en silence, dans le concert auguste de vos voix, maîtres, gloire du passé et éclaireurs perpétuels de l'avenir, la voix même de la France !
ARSÈNE ALEXANDRE.
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CLAUDE MONET
ou
Le vieux Chêne de Giverny
Il paraît que Claude Monet entre dans sa quatre-vingtième année. Son extrait de naissance corrobore cette rumeur. Il ne faut pas moins qu'une telle pièce authentique de l'état civil pour nous obliger, nous, ses amis, à croire que Claude Monet a réellement cet âge. Nous comptons les années, nous rassemblons tant de beaux souvenirs qui les jalonnent, et force nous est de reconnaître qu'il se peut que l'illustre peintre soit réellement un octogénaire.
Mais cette opération d'arithmétique et cet effort de mémoire dérangent nos habitudes. Pour nous ce vigoureux ancêtre, qui, au milieu des forces de la nature où il a toujours vécu, a pris la rude majesté d'un vieil arbre que chaque printemps rajeunit, est toujours le même parce qu'il a gardé sa volonté de vivre, sa foi en la vie, et les ressources intactes de sa puissance créatrice.
Sa grande barbe annelée est devenue toute blanche. Mais son œil noir, aigu et profond, est resté aussi vif. Et son corps ramassé, avec sa peau tannée par le grand air, n'a point fléchi. Jusqu'à présent l'âge de Claude Monet n'a été qu'une réalité d'ordre administratif, qu'une vérité de paperasse.
Et pourtant, c'est exact qu'il est né en 1840, la même année qu'Alphonse Daudet, Émile Zola, Rodin, Clemenceau et quelques autres écrivains et artistes, moins glorieux, mais de fière trempe aussi.
Le monde des Arts et des Lettres (car Claude Monet
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a toujours beaucoup aimé la littérature de vérité humaine et de lumière, en harmonie avec son propre effort, et par ses tableaux il a mis de la beauté dans notre vie d'écrivains) peut-il laisser passer cet impressionnant anniversaire sans le fêter ? La Renaissance de l'Art français ne l'a pas cru. Son directeur, M. Henry Lapauze — qui a pu faire donner au Musée de la Ville de Paris, dont il est le diligent conservateur, une maîtresse toile de Claude Monet — m'a demandé à ce propos d'évoquer quelques souvenirs sur ce survivant glorieux de l'héroïque phalange impressionniste, et de rappeler les aspects les plus caractéristiques de son œuvre.
Nous le faisons avec plaisir, car, notre premier article sur Claude Monet datant de trente-deux années, ce nouvel hommage que nous lui rendons aujourd'hui, nous donne, tant soit peu, l'illusion d'un rajeunissement.
*
C'est dans l'été de 1885 que, jeune provincial de dix-huit ans, tout récemment débarqué à Paris, je me trouvai pour la première fois en présence de toiles de Claude Monet, dont je n'avais jamais entendu prononcer le nom. Au sortir du Musée du Louvre — où, ne connaissant personne à Paris, j'allais me promener tout seul aussi souvent qu'il m'était possible, — vers la fin d'un après-midi, je flânais au long des rues en évoquant la majesté radieuse des toiles de Claude Gelée, dit Le Lorrain, que je venais de voir, lorsque, dans la vitrine d'un marchand de tableaux, non moins inconnu de ma jeunesse ignorante, j'aperçus trois tableaux rayonnants et harmonieux où je retrouvai avec surprise la vibration lumineuse, le subtil enveloppement atmosphérique que j'avais admirés
MEULES. — FIN D'ÉTÉ 1891.
JUAN-LES-PINS.
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chez le vieux maître et dont ma mémoire restait éblouie.
Après avoir regardé longtemps et vaincu ma timidité d’adolescent, j’eus la hardiesse d’entrer dans ce magasin qui offrait au passant de telles splendeurs.
Évidemment, ce n’étaient plus des vaisseaux de haut bord ni des palais féeriques que ce peintre moderne enveloppait de ses vaporeux poudroiements de soleil. Mais, autour de ponts et de bateaux sur la Seine, de
— Quel est le peintre dont les toiles sont en vitrine ?... Est-il encore vivant ?... Il me donne un peu l’impression que je viens d’avoir au Louvre devant les œuvres de Claude Lorrain.
