Extrait

Premières pages de l'ouvrage, en accès libre.

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A LA RECHERCHE D'UN PALAIS --- I ne faudrait pourtant pas croire que la France va, pendant encore un quart de siècle, rester condamnée à s'occuper exclusivement de se débattre contre des questions de blé, de charbon et de drap. Tout cela finira par subir les lois mêmes de la vie, supérieures malgré tout aux combinaisons, volontés et appétits des agioteurs, et alors on sera bien forcé de s'apercevoir qu'un pays comme le nôtre a des besoins et des devoirs intellectuels non moins impérieux que les exigences mêmes de la vie matérielle. On se rappellera (et l'on découvrira si on ne se le rappelait plus) que son prestige, sa force, sa richesse, son ascendant sur les autres nations tiennent certainement à ses savants et à ses hommes d'État, à ses hommes d'action, mais aussi à ses créateurs de formes, de décors, de spectacles purement imaginés, en un mot que ses artistes ne sont pas plus négligeables ni moins importants que ses ouvriers ni que ses soldats. — Eh ! dira-t-on, est-ce que nous ne savons pas cela depuis longtemps ? Est-ce que nous n'avons pas assez fait pour ces artistes qui ne sont jamais contents ? Est-ce que les autres pays ne sont pas trop heureux, trop honorés de reconnaître notre supériorité? Est-ce que nous n'avons pas ici tout ce qu'il faut pour satisfaire à ces exigences intellectuelles que vous faites sonner si haut ? — Eh bien, non, vous n'avez nullement l'air de savoir que la lutte artistique n'est pas moins difficile et moins vive que les luttes économiques, qu'elle n'exige pas moins de sacrifices, d'efforts et de vigilance. Non, vous n'avez pas fait assez, et vous avez même souvent fait le contraire de ce qu'il fallait, et si les artistes ne sont pas contents, c'est qu'ils n'ont guère sujet de l'être. Non, les autres pays ne sont pas trop honorés de reconnaître notre supériorité, mais ils songent, avant tout, à nous la disputer et à la conquérir. Ce n'est pas en lésinant sur les crédits artistiques, en traitant ces questions comme des affaires secondaires, en restreignant chaque fois qu'on le peut les moyens de vaincre, en ajournant ou en étouffant définitivement les initiatives, que vous rendez à la France, qui a reçu de si rudes coups, ce magnifique éclat, qui est comme le signe et l'effet de sa parfaite santé et prospérité. Et quant à la question des rapports avec l'étranger, elle est des plus complexes et des plus sérieuses. C'est d'elle que nous voulons aujourd'hui parler avec les faits à l'appui. L'idée qu'il faut que l'on envisage avant tout — et dont on ne semble pas soupçonner le premier mot — est celle-ci : les étrangers sont tout disposés à reconnaître la valeur artistique de la France à la condition qu'elle leur permette de faire reconnaître la leur. Et où doit s'opérer cette transaction ? En France même ! Cela paraîtra certainement un paradoxe, et un paradoxe imprudent, à ceux qui n'ont jamais étudié ces questions, et qui croient que les principes de protection et de libre échange se comportent exactement de la même façon en matière d'art qu'en matière industrielle LE JEU DE PAUME.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE ou financière. Les œuvres d'art ont des fluctuations, des contre-coups, des réciprocités et des antagonismes, bien autrement compliqués que le bétail, les locomotives ou le pétrole. Ce sont des marchandises, si l'on veut leur appliquer ce vilain terme, mais des marchandises subtiles, capricieuses, fantasques et, en outre, fort délicates, si délicates même qu'elles meurent et disparaissent si on n'a pas su leur appliquer le régime qui convient. Mais ces affirmations ne suffisent pas. Nous avons promis des exemples. En voici quelques-uns. Les Allemands, qui n'ont pas compris tant de choses, en avaient du moins remarquablement compris une. C'est qu'en appelant le plus possible d'artistes étrangers chez eux, en leur donnant des facilités de vendre leurs œuvres à Berlin, à Munich, à Carlsruhe, et en leur en faisant même vendre beaucoup, en les recevant avec empressement, ils favorisaient l'art allemand lui-même et lui procuraient les moyens de se développer. Croyez-vous que Munich avait bâti son Glass-Palast et y sollicitait le concours ample et assidu des artistes français, uniquement pour glorifier la France et se soumettre humblement à sa supériorité ? Nullement. Ils savaient très bien qu'ils attiraient ainsi chez eux les amateurs et les acheteurs de tous les autres pays, et qu'ils créaient un centre, un marché dont ils étaient les premiers bénéficiaires. En outre, ils suscitaient cette émulation absolument nécessaire au progrès et au renouvellement de l'art. Ainsi, non seulement jamais eux-mêmes ne vendirent-ils tant d'œuvres d'art que quand ils eurent nos artistes pour invités, mais encore leur art, du moins ils l'espéraient, ne pouvait que gagner à ces rapprochements, et à ces joutes. Croit-on même que ce soit par pure admiration pour nous qu'ils aient acheté à Berlin tant de Manet, de Cézanne, et d'autres maîtres des jeunes Écoles ? Leur idée était bien plus politique. Autre exemple. L'art, aux États-Unis, est beaucoup plus actif, plus vivant et plus brillant, on peut ajouter plus susceptible d'un bel avenir qu'on ne le croit généralement chez nous. Eh bien ! il a pris ces qualités et cet essor depuis que l'Amérique a renoncé aux tarifs prohibitifs qui firent la peu désirable célébrité de leur promoteur Mac-Kinley. Comme certaines essences d'arbres ne peuvent se développer sur un sol qu'à la condition que certaines autres essences déterminées soient appelées à croître à côté d'elles, il est des phénomènes analogues en matière de vie des Écoles artistiques. Consultez avec un peu de sagacité et d'information l'histoire de l'Art chez nous-mêmes. Ne voyons-nous pas, pour ne pas remonter plus haut, que la peinture s'est renouvelée chez nous avec l'éclat que l'on sait, dans la première partie du siècle dernier, lorsque l'École anglaise fut révélée en France à nos artistes. Que notre admirable École de Fontainebleau ne dut-elle pas à la présence et à la rivalité, dans nos propres expositions de Bonnington, de Constable, pour ne parler que du paysage ! Il y a mieux. Nous avons connu, il y a quelques années, une période où nos Salons furent exceptionnellement brillants, précisément lorsque, aux Artistes Français, se révélaient Brangwyn ainsi que les paysagistes écossais, ou, à la Société Nationale des Beaux-Arts, nous voyions Whistler, Burne Jones, La Farge, et bien d'autres artistes de nationalités diverses exposer à côté de nos propres maîtres. Mais, grand Dieu ! Cela se voit même pour les sports, pour la boxe, pour l'escreine ! On sait que les concours ne sont jamais si brillants que lorsque les plus célèbres sportsmen étrangers se mesurent, ici même, avec les nôtres, et on ne veut pas comprendre qu'il en soit de même pour les arts, qui ne sont pourtant pas les derniers des sports ! Et la preuve que l'on ne veut pas le comprendre ? Il n'est pas besoin de la chercher bien loin du moment présent. Cette année même, un nombre important d'artistes belges ont été dans l'impossibilité d'envoyer leurs œuvres chez nous, soit parce que la douane leur opposait des mesures ridicules, soit parce que les locaux disponibles manquaient ou se trouvaient insuffisants. Pourtant, on sait de quel intérêt non seulement d'amitié mais aussi d'art ces manifestations pouvaient être. En revanche, on créait (non pas en Belgique, mais en France même !) des obstacles analogues à nos propres artistes qui voulaient exposer en Belgique. Cela peut s'appeler du protectionnisme à rebours. Autre fait. On avait projeté une très belle et très opportune exposition chez nous d'artistes hollandais contemporains. Cette exposition était toute prête. Elle est rentrée dans le néant. Elle aurait, cependant, eu une réelle importance et portée de propagande. Elle ne put avoir lieu parce qu'il n'y avait pas à Paris un seul endroit où cette exposition pouvait se faire. Il en aurait été de même pour tout autre pays ami ou à rendre ami. En revanche, on a exposé, comme on dit, à tour de bras, en Suisse... au plus grand profit du commerce allemand des œuvres d'art, et la Suisse ne manque point de palais, galeries, ou salles, dont nous sommes insuffisamment pourvus, ou même qui, sous certains rapports, nous manquent tout à fait. Examinons, en effet, les ressources de Paris à cet égard. L'édifice qui a rendu les plus grands services, qui nous a apporté les plus hautes joies et révélations d'art en ces dernières années, a été incontestablement le Petit Palais. Nous disons : a été, car l'ère de ces magnifiques ou émouvantes manifestations est close. Le Petit Palais devient le Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris sous sa forme définitive. La période qui vit les expositions de l'École de David, les trésors des collections de toute sorte, l'École italienne du XVIIIe siècle, les tapis-