Souriant et touché peut-être de mon naïf enthousiasme, l’employé me renseigna de la manière la plus obligeante :
— Ces tableaux sont de Claude Monet... Un des plus grands maîtres de l’École impressionniste... Pas
SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.
maisons dans la banlieue, de dunes et de rochers surplombant la mer avec majesté, c’étaient, avec d’autres procédés peut-être — et encore n’en suis-je pas très sûr — les mêmes flamboiements subtils et les mêmes transparences fastueuses.
Dès la porte du magasin franchie, et le premier regard furtivement jeté aux salles, je découvris bien d’autres toiles non moins lumineuses et vibrantes. Mais j’étais bien trop ému pour regarder ce chatoyant trésor avec le calme qu’il aurait fallu.
En balbutiant de timidité et de plaisir je posai au premier employé que j’aperçus, la question suivante :
d’École, d’ailleurs ! Rien que des peintres très différents les uns des autres et magnifiquement doués, qui travaillent dans le même sens... La Vérité ! La Lumière ! La Vie !... On dit que ce sont des révolutionnaires... Erreur !... Tout au contraire, ils continuent les meilleures traditions de la peinture française, mais avec le souci d’une plus vibrante diffusion lumineuse... Daubigny, Corot, les maîtres de 1830 et, derrière eux, Claude Lorrain... Et puis les étrangers Bonington, Constable, Turner... Puisque cela vous intéresse, voici des gelées blanches de Camille Pissarro, des nus de Renoir, des verdures profondes de Cézanne, des arbres
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frémissants de Sisley, des danseuses de Degas en des attitudes qu'on n'a jamais osé peindre, des banlieues de J.-F. Raffaëlli, des paysages de Guillaumin, aux fraîcheurs intenses... Regardez ! Vous avez sous les yeux tous les peintres qu'on a voulu bafouer et ridiculiser sous le nom d'impressionnistes, parce qu'ils prétendent — ce qui est pourtant le devoir de tout artiste sincère — s'abandonner à leur sensibilité et à leur réflexion personnelle sans souci d'aucune formule... De ce nom, par
Ruel — dont, à près de 90 ans, une croix de la Légion d'honneur tardive et réparatrice vient seulement de récompenser, ces jours-ci, les longs et méritoires services rendus à l'Art français.
Depuis cet après-midi de juillet 1885, soit à la galerie Durand-Ruel — où l'on pense bien que je revins souvent rôder, — soit chez d'autres marchands de tableaux, soit même chez des particuliers dont, je pus bientôt visiter les collections, maintes fois j'eus le plaisir d'admirer
lequel on pensait les abattre en égayant la foule à leurs dépens, ils firent avec une courageuse fierté un drapeau sous lequel, au prix de la misère, des moqueries et des insultes, ils combattront jusqu'au triomphe — qui apparaît certain s'il n'est pas encore tout à fait proche...
Les maîtres de 1830 ! L'Impressionnisme ! Et, sous cette dernière qualification, nouvelle pour moi, tous noms de peintres réprouvés que j'entendais pour la première fois ! Quelle moisson dans la même soirée !
Le hasard d'une promenade m'avait fait entrer à la galerie Durand-Ruel dont je ne connaissais même pas l'existence. Ce fut seulement plusieurs mois après, lorsque mes velléités littéraires m'eurent mis en rapports avec deux ou trois jeunes écrivains ayant passé leur enfance à Paris, que j'apprijs le rôle hardi et utile joué dans la bataille impressionniste par M. Paul Durand-
d'autres belles toiles de Claude Monet : le Pont d'Argenteuil dressant dans la lumière son architecture dorée au-dessus des voiles blanches et de l'acajou luisant des canots de courses; des falaises dominant de très haut la mer qui chatoie sous le soleil ; des vues si vivantes de la gare Saint-Lazare avec ses feux et son pittoresque hourvari dans la fumée des locomotives en mouvement ; la splendeur verdoyante et fleurie du Parc Monceau tout égayé par les silhouettes claires des enfants, des femmes et des nourrices avec la fête éclatante de leurs longs rubans ; Vétheuil, avec la débâcle des glaçons sur la Seine. Puis des portraits d'une couleur magnifique, et des intérieurs avec des personnages baignés de lumière, et des natures mortes éblouissantes de faste et de vérité.