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE series de Reims, les tapisseries de Goya, l’École espagnole, les œuvres d’art sauvées des régions martyrisées de Belgique, est maintenant une page d’histoire, tour à tour douloureuse et festive, toujours glorieuse. L’extension des collections, leur aménagement méthodique et somptueux, ne permettent plus ces éblouissements temporaires. Voilà donc une première et très importante ressource enlevée à ces féconds échanges, à ces émulations internationales dont nous venons de dire l’intérêt et la valeur. Pour le Grand Palais, il ne peut pas plus servir que par le passé à quoi que ce soit en dehors des deux grands Salons, des Concours hippique et agricole, des «Salons» de l’automobile et de l’aviation, enfin des quelques expositions d’hiver, saison pendant laquelle il est absolument impropre à accueillir d’autres hôtes que les Esquimaux et les Groenlandais. Jamais on n’y pourra faire une manifestation véritablement raffinée et en dehors du traditionnel train-train. Nous avions, à défaut d’un vaste bâtiment approprié aux belles fêtes d’art, un local de dimensions relativement modestes, bien situé, bien environné, bien éclairé, qui avait marqué sa place non sans honneur, et qui pouvait encore être attribué aux plus intéressantes entreprises, être infiniment utile à l’enseignement ainsi qu’à l’évolution des arts. Ce local, c’était le charmant Jeu de Paume, qui se prouva éminemment propre à présenter des ensembles complets et significatifs. Mais il n’en peut plus être question. Des services absolument étrangers à l’art s’y sont installés de vive force et il ne se verra, pas plus que cela ne s’est vu, que ces services abandonnent une place qu’ils ont jugée de bonne prise. Les événements aussi formidables, aussi impérieux que la dernière guerre, créent des improvisations qui sont destinées à durer éternellement. Nous n’avons pas besoin de chercher bien loin des exemples. Quand le ministère des Finances fut brûlé en 1871, chacun pensa qu’il n’y aurait qu’à le reconstruire à la même place, et que les bâtiments du Louvre qui abritaient l’inappréciable bibliothèque également incendiée, devraient, reconstruits, demeurer affectés aux Musées nationaux. Les Finances en décidèrent autrement. En outre, la guerre de 1914 a de nouveau privé, toujours pour les exigences ou les commodités financières, le Louvre, du Pavillon de Flore, d’où les Colonies avaient été enfin délogées à son profit. Il n’y a pas à penser que les Services des emprunts, rentes et autres administrations qui sont une conséquence de cette seconde guerre, soient jamais transportés ailleurs. On a vu, chez nous, et fréquemment, les arts déracinés des endroits où ils avaient réussi à fleurir, mais on n’a jamais vu une seule administration dépoussédée au profit des arts, qui sont le meilleur de notre gloire et une des sources les plus abondantes de notre fortune. De tous ceux qui souffrent de la crise des loyers et qui ne trouvent pas une pierre où reposer leur tête ou déployer leur talent, Apollon est de beaucoup le plus mal traité à Paris. On sera toujours disposé à expulser un musée d’un Palais qu’il occupait séculairement, mais jamais on ne se dérangera et ne se restreindra au profit de la plus haute nécessité artistique, parce qu’on ne conçoit pas qu’il y ait entre l’idée d’art et celle de nécessité le moindre rapport. L’expérience des temps, à défaut même du sentiment du beau, et de son rôle vital, n’a jamais rien changé à la mentalité de ce peuple-ci et de ses gouvernants. Et je crois que le député qui a le mieux exprimé cet état d’esprit est le sous-vétérinaire de génie, qui, un jour à la Chambre, a dit que l’art devait être considéré comme notre moindre sujet de préoccupation, et que ce qu’il coûte au budget doit être mis au chapitre des dépenses voluptuaires ! Cette horrible expression, ce barbarisme de paroles autant que de pensée ont pu être proférés en pleine Assemblée et rencontrer des approbations sans soulever de bien vives protestations. Quel singulier phénomène que celui que nous offrons au monde ! Nous sommes, à la fois, le pays, la capitale, qui offrent à la civilisation le plus d’effervescence intellectuelle, d’œuvres incessamment neuves, d’évolutions régénératrices, de créations du talent, de révélations du génie, et avec cela, nous nous comportons comme les plus chiches des Harpagons, les plus épais des Béotiens ! Étonnons-nous donc que les étrangers ne comprennent rien à ce qui se passe chez nous, et indignons-nous que leur intérêt, en outre, les porte à juger de la magnifique médaille par son peu noble revers ! C’est ainsi que Paris, petit à petit, s’est vu doser, et retirer même, l’espace favorable pour tout ce qui fait son durable prestige, et est devenu la ville du globe où il y a le plus de cinémas (je ne veux pas dire de mal de cet honorable divertissement, bien que je préfère le Louvre) et pas un seul de ces palais pour l’Art, tels que les capitales — beaucoup moins importantes — des autres pays ont eu l’intelligence d’en créer. Mais qu’on y prenne garde! Ces insouciances se paient ; ces ingratitude sont coûteuses. Le jour où les nations rivales auraient créé des marchés prospères, autour de ces marchés se fonderaient des Écoles ; le succès, le prestige se déplaceraient, et il ne nous suffirait pas de dire : « Nous avons été le premier peuple artistique de l’époque moderne » pour mériter l’admiration du monde civilisé, et pour que les artistes, de qui la vie est déjà si difficile, puissent avoir l’envie, ou même la force, de reprendre le flambeau que nous ont passé les grands maîtres du XIXe siècle et de le conserver lumineux. En ce moment, nous assistons à un véritable et désolant sport, où le jeu consiste de la part de toutes les classes de la société à souffler sur ce malheureux flambeau. Les financiers demandent à ceux qui ont encore

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE le courage de le porter, les ressources mêmes qui leur en donnent la force. Les industriels cherchent à les écraser de leur machinisme. Les commerçants les épuisent et les corrompent. Les diplomates les considèrent comme absolument négligeables, et l'on ne fait, pour ainsi dire, rien pour mettre nos artistes en relations avec les autres pays, qui, eux, ont uniquement pour but de nous éclipser. Voyez ce qui s'est passé à Vienne, et qui est un symptôme qui devrait nous faire réfléchir, si nous étions capables de réflexion. Des fêtes d'art importantes et brillantes ont été récemment données. Il s'agissait, en l'espèce, d'art musical, mais le raisonnement sera le même pour les arts graphiques, plastiques et décoratifs, et les occasions ne tarderont pas à en être suscitées. Qu'ont dit les Viennais, artistes, hommes politiques, le public tout entier ? Ceci, que nous ne saurions trop engager à méditer : « L'Autriche est vaincue, mais elle doit demeurer le centre des Arts, et primer par eux puisque les armes ne lui ont pas été favorables. » Ainsi une nation vaincue compte se régénérer par les moyens mêmes qu'une nation victorieuse dédaigne ou néglige ! Or, il convient encore de remarquer que Vienne, Berlin, Munich, Dresde, qui avaient conquis une situation importante en temps de paix, par ces moyens, comprenaient une « clientèle » considérable dans le monde civilisé. Le marché de l'Europe centrale existait et prospérait, et nous avons dit plus haut qu'un de ses moyens de prospérité était l'appel aux artistes étrangers. Pour cette lutte, il faut le reconnaître, ils étaient merveilleusement outillés et organisés. Si Guillaume II n'avait pas préféré être un des plus grands bandits de l'histoire, il serait demeuré un impresario sans pareil. On m'a donné en Amérique des renseignements surprenants sur son information artistique. Il était renseigné sur la carrière, l'œuvre, les