Entre temps, j'obtenais des renseignements sur la formation, la vie et le caractère de Claude Monet : par
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exemple, sa rencontre avec le bon paysagiste Boudin, continuateur des maîtres de 1830, peintre de vérité qui déjà poussait plus loin qu'eux les recherches de lumière. Au Havre, où Claude Monet, tout jeune, portraicturait avec vigueur et talent les clients familiers de certains cafés, Boudin se rendit compte de ses dons, dont notre adolescent faisait médiocre usage.
Il l'emmena avec lui vers la mer et dans la campagne; lui apprit à regarder la nature ; lui expliqua le unir si intimement sous l'appellation d' « impressionnistes », à laquelle ils donnaient un sens péjoratif, puis encore le fameux Salon des Refusés de 1863 et la longue bataille, sous les sarcasmes, à travers toutes les difficultés et au prix de bien des souffrances.
Rudes étapes dont Claude Monet, qui pourtant finit par s'imposer un peu plus vite que ses compagnons, n'était pas encore sorti lorsque, au lendemain de ses sévères séries de Belle-Isle et de la Creuse, j'eus la joie
LE VIEUX PORT DE HONFLEUR.
charme et la poésie de la vérité, que Claude Monet, avec son instinct de grand artiste, sentit très vite. Il était sauvé des petits travaux habiles et prestes; il avait trouvé sa voie. Le discernement et la bienveillance de Boudin — le peintre si délicat des plages et de l'estuaire normands — avaient écourté de plusieurs années les piétinements de ce jeune homme à la recherche de sa véritable personnalité.
Puis, assez vite, ce furent l'amitié avec Manet, la rencontre avec Courbet, avec Corot, avec Daubigny — ce dernier plein d'intelligente sympathie pour ses jeunes continuateurs dont l'œuvre est si près de la sienne — et avec les autres artistes que leurs détracteurs devaient de pouvoir saluer l'art de Claude Monet, dans le journal littéraire La Cravache et dans Art et Critique, la vaillante revue de mon ami Jean Jullien, par quelques articles bien gauches qui n'avaient certes pas d'autres mérites que leur enthousiasme.
*
J'eus alors l'honneur de connaître Claude Monet en personne. M. Gustave Geffroy, l'un de ses amis les plus chauds et mon plus vieil ami de la vie littéraire, me fit diner avec lui. Après quoi nous allâmes tous trois à une répétition générale dans un théâtre du Boulevard. Je
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INTÉRIEUR (APRÈS DINER)
ses beaux arbres de Gi- verny, Claude Monet conti- nue son œuvre avec ferveur et avec d’admirables scru- pules, pour la joie de créer et parce qu’il ne peut faire autre chose. C’est sa raison d’être dans la vie. Il peint comme on respire. Tous les jours il travaille, et sans cesse. Noble et superbe existence !
En août-septembre 1914, lorsqu’on pouvait tout craindre pour la région nor- mande qu’il habite, c’est devant son chevalet, la pa- lette à la main, sans consen- tir à se déranger de son labeur, qu’il attendit les hordes allemandes. Mais, patriote tendrement atta-
me rappelle la marche de Claude Monet qui, trapu, solide et calme, heurtant de sa canne avec vigueur le trottoir, avait la forte allure d’un fier et libre campa- gnard sur une grand’route. Dans la salle de spectacle, pleine du Tout-Paris le plus brillamment falot, personne ne le connaissait et pourtant tout le monde se tournait vers lui. Ses grands yeux au regard aigu, sa longue barbe presque encore toute noire, la broussaille de ses cheveux drus, l’impression de force qui se dégage de tout son être, attiraient l’attention. Lorsqu’il s’assit au premier rang de la loge, les assistants, sans pouvoir mettre un nom sur cette puissante figure, avaient eu la sensation confuse qu’un homme venait d’entrer.
Après, ce furent les séries glorieuses des Peupliers, inscrivant l’arabesque de leurs fines et hautes lignes sur des ciels peints en toutes les saisons, par tous les temps, à toutes les heures, des Meules, irradiées de lumière, projetant sur le guéret leurs ombres douces et nuancées, couvertes de gelée blanche où le soleil scintille, des Cathédrales, dont les vieilles pierres chantent subtilement sous les caresses du soleil, des Nymphéas qui, sur le mystère des eaux dormantes, parmi les verdures épaisses, s’ouvrent comme des fleurs de rêve.
Exigeant pour lui-même, jamais satisfait de son effort, effaçant et brûlant des toiles magnifiques dont il est le seul à ne pas se contenter, nerveux et tourmenté sous son apparence si robuste, solitaire et laborieux parmi
LE DÉJEUNER