succès, la valeur de tous les artistes des deux mondes. Non seulement il les attirait à de multiples expositions internationales qui avaient lieu dans tous les édifices appropriés de façon à les faire figurer parmi les artistes allemands (nous avons dit tout à l'heure comment ceux-ci forcément en profitaient), mais encore, toutes les fois qu'il le pouvait, il créait à l'étranger des succursales allemandes pour les expositions artistiques. L'édifice dont il avait fait cadeau (quel homme généreux !) à l'Université d'Harvard au beau milieu du charmant et harmonieux ensemble déjà vénérable, est stupéfiant de prétention conquérante. Ce struggle for life, nous ne devons pas en perdre le sens par la conviction qu'on nous admirera toujours, parce qu'on nous envia souvent. Nous avons beaucoup à lutter, beaucoup à reconstituer, beaucoup à créer. L'émulation entre nos artistes et les artistes des autres nations, sur notre propre sol, et dans notre capitale, est un de ces moyens d'action. Devons-nous toujours nous laisser surprendre, ou nous contenter d'improviser, comme par lubie, d'éphémères baraques ? Sans doute, l'édifice que nous demandons, que demandent tous les artistes, que réclame le public, que les étrangers s'étonnent de ne point voir à Paris, ne dispensera pas notre École de beaucoup de travail et ne remédiera pas à la crise que subit l'enseignement des Arts, et dans une certaine mesure la production artistique elle-même. Les autres pays ne sont pas moins éprouvés à cet égard, mais nous ne nous mettons pas, semble-t-il, à la tâche avec la même foi et la même ardeur, j'allais écrire la même rage. On a beaucoup parlé, jadis, de la création, à Paris, d'un Palais des Souverains. Tous les monarques étrangers y devaient trouver une hospitalité digne d'une grande République. Il ne faut certes pas renoncer à ce beau projet, quoique la liste des hôtes possibles ait subi quelques modifications et que les places et la décoration aient à être remis à l'étude. Mais le Palais des souverains du goût, de l'invention, du génie, le palais toujours prêt à recevoir ceux qui dirigent les armées de la pensée, et qui les mènent à l'assaut de la barbarie ou consolent d'elle, ce palais-là ne doit pas trop tarder à être édifié et il doit être digne de nous et digne de sa destination... Nous demandons, en conséquence, au nom de tous les artistes, qu'en attendant mieux, le Jeu de Paume soit immédiatement rendu à sa destination artistique, — puis, que dès maintenant on étudie de la façon la plus active les voies et moyens d'élever à Paris le Palais des Expositions exclusivement artistiques, qui permettra de ne plus compromettre et déshonorer par de hideux et encombrants hangars les jardins publics où nous et nos hôtes trouvons encore quelques fleurs et de l'air respirable. ARSÈNE ALEXANDRE.

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FONDS DE BONNETS BRODÉS (SLOVAQUIE). — OR ET ARGENT L’Art Rustique TCHÉCO-SLOVAQUE On entend par Tchéco-Slovaquie les anciens pays autrichiens de langue tchèque : Bohême, Moravie, partie de la Silésie et de la Slovaquie, qui forment aujourd’hui une république amie et alliée de la France. Ceci n’est peut-être pas inutile à rappeler avant d’aborder l’art de ces contrées de l’Europe centrale que nous ne connaissons généralement que par oui-dire. L’exposition du Pavillon de Marsan, due à l’heureuse initiative du général Pellé, chef de la mission française à Prague, nous présente toutes — ou presque toutes — les catégories d’objets d’usage des paysans de là-bas. C’est une occasion non seulement de prendre connaissance d’un art plaisant à l’œil et savoureusement varié, mais encore d’éclairer un peu cette question de l’art « populaire » qui sert de thème à tant de dissertations où la littérature a plus de place que la critique ou l’histoire. Une première constatation s’impose. Les séries exposées au Pavillon de Marsan et empruntées pour la plupart à des musées : costumes, broderies et den- COLLIER ESCLAVAGE ET AGRAFES DE CEINTURE. — ARGENT ET CUIVRE.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE telles, bijoux, meubles et ustensiles de bois, poteries de terre et faïences (la poterie d'étain a été écartée, je dirai tout à l'heure pour quelle raison) sont les mêmes que dans nos provinces françaises. Pas une de plus, pas une de moins. Même la coutume de colorier des œufs de Pâques se retrouve chez nous, avec moins d'art du décor, mais avec un point de départ identique : la teinture en réserve. Je me souviens d'avoir vu faire en Poitou des œufs d'un jaune superbe en les marbrant de feuilles de persil enveloppées de pelures d'oignon. Après cuisson dans l'eau bouillante, les dessins capricieux des feuilles se détachaient en blanc sur le fond jaune de la coquille. Pour le mobilier, l'analogie n'est pas moins évidente. Les intérieurs reconstitués à l'exposition nous montrent les mêmes meubles : le lit, le coffre à habits, l'armoire, la table, les escabeaux, le banc. Les besoins primordiaux de la vie étant les mêmes pour toutes les nations civilisées, cette rencontre n'a rien de surprenant. Elle s'explique aussi par ce fait que le mobilier rustique s'est constitué au haut moyen âge, à une époque de culture internationale, et qu'il n'a pas changé au cours des siècles. Le costume a subi davantage les variations de la mode, mais qu'elles sont légères ! Dans les pièces de vêtement, d'ailleurs, comme dans les accessoires de parure, il serait facile d'établir des correspondances. Reportez-vous à la trop modeste vitrine des bijoux. Les modèles en argent sont sans intérêt. Mais ceux en laiton ne sont-ils pas caractéristiques avec leurs fibules découpées en forme de cœur comme nos broches vendéennes ou bretonnes ? Il n'est pas jusqu'à ces couronnes de mariée en filigrane d'argent ou en fil d'or dont on retrouverait le pendant si l'on avait su chez nous recueillir les monuments de l'art rustique avec la même passion que ceux de l'art des villes. Dans les enluminures d'une Coutume du Poitou du xve siècle, la fiancée porte une couronne métallique comme dans le tableau des Sacrements de Roger Van der Weyden. Au début du xixe siècle, ce diadème était devenu un chaperon de clinquant. Au xxie siècle, ce n'est plus qu'une simple branche d'oranger qui fait le tour de la coiffe. Une autre remarque essentielle, mais qui ne s'applique peut-être pas aussi bien aux races d'Occident, c'est la supériorité de la femme dans l'ornementation des objets usuels. Si l'on compare les ouvrages féminins, broderies ou dentelles par exemple, aux travaux masculins non POTERIES RUSTIQUES (MORAVIE). PUISOIRS, ROULEAU A PÂTE, MOULE A BEURRE. BOIS SCULPTÉS PAR LES FÂTRES.

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 275 spécialisés en métiers, sculpture au couteau des anses de puisoirs, des moules à fromage, des rouleaux à pâte et le reste, la différence saute aux yeux. Elle éclate encore davantage quand on se reporte aux peintures décoratives dont les femmes moraves encadrent la porte d'entrée de leur maison ou ornent les murs de leur cuisine et qui n'ont aucune correspondance chez nos paysans français. Il y a là un art vraiment digne de ce nom, un art généralisé dans le peuple, bien que, si j'en crois le témoignage du général Pellé, il y ait dans les villages des femmes spécialement versées dans ces travaux de peinture et en tirant profit (1). L'amour des nuances vives, en tout cas, est naturel aux Tchéco-Slovaques. Tout est chez eux multicolore. Les dentelles même s'agrémentent de soies de plusieurs tons. On y reconnaît le goût inné des Slaves pour la gaieté du coloris. Mais ne retrouve-t-on pas la même polychromie traditionnelle chez les Scandinaves et les Frisons ? Devant certains costumes et certains meubles, on pense invinciblement à l'île de Marken, en plein Zuydersée, où les petites cabanes de bois s'égaient si drôlement des mêmes fleurs stylisées, œillets ou tulipes, avec la même puérilité charmante de composition. L'art est surtout avancé dans les travaux de broderie et de dentelle. Sur le fond traditionnel d'ornements linéaires, de fleurettes, d'animaux rudimentaires, qui se retrouve en tous pays, se sont superposés des motifs plus raffinés. Dans ces échantillons, vieux d'un siècle (1) Exposition de l'art populaire tchéco-slovaque (édité par le Comité de l'Exposition). FAIENCES POLYCHROMES DE HANA. (MORAVIE). CHÂLE DE PURIFICATION, BRODERIE HANAQUE. (MORAVIE).

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE RIDEAU DE LIT BRODÉ. — RÉGION DE TRNAVA (SLOVAQUIE). au plus, l'art rustique a suivi de loin l'art des villes. Il a connu, par cet intermédiaire, les modèles de points qui, d'Italie, se répandaient en Bohême aux xvie et xviie siècles. Il les a imités en les simplifiant. Non pas qu'au point de vue technique, la dentellière morave soit très inférieure à sa rivale de Murano. Elle connaît, comme elle, le secret des fins réseaux. Sous ses doigts exercés, de mère en fille, naissent le filet, la dentelle au rouleau et au coussin, la dentelle de soie floche, rehaussée de soies de couleurs, parfois d'or, la guipure, la dentelle de gros fil, faite sans épingles, intermédiaire entre la passementerie et la dentelle aux fuseaux. Pour la broderie, la diversité est plus grande encore. Point coupé, plumetis, point de chainette, point de croix, broderie sur tulle, broderie d'application, broderie piquée : on distingue près de vingt points différents. Le charme de ces travaux d'aiguille, en dehors de leur variété, c'est la gaieté de leurs nuances. Seules, les broderies noires sur blanc du Hana font exception. Mais de leur distinction naît un mérite d'un autre genre. Quant aux motifs, ils ne paraissent pas, à première vue, très autochtones. Sur le fond traditionnel d'emprunts orientaux, infusé par le canal de Byzance dans l'art slave, sont venus se superposer, au cours des derniers siècles, des apports italiens, allemands, hollandais, turcs, français même, si l'on veut bien admettre que le rococo allemand de la fin du xviie siècle n'est autre que l'exagération de notre rocallle. Tout cela n'est pas très ancien, mais comme le mélange est amusant ! Châles de relevailles, écharpes de tête, coiffes, rideaux de lit qu'on ne tend que pendant les couches et qui écartent le malin esprit, bandes de broderie pour les hauts de manche, devants de blouse, bonnets piqués en fils d'or et d'argent qui ressemblent à des ouvrages d'orfèvrerie, tout cet arsenal de la coquetterie villageoise est plein de saveur. Ces miracles de patience s'accomplissaient au foyer, au cours des longues veillées d'hiver. La fiancée préparait son trousseau, tandis que le fiancé sculptait les ustensiles de bois à signification symbolique destinés au futur ménage, la planche à calandrer le linge en première ligne. Ces objets décorés à la maison étaient à l'usage de

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE 277 BRODERIES DE MANCHES. — RÉGION DE BRATISLAVA (PRESBOURG). (SLOVAQUIE). --- ral à la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe siècle. Elles sont de deux sortes : des poteries avec le vernis vert ou brun du moyen âge uni ou décoré de grandes fleurs sur fond jaune, brun ou vert ; des faïences et des grès avec des décors variés de couleur et de technique. Les exemples de faïences à émail stannifère sont naturellement les moins anciens. Les ateliers de cette catégorie n'ont réellement fonctionné dans les pays du Centre et du Nord qu'au début du XVIIe siècle. La fondation de ceux de Moravie est encore plus tardive, car ils remontent aux colonies d'anabaptistes venues de Suisse, --- ia maison, comme le lin qu'on y filait, la toile qu'on y tissait. Avec le mobilier on aborde la main-d'œuvre spécialisée, le petit métier de village. Armoire, lit, coffre, table, escabeaux, vaisselier sont l'œuvre du menuisier, qui copie en les simplifiant, avec un retard de vingt-cinq ou trente ans, les modèles bourgeois. Les armoires du Pavillon de Marsan obéissent aux lignes du rococo allemand, mais elles ne remontent pas plus haut que le début du XIXe siècle, de même que chez nous, nos armoires paysannes restent fidèles aux motifs Louis XVI et même Louis XV jusqu'à 1840 environ, nouvelle preuve qu'il ne faut pas se laisser prendre au mirage de l'antiquité quand on s'adresse à l'art populaire. Tous ces meubles, de dimensions beaucoup plus réduites que les nôtres, sont peinturlurés, à l'exception de la table et des escabeaux. Le sapin ne se prêtant pas aux belles sculptures ni aux moulures délicates, la peinture vient fort à propos rehausser l'ouvrage et satisfaire à bon compte le goût national. Mais on connaît aussi la décoration par incrustation de paille que l'on trouve employée avec assez d'agrément sur certains meubles hanaques. Encore plus spécialisé, le four du potier pourvoit non seulement à la cuisson des ustensiles de ménage, mais aussi des céramiques décorées, cruches, pots, assiettes, que la femme tchéco-slovaque aime à suspendre dans son intérieur. Comme autrefois en France, ces petits ateliers rustiques sont nombreux, mais, tandis que chez nous presque tous nos potiers ont éteint leurs fours, ceux de Bohême ou de Moravie continuent leur production, bien qu'avec des symptômes de décadence indéniables dans la technique et le choix des matières. Les céramiques exposées par le Comité, pièces de musée soigneusement sélectionnées, remontent en géné- --- BUFFET PEINT. (FIN DU XVIIIe SIÈCLE). ---

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE d'Allemagne, de Lombardie, de Hollande au milieu du siècle. Les types qu'on nous montre, surtout ceux du pays hanaque, sont vraiment remarquables. Mais ce sont des morceaux de choix, exécutés souvent sur commande pour des mariages, des anniversaires, des réunions corporatives. Ils portent la date de l'année, le nom ou les initiales de l'acheteur, le numéro de sa maison, les emblèmes de sa profession, l'effigie de son saint patron. Ces faïences rappellent la majolique italienne tandis que les faïences bleues de Vyskov se rapportent au Delft et au Nevers. Une famille jaune avec décor blanc provient de Dehtice, une autre décorée de rose de Boleraz. Au sud de la Bohême, on cuit — ou l'on cuisait — de beaux plats de grès d'un bleu chaud et profond, où le dessin est tracé par enlevage dans le vernis pour mettre à jour le ton plus clair du fond. C'est le procédé du sgraffite italien. Tout cela, on le voit, ne diffère pas beaucoup de ce que l'on rencontre à la même époque dans les provinces françaises ou ailleurs. C'est de l'art rustique si l'on veut, mais surtout par le goût que les paysans ont manifesté à son égard. Il en est autrement des poteries vernissées en brun, en jaune, en vert, avec un décor de fleurs très simplement, mais largement traitées au milieu de motifs linéaires traditionnels. Les couleurs d'émail ont été distribuées sans parcimonie. Elles forment presque relief. On songe, en voyant ces plats et ces cruches, aux poteries alsaciennes de Soufflenheim où la décoration est obtenue au moyen d'un petit récipient laissant filtrer les couleurs à travers une plume d'oie. Les procédés tchéco-slovaques ne doivent pas être beaucoup moins primitifs. Quant au décor, on peut le croire hérité de l'Orient, par l'intermédiaire de l'art byzantin, comme presque tout l'art slave. Il fait penser à certaines faïences syriennes des xve-xvie siècles. La verrerie, industrie nationale de la Bohême, a été écartée de cette exposition. Je regrette pour ma part que les organisateurs n'aient pas fait grâce tout au moins à la verrerie « baroque » — gobelets en forme de botte, animaux, instruments de musique, insignes de corporation, bouteilles de pèlerins — qui relève au moins de l'art populaire en ce sens qu'elle est faite pour le peuple et se prête à son goût. Les images religieuses, peintes au revers de feuilles de verre, dont le choix est considérable, ne combinent pas cette lacune. Ces icones populaires, d'un faire généralement grossier et sans caractère bien tranché, ne manquent pas cependant d'une certaine saveur d'imagerie populaire. Il faudrait y

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LA RENAISSANCE DE L'ART FRANÇAIS ET DES INDUSTRIES DE LUXE INTÉRIEUR RUSTIQUE. DÉCORATION DE FENÊTRE.